II
qu'avaient faites Lucullus et Pompée, après les millions qu'avaient gagnés leurs généraux, après les grosses sommes amassées aussi par de modestes personnages qui les avaient suivis, les hommes politiques de Rome, tous leurs amis et leurs parents rêvaient de pouvoir imiter leur exemple, dans une partie du monde qui n'eût pas encore été parcourue par les armes romaines.
On imagine sans peine combien ces espérances et ces besoins devaient rendre populaire, dans toute la société romaine, la politique de conquête. Le pillage militaire était désormais Tindustrie la plus lucrative de l'Italie, et quand les armées faisaient un gros butin, tout le monde en bénéficiait en Italie, surtout sans doute les classes paisibles, qui ne risquaient rien, les marchands, les entrepreneurs, les artisans, à qui lÉtat enrichi par les dépouilles, les généraux, les officiers, les soldats même revenus avec de l'argent, donnaient du travail. Aussi la population civile, adonnée au commerce et à Tagriculture, n'était pas moins enthousiaste des conquêtes que le monde politique : peut-être même réclamait-elle avec une ardeur plus vive l'agrandissement de l'empire, parce que, comme toutes les classes pacifiques, elle se laissait éblouir par l'attrait de la gloire militaire, par les récits des batailles et des guerres. Cet amour littéraire et platonique de l'élément civil pour la guerre, qui est propre à toutes les civilisations avancées, se répandait alors en Italie, et devenait une force dont les partis et les intérêts se servaient pour imposer à la république cet impérialisme aventureux. Si l'impérialisme moderne prend pour modèle l'impérialisme romain, celui-ci voulait imiter Alexandre le Grand; nul personnage de l'histoire n'était alors plus populaire en Italie que le con-
quérant macédonien; et tout le monde pensait que Rome devait accomplir les mêmes exploits. Mais, en attendant que l'empire de Rome devînt aussi étendu que celui d'Alexandre, tout le monde — et c'était l'effet le plus immédiat et le plus certain de l'engouement universel — faisait des dettes; tout le monde était à la fois créditeur et débiteur. On prêtait à autrui l'argent dont on disposait; et on empruntait, quand on en avait besoin. La société italienne était devenue une inextricable forêt de dettes et de créances, de syngraphœ, comme s'appelaient alors les cartes de crédit, qui le plus souvent se renouvelaient à l'échéance et se négociaient, comme aujourd'hui les titres ou les lettres de change, parce que la pénurie des capitaux, et les oscillations fréquentes des valeurs auraient rendu ruineux leur remboursement trop fréquent Ceux qui avaient besoin d'argent cherchaient à vendre à un financier les créances qu'ils avaient sur d'autres personnes, et le financier escomptait, en faisant bien entenud un rabais plus ou moins grand, selon la solidité de la créance, les besoins du créancier et l'abondance du capital (1). La nouvelle pohtique que César proposait à ses amis (2) correspondait admirablement à cet état de l'esprit pubhc en Italie, et tendait à satisfaire et à aviver en
(1) Si l'on désire connaître plus particulièrement ce genre d'affaires, on peut étudier la vente tentée par Cicéron en 43 d'une créance qu'il avait sur Fabérius. Cicéron en parle dans beaucoup de lettres; dans la cinquième, dans la quarantième, dans la quarante-septième du livre XII des lettres à Atticus; et dans les lettres 1-5, 27-33 du livre XIII. Sur la chronologie et l'interprétation de ces lettres, voy. Sghmitz, B. W. C, 291 et suiv.
