‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 12 sur 55 · B. G., V, VI · texte numérisé non relu

B. G., V, VI

(2) B. G., YI, XII.

(3) JcLLiAN, Vere, 80 et suiv., a le mérite d'avoir le premier mis clairement en lumière ce changement de la politique de César en Gaule, dont Fustel de Coulanges, par exemple, ne s'était pas rendu compte; voy. G. B., o2-5o.

(4) Appien, b. C, II. xvii; Plutarque, Pomp., 52; Crasius, 15, Cat. V.. 41-42; Diox. XXXIX. xxxi.

(5) CicÉnox, Phil.,XlU, x. 23.

conservateurs, adopter une loi qui donnait comme provinces aux consuls de l'année la Syrie à l'un, les deux Espagnes à l'autre, pour cinq ans et avec le droit de déclarer la guerre. La loi une fois approuvée, les consuls proposèrent de donner pour cinq autres années le gouvernement des trois Gaules à César; et la proposition fut approuvée sans scandale ni tumulte, bien queCicéron, dans d'aimables entretiens, cherchât à en dissuader Pompée (1). Après quelque repos pris à la campagne, Pompée et Crassus, revenus à Rome au mois d'avril (2), proposèrent différentes lois qui auraient dû mettre un frein au désordre social de l'époque : Crassus proposa une loi contre la corruption, Pompée une loi plus sévère sur le parricide et une réforme judiciaire grâce à laquelle les juges seraient mieux choisis. Pompée voulait aussi proposer une loi contre le luxe, qui montre bien qu'il penchait déjà vers des idées qui étaient au fond la négation de l'ambitieuse politique impérialiste de César. Mais Hortensius le persuada de la retirer, en faisant dans un grand discours l'éloge du luxe, qui est l'ornement naturel de la puissance (3).

Les réformes, du reste, n'auraient servi à rien. Le désordre augmentait tous les jours. A Pouzzoles^ parmi les nombreux marchands égyptiens qui fréquentaient le port, il courut, au commencement du printemps, un bruit singulier : on disait que Ptolémée avait été ramené à Alexandrie par une armée romaine (4). Comment la chose était-elle possible, puisque le sénat n'avait pris aucune décision? La nouvelle,

(1) CiCÉRON, Phil, II, X, 24.

(2)Drumann, g. R., IV, 93.

(3) Dion, XXXIX. xxxvii.

(4)ClCÉK0N, A., IV, X, 1.

pourtant, était exacte. Ptolémée, las de payer sans rien obtenir à Rome (4), était allé à Ephèse: là, après l'entrevue de Lucques, Rabirius était venu le trouver; et ils s'étaient rendus ensemble, avec des lettres de Pompée, auprès de Gabinius en Syrie; celui-ci, obéissant aux ordres de Pompée, avait enfin consenti à reconduire Ptolémée, sans attendre l'autorisation du sénat. Gabinius recevrait une riche récompense; et Rabirius serait nommé ministre des finances en Egypte, pour veiller aux intérêts des créanciers italiens du roi. Ainsi vers la fin de Tannée 56 Gabinius avait envahi rÉgypte, et rétabli Ptolémée sur le trône, avec l'armée où servait aussi Marc Antoine (2). On imagine facilement quelles furent les protestations des conservateurs Mais l'impression de ce scandale était encore très vive, lorsqu'on apprit une chose bien plus grave : Crassus allait tenter la conquête de la Perse. Il ne fut plus possible d'en douter, car il faisait au grand jour ses préparatifs pour cette expédition; il recrutait des soldats, choisissait des officiers, mettait de Tordre dans ses affaires, et faisait un inventaire détaillé de sa fortune. Il put constater que son père lui ayant laissé trois cents talents, il en avait maintenant sept mille, qui correspondraient à environ trente et un millions de francs (3). Et cependant il n'était pas satisfait : la mégalomanie dont tout le monde souff'rait alors, l'orgueil, la témérité, l'ambition inassouvie faisaient de ce vieillard, qui jusque-là, malgré ses défauts, avait été un homme sérieux, un fanfaron qui tenait les propos les plus déraisonnables. Il voulait surpasser Lucullus, qui

(1) Plutarqite, Cat. U., 35.

(2) Dion, XXXIX, lv-lviii; Appien, Syr., 51; Josèphe, A. /., XIY, VI, 2; a. J., I, viir, 7; Cicéron, pro Rab. Post., viii, 22.

