LA CRISE SUPRÈME DE LA POLITIQUE DE CESA] LA RÉVDLTE DE LA GAULE
Tandis que ces troubles se produisaient à Rome, César franchissait les Alpes pour revenir dans la Gaule cisalpine. La précipitation, la colère^ la situation si grave de son parti, sa nature parfois téméraire et emportée, la grandeur impossible de son entreprise, l'amenaient fatalement à accumuler faute sur faute. C'est ainsi que pour avoir un moment de répit pendant lequel il pourrait suivre ce qui se passait en Italie, il avait fait en Gaule une répression féroce, qui devait au contraire surexciter les haines (1). En effet, à peine parti, et probablement quand il était encore en route, il apprit, par Labiénus, que son ami Commius luimême préparait une révolte. Courroucé, il donna l'ordre à Labiénus d'inviter amicalement l'Atrébate à venir au camp^ et de le tuer (2). Labiénus obéit; mais Commius,
(1) JuLLiAN, Vercimgétorix, 114. « Son altitude (celle de César) pendant l'hiver qui commence (53-52) est d'une étrange imprudence. »
(2) César ne dit rien de ce farouche épisode. C'est Hirtius, B. G., YIII, XXIII qui le raconte assez naïvement. Si les Gaulois avaient écrit eux aussi l'histoire de la conquête romaine, ils auraient sans doute eu à nous raconter beaucoup d'épisodes semblables qui nous feraient mieux comprendre la haine que la noblesse gauloise avait pour les envahisseurs. Selon Hirtius, c'est de son propre mouvement que Labiénus fît sur Commius
blessé, parvint à se sauver; et cette perfidie n'eut d'autre résultat que de faire de Commius un ennemi mortel de César. César s'épuisait dans un travail de Sisyphe, qui le rendait irritable et cruel. Pour le moment, du reste, Commius le préoccupait peu : il avait d'autres inquiétudes, et bien plus graves, en Italie.
Le parti démocratique baissait de nouveau dans l'opinion publique, comme en 57, parce qu'il n'avait pas tenu ses promesses extravagantes. La loi agraire de 59 n'avait pas, comme les précédentes, été mise à exécution; les espérances que l'on fondait sur la Bretagne avaient été déçues; l'armée romaine avait essuyé en Perse une défaite honteuse; tout le monde avait cru que la Gaule avait été soumise en deux ans par le « général unique » , et elle était en pleine révolte ; Crassus était mort et la puissante triarchie se réduisait à un gouvernement de deux hommes, qui n'était pas même capable de réprimer les émeutes de la populace de Rome. Depuis longtemps bien des gens étaient las de ce terrible débordement de corruption et de violence, qui menaçait de tout emporter dans son courant furieux : mais la situation était surtout devenue terrible depuis la mort de Clodius. D'abord le public, obéissant à la fois à un sentiment de peur et de justice, avait jugé sévèrement Milon, qui avait fait achever par ses esclaves Clodius blessé (1); mais quand le petit peuple se fût livré à ses violences, il se fit un revirement. Même dans le camp conservateur, les violents, ceux qui approuvaient le meurtrier de Clodius,
cette tentative d'assassinat, mais la chose est impossible. Commius avait été lié avec César d'une trop grande amitié, et Labiénus n'aurait pas agi sans l'autorisation du proconsul. (1) Dion, XL, xlviii.
l'emportèrent; le soir des funérailles, le sénat décréta Tétat de siège et chargea Pompée, les tribuns du peuple et Milon lui-même d'exécuter ce décret (1); Milon, enhardi par ce changement en sa faveur, vint aussitôt à Rome, et, résolu à s'imposer à la lâcheté universelle à coups d'audace, il eut le courage presque incroyable de recommencer à briguer le consulat (2). Mais cette audace exaspéra le petit peuple, qui menaça de se révolter. En somme, la confusion était au combe : le public commençait à avoir peur et les ennemis de César à reprendre courage ; puisqu'il était le créateur de cette politique, on le rendait responsable de tous les maux présents : du désastre de Grassus, qu'il avait fait partir pour la Perse; de la corruption universelle, qu'il avait fomentée par ses largesses; des désordres de Rome, qu'il encourageait; de l'interminable guerre des Gaules, qu'il avait provoquée par ses rapines (3).
