LA CONQUÊTE DE LA GERMANIE
Depuis le commencement de sa présidence, Auguste, sans se déclarer ouvertement contraire à une politique d'expansion, avait toujours écarté les aventures périlleuses au delà des frontières, et il avait su trouver mille prétextes pour tromper les impatiences et les ambitions populaires. C'est ainsi qu'il avait conclu la paix ivec la Perse alors que l'Italie voulait la guerre. Quinze innées de cette politique avaient eu leur résultat : l'Italie commençait à se résigner, sans s'en apercevoir, ï cette espèce d'inactivité systématique de sa politique étrangère, et à se contenter des modestes trophées remportés par les légions qui combattaient dans le nord 3e l'Espagne ou dans les vallées des Alpes. La prospé- [•ité croissante, le prestige renouvelé, l'oubli d'Actium, la décadence si évidente du sénat déterminaient une Drientation nouvelle de l'esprit public. Comment tenter ie grandes conquêtes alors que le sénat, qui aurait dû es diriger, était paralysé et impuissant? Or, c'était ustement au moment où l'opinion publique, en se îalmant, cessait de le pousser sur la voie des conquêtes, qu'Auguste, presque à lui seul, tranquillement ït froidement, décidait une entreprise très vaste et ;rès sérieuse.
Chez les historiens anciens et modernes, ce change-
ment singulier arrive si à l'improviste qu'il ne semble pas avoir d'autres causes que les impéne'trables oscillations d'une volonté personnelle. Mais les causes durent être beaucoup plus profondes et plus complexes. Si Auguste ne s'était pas persuadé vers cette époque que la conquête de la Germanie était absolument nécessaire et urgente, on ne s'expliquerait pas comment lui, qui évitait toujours les responsabilités graves, se serait engagé et aurait engagé Rome, avec un sénat affaibli et une aristocratie à demi détruite, dans une entreprise si redoutable. Or quelles causes ont pu déterminer chez lui la persuasion qu'il fallait conquérir la Germanie? A défaut de documents directs, il faut avoir recours aux hypothèses; et parmi les hypothèses, la plus simple et la plus vraisemblable me semble devoir être cherchée dans les affaires gauloises. Il n'est pas probable que la Germanie semblât à Auguste mériter, à elle seule, les lourds sacrifices de la conquête. Cette conquête ne put alors lui paraître nécessaire que pour conserver la Gaule, dont Licinus lui avait révélé la valeur. Il faut donc rattacher le dessein de cette entreprise à la grande discussion qui avait eu lieu, en présence d'Auguste, entre les chefs gaulois et l'affranchi. Cette discussion marque une époque décisive dans l'histoire de Rome : celle où, grâce à Licinus qui lui ouvrit les yeux, l'oligarchie qui gouvernait l'empire découvrit enfin l'immense valeur des territoires conquis par César. Auguste, qui depuis quinze ans fouillait tout l'empire, depuis les montagnes de l'Espagne jusqu'aux plateaux de l'Asie Mineure, depuis les villes de Syrie jusqu'aux villages des Alpes, pour y trouver de l'argent, devait considérer comme une chance merveilleuse pour Rome la possibilité d'exploiter au delà des Alpes, au milieu des
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE r^
provinces européennes, un territoire limitrophe de l'Italie, qui par sa richesse égalerait un jour les provinces les plus opulentes de l'empire, et qui semblait offrir un vaste marché à l'agriculture et à l'industrie de l'Italie. Aux avantages économiques, manifestes pour tous, se joignaient de grands avantages politiques. L'Italie avait obligé Auguste à conquérir et à annexer l'Egypte pour infliger une humiliation inoubliable à l'Orient qui s'était trope enorgueili pendant les guerres civiles; mais bien qu'elle se fût cruellement vengée sur tout l'Orient des tentatives trop ambitieuses de Cléopâtre, sa situation dans l'empire n'avait pas changé. Les provinces de l'Occident, même en ayant à leur tête l'Italie, formaient une partie de l'empire trop inférieure, en population, en richesse et en importance, à la partie orientale. Malgré le mépris que le nationalisme romain professait pour les Orientaux, c'était surtout des revenus des provinces orientales que vivaient l'Italie et la république; Auguste, Agrippa, les proconsuls étaient obligés d'avoir tous les égards pour leur clientèle orientale, pour les villes, les monarchies, les États même les plus insignifiants, placés sous le protectorat de Rome; Rome prodiguait maintenant à Ilérode, à un Iduméen, à un roitelet barbare, des amabilités et des faveurs, que deux siècles auparavant le sénat avait refusées aux glorieux successeurs d'Alexandre, aux plus élevés représentants du véritable hellénisme. La supériorité de TOrient, et surtout l'influence de l'Egypte augmentaient rapidement, à mesure que la paix effaçait le souvenir de la dernière guerre civile, et répandait dans l'empire et en Italie une civilisation plus raffinée et plus intellectuelle. Il n'est donc pas invraisemblable qu'Auguste ait entrevu dans la Gaule future^ décrite par Licinus, si riche et si peu-