(3) Plut ARQUE, Crass., 2.

s'était éteint, comme un enfant,, l'année précédente, dans la démence senile; il prétendait suivre jusque dans l'Inde la route par où était passé Alexandre, et conquérir l'univers (1). L'émotion causée par cette nouvelle, par ces préparatifs, par ces propos fut immense Peu à peu le public s'enthousiasma pour ce projet beaucoup de jeunes gens cherchèrent à se faire accep ter comme officiers; parmi eux était Gaïus Cassus Lon ginus, qui avait épousé une fille de Servilia et était devenu ainsi le beau-frère de Brutus. Seul le petit part conservateur prédisait que la guerre finirait par un désastre, car le pays était loin et inconnu, et l'ennem redoutable; il disait même que la guerre était injuste^ puisque les Parthes n'avaient donné aucun motif pour qu'on la leur déclarât (2). Il y avait longtemps que de tels arguments ne signifiaient plus grand'chose à Rome. Mais ni dans l'un, ni dans l'autre parti on ne se rendait sérieusement compte des difficultés de l'entreprise.

César prenait encore moins de repos que Crassus et que Pompée. Il était repassé de la Cisalpine dans la Gaule au printemps de 55, ayant décidé de faire cette année-là une brève incursion en Bretagne, pour voir si le pays se prêterait à de nouvelles entreprises; mais il en avait été détourné par une invasion des peuples germains, les Usipètes et les Teuctères, que les chefs du parti national avaient peut-être secrètement poussés à passer le Rhin pour combattre les Romains. César, un peu inquiet à cause de leur nombre, avait employé un stratagème déloyal : il les avait attaqués à l'impro-

(1) Plutarque, Crass., 16.

(2) Appikx, B. C, II, XVIII. Voy. comme témoignage de l'aver- «ion des conservateurs pour cette entreprise le jugement défavorable de Florus, III, XI, qui provient certainement de Tite- Live, historien conservateur.

viste, tandis qu'il les amusait avec des ne'gociations de paix (1). Leur ayant ainsi infligé une défaite, il avait décidé de faire une excursion au delà du Rhin, pour intimider les populations germaniques et les empêcher de repasser le fleuve. Il avait remonté la vallée du Rhin, jusqu'à l'endroit où est aujourd'hui Bonn; il y avait construit un pont en dix jours, et il avait fait une incursion rapide sur le territoire des Suèves et des Sicambres. Alors seulement il put revenir à ses projets surla Bretagne; mais il n'eut plus le temps que de faire un débarquement rapide avec deux légions, ren- Toyant l'entreprise plus vaste à l'année suivante. Bien que tous ces exploits fussent de peu d'importance, ces nouvelles soulevèrent à Rome un grand enthousiasme. On disait que César avait vaincu 300.000 Germains; la descente en Bretagne surtout paraissait merveilleuse. Si César connaissait peu la Bretagne, à Rome personne ne savait absolument rien sur ce pays; et cependant tout le monde affirmait que l'on trouverait d"immenses richesses dans l'île lointaine, et qu'on y ferait des fortunes colossales (2). Rome ne raisonnait plus : insatiable de plaisir, démotions et de fêtes, chaque prétexte lui était bon. A la fin de l'été on avait enfin abattu les palissades autour du théâtre de Pompée, et Rome avait été éblouie par cette immense masse de marbre étincelant (3), par le superbe portique carré

(1) Plutarque, Céi., 22, affirme que la conduite de César envers ces ennemis fut déloyale, et cela est prouvé aussi par la proposition de Caton, qu'il n'aurait pas faite si César n'avait véritablement violé le droit des gens. On peut voir aussi, B. G., IV, xu, que César essaie de se justifier en rejetant la faute sur ses ennemis.

(2) Dio.v, XXXIX, LUI.

(3) Pline, A. H., VIII, mi, 20. Le texte d'AuLU Celle, X, I, 6, semble indiquer que le temple ajouté au théâti^e fut consa-

