‹ Grandeur et décadence de Rome (volume 3)Chapitre 8 sur 31 · VI. S · texte numérisé non relu

VI. S

6ô GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

l'empire. Mais des signes trop évidents faisaient voir que ce jeu difficile aboutirait tôt ou tard à une chute retentissante, si l'on ne tentait d'occuper l'esprit public et les forces de l'État à quelque grande entreprise nationale. A en juger par la liste des consuls, on aurait pu croire que la restauration aristocratique comraence'e par Auguste avait pleinement réussi. Ainsi, cette année-là, le collègue de Tibère, c'est-àdire d'un Claude, était Publius Quintilius Varus, fils d'un patricien qui s'était suicidé après Philippes, et l'un de ces nobles d'ancienne famille, que la faveur d'Auguste et le retour vers le passé élevaient, encore jeunes, aux plus hautes magistratures. Varus, qui n'avait pas une très grande fortune (i), était déjà consul, bien qu'il n'eût guère que trente-cinq ans (2). Il aurait fallu remonter à la plus belle époque de l'aristocratie pour trouver deux consuls aussi jeunes et de si noble famille. Mais en réalité la constitution aristocratique, si péniblement restaurée pendant les quinze années précédentes, commençait à se désorganiser sous l'influence des idées nouvelles et de la nouvelle génération, celle qui était encore dans l'enfance à l'époque de la bataille d'Actium. Il se produisait alors ce fait que l'on voit se répéter dans tous les pays qui ont été à un certain moment frappés par une grande catastrophe : environ trente ans après cet événement, l'équilibre de l'esprit public se rompt tout à coup, un changement subit se

(i) Velléius Paterculus (II, 117) nous dit que Quintilius Varus s'enrichit en Syrie où il fut gouverneur en l'an 6 avant Jésus-Christ.

(2) En effet, vingt ans plus tard, en l'an 7 après Jésus- Christ, il lut chargé de gouverner la Germanie, Il paraît peu vraisemblable qu'une pareillle mission, dans un pays barbare et an climat si rude, ait été confiée à un homme qui aurait eu plus de cinquante ans.

produit dont on ne voit pas la cause, mais dont l'origine doit être recherchée dans la génération nouvelle, qui n'a pas reçu le choc profond de l'événement tragique et qui porte dans la vie des dispositions différentes de celles de la génération précédente. En Italie, à cette époque-là, la génération qui avait vu les guerres civiles commençait à disparaître ; partout les jeunes gens se faisaient jour, et ces jeunes gens étaient bien différents de leurs pères. Ils n'avaient pas vu l'affreuse convulsion des guerres civiles, la société en dissolution, l'empire sur le point de s'écrouler ; ils n'avaient pas reçu de ces événements le choc formidable qui avait poussé la génération précédente vers les grandes sources historiques de la tradition, ramené au pouvoir le parti de la tradition, obligé Auguste, l'ancien veojTspoç révolutionnaire, à gouverner selon le programme des vieux Romains. Et la vieille génération n'avait pas su communiquer à la nouvelle sa terrible impression par l'éducation et par la tradition ; car les pères n'avaient plus la force de façonner à leur gré l'âme de leurs enfants. Aussi la nouvelle génération, qui avait grandi à une époque de paix, de tranquillité, de prospérité, n'était pas à même de comprendre l'état d'esprit et la politique de la génération précédente; et elle n'avait plus assez de docihté pour respecter ses idées et pour se soumettre à cette politique, même sans les comprendre. La génération précédente lui semblait occupée tout entière à s'armer contre un danger qu'elle n'arrivait pas à discerner; les idées et les sentiments qui avaient dominé pendant les quinze années précédentes paraissaient, à beaucoup de jeunes gens, ou absurdes ou exagérées. Était-il bien vrai que c'en était fait de la république et de l'empire, si la noblesse ne se donnait de nouveau