(4) Diox, XL, xLix.
(2) Dion, XL, xlix; Appien, B. C, II, xxii.
(3) Pour comprendre combien l'opinion publique varia sur César en 53 et en 52. il suffît de comparer ce que Cicéron disait de Cesar en 56, en 55, en 54 (Ciceron, F.,I, ix; YII, vii; VII, vili; ad Q., II. xv, B.; IL xvi ; III, i; III, v; III, viii; III, ix; ^., IV, XVI ; IV, xviii, et tout le discours de provinciis consuìaribus), avec ce qu'il écrivait en 51 et en 50 (Cic. A. VI, i, 25; VII, i; VII, VII, 5). Voyez en outre Cicéron, F., II, viii, 2. Ce changement ne fut pas déterminé pax des causes personnelles, car César fit toujours tout ce qu'il put pour conserver les bonnes grâces de Cicéron (voy. A., VII, i, 3), mais par un changement d'opinion dans les hautes classes et qui eut pour cause la ruine de Crassus, le désordre intérieur de Rome et la révolte des Gaules. II faut remarquer en outre que dans la correspondance de Cicéron nous n'avons presque rien des lettres de 52, et que celles qui nous restent sont des billets sans importance. Comme il est probable que la correspondance fut publiée sous Auguste et qu'il est certain qu'elle fut l'objet d'une sorte de censure préventive, je suis porté à croire que les lettres de 52 furent presque
César avait donc à reconstituer une troisième fois le parti démocratique. Mais la chose n'était pas aisée, maintenant que Julie, Crassus et Clodius étaient morts. Lïncomparable agitateur du peuple une fois disparu, les coUegia électoraux qui faisaient la force de son parti se désagrégeaient; et la mort de Crassus après celle de Julie rendait précaire l'accord avec Pompée, déjà miné par les événements des dernières années. C'est à tort que les historiens ont considéré la discorde qui commença alors à s'élever entre César et Pompée, comme leffet d'une rivalité d'ambitions qui était latente depuis longtemps et aurait éclaté dès la disparition de Crassus. Ce n'est pas dans les ambitions^, mais dans les tempéraments des deux hommes que couvait la discorde, et ce furent les événemeuts et non la volonté de l'un ou de l'autre qui la firent éclater : ce n'est pas la lutte entre deux ambitions qui commence, mais c'est le choc suprême de la politique conservatrice et de la politique démocratique qui va se produire. Après tant de luttes, ces deux politiques fmirentpar se trouver personnifiées dans les deux anciens amis. Les rancunes et les intrigues des conservateurs, la difficulté qu'il y avait à lutter à la fois avec eux, et avec César^ Crassus et Clodius, avaient contraint jusque-là Pompée à s'unir à César, bien qu'il fût au fond, par tempérament, un conservateur. Mais le désastre de Crassus, les troubles de la république et les révoltes de Rome l'épouvantaient, réveillaient ses instincts autoritaires, le poussaient vers
toutes supprimées, parce qu'elles montraient trop bien l'épouvante qu'avait produite la révolte des Gaules, et qu'elles contenaient des jugements sévères sur Cùsar. Le moment où l'opinion publique impartiale, qui était favorable à César après la conquête de la Gaule, changea, est donc bien l'année 52 ; ce fut celle où on se rendit compte que l'annexion de 57 avait été une tromperie politique.
les idées partagées maintenant par les meilleurs citoyens; vers ce programme ingénieux et chimérique en même temps, qui demandait la conciliation de l'aristocratie et de la démocratie, la répression de la corruption publique et privée, le retour à une vie plus simple et plus morale. Les choses ne pouvaient durer ainsi : la république avait besoin d'ordre, de paix et de justice; si les magistratures ordinaires ne suffisaient pas, il fallait créer un nouveau magistrat qui pût enfin maîtriser la situation. Ces idées se répandaient dans les hautes classes, dont Cicéron, sans s'en rendre bien compte, exprimait le nouvel état d'âme, en écrivant le De repuhlica.
