B. G., V, IV
(3) Athénée, vi, 105 (273).
100 GRANDEUR liT DÉCADENCE DE ROME
que les vents favorables soufflèrent, il comniença l'embarquement. Mais là-dessus un incident très grave se produisit : Dumnorix s'enfuit avec la cavalerie éduenne. Craignant une révolte générale, César envoya toute sa cavalerie à la poursuite du fu^iitif. qui, rejoint, se fit tuer plutôt que de se rendre. Epouvantés, les autres chefs gaulois se décidèrent alors à suivre César; et dans les derniers jours d'août (1), Cicéron apprenait par une lettre de son frère que l'armée avait touché le sol de Bretagne sans aucun incident sérieux, à la fin de juillet par conséquent (2), car les lettres mettaient environ vingt-huit jours pour arriver de la Bretagne à Rome. Cicéron était rassuré : puisque César avait pu débarquer, la victoire lui paraissait certaine (3).
A cette époque, vers la fin d'août ou le commencement de septembre, Julie, la femme de Pompée, mourut, peu de temps après la mort de sa grand'mère, la vénérable mère de César (4). La jeune génération était si frêle et les morts prématurées si fréquentes, qu'elles ne surprenaient plus personne. Cette année-là mourut aussi Catulle, âgé à peine de trente-trois ans. Mais la mort de Julie produisit à Rome une émotion très vive, parce que la jeune femme avait uni pendant quatre ans les deux hommes les plus célèbres de l'époque. Tout le monde se demanda si cette mort
(1) Voy. Cicéron, Q., II, xvi, 4. Cette lettre fut écrite vers la fin d'août, comme l'indique le passage : Scauri judicium statim exercebilw. Nous savons en ellet par Asconius que le procès «outre Scaurus eut lieu le 2 septembre.
(2) VoGEL, /. P. P., 153, 275 élablit cette date, et il a des arguments solides contre la date moins tardive admise par Napoléon m.
(3) Cicéron, Q., II, xvi, 4.
(4) Cicéron, Q., III, i, 5, 17; IIL i, 7, 25; III, viii, 3; Dion, XXXIX, Lxiv; Suétone Cœs., 26.
modifierait la situation politique. Puis de nouveaux scandales vinrent occuper le public. On avait espéré en vain que le renvoi des élections calmerait les esprits. Bientôt les menées, les scandales, la corruplioii recommencèrent, et en même temps que la véna- Ittó. la violence. Memmius s'étant brouillé avec Calvinus lut un jour publiquement au sénat la convention qu'ils avaient faite avec les deux consuls en charge (1) ; les bandes des candidats se livraient de véritables batailles, et chaque jour il y avait des morts. Dégoûté et épouvanté, le public souhaitait, pour en finir, que les élections se fissent sans plus de retard; mais quand la date fixée arriva, les tribuns du peuple les renvoyèrent de nouveau. Memmius, craignant, après le scandale, de ne pas réussir, voulait attendre que César fût revenu de Gaule pour être mieux aidé par lui et il imitait ce que Pompée et Crassus avaient fait l'année précédente (2). Malheureusement César avait alors bien d'autres soucis. Cicéron avait reçu des lettres de son frère et de César, jusqu'à la fin de septembre (la dernière de César était datée du 1" septembre), et les nouvelles ne donnaient pas d'inquiétudes (3). César, après avoir construit un camp au bord de la mer, s'était avancé dans l'intérieur; mais au bout de quelques jours il avait dû laisser Quintus et le corps d'expédition pour revenir à la côte voir sa flotte, à qui une violente tempête avait causé de fortes avaries (4). Puis Cicéron n'avait plus reçu de lettres ni
(1) Cicéron, Q., III, i, 5, 16; A., IV, xviii, 2.
(2) Cicéron, Q., III, ii, 3.
(3) Cicéron, Q., III, i, 7, 25.