tout entière à l'État, à la guerre, à la piété, à la tradition, et si les classes supérieures se laissaient aller au plaisir, au luxe et aux jouissances de l'esprit? Les temps cependant n'étaient pas troublés ; la richesse augmentait ; l'ordre régnait partout. Rome était de nouveau crainte et respectée au dedans et au dehors des frontières de l'empire, et Auguste était là pour suppléer à tout ce qui manquait, pour pourvoir à tous les besoins, ponr remédier à tous les maux. De même que le danger réel ou imaginaire avait fait rebrousser chemin à la vieille génération, la ramenant sur la voie du passé, vers les sources historiques de la vie nationale, de même la sécurité et la prospérité, illusoires peut-être, engageaient la nouvelle génération à redescendre vers les plaines de l'avenir, riantes^ fleuries et malsaines. Une réaction commençait, sous l'influence du luxe égyptien qui se répandait en même temps que les richesses et le commerce avec l'Orient, tandis que disparaissaient petit à petit les témoins d'Actium et les contemporains de Gléopâtre. La secte stoïcienne, végétarienne et puritaine des Sextius, si florissante dix ans auparavant, était maintenant dans une décadence rapide et tout près de s'éteindre (1). Rome, où les grandes dépenses du gouvernement et des riches, l'immigration des Orientaux et surtout des Égyptiens, la rencontre de tant de peuples différents, et enfin Pesprit de la nouvelle génération, poussaient au luxe et au plaisir, ne pouvait guère être une école d'austérité et de vertu. Elle oubliait Actium, Gléopâtre, Antoine, et les vœux de mortification qu'elle avait faits au milieu de la grande crise révolutionnaire ; ce dont elle

(1) Sénèqub, Nat. quœst., Vif, xxxii, 2: Sexliorum nova et romani roboris secta inter initia sua, cum magno impetu cœpisset, extincla est.

était avide maintenant, c'était surtout de jouissances. Il y avait même dans l'air une réaction contre les lois sociales d'Auguste. Après avoir ordonné des châtiments si sévères contre l'adultère, après avoir déchaîné contre les coupables de ce crime toute la meute des passions humaines les plus basses, l'espionnage, la délation, la vengeance, le public avait été si rebuté par l'application de la loi, par les procès scandaleux et les condamnations, qu'il s'était mis bientôt à protéger tous ceux qui étaient accusés d'adultère. Ceux-ci étaient sûrs désormais de trouver, parmi leurs amis et parmi les personnages éminents, des défenseurs zélés, qui mettaient, à leur disposition tout leur crédit; ils savaient qu'ils comparaîtraient devant des jurés disposés à la bienveillance, et qu'ils n'auraient à lutter que contre des accusateurs que le public méprisait à l'avance, comme des calomniateurs (1). Pouvait-on punir de l'exil perpétuel et de la confiscation des biens un crime si facile à commettre? Rome tomberait-elle du haut de sa grandeur parce que quelques-unes des arrière-petites-filles de Lucrèce n'auraient pas hérité, en même temps que de la beauté, de la vertu de leur aïeule? Peut-être la lex de maritandis ordinibus avait-elle augmenté le nombre des mariages dans les hautes classes, car les temps cette fois s'y prêtaient. Les jeunes gens ne devaient plus avoir tant de répugnance à se marier et à avoir un ou deux enfants, maintenant qu'il leur était plus aisé de trouver une épouse avec une dot considérable et sûre, que l'on ne se contentait pas de pro-

(1) Voy. Dion, LIV, 30. L'intervention d'Auguste, dans le procès d'adultère que raconte Dion, ne peut s'expliquer qu'en admettant cette réaction de l'esprit public contre la loi, réaction dont les Amours d'Ovide sont, comme nous le verrons, une autre preuve.