César comprit le danger, et chercha avant tout à avoir Pompée avec lui. De Ravenne, où il était allé passer Thiver (1), il aida son ancien beau-fils à faire dans la Cisalpine la levée dont le sénat l'avait chargé (2); et il lui proposa un nouveau mariage double. César aurait épousé la fille de Pompée, qui était alors fiancée au fils de Sylla; Pompée aurait épousé la seconde fille d'une des nièces de César, de cette Atia, qui avait épousé Caïus Octavius, mort au moment où il allait devenir consul et qui, outre un fils Caius, né en 63 et âgé alors de onze ans, avait deux filles plus grandes (3). Mais Pompée, qui commençait à être gêné par son union avec César, refusa. La déception fut grande pour César. Il lui était d'autant plus nécessaire de parer à temps à un danger qu'il voyait déjà se préparer dans l'avenir. Ses pouvoirs proconsulaires finissaient le 4" mars de l'année 49,
(1) Florus, III, X, 22.
(2) Cicéron, pro Mil., xxiii, 61; xxvi, 70; Asconius, p. 35, 51; Diox, XL, 49-50; César, B. G., VII, i.
(3) Suétone, Ces., 27.
et, d'après la loi de Sylla, qui ne permettait une réélection qu'au bout de dix ans, il ne pourrait être de nouveau consul qu'en l'année 48. Il y aurait donc encore dix mois d'inoccupés, pendant lesquels il ne serait plus couvert par l'immunité des magistrats, mais, comme le premier venu des citoyens, exposé aux accusations et aux procès avec lesquels les partis se faisaient la guerre à Rome. Avec tant d'ennemis, si la situation de son parti déclinait encore, si Pompée l'abandonnait, le danger d'un procès pouvait être grande car il n'aurait pas été impossible d'arracher aux juges une condamnation à l'exil qui mettrait fin brusquement à sa carrière politique. Il fallait donc qu'il conservât pendant ces dix mois le gouvernement de sa province; mais comment obtenir cela? Il serait sans doute venu facilement à bout de faire différer la nomination de son successeur jusqu'au l" janvier de l'année 48, et de rester dans sa province comme magistrat intérimaire en attendant son successeur; mais celle-ci écartée, une autre difficulté plus grave se présentait. Il n'aurait pas pu briguer le consulat pour l'année 48, sa présence à Rome étant nécessaire pour cela. S'il entrait à Rome, il perdait r^wjseriwm, devenait simple citoyen, était exposé aux coups de ses ennemis; s'il restait dans sa province, il ne pouvait se porter candidat au consulat. Il n'était pas aisé de sortir de ce réseau de difficultés juridiques et constitutionnelles; mais César, qui n'était jamais à court d'expédients, en trouva encore un très habile. Gomme bien des gens désiraient qu'il fût élu alors, en dépit des lois, et par un procédé révolutionnaire, consul avec Pompée, il pria ses amis d'en abandonner l'idée; mais il demanda en revanche que l'on fit présenter par les dix tribuns une loi l'autorisant à solliciter le consulat étant absent
i40 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
de Rome (1). Il pourrait ainsi se faire élire consul et rester en Gaule jusqu'au 1" janvier de l'année 48, en empêchant la nomination de son successeur. Aussitôt il commença à Rome les démarches nécessaires pour faire proposer cette loi. Mais soudain des courriers des Gaules lui apportèrent des nouvelles inattendues et terribles. Encore une fois il s'était trompé en croj'ant qu'une répression féroce lui laisserait un peu de répit. A peine avait-il quitté la Gaule, que les hommes les plus éminents de plusieurs nations, irrités des dévastations et des condamnations de Tannée précédente, s'étaient donné rendez-vous dans les forêts, avaient examiné la situation de la Gaule^ formé une entente, agité leurs partisans et les classes populaires. Déjà les Carnutes, insurgés de nouveau sous le commandement de Gutuatre et de Gonconétodumnus, venaient de massacrer à Genabum les marchands italiens et parmi eux le chevalier Gaïus Fufius Cita, qui était le directeur des services d'approvisionnement de l'armée romaine. En Auvergne, son ami le jeune Vercingétorix avait fait une révolution, s'était emparé du pouvoir et dressait l'étendard de la révolte; lesSénones, les Parisiens, les Pictones,les Cadurques,les Turones, les Aulerces, les Lémovices, les Andes et tous le? peuples habitant sur les bords de l'Océan s'étaient soulevés et l'avaient pris pour chef; une armée avait déjà été envoyée par le jeune chef arverne sous le commandement du Cadurque Luctérius sur les frontières de la Gaule narbonaise, tandis qu'il envahissait lui-même le territoire des Bituriges, tributaires des Éduens (2). Une révolte plus étendue et plus dange-
(4) Appibn, B. C , II. XXV : Dion, XL, M.