plée, non seulement une ressource importante pour le trésor impérial, mais aussi un contrepoids aux provinces orientales trop vastes, trop riches et trop peuplées. Si l'Italie réussissait à se prolonger, pour ainsi dire, et à se répandre au delà des Alpes, dans une vaste province, peuplée, riche, active dans le commerce et dans l'industrie, elle aurait moins besoin de l'Orient, elle pourrait le dominer avec plus d'énergie et conserver plus facilement dans l'empire cette suprématie que l'Orient menaçait.
Auguste avait donc fini par donner pleinement raison à Licinus, et il était entré définitivement dans les vues de l'habile affranchi, mais en les élargissant dans le plan d'une nouvelle et véritable politique gculoise. Licinus se bornait à proposer de pressurer la Gaule, pour en tirer par tous les moyens tout l'argent possible. Mais il était évident que l'on ne pouvait pas faire de la Gaule l'Egypte de l'Occident, avec les Germains menaçants à la frontière, avec les provinces voisines en révolte et la révolution latente dans la Gaule elle-même. La Gaule n'était pas, comme l'Egypte et la Syrie, une vieille nation habituée depuis des siècles à obéir et à payer les impôts; la victoire de Licinus l'avait exaspérée et, comme la fin du cens approchait, et que la Gaule tout entière allait être soumise au nouveau régime fiscal, l'opposition menaçait de profiter du mécontentement universel, pour susciter un soulèvement qui serait appuyé par une invasion germanique (Ì). Si la Gaule était la plus forte colonne de
(1) Les passages de Tite-Live, Per., 137. Civitates Germanm ci» Hhenum posilae oppugnantur a Druso ; et tumullus qui ob centum exorlus in Gailla ernt, compositus... et de Dion, LIV, 32... Sià TÒ Tox TaXâTaç [xt, èOeXoSouXeïv... montrent clairement que l'expédition de Drusus en Germanie se rattache aux soulève-
l'empire en Occident il fallait en consolider les fondements, par tous les moyens : telle semble avoir été l'idée qui, depuis ce moment, a guidé Auguste dans toute sa politique gauloise. Et parmi ces moyens différents, il préféra se servir de deux : une sage réorganisation administrative de la Gaule, et la conquête de la Germanie. La division territoriale que César avait trouvée en Gaule à son arrivée existait toujours, César l'avait conservée et la paix l'avait maintenue. Les peuples les plus puissants, tels que les Éduens et les Arvernes, conservaient encore, comme alliés de Rome, leur clientèle de petites civUates qu'ils gouvernaient; à côté de ces peuples, beaucoup de civUates, grandes et petites, étaient placées directement sous la domination ou la surveillance de Rome selon qu'elles étaient soumises, libres ou alliées. Il était évident que les guerres intérieures ayant cessé et la Gaule étant devenue une nation industrielle et commerçante, les grosses clientèles des Arvernes et des Éduens n'avaient plus d'autre raison d'être que de conserver de très vieux privilèges et de justifier des prétentions à une supériorité entièrement fictive : elles pouvaient d'autre part devenir dangereuses pour Rome, en cas d'une nouvelle révolte du pays, en servant comme les premiers noyaux de nouvelles coalitions nationales. Auguste décida donc d'en finir avec ces vastes clientèles en enlevant à la domination des Arvernes les Vellaves, les Cadurces, les Gabales, à celle des Éduens
ments qui menaçaient de se produire en Gaule à cause du cens. Il n'y a pas lieu de croire qpie ce soient là des inventions romaines pour justifier l'invasion de la Germanie : ce que nous savons de l'histoire de la Gaule et de la Germanie nous montre que la Gaule était très agitée à cette époque, et que, dans toutes les tentatives de révolte, on comptait sur l'aide des Germains .
