‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 19 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Bituriges au début n'en manquèrent pas. César s'avançait dans un pays désert et dévasté, voyant toujours à rhorizon les colonnes de fumée des villagesincendiés, harassé sans trêve par Vercingétorix. qui le suivait de près, en se refusant à toute action, faisant camper sa petite armée dans les bois et les marais, à l'abri des attaques, et cherchant à capturer les convois de grain. Si Avaricum aussi était détruit, l'armée romaine s'égarerait dans une marche sans but, à travers un pays mis à feu et à sang. Mais les Bituriges ne s^étaient pas senti le courage d'incendier le bel Avaricum, et Vercingétorix. cédant à la fin, l'avait épargné. Aussitôt César y courut, et avec sa prodigieuse activité entreprit de gigantesques travaux d'investissement, faisant travailler ses soldats dans la saison encore froide et pluvieuse sans se préoccuper de la guérilla de Vercingétorix. qui faisait souvent manquer de pain pendant des journées entières. Jamais armée romaine, depuis celle de LucuUus, n'avait eu à endurer d'aussi grandes fatigues. Mais César connaissait mieux les soldats de son époque que LucuUus, et dans ces moments critiques, au heu de les traiter durement, il les comblait d'attentions qui font contraste avec la férocité de cette guerre terrible. Un jour, il alla jusqu'à leur proposer de lever le siège si l'épreuve devenait trop pénible pour eux. Tous refusèrent naturellement et revinrent au travail avec plus d'ardeur que jamais (4). Ainsi

(1)11 faut remarquer que César (B. G., VII, xviii) ayant à raconter ir>i une tentative faite pour surprendre l'infanterie de Vercingétorix, tandis que la cavalerie était absente, ne dit pas avec quelles forces il marcha contre le camp gaulois, ce qui aurait été cependant un détail imporlant. Ce ne doit pas être un oubli accidentel ; il est probable qu'il y alla avec un petit nombre d"hommes, parce que les fantassins gaulois étaient eux-mêmes peu nombreux. Il aura négligé de dire combien il emmenait de

malgré le froid, la faim et les sorties de l'ennemi, les travaux d'approche furent faits, les tours d'attaque dressées, l'assaut donné et la ville prise, dans la seconde moitié d'avril (1). César voulut donner encore un exemple terrible : la ville fut abandonnée aux soldats, et la population tout entière fut massacrée sans que Vercingétorix osât venir à son secours.

Il n'avait guère fallu plus d'un mois à César pour détruire quatre foyers de révolte; pour semer sa route de châtiments terribles, comme lincendie de Génabum et le sac d'Avaricum ; pour remplir ses coffres d'or et d'argent en pillant les trésors des villes, des temples et des particuliers; pour relever enfin dans les légions cette confiance, qui est si nécessaire à une petite armée qui guerroie dans un vaste pays en révolte. Son impétueuse et géniale énergie avait triomphé de tout, de l'espace, de la saison, de la faim, des murailles fortifiées et des hommes. Il fit alors une petite halte à Avaricum, comme pour reprendre haleine. Jugeant qu'avec la prise d'Avaricum la partie la plus pénible de son œuvre était accomplie, et que si la révolte n'était pas complètement éteinte, elle était du moins définitivement domptée. César se proposait de faire reposer son armée et de la nourrir avec les provisions trouvées à Avaricum jusqu'au printemps qui approchait; puis le printemps venu, il envahirait le pays des Arvernes, détruirait leur capitale Gergovie, et la guerre serait terminée. Mais il survint tout à coup un de ces dangereux incidents de politique gauloise qui

soldats pour qu'on ne puisse conjecturer ce qu'étaient les forces de lennemi.

(1) JuLLiAN (Vere, 183) me parait estimer avec raison à cinq semaines le temps nécessaire pour cette expédition depuis le départ de Sens jusqu'à la prise d'Avaricum. On arrive ainsi de la fin du mois de mars à la seconde moitié d'ayril.

depuis cinq ans causaient tant de soucis à César. Chez les Éduens l'élection du premier magistrat menaçait d'amener une guerre civile, car deux partis s'étaient formés, dont l'un avait nommé à la magistrature suprême Cotus, l'autre Convictolitavus, et ce dernier prétendait que l'élection de Cotus était illégale. César dut suspendre ses opérations militaires, se rendre avec son armée à Décétia et trancher le différend, en reconnaissant la validité de l'élection de Convictolitavus. Il se passa ainsi quelques semaines pendant lesquelles les forces de l'insurrection auraient dû se dissoudre et se perdre, dans l'épouvante du dernier assaut qui allait lui être porté. Au contraire, les nouvelles qui arrivaient à César indiquaient clairement que l'insurrection n'avait pas été découragée par ses victoires autant qu'il était permis de le supposer. Au nord de la Gaule les Sénones et les Parisiens étaient en armes et pleins d'ardeur; Commius pT-éparalt une armée; Vercingétorix avait reçu des secours de l'Aquitaine, recrutait des archers, enseignait à ses soldats à faire le camp comme les Romains, invitait à la révolte les peuples restés fidèles aux Romains, tels que les Éduens et les Séquanes, en envoyant à leurs chefs de grandes quantités d'or, car les mines les plus importantes étaient en Auvergne. Cependant César était si bien persuadé que la guerre touchait à sa fin, qu'il se crut assez fort pour diviser son armée. Comme il ne parle jamais de la légion gauloise de l'Alouette, et qu'il fait toujours semblant de n'avoir que dix légions, il dit qu'il en donna quatre à Labiénus en l'envoyant pour la mi-mai dans le nord contre les Parisiens et les Séquanes; tandis que lui-même se dirigea avec six légions vers le sud, pour envahir par la vallée de l'Allier l'Auvergne^ obliger Vercingéto-

