LA GRANDE POLITIQUE DE CÉSAR
La conquête de la Gaule avait produit une impression enorme en Italie, parce qu'elle avait été proclame'e en temps opportun. Justement alors la grande lutte entre les vieilles traditions italiques et la civilisation voluptueuse, artistique, savante et corrompue de l'Orient se ravivait. L'antique esprit latin n'était pas mort : il se retrouvait encore dans de nombreuses familles qui, bien que riches ou aisées, restaient fidèles à ce qu'il y avait de beau et de salutaire dans l'antique simplicité (1); il luttait même avec vigueur contre les mœurs nouvelles^ cherchant à s'appuyer non seuleseulement sur les souvenirs sacrés du vieux temps, mais aussi sur certaines philosophies de l'Orient. On lisait beaucoup Aristote qui avait combattu comme les fléaux les plus funestes des républiques (2), le luxe, laccroissement des besoins, la cupidité mercantile. Varron écrivait son beau traité des Antiquités civiles et
(1) Voy. dans Cornélius Népos Att., 14, la description de la vie d'Atticus, et dans l'éloge de Turia, C. I. L , 6, 1527 la description d'une famille noble qui, sans affecter de rudesse archaïque, conservait la gravité et la modestie antiques. Voy. aussi les c )n?idérations très fines de Vaglieri, Notizie degli scavi, octobre 1898. p. 412 et suiv. ; et encore Cicérox, pro Cœl., iv, 9 : M. Ciotsi eastiisima doimis.
(2) Voy. Aristote, PoL, IL vi, 'ó; IL vi, 9; IV, v,l.
religieuses pour reconstruire par l'érudition la partie la plus vénérable du passé. A ce moment aussi une secte mystico-morale, née au commencement du siècle à Alexandrie, et qui avait pris le nom de néo pythagoricienne, travaillait à répandre dans la société italienne des livres de morale attribués au vieux philosophe, où l'on prêchait toutes les vertus qui disparaissaient dans les hautes classes de l'Italie,, la piété à l'égard des dieux, le respect des ancêtres, la douceur, la tempérance, la justice, l'examen scrupuleux fait tous les soirs des actions accomplies pendant la journée (1). Cependant, malgré tant d'efforts, l'orientalisme, avec ses vices et ses splendeurs, inondait ritalie, comme un torrent grossi au printemps par la fonte des neiges. Les conquêtes de Pompée, l'augmentation des revenus publics, l'abondance des capitaux et la prospérité qui. après la crise de 66-63, avaient été le résultat de ces conquêtes, avaient de nouveau grisé la démocratie maîtresse de l'empire. L'Italie n'était plus l'Amazone ou la Minerve du monde : elle en était la Bacchante. Aphrodite, le dieu Dionysos et l'Orgie avec la bande des Ménades avaient envahi Rome, la parcourant jour et nuit en processions folles et effrénées, invitant aux fêtes et aux débauches hommes et femmes, patriciens et affranchis, esclaves et citoyens, riches et pauvres. Les banquets des sociétés ouvrières et des cercles électoraux étaient si fréquents, si nombreux et si magnifiques qu'ils faisaient à chaque instant renchérir à Rome le prix des vivres [2). Bien que la république en achetât partout, le blé faisait constamment défaut
(1) Croizet, Histoire de la littérature grecque, Paris, 1899; vol. V, page 408 et saiv.
(2) Yàrron, R, R., m, II. 16; Ili, v, 8.