(4) Cicéron, Q., III, i, 7, 25. Ce passage est tout à fait d'accord avec celui de César, B. G., V, x-xi. Le quum ad mare accesserit de Cicéron fait sans doute allusion au voyage dont César parle dans ce chapitre et qui eut lieu à la fin du mois d'août. La
de son frère, ni de César; personne non plus n'en avait à Rome; si bien que, n'ayant pas de nouvelles depuis cinquante jours. Cicéron commençait à s'inquiéter (1), et à se demander ce qui se passait dans la grande île fabuleuse. Par bonheur au bout de quelques jours les lettres arrivèrent, tranquillisant Cicéron, -^ui y répondit le 24 octobre (2). César s'était de nouveau enfoncé dans le pays; mais le roi Cassivellaunus, faisant mine de fuir devant lui, l'avait entraîné loin de la mer à travers les forêts et les marécages; puis il avait donné l'ordre de prendre les armes aux rois des régions que César avait laissées derrière lui. Leurs communications avec la mer une fois rompues, les légions avaient dû s'exténuer à combattre les petites colonnes de la cavalerie de Cassivellaunus et sans jamais obtenir de re'sultats décisifs; car il aurait fallu pour détruire ces colonnes une forte cavalerie, et César n'en avait qu'une très faible, composée tout entière de Gaulois. César s'était aperçu bien vite que l'entreprise était périlleuse; que les vivres seraient bientôt épuisés. A la fin, l'Atrébate Commius, qui était l'ami de Cassivellaunus, s'interposa et la paix fut conclue (3). César dit qu'il imposa un tribut à la Bre-
lettre a été écrite vers le 28 septembre. Vogel, /. P. P., cliii, p. 281.
(1) Cicéron, Q., III, m, 1 (la lettre a été écrite vers le 20 octobre. Vogel, /. P. P., cliii, p. 281).
(2) Cicéron, Q., III, iv. Remarquez cependant que, selon les justes suppositions de Vogel, /. P. P., cliii, p. 283, le commencement de la lettre manque.
(3) Selon Vogel, /. P. P., cliii, p. 281 et suiv., le long silence dont se plaint Cicéron prouve que la guérilla faite pour couper les communications des Romains et dont parle César, B. G., V, XXII, fut plus sérieuse qu'il ne le donne à entendre, et ce fut une des raisons qui le poussèrent à conclure la paix au plus vite. Tout démontre que César, qui était parti à contre-cœur
lagne (1), mais il est certain que même si Cassivellaunus promit quelque chose, il ne paya rien, quand l'armée romaine eut repassé la mer. César revint en Gaule dans la première quinzaine d'octobre (2), ne rapportant en fait de butin que de nombreux esclaves. La conquête de la Bretagne avait été une déception (3). En débarquant en Gaule César apprit la mort de Julie (4). C'était un malheur pour le père, car il aimait beaucoup la belle jeune femme qui lui rappelait le premier et peut-être l'unique amour de sa vie, les belles années lointaines de la jeunesse, et Cornélie, la fille de Cinna, cette autre fleur fauchée par la mort dans toute sa fraîcheur. C'était un malheur aussi pour le chef du parti démocratique, à qui Julie avait su conserver l'amitié de Pompée. Mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à la douleur. De trop graves affaires le préoccupaient. A Rome, la situation politique se compliquait d'une manière très dangereuse. Memmius continuait son obstructionisme; les comices ne se réunissaient pas; les actes de violence se répétaient; le public, ennuyé et épouvanté, réclamait des mesures énergiques, quelles qu'elles fussent, pourvu que l'ordre fût rétabli et que les élections eussent lieu, sans recourir même cette année à Vinterrex. Profitant de cette alarme, les amis et les adulateurs de Pompée avaient lancé l'idée de le nommer dictateur (5). Mais
pour cette entreprise, se retira dès qu'il put faire croire à Rome qu'il avait obtenu un succès.
(1) César, B. G., V, xxu.
(2) VOGEL, /. P. P., CLIII, p. 284.
(3) Voy. Strabon, IV, v, 3 (200).
(4) Il en fut ainsi selon Plutarqde, César, 23. Sénèque, ad Marc, 14, dit au contraire que César apprit la nouvelle en Bretagne.
(5) Appien, B. C, II, XX.