mettre, mais qui était scrupuleusement payée. Cependant la disposition qui excluait les célibataires des spectacles publics semblait à tout le monde trop sévère et il devenait de jour en jour plus difficile d'appliquer la loi, parce que l'opinion publique se montrait trop indulgente, quand on voulait la violer (1). Enfin la restauration de la constitution aristocratique et timocratique, qui aurait dû régénérer la république en rendant possible un choix meilleur des magistrats et des sénateurs, menaçait au contraire de lui porter une atteinte plus forte, en la laissant sans magistrats. Non seulement les séances du sénat, malgré les amendes dont on menaçait les absents, étaient de moins en moins fréquentées, si bien que c'était à peine si on arrivait chaque fois au nombre légal (2) ; mais Auguste avait de la peine, comme censeur, à combler les vides que la mort faisait dans le sénat. Chose inconnue jusque-là, on voyait des jeunes gens refuser le plus grand honneur qu'un homme vivant pût ambitionner sur le territoire de l'immense empire (3). Pour les magistratures plus nombreuses, telles que le vigintivirat et le tribunat, il ne se présentait plus un nombre suffisant de candidats, et le sénat avait été contraint, durant l'absence d'Auguste, à user d'expédients pour y pourvoir (4). En réalité les classes peu fortunées se trouvaient exclues du gouvernement, parce qu'on redoutait leur ambition et leur arrivisme brutal ; mais

(1) En effet l'annce suivante Auguste, comme nous le verrons, abolira cette partie de la loi : Dion (LIV, 30). Cette abolition fut certainement une concession faite à l'opinion publique.

(2) Voy. Dion, LV, 3. Les réformes introduites par Auguste et qui sont ônumérées dans ce passage nous montrent la gravité du mal.

(3) ihos, LIV, 26.

(4) Ibid.

AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE 7i

de leur còte les classes riches se refusaient à accepter les honneurs trop lourds des magistratures, et ainsi, entre les unes et les autres, la re'publique restait sans magistrats. La force des choses était plus puissante que les réformes théoriques. La tradition politique et miUtaire de l'aristocratie romaine se perdait; les jeunes gens s'éloignaient de la politique et de la guerre pour tirer parti ailleurs de leurs moyens; les progrès de la culture intellectuelle contribuaient aussi à affaiblir la puissance de l'État. Il y avait trop de poètes dans les hautes classes de Rome, et cela même était cause que les grands généraux et les sages administrateurs y devenaient rares.

Scribimus indocti doctique poemata passim,

dira bientôt Horace (1). Le fils d'Antoine lui-même, Iule, qu'Auguste avait élevé et qui était préteur cette année-là, taquinait la Muse, et à l'imitation de Virgile, il composait un poème épique sur Diomede, en douze livres (2).

Ainsi, tandis que quelques jeunes gens, comme Tibère, demeuraient attachés aux traditions et suivaient les traces de l'ancienne génération, la plupart au contraire s'en détournaient. L'unité morale, qui avait paru se reconstituer à la suite des guerres civiles, était de nouveau brisée. Il passait sur la jeunesse un souffle de plaisir, d'élégance, de frivolité, de nouveauté, dont un jeune poète du Samnium, Pablius Ovidius Naso, commençait à cette époque à animer ses vers gracieux. C'est à peine si, à son départ, Auguste avait pu entendre citer son nom, et à son retour il le trouvait déjà célèbre.

(1) Horace, Epitres, II, i, 117.

(2) Acro., ad Hor . c, IV, ii, 33.

Ovide avait alors trente ans, c'est-à-dire un an de plus que Tibère; il e'tait né à Sulmone, en l'an 43 avant Jésus-Christ (1) et descendait d'une famille équestre très aisée (2) ; son père, riche propriétaire du Samnium, était un Italien de vieille marque, ennemi des lettres qu'il traitait d'inutile studium (3), et, suivant la mode traditionaliste du temps, il voulait contribuer, lui aussi, à la grande restauration romaine commencée par Auguste. Il avait fait étudier le droit et l'éloquence à son fils, l'avait marié très jeune (4), et comptait le faire entrer dans la carrière politique, pour faire de lui un magistrat et un sénateur qui viendrait grossir l'aristocratie politique de Rome. Mais ces efforts étaient restés vains; car le jeune homm-e s'était obstinément dérobé. Doué d'un goût littéraire délicat, d'une imagination souple et vive, bien que superficielle, d'une merveilleuse agilité d'esprit, et d'un talent naturel et prodigieux pour écrire en vers, Ovide n'avait pas étudié le droit, mais la poésie; il s'était marié mais pour divorcer presque aussitôt, et remarié pour divorcer de nouveau f5) ; il avait été triumvir capitalis (6) et decemvir litibus judicandis (7).; mais à peine avait-il fait ses premiers pas dans la carrière politique, qu'il s'était révolté contre l'autorité paternelle, la tradition et toute la politique d'Auguste. Renonçant sans regret au laticlave, il était revenu bien vite à ses chères Muses ; et il venait de publier son premier volume de poésie, les

(1) Ovide, Tristes, IV, x, 6 :

Cum cecidit fato consul uterque pari.

