‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 16 sur 55 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

avec lesquels à peine arrivé en Syrie, en l'an 54, il avait mis à exécution un plan de guerre qu'il faut regarder comme excellent. Il avait fortifié le pont sur l'Euphrate à Zeugma^ passé le fleuve, occupé les villes grecques de la Mésopotamie, Apamée, Carrhes, Icné, Nicéphorium, défait facilement un général parthe qui se trouvait dans la région avec des forces insuffisantes, puis laissant 7,000 hommes (probablement deux légions) et 1,000 cavaliers dans ces villes, il était revenu prendre ses quartiers d'hiver en Syrie (1). Les anciens ont critiqué sévèrement ce retour et l'ont considéré comme une grave erreur (2), parce que l'ennemi eut ainsi le temps de se préparer. Mais il est probable que le but de Crassus, en prenant les villes grecques de la Mésopotamie, était d'attirer l'ennemi du fond de la Perse vers l'Euphrate pour lui livrer bataille le moins loin possible de la province, tandis qu'en s'enfonçant dans la Perse il aurait commis Terreur qui fut celle de Napoléon bien des siècles plus tard, quand il s'avança sur Moscou. Crassus avait donc agi sagement en se retirant l'automne de 54 en Syrie, où, en attendant le printemps et l'effet de sa provocation, il chercha à amasser de l'argent; il vida entre autres le trésor de Jérusalem, et fit des tentatives pour s'entendre avec le roi d'Arménie et les autres princes indépendants ou demi-indépendants de la Mésopotamie, tels que l'Abgar d'Edesse, qui avait été grand ami de Pompée.

Son plan parut d'abord réussir, car au printemps

(l)Diox, XL, 12-13; Plutarque, Crass., 17.

(2) Dion, XL, 13; Plutarque, Crass., 17; Maxfrin, qui dans son livre, La cavalleria dei Parti (Rome, 1893), a fait tant d'observations fines et judicieuses sur celte guerre, a observé le premier que rinsuccès final a fait faire aux bistoriens des critiques injustes et peu sensées sur toute la campagne.

de 53 les garnisons que Grassus avaient laissées en Mésopotamie furent attaquées par les Parthes. Le roi des Parthes avait en réalité décidé de diviser ses forces, d'envahir avec le meilleur de son infanterie l'Arménie, et d'envoyer en Mésopotamie presque toute sa cavalerie sous le commandement du suréna ou généralissime (1), avec la mission de chercher à son tour à entraîner les Romains le plus loin possible de leur base d'opérations. Les deux adversaires se proposaient donc le même but, employaient la même ruse de guerre. Malheureusement Crassus se flatta trop facilement d'avoir réussi à tromper l'ennemi. Dès qu'il sut que les Parthes approchaient, il n'eut plus qu'une idée, celle de se jeter immédiatement sur eux, et il n'eut plus qu'une crainte, celle de ne pas arriver à temps. Des fuyards, échappés des villes que les Parthes assiégeaient, apportèrent des renseignements singuliers : les cavaliers étaient très nombreux, très rapides, très courageux, très habiles à lancer avec une force prodigieuse les flèches de leurs grands arcs. Certains généraux, impressionnés par ces nouvelles, proposèrent de remettre en question tout le plan de l'expédition (2). Justement le roi d'Arménie Artabase arrivait avec 6,000 cavaliers et se déclarait prêt à fournir 10,000 autres cavaliers et 30,000 fantassins, si Grassus voulait envahir le pays ennemi par l'Arménie, où, à cause des montagnes, les Parthes n'auraient pas pu user de leur cavalerie (3). Mais Grassus, qui était un homme entêté, dit qu'il ne pouvait abandonner à leur sort les Romains assiégés; il franchit l'Euphrate à Zeugma avec sept légions, 4,000 cava-

(1) Rawlinson, s. g. 0. m., 159 et suiv.

(2) Plutarquf, Crass., 18; Dion, XL, 16.

