C. /. L., VI
(5) Mon. Anc, III, 7.
(6) Mon. Anc, 111, 28-33.
dans la bonne fortune qui voulait que précisément à cette époque la génération d'Auguste, la génération qui, après la mort de César, avait fait la révolution» qui avait combattu à Philippes et à Actium, se disposât, en voyant s'approcher sa fin, à aider la génération nouvelle avec une générosité intelligente. Dans cette génération, qui avait grandi au milieu d'une révolution, les célibataires, les hommes sans enfants étaient nombreux. A qui pouvaient-ils laisser les biens qu'ils avaient acquis dans la grande tourmente? Beaucoup d'entre eux devaient leur fortune à Auguste; beaucoup, qui avaient vu la tempête, admiraient Auguste qui avait su ramener la tranquillité; tous savaient qu'Auguste dépensait à des œuvres d'utilité publique les héritages qui ne lui venaient pas de sa famille. Aussi beaucoup d'entre eux faisaient-ils d'Auguste leur héritier. A partir de cette époque et jusqu'à sa mort, Auguste fit un nombre considérable d'héritages, dont la valeur s'élevait tous les ans à environ soixantedix millions de sesterces; et ses habiles administrateurs se hâtaient de liquider ces héritages pour qu'Auguste pût dépenser à des œuvres d'utilité publique la somme qu'il en retirait (1). Les petits patrimoines des vétérans établis dans de lointaines colonies se confondaient avec les patrimoines des riches chevaliers de Rome dans cette sorte de budget supplémentaire administré par Auguste; et peu à peu, la mode de faire de tels testaments se répandant, la
(1) Suétone, Auguste, 101... quamvis viginli proximis annis (avant le testament) quaterdecies millies ex leslamentis amicorum percepisset : quod paene omne... in rempublicam absumpsùset. Ce texte est fort im|iOrtant; il nous révèle, en elTet. une des sources d'où venaient les sommes énormes qu'Auguste dépensait pour des œuvres d'utilité publique.
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE ->oa
génération révolutionnaire restituait à la nation, en les faisant passer par les mains de son chef, tous les biens qu'elle lui avait dérobés; par l'intermédiaire d'Auguste les morts venaient en aide aux vivants ; et la génération qui avait fait fortune dans les pillages de la révolution finissait sa vie par un acte de civisme illuminé. Mais ces contradictions, ces hésitations, ces transactions devaient cependant mécontenter tout le monde. Bientôt des événements graves survinrent et accrurent encore les difficultés de la situation pendant les deux années suivantes, l'an 4 et l'an 3 avant J.-G. En l'an 4, le roi de Judée, Hérode, mourut, après avoir fait tuer Antipater (1); en l'an 3, probablement, Phraatès, le roi des Parthes, périt de la main du fils de Théa Mousa (2). Hérode^ peu de temps avant de mourir, avait fait un testament, d'après lequel il laissait le titre de roi et une partie de son royaume à son fils Archélaûs, tandis quii partageait le reste entre ses deux fils Antipas et Philippe et sa sœur Salomé. De riches pensions étaient assignées à ses autres fils qui étaient nombreux et à ses parents. Il prescrivait en outre que le testament serait confirmé par Auguste, de façon à ce que Rome maintînt en Palestine l'ordre de choses qu elle avait approuvé. Gomme il savait que Rome n'aurait pas donné son approbation pour rien, Hérode avait déjà songé dans son testament àia payer. Il avait laissé à Auguste dix millions de drachmes (qui font à peu près dix millions de francs) ; et il n'avait pas oublié Livie à qui il
(1) Saint Jérôme, ad ann. Abr., 2020.