(2) Ovide, Tristes, II, 113; IV, x, 7.

(3) Tristes, IV, x, 21.

(4) Tristes, IV, x, 69; pœne mihi puero.

(5) Tristes, IV, x, 69 et suiv.

(6) Tristes, IV, x, 33.

(7) Tristes, II, 94.

cinq livres des Amores (ì), où il avait donné libre cours à sa verve. Après la perfection laborieuse et uniforme, l'exquise tendresse, la noblesse ide'ale de Virgile, après la perfection encore plus laborieuse et complexe, la profondeur philosophique, la contradiction et l'ironie tourmentée d'Horace, c'est une force nouvelle qui pénètre avec ce jeune poète dans la littérature latine, une force dans laquelle se reflète son époque, comme le grand ciel immobile se reflète dans les eaux qui glissent entre les rives d'un fleuve : cette force, c'est ce qu'on peut appeler le génie de la facilité. Matière et forme, tout est facile dans cette poésie qui n'a toutefois rien de négligé ni de vulgaire. Ovide avait voulu avant tout éviter à la fois la monotonie fatigante et solennelle de l'hexamètre employé par Virgile, et la variété difficile des mètres d'Horace; et il avait choisi pour son poème le dystique élégiaque, qu'il maniait avec mesure et élégance. De même le sujet traité était sans gravité; il n'y faisait entrer ni la philosophie, ni la morale, ni les préoccupations politiques et sociales de son époque; tout en mêlant des motifs conventionnels à des faits véritables et des souvenirs littéraires à des souvenirs personnels, il avait décrit la vie galante des hautes classes de Rome, autour d'une héroïne qu'il appelle Corinne et dont il fait son amante. Cette amante, cachée sous ce beau nom grec, a-t-elle vraiment existé? Et parmi les aventures où le poète se donne le premier rôle, combien sont véridiques, combien au contraire appartiennent à la fiction littéraire? C'est ce qu'il serait difficile de dire; car les descriptions sont si vivantes qu'elles donnent presque toutes l'illusion de la vérité.

(1) Teuffel-Schwabe, Geschichie der rômischen Litteratur. Leipzig, 1890, vol. I, p. 563, | 2.

Mais, qu'elles soient exactes ou imaginaires, la signification de l'œuvre demeure la même, et pour la comprendre, il faut se souvenir de l'époque à laquelle le livre a été composé, publié, lu et admiré; il faut songer que ce livre rendit célèbre le nom de l'auteur peu de temps après qu'Auguste eut approuvé la lex de maritandis ordinibus et la lex de adulteriis coercendis. Avec autant d'élégance que d^esprit et de désinvolture, le poète se moque d'un bout à Tautre, et sans le dire, de ces terribles lois, de toutes les idées et de tous les sentiments qui les avaient inspirées, du traditionalisme et du romanisme qui étaient alors en honneur. Ici, pour décrire l'Amour qui triomphe de la sagesse et de la pudeur, il s'amuse à parodier la description d'une des cérémonies les plus solennelles du militarisme romain, le triomphe des guerriers victorieux (1) ; ailleurs il nous dit que Mars est allé à la frontière, et interprétant à sa manière et non sans ironie la légende d'Énée, le sujet même du grand poème religieux de Virgile, il affirme que, puisque Rome a été fondée par Énée, le fds de Vénus, elle doit être la ville de Vénus et de l'Amour (2) ; ailleurs il fait, entre la guerre et l'amour, un rapprochement impertinent qui devait faire frémir Tibère d'indignation :

Militât omnis amans, et habet sua castra Cupido (3).

