II
compromis par son entêtement et sa soif d'argent. Mais même pour César on commençait à faire des comparaisons. Quand Lucullus et Pompée avaient annexé le Pont et la Syrie, tout avait été fini en peu de temps. En Gaule, au contraire, il fallait chaque année tout recommencer. N'était-ce pas, en partie au moins, la faute de César? En outre, l'étalage scandaleux que certains généraux faisaient des richesses acquises en pillant la Gaule commençait à irriter le public. Gicéron continuait à s'occuper des constructions que son frère avait commandées; Mamurra, qui n'était pourtant qu'un obscur chevalier de Formia, se faisait construire sur le Cœlius un magnifique palais dont tous les murs étaient recouverts de très belles plaques de marbre à la mode alexandrine, ce qui était là un luxe encore inconnu à Rome (1); Labiénus, qui avait acheté de vastes propriétés dans le Picénum, y faisait construire Cingoli, véritable petite ville fortifiée (2). Le peuple secouait maintenant un peu la torpeur causée par les narcotiques de la corruption et de l'orgueil, et il réagit avec plus de force quand, après une courte trêve, les élections pour l'année 52 déchaînèrent de nouveau lanarchie. Les candidats au consulat étaient Milon, Publius Plautius Ipséus et Quintus Cécilius Métellus Scipion, fils adoptif de Métellus Plus; à la preture se présentait Clodius; à la questure Marc Antoine, qui, après le retour de Gabinius en Italie, avait été appelé par César en Gaule. César, qui avait vite apprécié ses aptitudes militaires, venait de lui accorder un congé pour qu'il pût briguer cette magistrature (3). Mais la lutte prit bientôt un caractère de
(1) Pline, N. H., XXXVI, vi, 48; Godrbaud, B. R. R., p. 352.
(3) Lange, R. A., III, 352 et suiv.
telle violence, que tous les candidats vinrent demander les magistratures les armes à la main. A chaque instant, c'étaient les mêlées sanglantes des bandes enrôlées par les candidats; un jour même Gice'ron faillit être tué sur la voie sacrée (1), un autre jour Marc Antoine faillit tuer Glodius (2). Ahuri, le pubhc se demandait quelle folie furieuse emportait les esprits, et au prix de quels massacres on pourrait rétablir l'ordre. En vain les regards du public se tournaient du côté de Pompée; soit indécision et faiblesse, soit désir de rendre sa- dictature nécessaire par les excès mêmes du désordre, Pompée ne faisait rien. Les consuls tentèrent en vain à différentes reprises de tenir les comices; le sénat, ne pouvant faire autre chose, finit par interdire le culte égyptien de Sérapis et d'Isis, dont les extravagances ajoutaient au trouble moral déjà grand à Rome (3), et il décida de proposer au peuple une loi d'après laquelle un magistrat ne pourrait obtenir une province que cinq ans après avoir exercé sa magistrature (4). On espérait apaiser ainsi un peu la concurrence furieuse qui se faisait pour arriver à toutes les charges. Pour la troisième fois en quatre ans^ on arriva à la fin de Tannée^ sans avoir pu faire les élections consulaires; mais cette fois le sénat ne put même pas nommer Vinterrex, car un tribun de la plèbe, Titus Munatius Plancus, s'y opposa. Dans cette opposition beaucoup crurent voir la main de Pompée, qui voulait aider les événements et forcer le sénat à le nommer dictateur (5). Mais au milieu de tant de violence, un assassinat
(1) CicÉRON, pro Mil., XIY, 37.
(2) CicÉRON. pro Mil., XV, 40; Dion, XLV, 40.
(3) Dion, XL, 47.
(4) Dion, XL, 46.
(o) AscoNius, p. 32.
porta le désordre au comble. Le 18 janvier, Milon, qui se rendait avec une escorte armée à Lanuvium, rencontra sur la voie Appienne, dans le voisinage de Boville, Clodius, qui, avec une petite suite, revenait de sa campagne à Rome. Les deux petites troupes en vinrent aux mains et Clodius fut tué (1). « Enfin! » s'écrièrent bien des gens à Rome, en poussant un soupir de soulagement. Mais même après sa mort ce terrible personnage devait agiter Rome. Le peuple fut facilement excité par ses clients, par ses sicaires, par les tribuns du parti populaire, par sa femme Fulvie; on vint en foule voir son corps, exposé dans sa maison; de toute part on cria vengeance : et les funérailles furent célébrées avec une pompe grandiose et presque sauvage. Le peuple accompagna le corps à la curia Hostilia, et pour manifester sa haine contre les nobles et les riches, il lui fit un bûcher des bancs, des tables et des registres dont se servaient les sénateurs : le feu se propagea dans la curie et prit aussi à la basilique Portia, si bien que le corps du démagogue disparut dans les cendres de deux des plus anciens et des plus vénérables monuments de Rome; tandis que le peuple, emporté par sa folie, acclamait Pompée et César comme dictateurs. Plancus, effrayé, cessa de s'opposer à la nomination d'un interrex, et le sénat choisit Marcus Émilius Lépidus. fils du consul mort penlant la révolution de 78. C'était un jeune homme très riche, qui avait épousé une fille de Servilia; il était l'ami de César et de Pompée; mais comme il n'avait pas beaucoup d'influence, sa nomination ne servit à rien. Le peuple, au lieu de se calmer., s'exalta de plus en plus;
(1) Appiex, B. C, II, xxi; Diox, XL 48; Velléius, II, 47; Titi Live, P., GVII ; Cicéron, pro Mil., x, 28 et suiv.
et, quand on fit le grand banquet funèbre en l'honneur du démagogue, il y eut des désordres terribles. La foule essaya de mettre le feu à la maison de Milon et à celle de Lèpide, que l'on soupçonnait de lui être favorable; une démonstration populaire alla offrir les faisceaux consulaires à Ipséus et à Scipion; une autre proclama Pompée consul et dictateur. Il y avait partout dans Rome des rixes, des démonstrations, des tumultes. Les bandits et les voleurs profitaient de ces désordres et, sous prétexte d'y chercher les complices de Milon, pénétraient pour voler dans les maisons (1).
(1) AppiEN, B. C, II, 21-22; Dion, XL, 49; Asconius, p. 34.