(3) Plutarque, Crass., 19.

liers et les auxiliaires, et il se dirigea à travers la Mésopotamie dans la direction de Carrhes, à la rencontre de l'armée des Parthes (i). Les sept légions, la cavalerie, les auxiliaires, les 500 bêtes de somme portant le blé et les tentes dont chaque légion était suivie, devaient se déployer sur plus de 21 kilomètres de long (2). Mais l'armée était à peine en route que les explorateurs apportèrent des renseignements encore plus étranges. Les Parthes avaient partout levé le siège et se reliraient; le pays était abandonné; sur le terrain, on voyait les traces de chevaux très nombreuses et qui semblaient indiquer une armée en retraite. Ces nouvelles causèrent une certaine agitation au quartier général. Quel était le but des Parthes? Cassius, ce gendre de Servilia qui suivait Crassus comme questeur, et qui était un jeune homme intelligent, conseilla au général de s^arrêter dans une des villes déjà conquises pour y recueillir des renseignements plus précis sur l'ennemi, ou, puisque les villes n'étaient plus menacées, de marcher sur Séleucie, en longeant TEuphrate et en suivant la route par où étaient passés les dix mille de Xénophon. Le flanc droit de l'armée aurait été défendu par le fleuve et les approvisionnements auraient été faciles. Crassus parut se

(1) Plctarque, Crass., 20, dit que Crassus se dirigea le long de lEuplirate. Mais dans le même chapitre Plutarque dit que peu après Cassius essaya de persuader à Crassus d'aller à Séleucie en suivant l'Euphrate, et qu'un conseil de guerre fut tenu à ce sujet. Diox, XL, 20, fait aussi allusion à ce fait. Il n'était donc pas possible qu'ils fussent surla route de l'Euphrate. Il est évident que Crassus prit la route intérieure de la Mésopotamie, sur b.quelle étaient les villes assiégées, pour les délivrer et défaire inimédiatemr nt les Parthes.

(2) Voyez les calculs de Rustow (H. K. C . 63 et suiv.) sur la longueur qu'occupait une légion en marche sur une grande route.

laisser convaincre et convoqua un conseil de guerre (4). Cette fois encore ceux qui hésitaient avaient raison. Le suréna voulait entraîner Tarmée romaine le plus loin possible, et lui faire passer le Gabur, rivière au delà de laquelle commence le désert (2). Malheureusement l'abgar d'Edesse, l'ancien ami de Pompée en qui Crassus avait toute confiance, était d'accord avec les Parthes, et il sut exciter habilement la précipitation et l'avarice de Crassus. Les Parthes, selon lui, se disposaient à transporter leurs trésors dans les montagnes : Crassus devait poursuivre sans tarder le suréna, l'atteindre et le défaire avant qu'il n'eût uni ses forces à celles du roi (3). C'est ainsi qu'il amena Crassus à commettre la faute que les historiens lui reprochent de n'avoir pas commise l'année précédente. L'impatience, la cupidité, la confiance qu'il avait en sa fortune, la répugnance à changer de plan, l'emportèrent cette fois sur les conseils de la prudence; et Crassus lança son armée sur les traces des Parthes, dans l'espoir d'atteindre vite l'ennemi^ obligeant ses soldats à de très longues marches pendant les grandes chaleurs du mois de mai. Mais les jours passaient, les marches pénibles continuaient, sans que l'ennemi fût atteint; l'armée se fatiguait et perdait courage dans cette poursuite énervante d'un ennemi invisible; Crassus commençait à s'irriter. Il ne voulait pas rebrousser

(1) Pldtarque, Crass., 20.

(2) Rawlinson, s. g. 0. M., 157 et suiv., 462 et suiv., et Man- FRix, C. p., 73 et suiv., font observer qu'on reproche à tort â Crassus d'avoir conduit son armée dans un désert. Le désert ne commence qu'au delà de l'endroit où fut livrée la bataille. Cette partie de la Mésopotamie avait des villes, des cours d'eau, et une riche végétation ; c'était une région prospère et peuplée, comme le prouvent beaucoup de témoignages des anciens, et le récit de Diox, XL, 24 {Le pays... avait des arbres).