là dessus une nouvelle lutte avait commencé. Les conservateurs faisaient une opposition acharnée, ne voulant pas d'une dictature de Pompée; et ils cherchaient à profiter habilement de la haine populaire qui s'attachait depuis S^'lla à cette magistrature, protestant qu'ils ne combattaient pas la dictature de Pompée, mais la dictature en elle-même (1). Pompée qui voulait rétablir Tordre à Rome et qui sentait la nécessité, alors que César et Crassus faisaient tant parler deux, de rehausser un peu le prestige de son nom, désirait au fond être nommé dictateur; mais il hésitait, redoutant l'impopularité de la charge, redoutant aussi un insuccès; et comme d'habitude il laissait ses amis travailler pour lui, sans jamais déclarer ses intentions et sans se compromettre en un sens ou dans l'autre, c En veut-ii, n'en veut-il pas? Qui le sait? » écrivait Cicéron à son frère (2). Ainsi le fantôme de cette dictature commença à passer sur Rome, tantôt s'approchant, tantôt s'éloignant jusqu'au point de disparaître, mais pour revenir ensuite. Au milieu de ces luttes, Gabinius était revenu en cachette au mois de septembre (3), suivi bientôt par Rabirius, le ministre des finances égyptiennes, qu'un soulèvement populaire, après le départ de Gabinius, avait contraint à prendre la fuite. Mais le scandale avait été trop grand et la petite coterie des conservateurs voulait en profiter pour attaquer dans les personnes de Gabinius et de Rabirius, puisqu'elle était impuissante contre César, Crassus et Pompée, cette démocratie trop remuante. Gabinius fut accusé de inajestas et de concussion,
(1) Cicéron, ad Q., III. viii, 4 : Rumor dictatoris injucundui bonis; III, IX, 3 : principes noluiit.
(2) Cicéron, ad Q., III, viii, 4 : Velit nolit, scire difficile ett.
(3) Cicéron, Q , III, i, 7,24.
JULES CESAR i05
Rabirius de concussion seulement. Mais ces procès donnèrent lieu à de nouvelles intrigues (4). Pompée essaya en vain d'amener Cicéron à défendre Gabinius (2); celui-ci cependant fut absous avec une faible majorité dans le premier procès (3); et il se prépara à répondre à la seconde accusation. Pompée fit de nouvelles tentatives auprès de Cicéron et réussit cette fois à le persuader; puis il prit lui-même la parole pour défendre Gabinius devant le peuple; il lut des lettres de César en sa faveur; mais Gabinius fut condamné (4). Il semble au contraire que Cicéron à quelque temps de là réussit à faire absoudre Rabirius en prononçant le discours que nous possédons encore.
Mais Memmius attendit en vain le retour de César. Il était à peine revenu de Bretagne qu'un fait très grave s'était produit en Gaule. Tasgète, que César avait fait roi des Carnutes, avait été tué. Le parti national allait-il commencer avec cet assassinat ses représailles contre les grands qui consentaient à reconnaître la domination romaine? Ce fait,, plus significatif que grave en lui-même, inquiéta César au point que, pour intimider la Gaule, il envoya une légion dans le pays des Carnutes. Puis il se prépara à revenir en Italie. Mais comme il se mettait en route, il apprit à Samarobrive (Amiens) une nouvelle beaucoup plus grave. A son retour de Bretagne la menace d'une famine l'avait obligé à disloquer ses légions et à leur faire prendre leurs quartiers d'hiver dans des endroits différents. Profitant de cette dispersion, un petit peuple de la Belgique, les Éburons, s'était soulevé sous la
(1) Dion, XXXIX, lv.
(2) Cicéron, Q., III, i, 5, 15.
(3) Cicéron, Q., III. iv, i; A., IV, xvi, 9; Dion. XXXIX, lxii,
(4) Dion, XXXIX, lxiii.
conduite de deux nobles, Ambiorix et Gatuvolcus; ils avaient surpris et fait sortir par ruse de leur camp une légion et cinq cohortes recrutées depuis peu dans la Cispadane, probablement pour mettre sur pied une autre légion (1), qui hivernaient dans leur pays sous les ordres de Titurius et d'Arunculéius, et les avaient massacrées; puis, ayant soulevé d'autres peuples, ils avaient marché contre Quintus Cicéron, qui hivernait dans le pays des Nerviens, et l'avaient assiégé dans son camp. La Gaule répondait de cette façon au meurtre de Dumnorix, le chef du parti national. César dut suspendre son voyage et courir aussitôt au secours de Quintus. C'est ainsi que César absorbé par cette guerre, que Pompée occupé par les intrigues nécessaires pour sauver ses amis dans les procès, que les consuls sans autorité depuis le scandale de Memmius, et que le sénat impuissant laissèrent aller l'État à l'aventure. On arriva à la fin de l'année sans avoir fait une seule élection. Au commencement de l'année 53 toutes les charges étaient vides et l'anarchie était complète.