(2) ScÉTONE, Cœs., 24, dit que les conventions de la conférence de Lucques furent imaginées par César et que ce fut lui qui les proposa et les fit accepter par les autres. L'affirmation est certainement exacte, car des trois. César était l'homme le plus énergique et qui courait les plus grands dangers.
même temps les grandes passions populaires de l'époque mercantile et démocratique, l'orgueil militaire et impérial, la manie des gains rapides. la folie du plaisir, du luxe, des grandeurs dans la vie publique et dans la vie privée. Conquêtes au dehors, profusion d'argent au dedans, Tor et le fer, c'étaient là les deux points essentiels de cette politique, et l'un était lié à l'autre. Les conquêtes fourniraient l'argent nécessaire pour les grandes profusions ; la prospérité créée par celles-ci activerait l'énergie des conquêtes. Déjà cet hiver-là César avait répandu l'argent gagné dans la campagne de Belgique, prêtant ou donnant de grandes sommes aux hommes politiques venus de Rome pour lui faire la cour (1). Mais il voulait faire de plus grandes choses les années suivantes. Crassus réconcilierait Clodius avec Pompée et tous les deux se porteraient comme candidats au consulat pour l'année 55; une fois élus, ils se feraient donner par le peuple un proconsulat de cinq ans, et ils feraient aussi prolonger pour cinq ans à César son commandement des Gaules et voter les fonds nécessaires pour payer les légions qu'il avait recrutées depuis le commencement de la guerre. Maîtres ainsi pour longtemps de la république, ils se mettraient d'accord pour appliquer sur une échelle encore plus vaste l'impérialisme agressif inventé par LucuUus et pour faire de grandes conquêtes : avec l'argent des conquêtes ils exécuteraient de grands travaux publics à Rome et en Italie, feraient gagner les entrepreneurs, les marchands, les ouvriers, les soldats, achèteraient le monde politique et le sénat, s'occuperaient avec une splendeur sans pareille des amusements du peuple. Entre autres choses, on fonderait à Capoue de grandes
(1) Appien, B. C, II, XVII.
écoles de gladiateurs (1). Quant aux conquêtes à faire, on décida l'entreprise qui devait paraître la plus merveilleuse à ces admirateurs d'Alexandre, celle à laquelle César avait peut-être songé longtemps, la conquête de la Perse. Quelle gloire et quel pouvoir acquerraient ^homme et le parti qui augmenteraient l'Orient romaio de cet immense empire, si lointain, si riche et presque fabuleux. Mais, César dut se résigner à céder cette guerre à un de ses amis. Il était trop occupé par le? affaires des Gaules, et la récente conquête nécessitait encore trop sa présence. Quant à l'Egypte, Crassus et Pompée en abandonneraient l'idée, mais on chargerait Gabinius de reconduire, sans autorisation du sénat, Plolémée en Egypte, à condition qu'il leur payât à chacun une somme considérable. Il semble que la somme réclamée par César était de dix-sept millions et demi de sesterces, plus de quatre millions de francs (2). L'homme qui, comme consul, avait cherché à guérir par une belle loi la corruption, cette maladie chronique des sociétés civiles, se préparait à corrompre l'Italie tout entière.
Nous ne savons pas ce que furent alors les discussions entre César, Pompée et Crassus; mais il est probable que Crassus approuva les plans de César plus facilement que Pompée. Il arrive souvent aux égoïstes
(1) Oa voit dans Ciìsar, B. C, I, xiv, que César avait des écoles de gladiateurs à Capone. Je suppose qu'il les fonda, quand les guerres des Gaules commencèrent à être lucratives.
(2) Il n'est dit nulle part que l'on ait parlé des affaires d'Egypte dans l'entrevue de Lucques, mais cela est plus que vraisemblable. Crassus, César et Pompée ne pouvaient abandonner une alîaire qui, avec peu de risques, pouvait être si profitable. C'est d'après Plutarque {Cœs., 48) que nous supposons que César se fît promettre de l'argent. Los sommes que les héritiers de Ptolémée lui devaient en 48 ne pouvaient être que celles qui avaient été promises pour sa restaui'ation sur le trône.