à Rome. Les cultivateurs des jardins suburbains, les éleveurs d'animaux, les innombraliles cabaretiers et marchands de vin de la ville s'enricJiissaient. Eurj^sace, le plus grand boulanger de Rome, obscur affranchi qui possédait un four immense et un très grand nombre d'esclaves, faisait, en accaparant les fournitures de l'État et peut-être aussi celles de tous les grands banquets populaires et politiques, cette grande fortune qui lui permettrait de laisser un jour, comme monument de sa richesse, ce sépulcre bizarre en forme de four qui se dresse encore presque entier auprès de la Porta Maggiore. Partout en Italie on construisait des palais, des villas et des fermes; on achetait des esclaves; le luxe privé et public continuait à grandir; après la Gaule, les gains, les affaires, et les fêtes que devait assurer la nouvelle conquête, ce qui intéressait le plus le public, avide de nouveautés, c'était alors le théâtre de Pompée, le premier grand théâtre en pierre que des architectes grecs construisaient, à l'endroit où sont maintenant le Campo dei Fiori et les rues adjacentes. Un citoyen avait fini par oser se révolter contre l'absurde loi, imposée pendant des siècles par l'étroit puritanisme des vieux temps, qui défendait de construire a Rome des théâtres en pierre. La construction de ce théâtre avait donc aussi une signification révolutionnaire. Pompée, il est vrai, même en cette occasion, avait voulu ménager les traditionalistes; et il prétendait s'être mis en règle avec cette loi en faisant construire au sommet de la cavea un temple de Vénus, de façon à ce que les bancs des spectateurs pussent être considérés comme un immense escalier courbe conduisant au petit temple. Mais Pompée était un homme qui tremblait toujours de ses succès; et il ne se doutait pas que pour la grande majorité des
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Romains la construction de ce théâtre valait encore mieux que la conquête de la Syrie. Cependant, en attendant le grand théâtre de pierre, les ambitieux dépensaient des sommes folles pour donner au peuple des spectacles dans des théâtres provisoires, en bois, et qui duraient quelques semaines; pour engager des gladiateurs, des musiciens, des danseurs et des mimes; pour acheter partout des lions, des panthères, des tigres, des éléphants, des singes, des crocodiles, des rhinocéros que l'on montrait et que l'on faisait combattre (1). Tous les gouverneurs d'Asie et d'Afrique étaient obligés de se faire marchands de bêtes féroces pour le compte de leurs amis de Rome (2). Scaurus, en 68, avait, pour les fêtes de Tédilité^ dépensé presque tous les revenus de ses campagnes en Orient pour orner de trois mille statues, des tableaux merveilleux de Sicyone, de trois cents colonnes de beaux marbres, un théâtre de bois qui pouvait contenir quatre vingt mille spectateurs, et ne devait durer qu'un mois.
Les hautes classes, la noblesse et les riches, vivaient désormais dans une promiscuité effrénée d'adultères, de débauches, de villégiatures, de banquets, d'orgies, de fêtes nocturnes (3). La fusion de la vieille aristocratie et de la riche bourgeoisie de l'ordre équestre se faisait enfin, mais dans la jouissance et le vice; à la tête de l'empire ne se trouvaient plus une noblesse guerrière et une classe puissante de manieurs d'argent, mais une petite société corrompue, cynique, sceptique, amie des plaisirs et des lettres, des festins et des choses de
(1) Fkiedlânder, D. s. g. R., II, 392.
(2) Voyez la curieuse correspondance de Cœlius avec Cicéron: CicEuoN, F., VIII, VI, a; VIII, ix, 3. Voy. aussi CicérgxV, A., VI. I, 21.
(3; Voy. Cicéron, pro Cœl., xv, 35
l'esprit. Les femmes ruinaient leurs maris et cherchaient des amants assez riches pour leur donner des étoffes précieuses, des litières somptueuses, de beaux esclaves bien peignés et bien vêtus, surtout des perles et des pierres précieuses aussi superbes que celles de Mithridate, qu'elles couraient voir au temple de Jupiter Capitolin, où Pompée les avait exposées (1). Quant aux hommes, c'était à qui aurait la cave la mieux montée en vins grecs, les cuisiniers les plus habiles, les villas les plus somptueuses, la bibhothèque la mieux garnie^ la maîtresse la plus en vogue, les pièces de sculpture ou d'orfèvrerie les plus rares et les plus coûteuses. Mais les pires de tous étaient les jeunes gens. Cynique, voluptueuse, frivole, sans respect pour aucune autorité, pour les dieux comme pour les pères; impatiente de réussir et de s'enrichir sans fatigues (2), cette jeunesse dorée d'« arrivistes > peut être jugée d'après les cinq jeunes hommes qui faisaient alors le plus parler d'eux : Marc Antoine, le petit-fds du grand orateur et le fils du préteur,, qui en 74 avait été si malheureux dans la guerre contre les pirates; Caïus Scribonius Gurion, fils de l'illustre conservateur qui avait été consul en 76, et avait fait les expéditions de Thrace; Caïus Sallustius Crispus, fils d'un riche propriétaire d'Amiterne; Marcus Gœlius, fils d'un grand banquier de Pouzzoles; et enfin Catulle. Antoine et Curion, que les méchantes langues appelaient le mari et la femme, avaient fait ensemble tant de dettes et tant de folies, que Curion avait été obligé par son père à abandonner Antoine; et alors Antoine, poursuivi par ses créanciers, sétait enfui en Grèce, où il avait fait mine de s'adonner
(1) Plixe, N. h., XXXVII, I, 11-12.