(1) CÉSAR, B. G., V, XXIV. « Unam legionem, quam proxime trans Padum conscripserat, et cohortes V,in Eburones...misit ». — Tel est le texte ordinaire. Mais il faut sans doute corriger : unam legionem et cohortes V quas proxime trans Padum conscripserat... Comme César énumère ses huit légions, cette « imam legionem », qui est la dernière nommée, n'avait pu être recrutée proxime, mais au plus tôt en 58, quand il recruta deux nouvelles légions pour la guerre contre les Belges. Au contraire, les cinq cohortes, en dehors des huit légions, apparaissent ici pour la première fois ; et il est naturel que César explique où et quand il les avait recrutées.
LA GRANDE CATASTROPHE DE LA POLITIQUE CÉSARIENNE : l'iNVASION DE LA PERSE
(L'aji 53 avant Jésus-Christ.)
Au désordre intérieur devaient bientôt se joindre de grands dangers à l'extérieur. Les signes inquiétants se multipliaient en Gaule. A Tassassinat de Tasgète avait succédé une révolte contre Gavarinus, le roi donné par Gésar aux Sénones, qui avait dû fuir, parce qu'un parti qui avait à sa tête Accon menaçait de lui faire un procès. Après celle des Éburons d'autres petites révoltes avaient éclaté çà et là. César non seulement avait renoncé à aller cet hiver dans la Cisalpine, mais il avait pris le parti d'augmenter son armée en remplaçant les quinze cohortes qu'Ambiorix avait détruites, par trente cohortes nouvelles, recrutées en partie par lui-même dans la Gaule cisalpine,, en partie cédées par Pompée, qui les avait lui-même recrutées dans la Gaule Cisalpine (1). La précaution n'était pas excessive. Il se préparait en Gaule quelque chose de bien plus dangereux que tout ce que Gésar avait pu imaginer dans ses plus sombres prévisions : une explosion formidable de toutes les forces révolutionnaires accumulées depuis un demi-siècle dans la
(1) Cksah, B. g., VI, 1.
société gauloise. Tout ce que César avait fait depuis plusieurs années, même ses efforts pour assurer en Gaule l'ordre et la paix, ne devait servir qu'à provoquer cette explosion. Les événements l'avaient amené en Gaule au moment où les nations celtiques passaient par une crise grave et décisive, analogue à celle par où était passée l'Italie après les Gracques, et qui avait les mêmes causes : l'abandon des vieilles mœurs celtiques, l'introduction d'idées et coutumes étrangères, l'augmentation du prix de la vie et la décadence des vieilles classes. Depuis plus d'un demisiècle la civilisation gréco-latine pénétrait chez les peuples gaulois, excepté chez quelques-uns plus barbares, comme les Belges et les Helvètes; et elle y importait beaucoup de choses nouvelles, depuis l'alphabet jusqu'au vin et jusqu'à la frappe artistique des monnaies (1). En même temps la vieille noblesse des propriétaires s'endettait et se perdait; on voyait croître en puissance et en richesse cette ploutocratie enrichie par l'usure, la guerre, le fermage des gabelles publiques, dont César cherchait à faire le soutien du gouvernement romain; la rehgion nationale, le druidisme, était en décadence et perdait de son influence sur les masses; la concentration des propriétés et les guerres ruinaient de nombreux Gaulois, et la plupart formaient ces perditi homines et latrones dont parle si souvent César; d'autres faisaient du commerce avec les différents peuples de la Gaule, ou avec les Germains, les Bretons, les Romains (2); d'autres venaient vivre
(1) Sur les principes de dissolution apportés dans l'ancienne vie celtique et germanique par les majchands étrangers, Yoy. CÉSAR, B. G., II, 15; IV, 2; VL 24. Sur le commerce des vins entre l'Italie et la Gaule, voy. Diodore, V, 26; Atuénéb, IV, XXXVI, (152.) Voyez aussi Jclliax, Vere, 51.
(2) FUSTEL DE COULANGES, G. fì., 33.