Il y a donc autant d'éloges à adresser à ceux qui courtisent les jolies femmes de Rome qu'à ceux qui combattent les Germains sur le Rhin I

Ergo desidiam quicumque vocabat amorem Desinat (4).

(1) Am., I, II, 27 et suiv, {2)Am., I, VIII, 41-4-2.

(3) Am., I, IX, i .

(4) Am., I, II, 31.

Dans une poésie le poète rencontre son amante à un festin où elle est venue avec son mari (1); dans une autre il décrit un rendez-vous d'amour par une chaude après-midi d'été : Corinne est entrée furtivement dans une chambre à demi obscure, et Ovide, qui n'épargne pas les détails, va jusqu'au moment où, dit-il, lassi requievimus ambo (2;. Ailleurs il se désole d'avoir donné un soufflet à sa belle dans un moment de colère (3) ; il énumère les tourments d'une longue attente inutile, pendant la nuit, à la porte de son amie (4); il s'indigne à différentes reprises et de toutes ses forces contre les belles dames dont le cœur n'est pas tout à fait désintéressé (5); il se perd dans de voluptueuses descriptions des cheveux de sa belle (6) ; il se vante aussi très ouvertement de n'avoir pas ambitionné les « récompenses poudreuses » des généraux, de n'avoir pas étudié le droit, et d'avoir au contraire recherché la gloire immortelle des vers; il affirme qu'elle est plus noble et plus durable que toutes les autres (7); mais il avoue que la poésie épique à la manière de Virgile est un travail trop pénible et au-dessus de ses forces. Il préfère parler d'amour dans ses poèmes (8). y> Je ne veux pas, s'écrie-t-il, m'excuser de mes mœurs corrompues... Je reconnais qu'elles le sont (9j. » « Lauriers du triomphe, ceignez mon front; j'ai vaincu. Voici que je tiens dans mes bras cette Corinne qui

(1) Am., I, 4.

(2) Am., I, 5.

(3) Am., I, 7.

(4) Am., l, 6.

(o) Am., 1,8; I, 10.

(6) Am., I, 14.

(7) Am., I, 15.

(8) Am., 11, 1.

(9) Am., U, VI, 1-3.

était surveillée par tant d'ennemis, par un mari, par un gardien, par une porte solide... (1). » Mais la lex Julia de adulteriis? Le poète s'en soucie apparemment si peu que, sous prétexte de chercher querelle à un mari trop jaloux, il ose se livrer à mots couverts à une invective contre la loi. Que le lecteur lise la quatrième élégie du livre III, et qu'il voie lui-même si, au milieu de ces discussions sur les avantages et les inconvénients de la leœ de adulteriis auxquelles donnaient lieu les procès scandaleux, les contemporains ne devaient pas considérer le mari qui veut obliger sa femme à lui être fidèle, comme une personnification de la terrible loi. La fantaisie du poète se donne libre cours dans ces descriptions vives et colorées, que nous prenons plaisir à lire aujourd'hui encore; mais à l'époque où ces poésies furent composées, chacune de ces plaisanteries était un délit. L'adultère, dont Ovide écrivait avec tant de verve le poème, aurait dû être puni de l'exil et de la confiscation des biens. Ce poème était donc un essai audacieux de littérature subversive, qui minait la restauration de l'État, entreprise par Auguste.

Et cependant Ovide avait écrit ce poème qui faisait l'admiration de la haute société f Dion nous renseigne donc exactement : l'esprit public était maintenant porté à l'indulgence et à la tolérance. Si le parti des traditionalistes était demeuré le plus fort, comme pendant les années précédentes, Ovide n'aurait pas osé écrire ce livre aussitôt après la promulgation des lois, et comme pour les commenter; et on n'aurait pas osé non plus l'admirer, Ovide, au contraire, était reçu dans presque toutes les grandes maisons de Rome,

(1) Am., Il, XII, 1-3.