trop favorisés de la fortune que, rassasiés de tous les autres biens qu'ils ont eus facilement et en abondance, avides de satisfactions nouvelles, jaloux des succès d'autrui, ils s'entêtent à la fin dans le désir de réussir dans une chose qui leur est impossible. Crassus avait eu la puissance et la richesse, mais non la popularité de Lucullus, de Pompée ou de César; et pendant toute sa vie il avait fait à différentes reprises de grands efforts pour l'acquérir, demeurant tranquille quelque temps après chaque échec, pour essayer de nouveau à la première occasion. Encore une fois, dans ce moment d'exaltation universelle, son vieux désir se rallumait de nouveau. La grande politique impérialiste créée par Lucullus avait valu trop de gloire à son auteur et à Pompée, et elle commençait à en valoir trop à César; et comme désormais] les rêves de grandeur les plus absurdes paraissaient à tout le monde possibles et faciles, Crassus ne voulait plus rester avec la seule gloire de vainqueur de Spartacus, alors que tout le monde pensait qu'un général romain aurait pu facilement égaler les exploits d'Alexandre le Grand. L'espoir de conquérir la Perse suffisait à lui faire approuver la convention. Pompée, au contraire, qui était le seul des trois à connaître un peu les Parthes, qui n'avait pas voulu essayer la conquête en 63, abandonna volontiers la Perse à son collègue; peut-être aurait-t-il même voulu s'opposer à tous ces projets de politique conquérante et corruptrice qui ne devaient pas lui plaire beaucoup. Il commençait déjà à être dégoûté et aussi un peu etTrayé de lallure démagogique que prenait la politique du parti populaire, dont il était un des chefs; et, comme tant de riches satisfaits, il approuvait volontiers pour les autres une morale de simplicité, d'austérité et de prudence. Mais pouvait-il se
séparer de Ce'sar et de Crassus? Il aimait sa femme; il se sentait cliaque jour tomber plus bas dans l'opinion publique; il avait au sénat de nombreux ennemis. Glodius^ déjà si audacieux, aurait tout osé contre lui le jour où il se serait senti appuyé par César et Grassus. Il ne pouvait consolider son influence qu'en redevenant consul, en s'acquittant bien de sa mission annonaire, et en se faisant donner quelque nouveau commandement extraordinaire. Il n'aurait pas pu, seul, obtenir tant de choses. Lui aussi, il finit donc par accepter les propositions de César.
LE SECOND COAôL'LAT DE CRASSUS ET DE l'OMPEB
(56-55 av. J. C.)
Peu de temps après l'entrevue de Lucques, César dut renoncer à son projet de faire un long séjour dans la Cisalpine et se hâter de passer les Alpes; parce que des révoltes éclataient déjà dans la province qu'il prétendait avoir « pacifiée ». Galba^ attaqué par les montagnards, avait failli être anéanti; plusieurs peuples de l'Armorique, qui avaient fait leur soumission l'automne précédent, s'étaient soulevés; les Vénètes, qui étaient à la tête du mouvement, avaient mis aux fers les officiers envoyés chez eux pour réquisitionner des vivres. En outre l'annexion avait irrité les peuples gaulois, surtout les Belges et les Trévires; et les populations de l'Aquitaine, qui n'étaient pas encore soumises, se disposaient à venir en aide aux Vénètes, craignant que César n'eût l'intention de les comprendre eux aussi dans ce qu'il appelait la pacification de la Gaule (1).
Alors que ses amis vantaient à Rome avec tant d'emphase la conquête de la Gaule, César ne pouvait pas donner à qui que ce fût un motif de supposer qu'il hésiterait à traiter ce pays comme une province
(1) CÉSAR, B. G, III, 7 et 40.