bâti derrière la scène, orné de peintures de Polignote et de statues repre'sentant les nations vaincues par Pompée, et où le peuple pourrait se réfagier dans les jours de pluie. Une tradition veut qu'il y ait eu là cette statue, œuvre d'Apollonius, fils de Nestor, dont le merveilleux fragment que l'on appelle le Torse du Belvédère est venu jusqu'à nous (1). Dans une partie du portique la colonnade, fermée par des murs, formait une salle superbe, la Curie de Pompée, où le sénat tout entier aurait pu se réunir (2). On donna des fêtes magnifiques pour l'inauguration de ce premier monument vraiment digne de Rome et de sa grandeur; et entre autres merveilles il y eut une chasse aux bêtes féroces où les éléphants blessés se mirent à barrir et poussèrent des plaintes qui attendrirent le public, ce même public qui s'égorgeait dans les bagarres du forum et prenait plaisir à voir couler le sang des gladiateurs (3)! Naturellement ces succès militaires, ces munificences royales, le violent enthousiasme populaire décourageaient profondément le parti conservateur. Chaque jour ses rangs s'éclaircissaient davantage; il se réduisait à une poignée d'hommes; mais ceux-ci au moins compensaient le nombre par la violence, et à mesure qu'ils voyaient diminuer leurs forces, ils s'entêtaient furieusement dans la lutte. Ils avaient réussi à faire éhre Domitius Ahénobarbus consul pour l'année 54 à côté d'Appius Claudius, frère aîné de Clodius et ami de Pompée; ils avaient fait éhre préteurs, en même temps que Gaïus Alfius Flavus et Servius Sulpicius

cré pendant son troisième consulat, Voy. Asconius, in Pison , p.l.

(1) LoEWY, Zeit. fur bildende Kunst, xxiii (1888), pages 74 et suiv., a cependant démontré que cette tradition est fausse.

(2) Gilbert, T. R., Ili, 323.

(3) CicÉRON, F., VII, I, 3.

Galba, Tun ami, l'autre général de César, Caton et Publius Servilius, fils du vainqueur des Isaures; et ils répondaient maintenant aux démonstrations populaires en rhonneur de César, en faisant proposer par Caton que César, pour avoir violé le droit des gens, fût livré aux Usipètes et aux Teuctères, selon la coutume de la Rome religieuse et austère des temps anciens. Ce parti si faible avait encore une audace plus grande. Crassus enrôlait des soldats en Italie, pour former, en les réunissant aux légions de Gabinius, l'armée dont il croyait avoir besoin pour son expédition; mais ne trouvant pas un nombre suffisant de volontaires, il procédait à des enrôlements obligatoires, avec une hâte trop brutale pour un pays qui avait depuis longtemps perdu le goût de la vie militaire. Profitant du mécontentement causé par ses levées, le parti conservateur essaya de les faire interdire par deux tribuns, Caïus Atéius Capiton et Publius Aquilius Gallus (1). Mais ces intrigues ne firent qu'exciter Crassus à aller plus vite et à partir dès le mois de novembre. Ne pouvant faire autre chose, quand Crassus sortit de Rome avec sa suite et son fils Publius, que César lui avait envoyé avec une troupe de cavaliers gaulois, Atéius l'accompagna jusqu'au pomœrium, en l'accablant de malédictions et dimprécations. Le vieillard les entendit sans s'émouvoir; mais il est probable que les jeunes soldats qu'il emmenait de force, mécontents déjà et effrayés des dangers de la lointaine expédition, en furent très impressionnés. La suite de cette guerre et la décadence militaire de l'Italie, qui aimait à jouir tranquillement des conquêtes, plutôt qu'à les faire, donnent lieu du moins de le supposer.

(l)Diox, XXXIX, XXXIX.

LA PREMIÈRE DÉCEPTION DE LA POLITIQUE CÉSARIENNE LA CONQUÊTE DE BRETAGNE

(L'an 14 avant Jésus -Christ.)

Poussé par un désir trop longtemps inassouvi de gloire militaire, aveuglé par cette confiance téméraire dans le succès qui enivrait plus ou moins tout le monde à Rome, Crassus se flattait de pouvoir improviser à la hâte, à soixante ans, sans préparation sérieuse, la conquête de la Perse. Arrivé à Brindes^ il voulut aussitôt passer la mer, bien que ce fût dans la mauvaise saison : et il perdit beaucoup de navires et d'hommes (i). Débarqué à Dyrrachium, il se dirigea aussitôt, et malgré l'hiver, par la voie Egnatia, à travers l'Épire, la Macédoine et la Thrace, vers le Bosphore, sans prendre garde que ces désastres et cette marche décourageaient sesjeunes soldats déjà si mécontents

César, cependant, avait décidé de tenter Tannée suivante une expédition en Bretagne. Nous ne savons pas quel en était le but, mais il est peu probable que César ait cru pouvoir faire la conquête de la grande île. Il n'avait peut-être que l'intention d'y faire une vaste razzia, pour recueillir du butin, pour donner aux Romains un autre sujet d'étonnement et d'or-

(1) Plutarque, Crass., 17.