dans celle de Messala Corvinus, qui ne laissait pas de Tencourager (1), dans celle des Fabius (2), dans celle des Pomponius (3); on ne saurait dire s'il l'était déjà dans la maison d'Auguste. On pouvait donc voir à bien des signes, qu'après avoir échappé dans les guerres^ civiles à une destruction totale, l'aristocratie romaine semblait vouloir se laisser mourir par une sorte de lent suicide, dans l'indolence, dans l'intellectualisme, dans la volupté. Ovide personnifiait ces trois forces qui recommençaient à agir dans la nouvelle génération, à mesure que la paix faisait disparaître les souvenirs des guerres civiles, et que Tinfluence égyptienne prenait plus d'importance. Mais en face de cette dissolution qui recommençait, Auguste ne pouvait manquer de comprendre la nécessité d'un remède plus efficace que les lois et les discours. Pour un Romain dont l'esprit était plein des idées traditionnelles, aucun remède ne devait paraître meilleur qu'un retour à la politique d'expansion. L'aristocratie romaine avait conservé naturellement toutes les qualités intellectuelles et morales que l'on cherchait maintenant à éveiller par des moyens artificiels, tant qu'elle avait eu l'occasion de les mettre à profit dans les guerres et les affaires diplomatiques. Enfermée dans ses traditions comme dans une armure guerrière, elle avait pu résister à toutes les forces dissolvantes, tant qu'elle avait dû développer, par la guerre et la politique, une dangereuse politique d'expansion. Mais cette armure se détériorait et tombait d'elle-même, maintenant qu'elle n'était plus nécessaire. La paix définitive, la fin de la politique d'expansion^ en la rendant inutile, atro-

(1) Ovide, Pont., I, vu, 27 et suiv.

(2) Ibid., III, III, 1 et suiv.

(3) Ibid., I, 6; II, 6; IV, 9.

phiaient la vieille énergie de la noblesse. Maintenant donc qu'une certaine réconciliation s'était faite entre les partis et les classes, que les finances s'étaient relevées tant bien que mal, et que Rome pouvait tenter de nouveau des entreprises difficiles, il ne fallait pas hésiter à le faire non seulement pour agrandir l'empire, mais aussi pour renforcer la discipline intérieure. Et ainsi Auguste, au bout de quinze ans de paix, devenait, comme nous dirions aujourd'hui, un militariste, militariste modéré et prudent, comme il avait coutume de l'être en toute chose. Au nombre des causes qui déprimaient la noblesse, la rendaient paresseuse et amie des plaisirs, il y avait la paix qui lui Ôtait toute occasion d'accomplir de grandes choses ; il fallait donc lui ouvrir de nouveaux champs d'action et de gloire, afin que les jeunes gens apprissent à faire la guerre, et non plus seulement à composer des poèmes ou à construire de riches villas au bord de la mer. Les campagnes de Germanie seraient une cure excellente pour combattre la mollesse qui énervait la nouvelle génération, et l'antidote le plus efficace contre le poison erotique que les poésies d'Ovide répandaient dans la jeune noblesse. Il ne faut pas oublier que, si à la fin des guerres civiles, on avait dû procéder à une restauration aristocratique de l'État, c'était surtout parce que la constitution aristocratique faisait partie intégrante de l'organisation militaire. Pour durer, l'empire avait besoin d'une armée, et où, sinon dans l'aristocratie, pouvait-on chercher des officiers et des généraux? L'école véritable où ceux-ci se préparaient à la guerre, puisqu'il n'y avait pas alors d'établissements publics d'instruction militaire, était la famille aristocratique ; si l'aristocratie s'épuisait, l'armée serait pour ainsi dire décapitée. Il n'est donc pas surprenant