(2) CÉSAR, B. G., VII, i-v.
reuse que les précédentes menaçait les armées romaines dispersées dans leurs quartiers d'hiver, et surprenait César à des centaines de milles de distance, quand il n'avait même pas pu commencer l'œuvre de restauration politique pour laquelle il avait, si à la hâte, abandonné la Gaule.
La situation était effrayante pour César. Toute son œuvre en Italie et en Gaule allait-elle s'écrouler et l'ensevelir sous les ruines? Mais la grandeur du péril excita toutes les énergies de son esprit. Ne pouvant parer à la fois à la crise gauloise et à la crise italienne, obligé de choisir entre l'une et l'autre, il abandonna sans hésitation, comme en 57, l'Italie à son destin et repartit aussitôt, c'est-à-dire probablement vers la mi-février, pour la Narbonaise (1). En route, les nouvelles devenaient de plus en plus graves : les Eduens, les Rèmes, les Lingones, qui étaient restés fidèles au centre de la Gaule, étaient entourés de populations rebelles, comme d'un immense cercle de feu; à l'est les Séquanes seulement étaient encore hésitants; toute l'armée romaine se trouvait au sommet septentrional de ce cercle. Si César rappelait ses légions dans la Narbonaise, elles auraient à traverser toute la Gaule insurgée; s'il allait les rejoindre, il devait traverser avec de faibles forces la Gaule en révolte et passer par ce cercle de feu. L'alternative était terrible Mais sans perdre un instant, avec cette rapidité qui, comme l'a dit un ancien, semblait être celle de la flamme, César imagina et exécuta un plan d'une audace extraordi-
(1) La mort de Clodius ayant eu lieu le 18 janvier, il nne eemble que l'on peut fixer ainsi approximativement cette date d'après le passage de César, B. G., VII, i. Je remarquerai en passant que César, dans le récit de cette guerre, a négligé presque absolument toute indication chronologique, ce qui augmente beaucoup la difficulté d'en écrire l'histoire.