(2) Nous ne savons pas quand mourut Phraatès. On peut trouver une indication chronologique, mais très vague, dans JosÈPHE {A, /., XVIU, II, 4), d'après lequel il mourut après la fondation de Tibériade. Les monnaies de Phraatacès vont de l'an 2 avant J.-C. à l'an 3 après J.-G. J'ai donc supposé que le pèie mourut en l'an 3 avant J.-C.
laissait deux vaisseaux d'or et d'argent et une grande quantité d'étoffes précieuses, de soie surtout (1). L'astucieux Ituréen connaissait admirablement son temps; il savait que l'insatiable Rome aurait bientôt fait de dévorer ce trésor, accumulé sou par sou par le patient travail des malheureux Juifs; il savait que Livie, malgré sa réserve, était très puissante à cause de l'influence qu'elle exerçait sur Auguste, qu'elle était même plus puissante que Tibère : il ne laissait rien, semble-t-il, à celui-ci.
Les amis de Tibère se faisaient, en effet, de plus en plus rares, et ils avaient maintenant beaucoup de peine à le défendre contre les calomnies de ses ennemis qui cherchaient à exciter contre lui les deux jeunes fils d' Agrippa, et même à faire entrer dans l'esprit d'Auguste le soupçon qu'il conspirait. L'homme qui, quelques années auparavant, avait aidé le plus glorieux général de son temps, le premier personnage de l'empire après Auguste, bien loin de pouvoir espérer une réparation solennelle et son rappel à Rome, en était réduit à se défendre contre des accusations absurdes et à s'effacer de plus en plus, là-bas, dans l'île lointaine de la mer Egée (2). A Rome cependant la plèbe et les hautes classes, en proie maintenant à la manie de décrier les choses dont depuis trente ans on avait cherché à inculquer l'admiration, attendaient avec impatience l'an 2 où Lucius^ atteignant ses quinze ans, recevrait les mômes honneurs que Caïus; elles n'épargnaient aucune flatterie pour les deux jeunes gens, comme si, auprès de la vieillesse prudente d'Auguste, ils représentaient
(1) JosÈPHE, A. J., XVII, VIII, 4 : 'louXt'a 5è ty) Kat'aapo;
Yuvatxt Il s'agit donc de Livie, à qui Josèphe donne déjà le
nom qu'elle portera après la mort d'Auguste.
(2) SoÉTONe, Tibère, 12 et 13.
la jeunesse avide de nouveauté, de plaisir, de liberté. Les privilèges qu'on leur avait accordés, ces privilègessi contraires à l'esprit républicain, qui faisaient d'eux presque de jeunes souverains orientaux, au lieu de soulever la colère ou l'indignation, excitaient une espèce d'admiration attendrie. C'était une sorte d'aberration et pour ainsi dire de folie universelle, dans laquelle la nouvelle génération donnait enfin libre cours à son aversion, contenue pendant tant d'années, pour l'éducation qu'elle avait reçue de ses pères, pour la génération d'Actium et pour l'influence qu'elle exerçait encore sur l'administration de l'État, pour Livie, pour Tibère et pour tous ceux qui représentaient l'esprit d'attachement à l'ancienne constitution. Auguste se trouvait donc dans de graves difficultés. S'il avait consenti à ce que les deux jeunes gens fussent comblés d'honneurs, pour pouvoir disposer assez vite de deux nouveaux collaborateurs, il les voyait maintenant emportés par la foule, dans une course précipitée et au milieu des clameurs, vers un but tout différent de celui qu'il avait voulu atteindre. Les deux jeunes gens ne semblaient pas avoir tiré grand profit des leçons de Verrius Flaccus. Au milieu de tant d'adulations, de richesses et d'hommages, ils devenaient orgueilleux, prenaient de l'aversion pour Tibère, et étaient plus portés à la dissipation de leurs contemporains qu'aux mœurs sévères et aux idées des anciens (1). Auguste
(1) Dion, LV, 9... Iomv 6 A'jyoufrxoç tovts Fai^'ov xat xbv Aouxiov,. a'jTO'jç TE (JLTj Tîâvu, oicc £V TjSfXOVta Tpe<po(X£vouç, Ta éauToù ^6y] ^YjXoCvTaç (oO yàp ò'ti aopóxepov ôtf,YOv, àX)>à xal à6pa(7uvovTO...)xal TTpoçTcâvTwvTwv £v Tr, TTÓXsi, tÒc (X£v yvwfiT,, Ta 5e ôepaTTSia, xoXaxeuî^fiévouç, xàx TO'jTou Iti xat (xaXXov 6py7CTOtx£vou;...., Dion place ces faits avant l'éleclion de Caïus comme consul désigné. Mais il est beaucoup plus vraisemblable qu'ils appartiennent à l'époque qui suivit cette élection, alors que Caïus et Lucius devinrent
506 GRANDEUR ET DÉCADENClì DE ROME
ne cessait de veiller sur eux, mais un vieillard à-t-il jamais pu retenir par ses conseils des jeunes gens emportés par l'exemple de leur génération?