les Ségusiaves, les Ambarres, les Aulerces^ les Brancovices, et en soumettant ces civitates directement à l'autorité de Rome (1). Puis il ramena, en se basant sur les résultats du cens, l'ancienne variété' des civitates à une plus grande uniformité, en réunissant les civitates trop petites pour en faire une seule, en divisant celles qui étaient trop grandes et en les répartissant toutes en soixante civitates qui ne différaient guère, qui avaient toutes une importance et une grandeur à peu près égales, qui étaient toutes indépendantes les unes des autres et qui étaient en relation immédiate avec Rome (2). Mais cette nouvelle organisation augmen-
(1) Strabon (IV, II, 2) nous dit que les Vellaves furent soustraits à la domination des Arvernes. Hirschfeld (Die JEduer und Arverner unter Rôm. Herrschaft. — Siizungb. Beri Kônig. Akadem., 1897. vol. II, p. 1100) me paraît avoir démontré qu'il e.st vraisemblable que ce changement fat fait par Auguste, et qu'un changement analogue eut lieu pour les autres sujets des Arvernes et des Eduens. On peut, selon moi, s'appuyer sur de nombreuses considérations pour conjecturer que ce changement eut lieu à cette époque-là, ainsi que la division de la Gaule en trois parties. Dans l'édition italienne (vol. IV, p. 68, n. 1), j'avais placé la division de la Gaule en l'an 27, mais une étude plus attentive m'a fait voir qu'il est beaucoup plus probable qu'elle eut lieu dans cette année. D'abord, en l'an 27, Auguste ne s'arrêta guère en Gaule; il se rendit aussitôt en Espagne, alors qu'une pareille réforme demandait en long séjour et beaucoup d'études. En outre, il ne me paraît pas vraisemblable que cette réorganisation ait été faite avant que l'arpentage et le cens aient été terminés en Gaule. Or il n'est pas certain que l'arpentage ait été achevé en l'an 27 et le cens ne fut ordonné que l'an 27. Enfin les préoccupations pour l'état intérieur de la Gaule qu'Auguste avait nécessairement à ce moment-là, nous font comprendre pour quelle raison il aurait en 14-13 réorganisé la Gaule de cette façon, tandis qu'il serait malaisé d'expliquer le môme fait en l'an 27. La Gaule était alors plus tranquille et Auguste avait à s'occuper de questions plus urgentes.
(2) Strabon (IV, ii, 2) dit que les noms de soixante civitates étaient inscrits sur l'autel de Lyon. Sous Tibère (Tacitb, Ann., III, 44), les civitates étaient au nombre de soixante-quatre : la différence peut s'expliquer, comme le remarque Arnold (Studies of
tait la tâche et aussi la responsabilité' du gouverneur romain. Aussi, pour que toute la Gaule pût être bien administre'e dans sa nouvelle constitution et pour donner plus de force à la domination romaine, Auguste décida de faire des soixante cités une tripartition administrative, sans vouloir cependant se baser sur la tripartition ethnique naturelle de la Gaule. A Touest, en Aquitaine, entre les Pyrénées et la Garonne, la Gaule était peuplée d'Ibères, et ressemblait à l'Espagne; au centre, entre le Rhône et l'Océan, depuis la Garonne jusqu'à la Seine, elle était habitée par de purs Celtes; à l'est, entre la Seine et le Rhin, elle était habitée par un mélange de Celtes et de Germains. Les langues et les races indiquaient donc la tripartition naturelle du pays. Mais la tripartition de la Gaule imaginée par Auguste, en Aquitaine, Lyonnaise et Belgique, tendait au contraire à mélanger administrativement aussi bien les différences que les affinités ethniques et historiques des peuples gaulois. Elle réunissait dans l'Aquitaine dix-sept civitates, dont cinq ibériques et douze celtiques (1), parmi lesquelles étaient les
Roman Imperialism, Manchester, 1906), si l'on tient compte de ce fait que « quatre tribus germaniques : les Némètes, les Vangions, les Triboques, les Rauraques, furent ensuite transportées au delà du Rhin et réunies à la Gaule. » Voy. Ptolémée, II, ix, 9. Comme Strabon est la source la plus voisine d'Auguste, c'est lui qu'il faut suivre à mon avis pour se rapprocher de la vérité en ce qui concerne l'époque que nous étudions.