qu'Auguste, chargé par l'Italie de conserver la vieille noblesse qui constituait la meilleure défense de l'empire, en soit venu à penser que la paix finirait par la rendre trop paresseuse, et que pour la conserver capable de remplir son devoir historique, il fallait qu'elle fît campagne, surtout à une époque où des poètes, comme Ovide, l'invitaient à l'amour et à la volupté. Dès qu'il fut de retour à Rome, Auguste, au milieu d'autres occupations moins importantes, se mit en effet à préparer l'invasion de la Germanie et à combattre en même temps la dissolution progressive de la constitution aristocratique. Il commença par donner un exemple de respect de la constitution en rendant au sénat un compte minutieux de tout ce qu'il avait fait pendant son absence (1). Puis il proposa, — nous ne savons pas au juste si ce fut au sénat ou aux comices — une réforme militaire qui répondait à différentes réclamations des soldats, évidemment pour préparer les légions aux dangers et aux fatigues qui les attendaient en Germanie. La loi précisait quelquesunes des principales conditions du service, qui n'avaient été réglées jusque-là que par des coutumes trop vagues, ce qui avait permis au gouvernement de conserver souvent les soldats trop longtemps sous les drapeaux et d'abuser de leurs services. La loi nouvelle fixait définitivement le temps de service à seize ans pour les légionnaires, et à douze ans pour les prétoriens : leur temps fini, les uns et les autres étaient récompensés en recevant non pas des terres, mais une somme d'argent, dont le montant nous est inconnu (2). Il inaugura enfin le théâtre commencé par César, et en

(1) Dion, LIV, 25.

(2) Ibid.

souvenir de son neveu, il lui donna le nom de théâtre de Marcellus (1), cherchant sans doute par ce pieux souvenir à adoucir un peu la douleur inconsolable d'Octavie; mais il fit comprendre d'autre part qu'il ne suffirait pas d'appartenir à sa famille pour mériter l'admiration publique, comme dans les dynasties asiatiques. Tibère, dans les jeux donnés au peuple pour fêter son retour, avait fait asseoir auprès de lui, à la place réservée au consul, Caïus, le fils d'Agrippa et de Julie, qu'Auguste avait adopté et qui n'avait que sept ans, et tout le peuple s'était levé pour l'acclamer et avait applaudi frénétiquement. Auguste blâma publiquement Tibère et le public lui-même (2). Il ne chercha pas à combattre l'indulgence de l'opinion publique pour les adultères, car cette indulgence permettait d'éviter beaucoup de scandales et des châtiments trop sévères (3); c'était, du reste, à contrecœur et parce qu'il y était contraint, qu'il avait luimême proposé la lex de adulteriis. Mais il s'efforça, au contraire, de porter remède à la décadence senile du sénat, et recourut au moyen énergique du recrutement forcé. Il reprit la liste des chevaliers; il y choisit les jeunes gens qui avaient moins de trente-cinq ans; il fit faire des enquêtes minutieuses sur leur état de santé, sur leur fortune, sur leurs capacités et leur probité; il s'assurait lui-même qu'ils étaient bien constitués; il recueillait des témoignages sur leur vie et demandait à chacun de confirmer ou de démentir, en prêtant serment, les résultats de l'enquête : et ceux qui lui parurent posséder la santé, la fortune, la respecta-

(1) Dion, LIV, 26

(2) Dion, LIV, 27; Suétone, Aug., LVI.

(3) C'est ce que démoutrenl, comme nous le verrons, les mesures prises l'année suivante. Voy. Dion, LIV, 80.

bilité, l'intelligence nécessaire, « il les obligea, nous rapporte Dion (i), à entrer au sénat », en menaçant probablement de les chasser de l'ordre équestre, s'ils n'acceptaient pas. Telles étaient les mesures prises par cet homme à qui tous les historiens ont attribué le projet de fonder une monarchie! Tandis qu'il n'aurait eu qu'à rester les bras croisés et à laisser l'aristocratie et le sénat se décomposer tout à fait, pour se trouver un jour avec sa famille le maître de Rome, de l'Italie et de l'empire, il faisait au contraire tous ses efforts, employait tous les moyens pour rendre de la vigueur à l'aristocratie épuisée et pour relever le sénat qui s'affaissait, c'est-à-dire pour renforcer ceux qui étaient, a!ors comme toujours, le principal obstacle à la fondation d'une monarchie. Mais Auguste, comme tous ses contemporains, n'arrivait même pas à imaginer que le monde romain n'eût plus à sa tête son glorieux sénat et fût privé de sa grande aristocratie. Enfin, quand Agrippa fut de retour, il prépara avec lui un plan de guerre ingénieux et original dont l'idée appartenait sans doute à Agrippa. 11 s'agissait d'envahir la Germanie par l'Ems et le Weser. Ce qui rendait difficile l'invasion de la Germanie, c'était surtout l'absence de routes, qui obligeait à diviser les corps d'armée et à s'exposer ainsi aux surprises et aux embuscades. Les grands fleuves offraient tous des voies de communication larges, commodes, magnifiques, par lesquelles de grosses armées pouvaient pénétrer tranquillement au cœur même du pays ennemi, en emportant avec elles tout ce qui était nécessaire, des armes et des provisions de blé (2). 11 ne s'agissait

(1) Dion, LIV, 26.