JULES CKSAR H9

rix à accepter la bataille et mettre fin à la guerre. Vercingétorix cependant était venu jusqu'aux bords de TAUier; il avait fait couper tous les ponts, et suivait le long de la rive gauche les mouvements de César sur le bord opposé, pour l'empêcher de passer en Auvergne. César dut avoir recours à un stratagème. Il réussit un matin à cacher dans un bois, auprès d"un pont détruit, vingt cohortes (il en avait pris deux à chaque légion), et quand le reste de l'armée se fut éloigné le long de la rivière, les vingt cohortes sortirent de leur refuge, reconstruisirent le pont et l'occupèrent. Les légions, averties^ revinrent et passèrent l'Allier. Vercingétorix, ne voulant pas livrer bataille, les laissa faire : et fidèle à sa tactique recommença à fuir devant l'ennemi. Cinq jours après, César arrivait en vue du plateau à pentes abruptes sur lequel était construite Gergovie; et sans perdre un instant il commençait les travaux d'approche. Mais six légions n'étaient pas suffisantes pour prendre une ville aussi bien défendue par la nature et par l'art; et la situation de l'armée romaine devint bientôt critique. Vercingétorix campait toujours à peu de distance, se tenant à couvert dans les forets et dans les marais, toujours gênant et toujours inattaquable; les nobles éduens, corrompus par l'or de Vercingétorix, commençaient à hésiter; Gergovie tenait bon. Un jour il s'en fallut de peu qu'une troupe de soldats qui lui était envoyée par les Éduens ne passât à l'ennemi. César alors voulut épouvanter la Gaule en enlevant Gergovie de vive force, et il lança les six légions à un assaut général. Mais ce coup d'audace désespérée ne réussit pas; les assaillants furent repoussés avec de grosses pertes (1).

(1) Voy. dans Napoléon III, /. C, II, 281, les observations sur le récit que fait C'sar de cet assaut. B. G., VII, xlv-li.

Reconnaissant alors son erreur et le danger qu'il y aurait à s'obstiner devant la place, César décida de lever le siège et d'aller, probablement dans la seconde moitié de juin, chercher Labiénus dans le nord.

La décision était sage, mais elle présentait un danger immédiat. Dans la surexcitation générale des esprits, ce premier insuccès manifeste de César parut être le commencement de sa ruine. On crut presque partout que César aurait désormais le dessous, et cela décida ceux qui hésitaient encore à se ranger contre lui. En route il apprit que les Éduens eux-mêmes avaient fini par se révolter, qu'ils avaient massacré les marchands romains, pris à Noviodunum son trésor, les otages gaulois, ses bagages, ses chevaux et coupé le pont sur la Loire, emporté, brûlé ou jeté dans la rivière son blé, et qu'ils se préparaient à le refouler dans la Narbonaise, en lui barrant le passage de la Loire. Ce fut le moment où César trembla vraiment pour son sort (1). La défection des Éduens, le plus riche et le plus puissant peuple de la Gaule, coupait sa meilleure base de ravitaillement et ses communications avec Labiénus, annulait tout l'effet de ses victoires précédentes, déchaînait la révolte dans toute la Gaule, entraînant les peuples qui jusqu'alors avaient hésité. C'en était fait : les vieilles institutions gauloises qu'il avait cherché à faire fonctionner sous son contrôle devenaient maintenant l'organe de la révolte, la grande machine de guerre contre Rome. Déjà d'un bout à l'autre de la Gaule on traitait pour convoquer une grande diète nationale à Bibracte. Une fois encore César se voyait au bord de l'abîme. Mais cette fois aussi il ne se laissa pas épouvanter par la révolte des Éduens. Il comprit