(3) Diox, XL, 20; Plutaroue, Crass., 21.

chemin et il craignait en même temps de trop s'avancerr Des bruits de trahison commencèrent à circuler. Un jour des ambassadeurs du roi d'Arménie arrivèrent pour avertir Crassus qu'il ne pouvait lui envoyer des troupes, parce que le roi des Parthes avait envahi son royaume. Il donnait de nouveau le conseil de prendre l'Arménie comme base des opérations; et s'ils rejetaient ce plan, il engageait les Romains à éviter les déserts et la plaine où la cavalerie des Parthes pouvait agir. Gassius comprit aussitôt que le conseil était sage: mais Crassus que les années, la fatigue, l'inquiétude rendaient irascible, et que le destin avait choisi pour expier le premier la folie des grandeurs de son époque, se fâcha contre celui qui donnait ce bon conseil. Il congédia brutalement les ambassadeurs, en disant que, quand la guerre serait finie, il punirait le roi d'Arménie comme il le méritait (1). Et il continua sa marche en avant sans jamais voir l'ennemi et sans en avoir de nouvelles. A la fin, après de longues journées d'une marche très fatigante (2) — c'était à la fin de mai ou dans les premiers jours de juin, — comme on venait de passer la ville de Carrhes et que l'armée était sur le point d'arriver au bord du Bélik, certains éclaireurs revinrent hors d'haleine, disant qu'ils avaient rencontré à peu de distance une grande armée ennemie qui s'avançait rapidement pour surprendre les Romains, et qui avait tué presque tous les éclaireurs. Quelle raison poussait ainsi les Parthes à attaquer? Peut-être avaient-ils été secrètement avertis par labgar d'Edesse que l'armée romaine était découragée et harassée. Les soldats, déjà énervés par la

(1) Pldtarque, Cross., 22.

(2) Rawlinson, s. g. 0. M., 163.

fatigue, furent un peu troublés par cette nouvelle ; et beaucoup d'officiers étaient d'avis de camper au bord du fleuve, d'y attendre l'ennemi et d'étudier sa manière de combattre avant de livrer bataille. Mais après avoir hésité un instant, Grassus voulut tenter aussitôt la bataille, de crainte que l'ennemi ne lui échappât de nouveau.

Il avait commencé par donner l'ordre que les soixantedix cohortes fussent disposées sur une seule ligne, composée de dix files. C'était ce que les tacticiens romains conseillaient de faire, quand une armée était attaquée par de grandes masses de cavalerie. Mais ranger sur environ douze kilomètres de front (c'était l'espace qu'occupaient soixante-dix cohortes placées l'une auprès de l'autre) (1), une armée qui en colonne de marche en occupait environ vingt et un, ne pouvait se faire en un instant. Grassus, au beau milieu de la manœuvre, perdit patience, et, changeant d'avis, il voulut ranger les quatre légions de tête en un carré, présentant sur le front douze cohortes renforcées chacunepar de la cavalerie, et un flanc de huit cohortes (2) ;

(1) Sur la longueur d'une légion rangée sur une seule ligne sans intervalles, voy. Rustow, H. K. C, 55.

(2) Plutarque, Crass., 23. Les 70 cohortes n'auraient pas été toutes comprises dans le carré, d'après le texte de Plutarque, qui dit que les côtés étaient de douze cohortes ; cela ferait 48. Mais si l'on considère que Vagmen quadratum était ordinairement un rectangle, dont les flancs étaieat au front dans la proportion de 2 à 3 (Rustow, H. K. C, 56), et qu'en prenant pour base un front de 12 cohortes, cela donnerait un total de 40, c'est-à-dire exactement quatre légions, on peut supposer que quatre légions seulement furent rangées en carré. Le fait que les Parthes tentèrent un mouvement tournant qui fut repoussé par Grassus donne lieu de croire que les autres légions restèrent en arrière. Ce sont elles que les Parthes devaient menacer derrière le carré. Il serait bon qu'un tacticien étudiât avec soin cette bataille si intéressante entre infanterie et cavalerie. Manfrina éclairci certains points obscurs, mais il en reste encore.