gueil,et pour diminuer en Gaule le malaise occasionné d'abord par la paix quïl avait imposée à l'improviste à un pays où depuis des siècles les guerres étaient habituelles. Ces changements sociaux trop brusques produisent toujours cet effet. C'était là une des plus grandes difficultés du nouveau régime. Trop de gens vivaient en Gaule de ces guerres et en retiraient de la puissance et des honneurs. Privés soudain par la paix de ce qui était la raison de leur importance sociale et de leur existence même, ils ne pouvaient pas ne pas être un élément de mécontentement et de trouble. César le savait si bien que, pour occuper ces nombreux militaires désœuvrés, il recrutait parmi eux un grand nombre d'auxiliaires; il avait aussi imaginé de flatter l'orgueil militaire des Gaulois en formant une légion, composée tout entière de Gaulois, la fameuse légion de l'Alouette (1), mettant ainsi dans l'armée les nouveaux sujets de Rome sur le même pied que les conquérants du monde. Il est donc possible qu'il considérât la Bretagne comme un nouveau champ d'action à ouvrir, sous le contrôle de Rome, aux aspirations belliqueuses des grandes familles gauloises, dont il avait l'intention de conduire les chefs l'année suivante enBretagne. Pour le moment, vers la fin de l'année 55, après avoir inventé un nouveau type de navire et avoir donné l'ordre d'en construire un certain nombre pendant l'hiver (2), il venait en Italie, se rendait en Illyrie, revenait dans la Cisalpine pour y réunir les assemblées locales, accueillir les innombrables quémandeurs venus de Rome, et pratiquer en grand la politique de corruption. Ayant maintenant de grandes

(1) SuÉTOXE, Cœs., 24.

(2) CÉSAn, B. G., Y, ii.

ressources, il pouvait passer de grosses sommes à ses deux agents de Rome, Balbus et Oppius, faire des prêts considérables à tous les sénateurs besogneux, construire des villas somptueuses, acheter des terres en Italie, des tableaux, des statues, d'antiques œuvres d"art (1); commencer enfin, comme Pompée^ de grands travaux publics à Rome, faire gagner beaucoup d'argent aux entrepreneurs et aux ouvriers, satisfaire le goût du luxe qui gagnait tout le peuple. Ses projets étaient grandioses. Il avait chargé Oppius et Gicéron d'élargir le forum, qui était trop étroit, et il dépensa la somme énorme de soixante millions de sesterces, pour acheter les vieilles masures qui encombraient le Comitium au pied du Capitole (2). Comme le peuple se réunissait encore pour les comices des tribus sur le Champ de Mars, dans des enclos provisoires entourés de palissades, et divisés par des cordes en autant de sections qu'il y avait de tribus. César voulait bâtir pour les comices un grand palais de marbre digne du peuple-roi, les sœpta Julia. L'édifice aurait eu la forme d'un immense rectangle, dont la façade correspondait à la ligne actuelle des palais du Corso, à droite quand on vient de la place du Peuple, du palais Sciarra jusqu'à la place de Venise (3); il devait être entouré par un magnifique portique de mille pas et orné d'un grand jardin public (4). Enfin César employait l'argent de la Gaule à se créer le nombreux personnel de secrétaires, de courriers, d'archivistes, d'architectes, de serviteurs, dont il avait besoin; il achetait fort cher des esclaves sur tous les marchés, et choisissait avec soin

(1) SuÉTO.vE, Cœs., 47.

(2) CicÉRON, A., IV, XVI, 14

(3) Yoy. Lanciam, F. U., tables 15 et 21.

(4) CicÉRON, A., IV, XVI, 14.

92 GRANDEUR ET DECADEiNCE DE ROME

parmi les prisonniers ceux qui pouvaient lui être utiles (1). Il devenait ainsi un des plus grands propriétaires d'esclaves de Tltalie, ce qui était une grande force et une grande richesse, mais aussi un grand danger; car des esclaves nombreux, si on ne les tenait pas par une forte discipline, ruinaient facilement leur maître. Mais César était un des plus habiles maîtres d'esclaves de son temps, et il améliorait peu à peu sa fcimilia, en la surveillant toute, jusqu'aux esclaves les plus humbles, en établissant un système de récompenses qui allaient de la nourriture et du vêtement jusqu'à un salaire en argent, à la liberté, à des dons de maisons, de propriétés et de capitaux. Il maintenait la discipline par des châtiments cruels (2). C'est ainsi qu'il avait au nombre de ses plus humbles serviteurs un jeune garçon qui avait été fait prisonnier dans une expédition en Germanie. Mais ayant par hasard appris que ce garçon prétait à usure à ses compagnons les restes de sa nourriture, il le fit passer aussitôt aux bureaux de son administration (3). Il pensait sans doute que s'il ne finissait pas sur la croix^ ce précoce usurier irait loin; et il ne se trompait pas.