déjà conquise. Il imposa donc aussitôt à la Gaule une contribution annuelle de quarante millions de sesterces (1); et non seulement il se disposa à réprimer sévèrement la révolte des Vénètes, mais il décida aussi de soumettre sans retard les peuples encore indépendants. Il envoya Labiénus dans le pays des Trévires, pour les tenir en respect ainsi que les Rèmes et les Belges; il envoya Quintus Titurius Sabinus avec environ 10;000 bommes dévaster le territoire des Venelles, des Curiosolites et des Lessobiens, alliés des Vénètes; il chargea Publius Crassus de soumettre l'Aquitaine en parcourant le pays avec des colonnes de cavalerie et environ 4,000 soldats; et il entreprit lui-même de dompter les Vénètes (2). Comme ce peuple avait une flotte nombreuse, il fit construire des navires sur la Loire^ il enrôla partout des pilotes et des rameurs; il ordonna aux Pictones et aux Sanctones, qui ne s'unissaient pas aux rebelles, mais qui n'étaient pas encure soumis, de fournir des navires, en les déclarant ainsi sujets de Rome (3); il mit à la tête de la flotte le jeune Décimus Brutus, fils du consul de 77 et de cette Sempronia qui avait pris part à la conjuration de Catilina; et, en attendant que la flotte fut pré-
(1) Cela semble résulter d'un passage de Suétone, Cœs., 25, qui expose successivement les faits principaux de la conquête dans leur ordre chronologique, excepté à la fin, qaand il cite la défaite de Gergovie avant le massacre de Titurius et d'Arunculéius.
(2) CÉSAR, B. G., III, 11 ; Dion, XXXIX, XL.
(3) César dit, B. G., III, 11 : « E,v Pictonibiis et Santonis reliquisque pacaiis regioiiibus ». Il n'a pas encore parlé de la soumission des Pictones et des Santones, c'est même, la première fois qu'il nomme les Pictones. Il est donc probable que cette demande de secours fut un des nombreux procédés rapides que César voulait employer pour soumettre à Rome les peuples encore libres de la Gaule.
parée, il envahit avec son armée le pays des Vénètes. Mais si Titurius et Publius Grassus accomplirent vite et bien leurs missions respectives, il n'en fut pas de même de César. Les Vénètes s'étaient réfugiés dans des castella construits sur des lignes de terre qui avançaient dans la mer, dans des positions telles que les grandes marées avec leur double retour qnotidien les défendaient mieux que tout travail humain. Revenant avec le rythme d'un balancier, la marée haute chassait l'armée qui faisait le siège par terre, et la marée basse laissait à sec la flotte qui voulait attaquer par mer. César passa une grande partie de l'été à faire de vaines tentatives contre ces castella imprenables, que l'on ne pouvait assiéger ni par terre ni par mer.
Pendant ces mois-là Pompée, après s'être réconcilié avec Clodius, était redevenu d'accord avec Crassus, le maître de Rome., de l'Italie et de l'Empire. La reconstitution de la triarchie avait réduit l'opposition conservatrice à un petit nombre de sénateurs trop orgueilleux, trop entêtés, ou trop compromis, tels que Caton, Favonius et Domitius Ahénobarbus, qui n'avaient aucune prise sur la majorité du sénat. Cicéron lui-même avait cédé; César avait promis à son frère Quintus un commandement en Gaule; et Pompée, qui était allé de Lucques en Sardaigne, pour y chercher du blé, avait prié Quintus de lui dire que son discours au sénat sur la loi agraire de César lui avait fort déplu (1). Cicéron s'était ainsi laissé persuader d'aller à la campagne le 15 mai, alors qu'il aurait dû, comme il l'avait lui-même proposé, prendre la parole sur cette question (2). Bientôt il fit plus : il s'engagea
(1) Cicéron-, F., I, ix, 9.
(2) CicÉRo.N, ad Q.y II, yui.