120 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROxME

il donna le commandement d'une aile à son fils, et celui de l'autre à Cassius; il se plaça au centre, fit prendre un repas rapide et debout aux soldats; puis il ordonna au carré de franchir, suivi des trois légions, le ruisseau et de se jeter sur l'ennemi (1). Bientôt on vit l'armée ennemie, en apparence peu nombreuse, se développer, des groupes de cavaliers apparaître à l'horizon et s'avancer lentement; puis peu à peu leur nombre augmenta, la plaine commença à retentir de cris, l'air à flamboyer de l'éclat des cuirasses, enfin la cavalerie pesante qui formait la tête de l'armée, et que le suréna avait cachée derrière une colline, se découvrit et une masse formidable de cavaliers couverts de fer se précipita contre le carré romain. Les cohortes romaines résistèrent au choc et accueillirent en lançant leurs javelots les charges qui se succédaient; puis les charges se ralentirent; les cavaliers se replièrent comme s'ils étaient déjà fatigués. Crassus, croyant que la bataille serait bientôt terminée, lança les archers, îes frondeurs et l'infanterie légère à la poursuite des fuyards. Mais ils furent bientôt accablés par une grêle de flèches, envoyées avec une force prodigieuse par la cavalerie légère des Parthes, composée d'archers, et qui s'avançait maintenant et se déployait, à ce qu'il semble, des deux côtés de la grosse cavalerie en formant un immense demi-cercle. Les soldats que Crassus avait lancés en avant durent se replier en désordre vers les légions; la cavalerie légère des Parthes approcha : et ses flèches passant par-dessus la grosse cavalerie avec tir parabolique (2), vinrent tomber d'abord aux premiers rangs, puis au centre du carré romain. Crassus

(1) Plutarque, Crasc, 23.

(2; Plutarque, Crasi., 23; Diox, XLI, 22; Manprin, C. P., 78.

et les officiers essayèrent de soutenir le courage des soldats, en leur disant que l'ennemi aurait bientôt épuisé ses traits; il essaya aussi de jeter des cohortes sur l'ennemi. Mais dès que les Romains avançaient, les Parthes fuyaient tout en continuant à lancer leurs flèches, renversés sur leurs chevaux ; et les cohortes étaient obligées de se réfugier dans le carré, sur lequel la pluie implacable des flèches s'abattait de nouveau. Les carquois des Parthes semblaient inépuisables. Les officiers aperçurent enfin à l'horizon une longue troupe de chameaux vers laquelle accourait de temps en temps un groupe de cavaliers : c'était une immense cargaison de flèches qui avait suivi l'armée (1). Les légions fatiguées de rester sans rien faire, en butte à cette grêle terrible des flèches, se décourageaient. Crassus à la fin décida de faire un effort suprême pour briser ce cercle d'hommes et de fer qui enveloppait son armée, et ordonna à son fils Publius de prendre 1,300 cavaliers, parmi lesquels les mille Gaulois, 500 archers et huit cohortes, et de charger l'ennemi. Celui-ci parut céder, il disparut bientôt à l'horizon, dans des nuages de poussière; la terrible pluie de flèches s'apaisa. Grassus profita de ce moment pour gagner avec l'armée une colline, et croyant la bataille finie, il attendit plus tranquille le retour de Publius. Mais bientôt des éclaireurs arrivèrent à toute vitesse : Publius demandait du secours; les Parthes en fuyant l'avaient attiré loin; puis, brusquement, ils avaient fait volte-face et cerné la petite troupe; une mêlée terrible s'était engagée et PubUus allait être écrasé s'il ne recevait un prompt secours. Crassus s'empressa d'accourir avec toute l'armée; mais à peine s'était-il mis en marche, qu'on vit