(1) Strabon dit quatorze (IV, i, 1), mais plus loin (IV, ii, 2) il n'en énumère que douze dont onze se retrouvent dans Ptolémée (II, VII, 5-13). Ptolémée assigne à l'Aquitaine dix-sept eivitales; ainsi les civitates d'origine ibérique, qui, selon Strabon, étaient au nombre de vingt, mais qui étaient toutes petites et obscures (IV, II, 1), durent être réunies pour former cinq ou trois civitates plus grosses, suivant que c'est le cliiffre dé quatorze ou le chiffre de douze qui est inexact dans Strabon, quand il fait le compte des civitates celtiques de l'Aquitaine. La fusion des
Arvernes ; il assignait à la Lyonnaise vingt-cinq (ou vingt-six) civitates celtiques, parmi lesquelles les Éduens qui étaient ainsi séparés des Arvernes (1) ; il formait la Belgique de dix-sept civitates en y comprenant cependant quelques populations purement celtiques, telles que les Séquanes, les Lingones et les Helvètes (2). Le groupe central, purement celtique, qui était le plus compact, le plus actif, le plus grand et par suite le plus dangereux, se trouvait ainsi amputé, à l'est et à l'ouest, à l'avantage du groupe ibérique et du groupe celto-germanique ; et le gouvernement gaulois reposait ainsi sur l'équilibre administratif de trois groupes à peu près équivalents.
Il est facile de comprendre qu'en faisant cette tripartition artificielle, et qui ne s'accordait en rien avec les races, les langues et l'histoire de la Gaule, Auguste se proposait d'éteindre tout à fait en Gaule l'esprit politique et national, d'affaiblir l'esprit de tradi-
petites civitates ibériques en quelques-unes plus grandes peut nous expliquer comment Ptolémée dit qu'il y avait en Aquitaine dix-sept civitates, tandis que Pline, au contraire (IV, xix, 408), en compte plus de quarante. Pline a dû énumérer toutes les petites civitates originaires qui furent groupées en trois ou en cinq civitates plus grandes, c'est-à-dire donner la division géographique de la région, tandis que Ptolémée nous donne la division administrative. Pour celle-ci, c'est bien Ptolémée qu'il faut suivre, même pour l'époque d'Auguste : sans cela, en effet, on ne peut arriver au nombre de ces soixante civitates qui, selon Strabon, construisirent l'autel de Lyon et qui nécessairement devaient être toutes des unités administratives.
(1) Pline, IV, xviii, 106; Ptolémée, II, viii, 5-12 : les deux listes ne diffèrent que sur quelques noms et les différences peuvent s'expliquer par des changements qui seraient survenus dans les circonscriptions administratives.