à parler en faveur de César, quand, au commencement de juin (1), on discuterait devant le sénat la proposition d'envoyer dix légats pour organiser l'administration de la Gaule, et de voter les fonds nécessaires pour les quatre légions recrutées par lui en 58 et 57. Bien qu'il fût revenu en Italie comme un triomphateur, les coups violents que lui avait portés Clodius avaient affecté profondément son esprit nerveux et impressionnable; les fumées de gloire qui avaient grisé son cerveau après la conjuration de Catilina s'étaient dissipées; Gicéron n'ambitionnait plus dètre un grand homme politique. Content d'avoir échappé à cette tourmente, il désirait surtout en éviter une autre; il voulait se tenir à l'écart et se contenter de ne jouer qu'un rôle de second ordre, pourvu que ce rôle ne fût pas dangereux; il revenait à la première passion de sa jeunesse, à la littérature, qu'il avait négligée depuis qu'il était devenu un des avocats les plus en vue à Rome. Il avait commencé à écrire un livre de longue haleine, ce dialogue de Oratore, si beau, si vif, si dramatique; et le plaisir paisible qu'il éprouvait dans ce travail lui paraissait bien plus doux que les violentes émotions de l'ambition et les ivresses de la puissance. Des préoccupations privées aussi, le mauvais état de son patrimoine, déjà grevé avant son exil des grosses dettes contractées pour payer sa maison, le détournaient de la politique. Malgré l'indemnité votée par le sénat, qui du reste était insuffisante, et malgré Taide d'Atticus, il était très embarrassé pour contenter ses créanciers et pour reconstruire sa maison et ses villas (2); chose d'autant plus ennuyeuse que, emporté
(1) Lange, R. A., Ili, 323.
(2) CicÉRON, il., IV, I, 3; IV, ii, 7; IV, m, 6.
lui-même dans le courant, il prenait de plus en plus goût à la vie large et somptueuse (1). Enfin, comme c'était un honnête homme, il se sentait pour Pompée, qui l'avait fait rappeler d'exil, une dette de reconnaissance qui devenait une obligation pohtique. Pourquoi aurait-il fait du tort à Pompée, pour plaire à une petite coterie d'aristocrates enragés qui l'avaient abandonné aux jours de danger, et qui ne valaient pas mieux que leurs adversaires? Quant à César, s'il avait eu de grands torts, n'avait-il pas accompli alors de grands exploits (2)? Pourquoi chercher sans raison des difficultés? Ne valait-il pas mieux imiter Varron, qui, riche, savant et noble, avait exercé de nombreuses magistratures, avait été légat dans la guerre des pirates, avait reçu lui aussi un beau million de récompense, mais avait su garder entière sa liberté au milieu des factions et des coteries? Alors, en effet, jugeant sévèrement la politique de son ami Pompée, il se tenait à lécart, tranquillement, et s'occupait à améliorer ses terres, à protéger les beaux-arts en faisant travailler Archélaùs, un des plus célèbres sculpteurs de Rome (3), à écrire sa grande encyclopédie en neuf livres, DiscipUnœ, où il recueillait ce qu'il y avait de meilleur dans les traditions antiques et la partie de la culture grecque, qui convenait à cette génération d'hommes d'action. Cicéron, qui était son ami. voulait suivre son exemple et ne désirait plus que deux choses : témoigner sa gratitude à Pompée et se venger de Clodius (4). Aussi, bien qu'il n"ap<-
(1) Cicéron, ad Q., II, vi, 3.
(2) Voyez sur les motifs de cette conversion l'intéressante lettre de Cicérox, F., I, ix.
(3) OvERBKCK, G. G. P., II, 482.
(4) Lange, R. A., IIL 309 et suiv.
prouvât pas la convention de Lucques, il prononça au sénat le discours de provinciis consularihus, dans lequel il célébrait, comme c'était alors la mode, la conquête définitive de la Gaule, et il répondait à ceux qui demandaient pourquoi il fallait encore de l'argent et des soldats pour une conquête achevée, que les grandes opérations militaires étaient terminées, mais quii restait encore de petits vestiges de la guerre (1). L'opposition des conservateurs fut facilement vaincue; on décida l'envoi de dix légats pour organiser la nouvelle conquête; et, au printemps de 56, la Gaule fut définitivement déclarée par le sénat province romaine. On décida aussi que Pison serait rappelé à la fin de Tannée, que le gouvernement de Gabinius en Syrie finirait avec Tannée 55: que la Syrie serait donnée comme province à un des consuls de cette année-là,
Cependant on approchait de juillet, le mois des élections. Lucius Domitius Ahénobarbus avait déjà annoncé sa candidature au consulat; tout le monde s'attendait à ce que Crassus et Pompée en fissent autant. Mais les jours passaient; Crassus ni Pompée ne disaient rien. Le bruit qu'on avait fait courir sur leurs candidatures était-il faux, ou avaient-ils changé d'idée? Bientôt on vit deux tribuns du peuple mettre méthodiquement leur veto chaque fois que Ton voulait en fixer le jour (2); et on ne tarda pas à comprendre le but de ce manège. Comme l'opinion publique n'était pas favorable à leur candidature (3), Crassus ni Pompée ne voulaient que les élections eussent lieu sous la présidence de Cnéius Cornélius Lentulus, ni
(1) Voy. CicÉRON, de prov. coin., xiii et xv, 32-36.