naire. En quelques jours, il organisa du mieux qu'il put la défense de la Narbonaise, avec la garnison et avec les soldats qu'il venait de recruter en Italie; puis il envoya un petit corps de cavalerie à Vienne; enfin, avec ce qui restait de la garnison, il franchit en plein hiver les Cévennes, faisant ouvrir par les soldats une route dans la neige^ et il se jeta à l'improviste sur l'Auvergne. Les Arvernes^ qui se croyaient à l'abri de toute attaque tant que les montagnes seraient couvertes de neige, furent si effrayés par cette apparition inattendue, qu'ils appelèrent aussitôt Yercingétorix au secours de la patrie, envahie, disaient-ils, par une armée immense. C'était ce que voulait César. Il céda le commandement à DécimusBrutus en lui enjoignant de ravager le pays; puis il repassa les Cévennes avec une petite escorte, fit en quelques jours les cent milles (150 kilomètres) qui le séparaient de Vienne; là il prit la petite troupe de cavalerie qu'il y avait envoyée d'avance, et chevauchant jour et nuit, il traversa la Gaule au galop, sans être reconnu et par suite sans être inquiété. Tout le monde le croyait encore en Auvergne. 11 rejoignit ainsi les deux légions qui prenaient leurs quartiers dhiver dans le pays des Lingones; il envoya alors aux autres légions des ordres pour la concentration de l'armée aux environs d'Agendicum (Sens), et vers la mi-mars (1), s'étant rendu lui-même à
(1) Selon JuLLiAx (Vere, 155) César serait arrivé vers ses léi^ions à la fin de février. Cela me paraît difllcile. Le voyage de Ravenne à Narbonne, les dispositions qu'il prit pour la défense de la Narbonaise et le passage des Cévennes ne peuvent lui avoir demandé moins de quinze jours. De l'Auvergne à Sens en passant par Vienne il y a environ 600 kilomètres, et bien qu'une partie du trajet fut faite à cheval, il faut compter encore au moins quinze jours. Pour que César eût pu rejoindre ses légions vers la fin de février, il aurait fallu qu'il partit de Ravenne à la fil de janvier, ce qui n'est guère admissible, si l'on considère
Agendicum avec deux légions, il se trouva à la tête de toute son armée, composée de onze légions, y compris la légion de l'Alouette. Gela faisait environ 35,000 hoommes, plus les auxiliaires gaulois, dont il est difficile de calculer le nombre, et la cavalerie, qui était réduite à peu de chose (1). César avait fait de Vienne à Agendicum, en partie à cheval, en partie à la tête de deux légions, 300 autres milles (environ 450 kilomètres).
Vercingétorix, cependant, ayant compris que César l'avait trompé, était revenu sur le territoire des Bituriges, et avait mis le siège devant Gorgobina, avec sa petite armée, qui se composait d'Arvernes et de petits contingents envoyés par les autres peuples. Cela faisait probablement de sept à huit mille cavaliers, et autant, peut-être moins, de fantassins (2), dont la plu-
que Clodius fut tué le 18 janvier, que César arriva à Ravenne après ce meurtre, qu'il y resta quelque temps et fit des démarches pour pouvoir se présenter au consulat pendant son absence. Tout cela ne put se faire en quelques jours. Quant au fait que les légions se réunirent auprès d'Agendicum, il me parait résulter de ce que dit César, B. G., VII, ix (legiones... unum in locum cogit) et VII, x (duabus Agendici legionibus... relictis).
(1) Le DUC d'Aumale, dans la Revue des Deux Mondes du l»"" mai 1858, à la page 75, a fait remarquer que les légions de César ne peuvent pas avoir été de 5,000 hommes, mais qu'elles devaient être de 3,500 à 4,000. Si nous considérons que nous sommes presque à la fin de la guerre, je crois qu'on peut les réduire encore et ne les évaluer qu'à 3,000 hommes.