dans les villes. Parmi les petits villages ruraux qui couvraient toute la Gaule, un certain nombre de villes commençaient à devenir plus peuplées et plus riches, comme Avaricum, Gergovie et Bibracte; le commerce d'esclaves avec l'Italie florissait: certaines industries, telles que la céramique, la fabrication d'objets en or, en argent et en fer, les filatures, la préparation des jambons, faisaient quelques progrès (1); la classe ouvrière devenait plus nombreuse dans les villes et dans les villages, mais ayant besoin de protection et de capitaux (2), elle s'endettait auprès des puissants ploutocrates et se mettait dans leur clientèle politique. La Gaule était en somme en proie au malaise et au désordre qu'engendre dans toutes les sociétés en décomposition le changement des fortunes, des idées et des mœurs. Toutes les classes étaient divisées et mécontentes; l'opinion publique, capricieuse et excitable, n'avait plus de guide ni de règle; les traditions tombaient en désuétude; et si la noblesse, l'ancienne classe dirigeante, était en décadence, la nouvelle et remuante ploutocratie ne pouvait, malgré son argent et ses intrigues, ni faire fonctionner les institutions anciennes, ni en créer de nouvelles. Ainsi la décadence militaire et politique de la Gaule s'accentuait. Presque partout le gouvernement était formé par une assemblée de nobles, c'est-à-dire de riches propriétaires qui s'étaient
(I)Strabox, IV, II, 1 (190); IV, ii, 2 (191); IV, m, 2(192); IV, IV, 3 (19ô); IV, IV, 3 (197). Ces renseignements sont donnés sur une époque un peu postérieure; mais il est vraisemblable que le progrès industriel dont ils donnent les résultats avait dòyà. commencé du temps de César. Julliax, qui est plus aflirmalit que FusTEL de Coulanges {G. R., 32), remarque que les Commentaires de César et les fouilles faites au mont Beauvrai (Bibracte) démontrent qu'il y avait déjà en Gaule à cette époque des arts et des ouvriers.
(2) FusTEL DE Coulanges, G. R., 35.
distingués à la guerre, et l'armée était composée de ces mêmes nobles, dont chacun commandait une petite troupe formée de ses concitoyens et de ses clients. A mesure cependant que la noblesse disparaissait, que les propriétés tombaient aux mains d'une petite ploutocratie, celle-ci avec ses clients troublait l'ancien équilibre des libertés républicaines et envahissait les armées gauloises qui désormais étaient surtout composées de leurs serviteurs, des hommes qui en échange de la nourriture et de quelques présents cultivaient leurs terres et les servaient dans les vastes demeures solitaires placées presque toujours sur le bord d'une rivière ou au milieu d'une forêt, des troupes de cavaliers qu'ils entretenaient à leurs frais pour accroître leur puissance, en temps de paix comme en temps de guerre.
César s'était rendu compte depuis longtemps que les milices gauloises n'étaient plus ce qu'elles étaient autrefois (1). Ces armées qui passaient par la même crise que la société où elles se formaient, et qui étaient composées des serviteurs de quelques richards ambitieux et jaloux les uns des autres, ne pouvaient guère être bonnes. Cependant la supériorité militaire ne constituait nullement pour les Romains une garantie sérieuse de la paix. Malgré leurs guerres continuelles, la langue, les traditions, la religion étaient communes à tous les peuples gaulois; le sentiment national aussi était très vivant; et l'invasion étrangère n'avait fait, naturellement, que l'exciter. Ce danger à lui seul était grave: mais il était accru encore par un mécontentement général de toutes les classes contre Rome, et par la nécessité où César s'était trouvé de léser à plusieurs
(1) CisAR, B. G., VI, 84.
reprises les intérêts des partis ou des classes. Ruinée parles guerres continuelles, et menacée parles classes populaires, la noblesse aurait peut-être accepté le protectorat romain, espérant rétablir l'ordre à l'aide de César et faire cesser l'agitation perpétuelle de cette dissolution sociale; mais ce protectorat n'aurait jamais été accepté sincèrement par cette petite oligarchie de grands propriétaires et de capitalistes, que leurs richesses, la foule innombrable de leurs clients et la faveur du peuple rendaient orgueilleux, ambitieux et ennemis des lois. Ainsi par sa politique favorable aux ambitions de ceux-ci. César s'était aliéné l'aristocratie républicaine sans s'attacher sérieusement l'oligarchie ploutocratique. Le mécontentement était encore grossi par les pertes causées par la domination étrangère. La Gaule était astreinte à payer une contribution en argent, à fournir une bonne partie des choses nécessaires à l'armée romaine, à donner des contingents militaires pour des guerres décidées par César et qui étaient souvent impopulaires; elle avait aussi à subir les dégâts causés par la soldatesque, les dépenses nécessaires pour donner l'hospitalité aux officiers supérieurs en tournée Déjà dans plusieurs villes de la Gaule on voyait (;n grand nombre les negociatores italiens qui avaient suivi l'armée, et qui, comme on l'imagine, ne se contentaient pas d'acheter le butin, mais s'abattaient comme des oiseaux de proie sur le pays et faisaient concurrence aux quelques gros capitalistes indigènes.