(2) Ptolémée, II, ix, 4-10. Dans Pline (IV, xvii, 100) il y a beaucoup d'autres noms et la raison est peut-être encore celle pour laquelle il s'en trouve d'autres dans l'énumération des civitates de l'Aquitaine.
tipn, d'entraver toute entente entre les tribus que la langue, la race et les souvenirs rapprochaient et de tourner tout entière cette Gaule nouvelle, dénationalisée, sans esprit politique, vers l'agriculture, le com^ merce, l'industrie, les études, les plaisirs. Mais la réorganisation administrative ne paraissait pas suffire à renforcer la domination romaine, car l'espoir que les Germains leur viendraient en aide contribuait à agiter les Gaulois. Il fallait donc faire la conquête de la Germanie pour posséder en sécurité la Gaule et les provinces du Danube. Il n'y avait pas là un choix à faire comme pour la conquête de la Perse; c'était une nécessité. Si l'Italie et le sénat ne le comprenaient pas, il fallait qu'Auguste le comprît, lui qui avait la responsabilité du pouvoir, et qui devait penser à écarter à temps les grands dangers qui menaçaient l'avenir. Et cependant cette campagne de Germanie était presque aussi difficile que celle de la Perse. Auguste aurait pu s'en rendre compte, même sans quiter Rome, en lisant les chapitres xxxix et xl des commentaires de César, où le conquérant de la Gaule expose si clairement les dangers et les difficultés des guerres en Germanie : le courage de l'ennemi, l'absence des routes, la difficulté des transports et des approvisionnements, les forêts immenses et la facilité des embuscades. Ces difficultés, déjà si grandes à l'époque de César, s'étaient encore accrues depuis trente-cinq ans ; car les soldats d'Auguste, beaucoup moins aguerris que ceux de César, avaient besoin de bagages plus encombrants, de provisions plus abondantes, de guides plus sûrs, de routes plus faciles. Mais si Auguste nétait pas homme à s'aventurer témérairement dans l'inconnu, comme Lucullus et César, il savait cependant prendre de graves résolutions quand, après mûre réflexion, il avait compris qu'elles étaient
nécessaires. Au commencement de l'an 13, Auguste invita Agrippa, qui était encore en Orient, à revenir en Italie, et il voulut y revenir lui-même pour consulter sur une affaire aussi grave l'homme de guerre le plus expérimenté de ce temps-là (4). Avec l'an 13 finissait du reste le quinquennium de la double présidence; Auguste et Agrippa devaient donc se trouver tous les deux à Rome, pour faire prolonger de cinq ans leur pouvoir : ne pouvait-on en même temps étudier un plan de campagne? D'ailleurs le moment devait lui sembler singulièrement propice pour commencer la conquête. Si l'entreprise n'était pas moins difficile que celle dont César était venu à bout en Gaule, ou que celle qu'Antoine avait tentée en Perse, Auguste, après quinze ans d'un gouvernement heureux, avait acquis une autorité suffisante pour pouvoir engager l'État dans cette aventure. Tout compte fait, ces quinze annnées avaient apporté en Italie plus de bien que de mal : la
(1) Il me paraît vraisemblable qu'Agrippa revint pour, l'expédition en Germanie. Il est très probable en effet que le commandement de l'entreprise devait être confié à Agrippa. 11 est vrai qu'au commencement de l'an 12, c'est pour la Pannonie et non pour la Germanie que partit Agrippa; mais un événement imprévu, comme la révolte des Pannoniens, avait bien pu contraindre Auguste et Agrippa à changer leurs plans primitifs. En eû'et, dès qu'Agrippa sut que les Pannoniens, effrayés par son nom seul, étaient rentrés dans le calme, il revint à Rome, et probablement pour continuer à préparer l'expédition de Germanie. La mort vint tout interrompre, et Auguste se résolut alors à partager la direction de toutes ces guerres entre Drusus et Tibère. Mais il me semble peu vraisemblable qu'Auguste ait voulu recourir, pour une entreprise aussi grave, à ses deux fils, encore si jeunes, si intelligents qu'ils fussent, alors qu'il avait sous la main un homme de guerre aussi expérimenté qu'Agrippa. Nous verrons en outre que l'on pensa d'abord à envahir la Germanie par eau, idée (lui semble bien appartenir à Agrippa qui était peut-être encore plus amiral que général. C'est sur mer qu'il avait remporté ses deux grandes victoires de Nauloque etd'Actium.