(1) Plutarquï, Gros»., 24 25.

de nouveau apparaître un gros nuage de poussière au travers duquel brillaient les cuirasses et retentissaient des cris sauvages. Les Parthes revenaient furieux à bride abattue; un cavalier les précédait portant sur sa lance un objet noir. Les Romains s'arrêtèrent et attendirent, et quand les Parthes furent un peu plus près, les yeux perçants reconnurent que cet objet noir porté sur la pointe d'une lance était la tète de Publius Crassus. La petite troupe avait été détruite. L'armée frémit; mais Crassus qui avait tenu bon jusque-là contre une tempête si violente ne faiblit pas; il parcourut les rangs des soldats en leur disant que c'était lui seul qu'atteignait la mort de Publius, qu'ils avaient quanta eux à faire leur devoir et à repousser le nouvel assaut. En effet, tout autour de l'armée l'ennemi développait un immense cercle d'archers qui tiraient sur les cohortes romaines, tandis que du centre, l'une après l'autre, des masses de cavaliers se ruaient sur le carré. Mais cette fois encore les cohortes tinrent bon : et à la fin les cavaliers parthes, fatigués de tant de courses furieuses, ayant vidé leurs carquois et émoussé leurs sabres, se retirèrent (1), quand le soleil baissa à l'horizon.

Il est probable que les Parthes crurent le soir qu'ils avaient perdu leur journée. Ils avaient espéré surprendre l'armée romaine, jeter la panique dans les légions et les tailler en pièces. Au contraire, malgré les pertes considérables infligées auxRomains, la bataille n'avait pcis eu de résultat définitif; et l'échec subi n'aurait eu aucune influence sur l'issue de la campagne, si l'armée de Crassus avait été une de ces vieilles et solides armées que Rome savait jadis mettre sur pied (2). Mais

(1) Plutarqde, Crass., 25-26; Dion, XL, 24.

(2) Manfrin, C. p., 88, apprécie très justement la conduite des légions. Il me semble trop sévère pour Crassus.

alors il n'y avait qu'une vaillante armée dans l'empire, celle de César. Dans les rangs de Crassus les jeunes recrues étaient beaucoup plus nombreuses que les vieux soldats; les officiers appartenaient presque tous à cette jeunesse dorée de Rome si peu sérieuse, qui ne possédait aucune connaissance profonde de l'art militaire; le chef était un homme intelligent, mais il était vieux et il avait été gâté par les succès trop faciles de la guerre contre Spartacus. Ainsi les pertes considérables, la manière inaccoutumée de combattre,, léloignement de la Syrie, la mort de Publius Crassus, suffirentpour décourager tellement toute l'armée, ({ue. le soir, tous, soldats et chefs, crurent qu'ils avaient été vaincus. Crassus lui-même, qui pendant la journée avait commandé avec une énergie merveilleuse, perdit courage; il craignit que les Parthes, exaltés par leur victoire, ne vinssent le jour suivant attaquer son armée épuisée; et, à ce qu'il semble sur le conseil de Cassius, il donna la nuit même l'ordre de se retirer précipitamment sur Carrhes (1). Il fallut abandonner sur le champ de bataille 4,000 blessés que les Parthes tuèrent le lendemain; et pendant la nuit, dans l'obscurité et le désordre, quatre cohortes s'égarèrent et furent aussi massacrées par l'ennemi (2). Cependant une fois à Carrhes, l'armée romaine pouvait se reposer, se réor-

(1) C'est là, à mon sens, le récit le plus vraisemblable de ce qui se passa dans la nuit. Il est peu probable, au contraire, que, comme le dit Plutauque (Crass., 27), Crassus ait entièrement perdu la tête cette nuit-là et que ce soit Cassius qui ait de sa propre initiative donné l'ordre de la retraite. La conduite énergique de Crassus avant et après la bataille montre que, s'il eut une crise de douleur momentanée, il sut bientôt reprendre son sang-froid. En outre Cassius aurait difficilement pu s'arroger le pouvoir d'un général aussi bien obéi et aussi respecté que Crassus.