(2) Il y a dans Dion (LIV, 32; une allusion confuse à une pre-

vi. 6

que de construire un nombre de vaisseaux suffisant. En arrivant par la mer du Nord, les deux armées pourraient chercher les embouchures des deux fleuves, les remonter, et arriver au cœur du territoire ennemi, construire à l'aise sur l'Ems et sur le Weser deux camps, pour commencer la conquête de l'intérieur, tandis qu'au même moment un corps d'armée traverserait le Rhin et se dirigerait vers l'Ems; avançant ainsi peu à peu, les corps d'armée qui avaient suivi TEms se seraient, à la fin, rencontrés avec ceux qui seraient venus du Rhin et du Weser, et par de larges

mière expédition de Drusus qui aurait été faite en l'an 12 sur es côtes de la mer du Nord. Strabon (VII, i, 3) nous apprend que Drusus remonta avec des vaisseaux le cours de l'Ems, sans nous dire au juste à quelle époque, mais ce fut certainement en l'an 12, puisque c'est la seule année où il soit question dans les historiens d'une expédition maritime de Drusus. Les historiens inclinent à considérer cette expédition comme la première partie du plan de guerre, et le but poursuivi aurait été la soumission des Frisons et des populations côtières. Mais il est évident que la soumission des Frisons et des populations côtières avait beaucoup moins d'importance que la conquête de l'intérieur de la Germanie, but principal de la guerre; on ne s'expliquerait pas comment, pour un aussi petit résultat. Drusus aurait fait creuser le canal qui était un travail gigantesque, et construit une grande flotte; pourquoi il se serait ensuite exposé aux dangers de la navigation sur la mer du Nord. Tant de travaux devaient avoir un but plus vaste et nous savons par Tacite que ce but était bien celui que j'ai indiqué. Il nous dit en effet que Germanicus, en l'an 16 après Jésus-Christ, essaya de mettre à exécution le plan de son père : Ann., II, 8: precatusque Drusum palrem, ut se eadein ausum... juvaret. Et Tacite précédemment (II, 5) a exposé le plan de Germanicus ; c'est justement celui que nous attribuons à Auguste et Agrippa : Germanos.,. juvari silvise paludibus, brevi aestate et praematura hieme : suum militem haud perinde vulneribus, quant spatiis ilinerum, damno armorum adfici... longum impedimentorum agmen, opportunum ad insidias, defensantibus iniquum. Al si mare intrelur, promptam ipsis poxsessionem et hostibus ignoiam : simul hélium maturius incipi, legionesfjue et commeatus pariler vehi, integrum equitem equosqu per ora et alveos fluminum media in Germania fore.

routes, munies de châteaux, on aurait pu réunir le Rhin à l'Ems, l'Ems au Weser et peut-être aussi le Weser à l'Elbe. On passerait ainsi autour du corps barbare de la Germanie une chaîne de fer, qui la tiendrait attachée pour toujours au pouvoir de Rome. Mais si, en adoptant ce plan, on ne faisait pas courir de trop grands risques aux armées dans les régions inconnues, il fallait au contraire, danger moins grave mais non négligeable, aventurer les légers vaisseaux romains sur la mer orageuse qui va de l'embouchure du Rhin à celles de l'Ems et du Weser. Pour écarter ce danger, on eut l'idée, semblet-il, de creuser un canal entre le Rhin et l'Issel, de façon que la flotte romaine pût, par ce canal et par rissel, pénétrer dans le Zuiderzée et arriver dans la mer du Nord par le fleuve qui faisait alors communiquer ce lac avec la mer. Drusus reçut l'ordre de préparer une flotte et de faire creuser le canal par les légions.

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