paix n'avait pas été troublée ; la prospérité avait grandi, beaucoup de rancunes s'étaient éteintes, et bien des désirs avaient été satisfaits. Et si ce n'était pas à lui seul que l'on était redevable de ces bienfaits, les contemporains cependant reportaient sur lui toute leur reconnaissance. N'était-ce pas lui qui depuis quinze ans s'employait à réformer les abus, à faire des lois et à les appliquer, à réorganiser les provinces, à conclure des traités, à amasser de l'argent, à dompter les révoltes, à agrandir l'empire? Ce n'était plus pour lui, comme au temps de César, une popularité aux souffles de tempête et aux oscillations violentes; c'était une bienveillance tranquille et qui entourait sans cesse la personne du premier magistrat de la république.
Divis orte bonis, optime Romulae Custos gentis, abes jam nimium diu :
Maturum reditum pollicitus patrum Sancto concilio redi.
Lucem redde tuœ, dux bone, patriae; Instar veris enim voltus ubi tuus Adfulsit populo, gratior it dies Et soles melius nitent.
C'est ainsi qu'Horace (1) saluait Auguste qui se disposait à revenir à Rome ; et il montrait l'Italie attendant son retour comme celui d'un fils parti au loin. Grâce à lui
Tutus bos etenim rura perambulat, Nutrit rura Gères almaque Fauslitas, Pacatum volitant per mare navitae, Culpari metuit fides;
(1) Odes, IV, V.
Nullis polluitur casta domus stupris, Mos et lex maculosum edomuit nefas, Laudantur simili proie puerperœ, Culpam pœna premit cornes.
Quis Parthum paveat, quis gelidum Scythen, Quis Germania quos horrida parturit Fétus incolumi Cesare? quis ferae Bellum curet Hiberiœ?
Horace, qui n'était ni un adulateur ni un poète de cour, exprimait dans ces vers ce que ressentaient sincèrement en Italie les classes moyennes et le peuple. Nous en avons la preuve dans un fait auquel les historiens ont prêté trop peu d'attention : c'est que vers cette époque commence en Italie à s'organiser à l'égard d'Auguste sinon un culte, du moins une vénération populaire dont les formes, encore tout à fait latines, contenaient déjà pourtant un principe, si faible qu'il fût, du culte asiatique des souverains. Depuis des siècles déjà, les esclaves et les clients avaient coutume de jurer par le genius du patron, c'est-à-dire par cette essence divine, incorruptible, immortelle de la nature humaine, dont on n'avait encore qu'une idée confuse, mais que la mythologie latine plaçait déjà dans le corps pour y remplir les fonctions de l'âme. Et voici que dans les classes moyennes de l'Italie on reportait cette habitude sur Auguste; on jurait dans les occasions solennelles par son génie, comme s'il était le patron commun de tous; on commençait même à imiter les bergers de l'églogue de Virgile, en sacrifiant partout au genius, au numen d'Auguste (1). Dans
(1)' Horace, Ep., II, j, 16 :
JuruTidasque tuum per numen ponimus aras. Cette épitre est écrite vers cette époque, pas avant l'an 12,
beaucoup de villes comme Phalère (1), comme Cosa (2), comme Nepi (3), comme Nola (4), comme Pestum (5), comme Grumentum (6), se formaient des collèges de Augustales semblables aux collèges des Mercuriales et aux collèges des HercuUani, associations dont les membres se proposaient d'assurer le retour périodique de ces modestes sacrifices. Pise avait peut-être déjà à cette époque un Augusteum (1), Bénévent avait un Cesareum (8). Partout en Italie le zèle pieux des populations satisfaites de la paix érigeait des autels à Auguste (9); à Rome, aussi bien que dans les colonies qu'il avait fondées et que dans les municipes qui avaient des origines et des traditions différentes, il arrivait que l'on mettait sa statuette parmi celles des Lares, auprès du foyer, comme pour invoquer sa protection, en même temps que celle des anciens dieux tutélaires de la maison, pour la famille et les descendants. Dans l'ode écrite à l'occasion de son retour, Horace dit encore :
Condit quisque diem collibus in suis Et vitem viduas ducit ad arbores; Hinc ad vioa redit lœtus et alteris Te mensis adhibet deum;
mais après la mort d' Agrippa. Nous le voyons par le premier vers :
Cum tot sustineas tanta et negotia solus.... Solus veut dire sans Agrippa, sans le collègue qu'il avait eu à la présidence les cinq années précédentes.