On peut imaginer quelle rage impuissante gonflait le cœur des amis délibère. Rome avait une admiration délirante pour deux jeunes imbéciles, et elle laissait se consumer dans des loisirs obscurs et inféconds Tbomme le plus capable de la noblesse. Mais il ne semblait pas y avoir de remèdes à cet état de choses. Auguste était toujours en colère contre Tibère, et il n'écoutait pas ceux qui voulaient intercéder en sa faveur; il y avait partout à ce moment-là une tranquillité apparente qui semblait rendre inutiles les vertus de Tibère; les jeunes gens, les riches, le petit peuple, suivaient l'exemple de Juhe, s'amusaient, répandaient étourdiment l'argent extorqué à tout l'empire, sans se demander si le droit de faire la fête avec les richesses des sujets serait éternel, ou si, selon les avertissements de Tibère, il disparaîtrait dès qu'on ne serait plus assez fort pour s'approprier les richesses d'autrui. En l'an 4 et aussi pendant l'année suivante la Palestine rappela de nouveau à Rome, et par un exemple terrible, que l'or qu'elle dépensait dans ses amusements était le prix du sang. Hérode étant mort, son royaume s'était brusquement désagrégé. Le parti nationaliste avait relevé la tête; Antipas, qui, dans le testament précédent, avait été désigné comme roi, était accouru à Rome pour tâcher de faire ratifier par Auguste ce testament-là au lieu du dernier qui donnait le trône à Archélaûs; inquiet de son côté, celui-ci s'était rendu à Rome, lui
l'objet des flatteries intéressées d'un parti tout entier. D'ailleurs, s'ils avaient déjà ce défaut avant les élections, ils durent l'avoir à plus forte riison après, quand ils se vireat transformés avec 8Ì peu de travail en de très grands personnages.
aussi, pour plaider sa cause, bien que partout les rancunes, les mécontentements, les espe'rances que la main de fer d'Hérode avait su contenir, se fissent entendre de nouveau sur un ton très menaçant (1). Les deux frères vinrent donc à Rome avec les deux testaments, et ils demandèrent à Auguste d'être leur arbitre. Comme toujours, Auguste ne voulut pas a-sumer à lui seul la responsabilité de la décision à prendre ; il convoqua un conseil de sénateurs auquel il fit assister Caïus ; et le conseil décida de valider le second testament, celui qui laissait tant d'argent à Auguste et à Livie C2). Mais à peine Rome s'était-elle prononcée de la sorte, que des nouvelles beaucoup plus graves arrivèrent de Palestine. Après le départ d'Archélaûs, un dissentiment s'était élevé en Syrie entre Sabinus, le nouveau procurateur qu'Auguste avait envoyé pour remplacer Hérode dans cette ebarge, et Quintilius Taras, le gouverneur de la S3TÌe. Sabinus voulait occuper la Palestine pendant Fabsence d'Archélaûs, avec la garnison romaine, pour garder, pendant des temps si troublés, les trésors du roi, et aussi les dix millions qu'llérode avait laissés à Auguste; Varus. qui connaissait mieux le pays et les hommes, craignait que cette intervention n'exaspérât le parti n.'itional et n'amenât des désordres graves; il conseillait d'attendre tout en se tenant sur ses gardes (3). Ce fut Sabinus qui finit par l'emporter; le désir de l'argent fut, comme toujours, plus fort que la prudence politique; mais, comme le craignait Quintilius Varus, le pays, qui reprochait déjà si fort à Hérode de dépenser une partie considérable des impôts au