(2) Plutarque, Crass., 28; Dion, XL, 25.

ganiser tranquillement et revenir sans grand danger par la route déjà parcourue, où les Parthes n'auraient pas pu la poursuivre longtemps, à cause du manque d'eau et de fourrage. A ce moment, en effet, le généralissime des Parthes craignait fort que l'ennemi lui échappât par le chemin quii avait parcouru en venant (4). Malheureusement, de plus en plus démoralisés par la retraite précipitée, par l'abandon des blessés et le massacre des cohortes qui s'étaient égarées pendant la nuit, les soldats et les officiers ne comprirent pas que le grand danger était passé; et ils avaient conçu une telle peur des Parthes qu'ils ne voulaient plus s'aventurer hors de la ville dans la plaine. Un conseil de guerre décida de demander du secours au roi d'Arménie, d'attendre à Garrhes que ce secours fût arrivé, puis de se retirer, probablement par l'Arménie (2). Mais quand le généralissime des Parthes, qui s'était avancé jusque sous les murs de Garrhes, apprit que l'armée était si démoralisée, il tâcha de remporter par la ruse ce succès définitif qu'il n'avait pas obtenu par la force; et il fit savoir de différentes façons aux soldats romains quïl les laisserait repartir en liberté, s'ils consentaient à lui livrer Gassius et Grassus. Le piège était habile : si les soldats se révoltaient et remettaient entre ses mains les deux chefs les plus capables, il lui serait facile de massacrer toute l'armée. Mais la discipline romaine était trop forte. Ges conseils perfides ne furent pas écoutés; et les menées du suréna nauraient servi à rien, si les chefs de l'armée romaine, plus calmes, eussent conservé plus de confiance dans

(1) Plutarqdb, Crass.y 28.

(2) Le passage de Pldtarqde (Cross., 29) sur « les vaines espérances de l'Arménie » nous montre indirectement que ce fut bien là le plan de Crassus.

leurs soldats. Au contraire, dès qu'ils surent que leur armée était sourdement travaillée par les émissaires du suréna, ils perdirent la tète, ne voulurent plus rester un moment à Carrhes de crainte que les légions, épuisées par tant d'épreuves, finissent par être entraînées. Ébranlé à la fin par les prières des officiers, Crassus changea dïdée et donna l'ordre de la retraite sans attendre les secours du roi d'Arménie, qu'il n'était pas sûr, du reste, de recevoir. Mais quel chemin suivre? Gassius conseillait de prendre la route par où on était venu; mais Crassus, soit qu'il ait été trompé par Andromachus, notable de Carrhes, soit qu'il n'ait plus voulu se risquer avec ses soldats dans la plaine, se décida pour la route montueuse de l'Arménie. L'armée romaine se dirigea sur ces montagnes, marchant presque toujours de nuit, choisissant les routes les plus difficiles et les régions marécageuses, où le généralissime des Parthes ne pouvait lancer sa cavalerie. Un dernier effort, et l'armée romaine était sauvée. Mais avec la fatigue, croissait la nervosité des soldats et l'irritabilité des officiers; il n'y avait plus d'entente entre les chefs ; Crassus perdait son calme dans les déhbérations et son autorité sur les officiers. Il eut un jour une discussion violente avec Cassius, qui ne cessait de tout critiquer, et dans sa colère il lui dit que, s'il ne voulait pas le suivre, il n'avait qu'à prendre une escorte et à se retirer par où bon lui semblerait. Cassius accepta aussitôt cette proposition : il retourna avec 500 cavaliers à Carrhes, où il reprit dans la direction de l'Euphrate la route que l'on avait suivie en venant (1). L'armée se désorganisait. Malgré