(7) C. I. L., XI, 1420. Mais l'inscription est de l'an 755.
(9) Horace, Ep., i, 16. Voy. C. I. L., XI, 3303.
Te multa prece, te prosequitur mero Defuso pateris et Laribus tuum Miscet numen, uti Grœcia Castoris Et magni memor Herculis (1).
Il y avait déjà des statuettes d'Auguste, à Rome, dans les petites chapelles des Lares compitales, qui étaient entretenues dans chaque quartier à un quadrivium et pour lesquelles le peuple avait une fervente dévotion (2).
Il ne faut pas croire pour cela que le paysan, l'ouvrier, le marchand se représentaient Auguste comme /devenu un dieu véritable, doué d'une puissance sur- / naturelle ; ou qu'on lui demandât des grâces comme celles que le pieux catholique demande aujourd'hui aux saints ou à la Vierge. Tout le monde savait ''•qu'Auguste était un homme comme tous les autres, destiné lui aussi à mourir. Ce culte n'était alors qu'une façon conventionnelle d'exprimer la plus grande admiration qu'un homme puisse professer pour un autre homme; d'exprimer non pas que l'on croyait qu'Auguste était un dieu, mais que l'on avait pour lui presque le même respect que pour les dieux. Le christianisme n'était pas encore venu opposer l'humain au divin d'une façon inconciliable, et ce n'était pas un sacrilège de vénérer un très haut personnage avec les symboles de l'adoration religieuse. L'admission d'Auguste parmi les Lares ne signifiait donc rien, sinon que la popularité du président grandissait à tel point que bien des gens voulaient placer son image dans le sanctuaire même de la famille. Cette vénération grandissante nous explique
(1) Horace, Odes, IV, v, 29 et suiv.
(2) Ovide, Fasles, \, 145.
les grandes fêtes qu'on préparait à ce moment à Rome pour son retour. Tibère, qui l'avait précédé en Italie, parce qu'il avait été élu consul pour cette année-là, donnerait au peuple de nombreux spectacles (1); Balbus, qui avait terminé son théâtre, voulait en faire coïncider Tinauguration solennelle avec l'entrée d'Auguste (2); et le sénat, en souvenir des entreprises menées à bien les années précédentes, avait, après son retour, décidé de faire ériger auprès du Champ de Mars, le long de la voie Fkminienne, un grand autel de la paix d'Auguste, sur lequel, tous les ans, les magistrats, les prêtres, les vestales, feraient un sacrifice à la Pax Augusta, pour signifier que la tranquillité rétablie dans les provinces européennes, et surtout i'ordre qui régnait dans l'empire, étaient son œuvre personnelle (3j. Ainsi son retour, bien que, cette fois encore, il fût entré à Rome la nuit et à la dérobée, avait été fêté comme un bonheur national et avec des manifestations qui étaient au moins en partie sincères. La république avait enfin un chef universellement respecté et aimé.
Auguste, qui avait une perception si fine de cette chose si vague gu'on appelle l'opinion publique, devait sentir que c'était le moment, après tant de prudence, de tenter quelque grande entreprise qui augmenterait son prestige, la gloire de Rome et la force de l'État. Il est probable que, outre les affaires gauloises, la situation intérieure le poussait dans cette voie. Grâce à son jeu de bascule entre les partis et les intérêts opposés, Auguste avait réussi à rétablir un certain ordre dans
(1) Dion, LIV, 27.
(2) Dion, LIV, 25.
(3) Dion, LIV, 25; Mon. ang. (L<,l.), II, 37-41; (Gr.) VI, 20-23; Vil, I, 4; C. /. L., 12, p. 244 et 320 ; IX, 4192; X, 663S.