(2) Voy. CiGÉRON, pro Cœl, ix, 23; xii, 29; xviii,|42.
aux études; mais bientôt il s'était ennuyé et était allé trouver Gabinius qui l'avait fait officier de cavalerie (1). Salluste, qui avait beaucoup d'intelligence, une belle éducation et une fortune considérable, se ruinait pour les femmes. Très jeune encore, Cœlius avait été un ardent admirateur de Catilina; échappé aux répressions, il était devenu lui aussi l'amant de Clodia, qui avait achevé de le corrompre, et qui l'accusait maintenant d'avoir pris part à l'assassinat des ambassadeurs envoyés d'Alexandrie pour accuser devant le sénat Ptolémée Aulétès (2). Catulle, ennuyé par ses créanciers, profondément affligé par les trahisons de Clodia et par la mort d'un de ses frères qui avait péri en Asie^ s'en était allé à la suite du préteur Caïus Memnius en Bithynie, pour oublier ses chagrins et pour remplir un peu sa bourse. 11 n'avait pas tardé cependant à sentir la nostalgie de Rome (3) ; et il se disposait déjà à y revenir, non à la façon de tout le monde, sur un vulgaire navire marchand, mais comme un roi d Orient sur un élégant petit bateau de plaisance (4), qu'il avait acheté avec son équipage dans un port de la mer Noire, probablement à Amastri. Bientôt, quand les doux zéphyrs printaniers recommenceraient à crisper de leurs caresses voluptueuses les flots azurés de la Méditerranée (5), il le rejoindrait à Nicée (6), après être allé pleurer en Troade sur les cendres abandonnées de son frère (7) ; puis il côtoierait tranquillement l'Asie Mineure, traverserait les Cyclades, longerait les
(1) Drumann, g. R., P, 47.
(2) Voyez tout le discours de Cicéron pro Cœlio,
(3) Catulle, C, 46.
(4) Id., 4.
(o) Id., XLVi, 1-3.
(6) Id., XLVi, 5.
ÇT) Id., CI.
rivages de la Grèce, et enfin par l'Adriatique il arriverait jusqu'aux embouchures du Pô^ pour le remonter et faire ensuite conduire par terre son navire jusque sur le lac de Garde (1).
Exaltée par une prospérité que tout le monde croyait éternelle, l'Italie perdait le sens du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, de la sagesse et de la folie et se lançait dans l'avenir sans préparation, n'ayant pour objet que d'aller toujours plus loin, à quelque prix que ce fût. Mais cette prospérité n'était qu'apparente. Si les dépenses augmentaient partout, les revenus n'augmentaient pas en proportion; une des sources de richesse qui avaient été depuis les Gracques des plus abondantes, l'exploitation financière des provinces, était en train de se tarir; et à mesure que cette ressource s'épuisait, lltalie en était réduite à vivre sur la seule exploitation politique et militaire des provinces. C'est là un des faits essentiels des dix années qui suivent le consulat de César; et ce fait nous explique la popularité dont jouissait à ce moment la « grande politique de César », de même que la crise terrible qu'elle devait un jour engendrer. Dans les vingt-cinq dernières années l'Asie et la Grèce, qui déjà après la conquête de Sylla avaient rapporté beaucoup moins qu'auparavant aux financiers italiens, s'étaient épuisées; il était désormais impossible de faire en peu d'années de grandes fortunes en Orient, car toutes les richesses qui pouvaient être avec plus de profit transportées en Italie ou exploitées sur place étaient déjà tombées au pouvoir des financiers italiens; et les nouvelles conquêtes, le Pont, la Syrie, épuisées auparavant par de longues guerres, ne rapportaient pas grandchose aux hommes
(1) Catulle, C, iv.