(1) C'est là à mon sens la conjecture la plus vraisemblable pour expliquer cette singulière retraite de Cassius. Diox, XL, 2b et Plutàrque, Cross., 29, ne donnent que des récits incomplets et

tout, Grassus continua sa route; et le généralissime des Parthes voyait sa prise sur le point de lui échapper, puisque la montagne était voisine. Alors, ne voulant pas revenir à la cour sans un succès définitif (1) il imauina une perfidie encore plus horrible. Un matin, il envoj^a un ambassadeur au camp romain pour dire qu'il désirait entrer en pourparlers avec Grassus afin de conclure la paix. Redoutant une embûche, Grassus, qui voyait maintenant la retraite assurée, refusa la proposition; mais quand l'armée fatiguée sut qu'elle pouvait espérer se retirer tranquillement, elle ne voulut plus rien entendre et menaça de se révolter si Grassus refusait d'entrer en pourparlers. Et à cette heure terrible ni son nom, ni son âge, ni son autorité presque sacrée d'imperatore ni les trésors immenses qu'il avait laissés en Italie, ne lui servirent à rien. Grassus, malgré ses défauts, était un homme énergique, et devant la mort qui lui apparut soudain, en face des monts d'Arménie, loin de sa famille, de sa maison, de Rome, comme à un condamné à la peine capitale, et ne lui laissant que quelques minutes pour se préparer, il ne broncha pas; il appela les officiers, leur dit qu'il allait au rendez-vous, qu'il savait qu'on lui tendait une embûche, mais qu'il préférait être tué par les Parthes que par ses soldats. Il partit avec une escorte et fut tué (!2) le 9 juin (3). Grassus était un homme très bien

obscurs de cet étrange épisode. Cassius ne dut se séparer de l'armée qu'avec le consentement de Grassus; mais les raisons pour lesquelles ce consentement fut donné demeurent un des nombreux problèmes obscurs de cette guerre étrange. Voyez aussi les vagues allusions de Diox, XL, 28.

(1) Plutarque, Crass., 30; Diox, XL, 26.

(2) Plutarque, Crass., 30-31; Dion, XL, 27; Polyen, Strat.,yu,

(3) Ovide, Fast., vi, 465, mais il manque de netteté puisqu'il place le même jour la bataille de Carrhes et la mort de Grassus.

doué, très intelligent, très actif, bien qu'il fût peu ge'néreux et trop froid; et il avait conduit cette guerre avec beaucoup d'habileté. Mais la précipitation, le trop de confiance qu'il avait en lui-même, une certaine négligence dans les préparatils, le désordre militaire de l'époque, une suite enfin d'accidents malheureux lui firent subir le sort auquel César avait échappé par miracle dans la guerre contre les Helvètes. Il expiait en mourant ainsi ses fautes nombreuses et l'orgueil de toute ritalie. On lui coupa la tête et on l'envoya à la cour du roi des Parthes; ses os n'eurent pas de sépulture; l'armée demeurée sans chefs se dispersa; beaucoup de soldats furent tués; beaucoup d'autres, faibles débris de la grande armée qui avait franchi l'Euphrate, parvinrent jusqu'en Syrie (1).

La nouvelle de ce désastre arriva à Rome, au mois de juillet (2), alors que venaient enfin de se faire, au bout de sept mois d'anarchie, les élections pour les charges à exercer l'année même. Le désordre avait été encore accru par les discussions sur la façon de le faire cesser. Les uns auraient voulu rétabUr les tribuni militum consiliari potestate de l'ancienne Rome; les autres proposaient de nommer Pompée dictateur. Cette dernière proposition parut à la fin la meilleure; mais au dernier moment, Pompée, redoutantl'opinion publique qui depuis Sylla détestait ce nom terrible, avait refusé; il avait consenti seulement à faire entrer à Rome des soldats de son armée. A l'aide de ces soldats néanmoins ïinterrex avait pu tenir les comices. C'est ainsi que Marins Valérius Messala et Cnéius Domitius Calvinus avaient été élus consuls (3). On imagine facile-

(1) Drdmann, g. R., IV, 109.