Au printemps de Tannée 54, César retournait en Gaule; Crassus, qui avait passé le Bosphore et était entré en Syrie par le nord, dans les premiers mois de l'année 54, relevait Gabinius de son commandement; Pompée, au contraire, envoyait ses légats en Espagne et restait dans le voisinage de Rome, sous le prétexte de pourvoir aux approvisionnemefTits de la métropole. La vérité est que l'on n'avait pas jugé opportun que les trois chefs fussent loin de Rome. En

(1) Suétone, Cœ&., 47.

(2) Suétone, Cœs., 48.

(3) Schol. ia Jucen., I, 109.

efTet, le parti conservateur, bien qu'il eût tant perdu en nombre et en influence, ne désarmait pas. Pour créer des difficultés à la politique impérialiste de la triarchie, il faisait semblant de défendre les peuples opprimés par Rome; au sénat, dans les réunions publiques, dans les conversations privées, en prose et en vers, il protestait contre la brutale rapacité de César, contre les fortunes scandaleuses des officiers, surtout de Mamurra et de Labiénus (1); il tentait de réveiller la conscience morale assoupie de la nation. Mais la nation, exaltée par un enthousiasme contagieux, ne demandait que de l'argent, des conquêtes et des fêtes; elle considérait la Bretagne et la Perse comme déjà soumises, elle engageait ou dépensait déjà les trésors qu'on y trouverait; elle admirait César, Crassus et Pompée, César surtout, le plus populaire de tous pour le moment^ le général unique (2), comme l'appelaient ses admirateurs, l'homme vers qui se tournaient tous les regards. A toutes les époques trop avides de plaisirs et d'argent le caractère s'affaiblit; les hommes ne savent pas rester longtemps avec la minorité, ils changent facilement d'opinions. C'est ainsi que tous suivaient alors l'exemple de Cicéron, qui s'était rangé tout à fait du côté des triumvirs. Crassus avait voulu se réconcilier avec lui avant de partir (3); Pompée ne manquait aucune occasion de se montrer aimable pour lui (4); César traitait magnifiquement son frère^ flattait habilement sa vanité littéraire, accueillait avecempres-

(1) Voy. CicÉRON, A., VII, VII, 6, — Catulle, C, xxix.

(2) Voy. r « iniperator unice » de Catulle, carm., xxix, 11, carm., liv, B., 2; allusion ironique aux louanges extravagantes prodiguées à César par ses admirateurs.

(3) CicÉRON, F., I, IX, 20.

(4) CicÉRON, ad Q., II, 15 B., 2.

sèment toutes les personnes qu'il lui recommandait (4). Comment résister à tant d'amabilités? De temps en temps, il est vrai, quelque scandale venait le troubler et l'irriter. C'est ainsi qu'il songeait alors à porter devant le sénat une accusation contre Gabinius (2). Puis la timidité, la paresse, le scepticisme des autres, le sentiment de l'inutilité de tout effort contraire l'amenaient à laisser faire, età ne plus s'occuper des affaires politiques mais de ses plaidoyers (3) et de ses travaux littéraires, lì était en train de devenir un véritable homme de lettres. Il travaillait à ce moment à mettre de l'ordre dans les manuscrits de Lucrèce, qui s'était tué l'année précédente dans un accès de sa mélancolie, exaspérée, semble-t-il, par Tabus de boissons aphrodisiaques (4) ; il se proposait aussi d'écrire un poème sur les exploits de César en Bretagne; enfin, consolation académique des hommes d'État inoccupés, il composait un gros traité de politique, le de Republica (5). La démocratie en était à Rome aux dernières convulsions; l'aristocratie n'existait plus; la monarchie était détestée à un tel point que personne n'aurait pu sérieusement la considérer comme un remède aux maux présents. De quelle réforme la république pouvait-elle espérer le salut? C'est là le problème que Cicéron se pose dans son livre. Et il croit le résoudre par la conciliation aristotéUque de la monarchie, de l'aristocratie et de la démocratie, en proposant une magistrature suprême de la République, l'élection d'un citoyen émi-

(1) Cicéron, F. I, vm. 12-18; F. VII, v; VU, vra, 1.

(2) CiGERON, ad Q., III, II, 2.

(3) Lange, R. A., III, 339; Cicéron, ad Q., II, xvi, 1 ; A., IV,

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