d'argent. Les grands capitaux se retiraient de ces affaires; les fils^ les neveux, les petits-fils des chevaliers qui avaient amassé des millions dans le demisiècle qui avait suivi la mort de Caïus Gracchus. jouissaient paisiblement en Italie, comme Atticus, des patrimoines dont ils avaient hérité, s'adonnaient à la politique, aux affaires, aux études, aux plaisirs; et sur les derniers débris de l'ancienne richesse asiatique s'acharnait maintenant une foule de petits usuriers, qui travaillaient avec des capitaux modestes. Ainsi cette classe de grands financiers très riches^, très cultivés, très influents, qui avaient formé la plus grande puissance politique de l'État romain depuis lesGracques jusqu'à Svila, avait presque disparu; et affaiblie d'abord par les meurtres et les confiscations de Marius et de Sylla, énervée ensuite, dans les vingt-cinq dernières années^ par le manque de grandes affaires et par le désir de jouir de la richesse qui apparaît toujours chez les fils de ceux qui l'ont amassée; s'étant enfin en partie confondue avec la noblesse politique, elle avait cédé sa place à cette foule obscure de financiers ignorants qui ne pouvaient exercer qu'une influence très médiocre. En effet la puissance politique de la haute finance, qui avait si profondément troublé la république aux temps de Marius et de Sylla, n'était presque plus qu'un souvenir historique. La répression après la conspiration de Gatilina avait été le dernier effort de cette puissance mourante. Maintenant l'esprit de Catilina triomphait partout; le parti populaire victorieux portait dans le gouvernement et dans la société les haines et les préjugés antiploutocratiques des masses, aidé en cela par la noblesse, qui alors comme toujours, détestait les grands manieurs d'argent; bien que les trois chefs du parti populaire ne fussent pas
des ennemis des capitalistes, FÉtat se montrait de plus en plus contraire aux financiers. En Macédoine, par exemple, Pison accordait facilement, pour de l'argent, des réductions d'intérêts aux villes endettées (1); en Syrie Gabinius donnait toujours tort aux capitalistes italiens, et il leur faisait toutes les vexations possibles pour leur persuader que lltalie était un pays plus favorable que la Syrie à l'emploi des capitaux (2); à Rome les vieilles lois qui défendaient aux sénateurs de faire du commerce, longtemps négligées, étaient remises en vigueur à mesure que le courant antiploutocratique acquérait de l'importance, dans la politique italienne. On hésitait davantage dans les hautes classes et surtout dans le monde politique à placer ses capitaux dans des entreprises dont les risques et les difficultés avaient augmenté; et si quelqu'un s'y laissait entraîner, il s'en cachait. C'est ainsi que Marcus Brutus, fils de Servilia, pendant qu'il accompagnait Caton à Chypre, avait fait la connaissance de deux de ces obscurs hommes d'affaires italiens qui infestaient l'Orient; et par leur entremise il avait prêté de l'argent au roi Ariobarzane et à la ville de Salamine de Chypre au taux de 48 pour 100. Mais comme la loi de Gabinius interdisait les affaires de ce genre, il intriguait dans l'ombre pour faire autoriser ce prêt par une délibération spéciale du sénat (3). Les spéculations et les grandes affaires écartées, il ne restait d'autre ressource pour les hautes classes et surtout pour l'oligarchie politique, que les profits des opérations militaires, les riches butins, les impôts, les rançons, les présents que procuraient les guerres. Après les grandes fortunes
(1) CicÉRON, in Pis., 35.
(2) CicÉROM, de prov. consul., 5.
(3) CicÉRON, A., VI, I, 4 suiv.; VI, ii, 7 suiv.