A l'approche du printemps des nouvelles inquiétantes arrivaient de partout. Les Ncrviens, les Aduatices, les Ménapiens prenaient les armes; les Sénones refusaient de fournir les contingents et étaient en train de s'entendre avec les Garnutes; Ambiorix essayait
de rallumer la guerre. Il semble aussi que des démarches aient été faites auprès d'Arioviste pour obtenir son appui contre les Romains. Inquiet et irrité. César n'attendit même pas le printemps; et, pour effrayer tous les rebelles, il fit avec quatre légions une irruption soudaine dans le pays des Nerviens; il s'empara d'une quantité énorme de bestiaux et d'un grand nombre d'hommes, qu'il distribua à ses soldats (1); puis il réunit; au mois de mars, à Samarobrive (Amiens), l'assemblée des peuples gaulois. Mais il n'y trouva ni les représentants des Trévires, ni ceux des Sénones, ni ceux des Carnutes. Courroucé, et voulant terroriser la Gaule, il fit alors aux représentants une scène violente, il les congédia séance tenante, leur ordonnant de se réunir à une nouvelle date àLutèce des Parisiens qui était sur les confins du pays des Sénones; puis il partit le jour même, se dirigeant à marches forcées sur le pays des rebelles. La violence subite de Tattaque épouvanta les Sénones, qui demandèrent leur pardon et l'obtinrent à la condition de donner des otages. Les Carnutes ne tardèrent pas à suivre leur exemple. Alors César, voulant au moins en finir avec Ambiorix, envoya à Labiénus, qui prenait ses quartiers d'hiver sur le territoire des Trévires, tous les bagages de l'armée et deux légions; puis il envahit avec cinq légions le territoire des Ménapiens, auprès desquels il craignait que pût se réfugier le rebelle. Mais à son approche, les Ménapiens abandonnèrent leurs villages et se dispersèrent en petites bandes dans les marais et dans les bois. César divisa son armée en trois colonnes; il en prit une avec lui, confia la seconde à Caïus Fabius et la troisième à Marcus Grassus, un des fils du mil-
lionnaire; puis il commença la chasse aux hommes et
aux bestiaux et la destruction des villages. Bientôt, les Menapiens épouvantés demandèrent la paix. Mais Amlàorix ne fut pas pris.
Pendant ce temps les désordres continuaient à Rome^ toujours plus violents; les mois passaient et on n'arrivait pas à faire les élections; Pompée espérait toujours que les désordres rendraient à la fin la dictature nécessaire, mais n'osait pas déclarer ouvertement ses aspirations. Ainsi la situation restait incertaine, et les conservateurs irrités allaient jusqu'à accuser Pompée d'encourager secrètement les émeutes, pour forcer la main au sénat. Mais si la situation était peu favorable en Gaule et très mauvaise à Rome, une calamité bien plus grande se préparait en Orient. Làbas^ au printemps de 53, Grassus marchait enfin à la conquête de la Perse; le sort l'avait choisi pour première victime du délire des grandeurs qui agitait l'Italie. En joignant les troupes qu'il avait amenées dltalie à celles qu'il avait trouvées en Syrie, Grassus avait réuni une armée de 5,000 cavaliers, de 4,000 auxiliaires et de neuf légions composées chacune d'environ 3.500 hommes. Gela faisait en tout 40,000 hommes (1),
(1) Florus, III, 11, attribue à Grassus onze légions; mais il semble, d'après Plutarque, qu'il n'en avait que neuf. Plutarque dit (Crass., 20) que Grassus avait avec lui sept légions, quand il traversa l'Euphrate la seconde fois. A ces sept légions il faut ajouter (Plutarque, Crass., 17) les 7,000 soldats qu'il avait laissés en Mésopotamie, et qui formaient sans doute deux légions de S.oUO hommes, car les Romains évitaient autant que possible de diviserleurs légions. Nous aurions ainsi neuf légions, et le nombre de soldats de chacune ]30urrait être déterminé d'après celui des deux légions laissées en Mésopotauiie. Il est possible qu'il y ait dans le texte de Florus une erreur de copiste et qu'il ait écrit XI au lieu de IX. Il n'y a pas à tenir compte des exagéra li uius d'AppiEN, B. C, II, 18, qui affirme que l'armée de Grassus était de 100,000 hommes.