(2) Lange, R. A., III, 359.

(3j Lange, R. A III, 351 et suiv.

ment quelle émotion produisit en Italie la nouvelle do la mort de Crassus, survenue alors qu'on était à peine remis de l'interminable scandale des élections. Les conservateurs, qui s'étaient opposés à Tengouement général pour l'expédition, avaient donc raison 1 Eu Gaule pendant ce temps la guerre continuait avec de meilleurs résultats, il est vrai, mais avec des procédés de plus en plus barbares. Labiénus avait vaincu les Trévires; César avait passé une seconde fois le Rhin et fait une incursion dans le pays des Suèves, pour épouvanter Arioviste et l'empêcher de venir prendre sa revanche avec Faide des Gaulois; puis, revenu en Gaule, il avait dû de nouveau combattre les Éburons, qui, par petites bandes, cherchaient à surprendre et à massacrer les soldats isolés ou les petits détachements. César avait voulu cette fois les exterminer complètement, et il avait fait publier dans toutes les villes de la Gaule un édit qui permettait à qui voulait d'aller voler et tuer sur le territoire des Éburons. De tous les points de la Gaule accoururent des bandes de pillards formées de désespérés et de ces perditi homines atque latrones dont la Gaule était pleine; de son côté. César laissant à Aduatuca, sous la garde dune légion, les bagages de l'armée, jetait dans le pays neuf légions, divisées en trois colonnes, dont l'une était commandée par lui, une autre par Trébonius et la troisième par Labiénus. Pendant plusieurs mois on incendia les villages, on vola le bétail, on fit la chasse à Thomme. Mais la violence est comme le feu, qui finit souvent par atteindre plus loin que ne le voulait celui qui Ta allumé. Une bande de deux mille voleurs sicambres était venue sur l'invitation de César pour saccager le pays des Éburons: mais quand ils apprirent qu'il y avait à Aduatuca le camp romain avec les riches

bagages de dix légions et les dépôts des marchands

qui suivaient l'armée, ils tentèrent de le prendre, et il s'en fallut de bien peu qu'ils n'y réussissent. Cependant, bien que traqué comme une bête fauve, et poursuivi de retraite en retraite, Ambiorix ne put être pris. Comme l'hiver approchait. César se retira; il réunit l'assemblée des Gaules, fit le procès de la révolte des Sénones et des Carnutes, condamna à mort Accon, à l'exil et à la confiscation de leurs biens beaucoup de nobles compromis dans la révolte et qui avaient fui au delà du Rhin. Leurs biens furent distribués aux nobles restés fidèles et aux soldats de haut grade (1). Puis César se disposa à rentrer en Italie.

La pacification de la Gaule dégénérait en une guerre d'extermination; le régime farouche du glaive succédait à la diplomatie conciliante des premières années. C'est l'histoire de toutes les conquêtes; mais l'irritation du conquérant était cette fois d'autant plus grande, que ces révoltes continuelles remettaient en question toute l'œuvre de six années, et compromettaient gravement son crédit à Rome. La postérité a considéré la conquête des Gaules comme la grande gloire de César; mais les contemporains voyaient les choses autrement, vers la fin de l'an 53. Le désastre de l'armée de Crassus avait calmé l'enthousiasme des masses pour la grande politique d'expansion et ébranlé la confiance dans les hommes qui la représentaient. Naturellement Crassus, qui, étant mort, ne faisait plus peur à personne, était bien plus maltraité que César vivant et puissant. On Taccusait d'avoir dirigé l'expédition comme un fou, d'avoir commis les fautes les plus grossières et tout

(1) Au sujet des biens confisqués par César à des Gaulois et donnés à d'autres Gaulois, voy. César, B. C, III, 69.

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