(2) Plutarque, Crass., lo; Pomp., 5i ; Dion, XXXIX, xxvii.
(3) Plutarque, Crass., 15; Cut. U., 41
de Lucius Marcius Philippus, qui étaient conservateurs tous les deux. L'un des deux avait dû présider l'assemblée électorale; c'est-à-dire que chargé de présenter au peuple la liste des candidats, il aurait eu le droit de n"y point inscrire les noms qui ne lui plaisaient pas. Le président, encouragé par l'opinion publique, n'oserait-il pas rayer les noms de Crassus et de Pompée (1)? Redoutant de la part des conservateurs un coup semblable, Crassus et Pompée avaient décidé de faire renvoyer par des tribuns les élections jusqu'à l'année suivante; de sorte que dès le premier janvier il faudrait faire nommer par le sénat tous les cinq jours un interrex qui tiendrait les comices au lieu du consul : ils attendraient alors que vint le tour d'un sénateur dévoué à leur cause. La coterie conservatrice chercha à agiter le public, à qui ces intrigues répugnaient, pour contraindre Pompée et Crassus à renoncer à leur obstruction, ou au moins à s'en déclarer les auteurs. Lentulus essaya de différentes manières de leur faire déclarer au sénat s'ils avaient l'intention de poser leur candidature; il réunit même un grand meeting populaire où. en présence des sénateurs du parti conservateur, venus en habits de deuil, il accusa Pompée d'être un tyran (2). Ce fut en vain. Le public blâmait Crassus et Pompée, mais il restait malgré tout indifférent et ne songeait qu'à s'amuser et à s'enrichir; dans le monde politique presque tous avaient si peur de la triarehie, que beaucoup n'osaient plus se montrer à la curie (3); les mois passaient; les élections ne se faisaient pas et Crassus et Pompée continuaient à affecter de n'être
(1) Diox, XXXIX, XXVII.
(2) Pi.uTARQUE, Pomp., 51; Crass., 43; Dion, XXXIX, .xxviu; Valére Maxime. Y1, ii, 6.
(3) Diox, XXXIX, XXX.
pas responsables de l'obstructionnisme des tribuns. Les conservateurs cherchèrent à se venger en faisant faire un procès, pour usurpation de titre de citoyen, à Lucius Cornélius Balbus, l'habile agent de César et de Pompée. Mais Pompée pria Cicéron de le défendre; Cicéron fit un plaidoyer que nous possédons encore et Balbus fut absous.