(2) JuLLiAN (Vere, 159) attribue à Vercingétorix de six à sept mille cavaliers et cent mille fantassins. La plupart des historiens sont aussi portés à considérer comme très considérable l'armée de Vercingétorix. Mais la chose ne me parait pas possible. D'abord où aurait-il recruté tant de soldats? 11 est certain que les peuples insurgés lui envoyèrent des contingents; mais il ne faut pas oublier que quelques-uns d'entre eux, et les plus importants, tels que les Sénones et les Parisiens, concentrèrent surtout leurs efforts militaires dans leur pays, si bien qu'à peu
part devaient être ses serviteurs ou serviteurs et clients de ses amis. Quel parti César devait-il prendre? Au point de vue politique, le meilleur parti était celui de se lancer aussitôt contre Vercingétorix, pour sauver les Éduens et s'assurer ainsi leur fidélité, pour épouvanter les rebelles, finir la guerre au plus vite et revenir sans tarder en Italie. Au point de vue purement militaire, il était au contraire beaucoup plus sage d'attendre la belle saison (1), pendant laquelle l'armée pourrait trouver en route des provisions abondantes. Mais cette fois-là encore, ce furent les considérations politiques qui l'emportèrent sur les considérations militaires. César jugea que la révolte des
de temps de là César dut envoyer contre eux quatre légions. En outre, si dans l'antiquité il n'était pas facile de nourrir cent mille hommes en temps de guerre (Mithridate, par exemple, dut à plusieurs reprises accumuler du blé pendant des années et des années pour entretenir des armées qui étaient à peine plus considérables), il était impossible qu'une aussi grosse armée fit une guerre de dévastation comme celle que fit l'armée de Vercingélorix. Une pareille guerre ne peut réussir que si l'armée dévastatrice est moins nombreuse que l'armée ennemie ou si elle a des moyens d'approvisionnement de beaucoup supérieurs; sans quoi le daDger est plus grand pour elle que pour l'ennemi. Rien ne prouve que ce fut là le cas pour Vercingétorix. En outre ce fut la cavalerie qui fit presque tout dans la guerre (voy. Ces., B.G., VII, xiv); l'infanterie ne joua qu'an rôle secondaire; et quand César essaya de surprendre le camp (VII. ivii), elle put se cacher avec les bagages dans les marais, et cela très vite, ce qui n'aurait pas été possible si elle eût été très nombreuse. Enfin seraitil possible que César ait osé partager son armée et aller à Gergovie avec six légions seulement, cest-à-dire environ vingt mille hommes, s'il avait eu contre lui une armée de 400,000 hommes et dont la cavalerie était supérieure à la sienne? On peut évaluer ù 8,000 le nombre des cavaliers, puisque Vercingétorix en avait lo,OÛO à la fin de la guerre (César, B. G., VII, lxiv), c'est-àdire après avoir reçu les renforts venus d'Aquitaine et ceux qu'il s'était procurés après la conférence de Bibracte.
(1) II faut se souvenir que le calendrier était alois en avanoe de plus d'uQ mois.
Éduens serait plus dangereuse pour lui qu'une campagne pendant l'hiver; et il voulait relever la réputation de ses armes par la rapidité foudroyante de ses attaques et de ses victoires. Il demanda donc aux Édaens de faire tous leurs efforts pour lui fournir le blé; il laissa deux légions et tous les bagages à Agendicum; et en peu de jours il attaqua et prit Vellaunodunum, incendia Génabum, traversa la Loire, et, pénétrant sur le territoire des Bituriges, mit le siège devant Noviodunum. La ville allait se rendre quand Vercingétorix, qui était à Gorgobina, accourut. Voulait-il affronter l'armée romaine et tenter sérieusement de délivrer la ville? Cela ne me paraît pas probable, car ses forces étaient trop insuffisantes. Il avait probablement feint de secourir la ville menacée^ pour rassurer un peu la Gaule, épouvantée par la marche de César; mais déjà à ce moment c'était le système de la guérilla qu'il songeait àemployer contre les Romains. Quoi qu'il en soit, sous les murs de Noviodunum eut lieu un combat dont César exagère l'importance^ à la suite duquel Vercingétorix se retira, et la ville se rendit. César marcha sur Avaricum (Bourges), la capitale des Bituriges, une des plus riches parmi ces villes qui commençaient à grandir.
Vercingétorix commença alors à mettre à exécution avec méthode le plan qu'il méditait à mon sens depuis longtemps, et que César au contraire prétend lui avoir été suggéré par sa récente défaite : faire le vide autour de César en incendiant à mesure qu'il s'avançait les villages, les villes, Avaricum lui-même; lui couper les voies, capturer les convois, anéantir ses fourrageurs. Ce plan était bon, puisque sa cavalerie était beaucoup plus forte que la cavalerie romaine; mais pour Texécuter il fallait au peuple un très grand courage. Les