Cependant la révolte des Vénètes avait été domptée, quand Décimus Brutus était enfin apparu dans leurs eaux avec la flotte. Soit qu'ils aient jugé sans valeur cette flotte composée de navires pris de tous les côtés, soit que, fatigués des longs sièges, ils aient eu l'espoir de finir la guerre, ils étaient montés aussitôt sur leurs navires et avaient livré bataille; mais Décimus Brutus leur avait infligé une telle défaite qu'ils avaient pris le parti de se rendre. César, pour démontrer de nouveau que la Gaule était désormais province romaine, avait condamné à mort tous les notables. Il fit à la fin de Tété une expédition contre les Morins et les Ménapiens qui ne s'étaient pas encore rendus. Mais l'expédition ne réussit point. Ces barbares belliqueux ne s'offrirent pas en masse aux coups des légions; ils se dispersèrent en petites bandes dans les forêts et les marais, emportant avec eux leurs trésors les plus précieux; et ils se mirent à faire la guérilla, en attaquant par surprise les petits détachements romains. L'hiver approchait. César comprit qu'il n'était pas prudent de s'enfoncer dans un pays aussi sauvage, et après avoir un peu dévasté leurs terres, il revint en arrière, envoyant son armée prendre ses quartiers d'hiver dans les pays qui s'étaient révoltés cette année-là. Ainsi la troisième année de la guerre s'achevait avec des succès remarquables et de grands profits. Ces répressions en efl'et avaient été des prétextes à dévastations, à rapines,
par lesquelles César, les officiers supérieurs, surtout Mamurra et Labiénus, et toute l'armée commençaient à se dédommager de leurs fatigues (1). Mais une entreprise plus difficile que celle de dompter ces résistances encore faibles, était pour César celle d'organiser en Gaule le nouveau gouvernement. Il n'était pas possible de détruire tous les organes politiques et juridiques de l'ancienne société celtique et de les remplacer par un gouvernement tout nouveau; mais il n'était pas non plus facile de faire fonctionner sous le contrôle romain les anciennes institutions, de maîtriser, au point de pouvoir s'en servir, ce système de traditions, d'intérêts, de forces sociales, que César avait trouvé en action et dont la plupart subsistaient même sous la domination romaine. La situation des partis, l'un national et populaire, l'autre aristocratique et conservateur, embarrassait surtout César. Bien qu'elle eût mis des freins à leur activité, l'annexion n'avait pas fait disparaître ces partis, dont chacun gardait ses positions, couvait ses rancunes, cherchait à exploiter à son profit la situation nouvelle. A mesure que César connaissait mieux la Gaule, il s'apercevait que le parti national, appuyé par les masses, était beaucoup plus fort que le parti conservateur et aristocratique par lequel il avait été appelé en Gaule : presque partout les diètes, les assemblées des notables, étaient en décadence, et n'avaient plus qu'une autorité nominale en face de la puissance croissante de celui que César appelle rex, c'est-à-dire du chef du gouvernement, nommé presque partout par les diètes pour un certain temps, surtout quand ce rex était un de ces riches démagogues qui
(1) SrÉTO.NE, Cœ&., 24, dit que le pillage systématique de la Gaule commença après l'entrevue de Lacques.
étaient à la tête du parti national. Or ce parti, s'il se résignait pour le moment à tolérer le joug romain» continuait à se défier de César et à détester Rome; ce qui signifiait qu'une grande partie de la nation n'accepterait pas avec sincérité le nouveau régime et ne ferait rien pour y adapter les anciennes institutions de la Gaule. La difficulté était grande. Mais avec sa souplesse, son audace, son opportunisme téméraire, César imagina à ce moment de transporter les bases de sa politique gauloise d'un parti sur l'autre: d'abandonner le parti conservateur et aristocratique qui l'avait soutenu jusqu'alors, pour s'appuyer sur le parti national qui l'avait détesté. Partout il fit des avances à ces riches ploutocrates dont l'ambition était de conquérir une sorte de pouvoir monarchique dans les vieilles républiques; dans plusieurs nations il les fit nommer reges, soit par son influence personnelle, soit en usurpant les pouvoirs de l'assemblée; et dans l'espoir d'avoir à la tête des nations des chefs qui lui fussent dévoués et de gagner par eux les masses, il ne se fit pas un scrupule de sacrifier ses amis des premiers jours, de réunir les diètes, de hâter la révolution qui depuis longtemps se préparait en Gaule, à l'avantage de cette oligarchie ploutocratique qui se montrait partout la plus forte. Il mit au nombre de ses amis Vercingétorix, le jeune chef de la puissante famille noble des Arvernes (1). Il fit Tasgétus roi des Carnutes (2), Cavarinus roi des Sénones (3), Commius roi des Atrébates (4). Il semble qu'il ait eu même l'in-
(1) Jdllian, Vere, 81. Vercingétorix est certainement le nom d'un personnage. Voy. Jullian, Vere, 87 et suiv