(1) Voy. CÉSAR, B. G., Vil, lvi

que s'il se retirait seul dans la Narbonaise en laissant Labiénus dans le nord, les Gaulois pourraient facilement les anéantir tous les deux: il décida donc de rallier à tout prix et le plus vite possible Labiénus. Ne voulant pas perdre de temps à faire un pont sur la Loire, trop grossie par la fonte des neiges, il trouva un gué où ses soldats pourraient passer en ayant de l'eau jusqu'aux aisselles et en portant sur leurs têtes les armes et les fagots; il plaça en amont la cavalerie, pour briser, comme un môle vivant, le courant; et il poussa toute l'armée dans le fleuve. Puis ayant pris tout le blé et tout le bétail qu'il put trouver, ayant chargé les esclaves, les mulets, les soldats eux-mêmes, il avança à marches forcées et finit par rejoindre Labiénus sur le territoire des Sénones, probablement dans le voisinage d'Agendicum (Sens). De Gergovie à Agendicum, César avait parcouru encore 200 milles (300 kilomètres) ; en supposant qu'il ait mis à cela une quinzaine de jours, il se trouvait au commencement du mois de juillet à la tête de son armée tout entière. Tandis qu'il subissait son échec à Gergovie, Labiénus avait remporté des victoires considérables sur les Sénones et les Parisiens.

Il y eut alors une trêve. Les Commentaires ne nous disent pas combien elle dura, mais elle fut d'au moins un mois, pendant lequel il y eut une grande activité et des préparatifs fiévreux des deux côtés. La défaite de Gergovie semblait avoir changé les probabilités de la guerre. Les Eduens avaient entraîné à la révolte, par l'exemple de leur défection, presque tous les peuples gaulois, à l'exception des Rèmes, des Lingones, des Trévires et de certains peuples belges. Le jeune héros arverne s'était rendu à Bibracte, devenue le centre de l'insurrection, et les députés de tous les pays de la

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Gaule s'y réunissaient pour préparer une diète où l'on traiterait de la formation d'une armée nationale; un enthousiasme immense entraînait toute la Gaule. César, au contraire, en sentant la révolte le menacer de toute part, considérait la Gaule comme perdue: et il n'avait plus qu'une pensée, celle de tirer ses soldats de cette fournaise. Mais la retraite paraissait maintenant très difûcile au général, qui deux mois auparavant croyait avoir reconquis pour toujours la Gaule. Les soldats étaient très découragés (1); les approvisionnements, toujours difficiles, allaient le devenir plus encore dans un pays tout entier en révolte; le manque de cavalerie pouvait causer de grands préjudices. A ce moment suprême le spectre de Crassus apparut à César : en ramenant à travers la Gaule avec une aussi faible cavalerie ses légions découragées^ ne risquait-il pas de tomber comme Crassus sous les attaques de la cavalerie gauloise si nombreuse? Ce fut sans doute cette crainte qui lui fit conduire son armée du côté de la Germanie, à un endroit où selon les uns est maintenant Vitry-sur-Marne (2), selon d'autres Bar-sur- Aube (3), pour recruter un grand nombre de cavaliers germains. Le général qui sept années auparavant était entré en Gaule comme le destructeur de la puissance germanique enrôlait maintenant des Germains contre les Gaulois, en les payant avec l'or des pillages de la Gaule. César passa ainsi tout le mois de juillet et peutêtre une partie du mois d'août à enrôler des Germains,

(1) Plutarque, Ces., 26.

(2) Le DUC d'Aumale a le premier remarqué qu'il est nécessaire de supposer ce mouvement de César à l'est, dont les Commentaires ne disent rien. Selon lui, c'est à Yitry-sur-Marne que César serait allé. Voy. Revue des Deux Mondes, l" mai 1858, p. 76-77.

(3) Spectateur militaire, avril 1863.

à en faire un gros corps de cavalerie et à préparer sa retraite; mais ses soldats étaient très découragés, les Gaulois au contraire pleins de confiance et d'ardeur.

Le découragement des uns et la joie des autres ne devaient pas durer longtemps. César se trompait en croyant le danger si grand, comme il s'était trompé auparavant en jugeant que la guerre était finie. Vercingétorix était redevable de tous ses succès à la guérilla; et certainement, si dans toute la Gaule on avait pu organiser la guerre de partisans sous des chefs comme lui. César aurait pu à la fin être obligé à la retraite par la famine. Mais la défaite essuyée par César sous Gergovie sauva la domination romaine. Enhardie par ce succès, une partie des Gaulois voulut changer la guérilla en une grande guerre régulière, dans laquelle la Gaule désunie, travaillée par une profonde crise sociale, ne pouvait pas triompher des armées romaines. Les premières difficultés commencèrent pour les Gaulois quand, à la diète de Bibracte, ils s'agit de choisir le généralissime et d'établir un plan de guerre. Les Éduens voulaient élire un de leurs concitoyens; un autre parti proposaitde confirmer dans le commandement suprême Vercingétorix; un parti voulait la grande guerre, un autre la continuation de la guérilla. Vercingétorix l'emporta; mais pour ne pas faire trop sentir aux Éduens son autorité et pour concilier les partis opposés, il proposa une guerre mixte, c'est-à-dire un de ces compromis si dangereux et cependant si fréquents dans l'histoire, parce qu'ils sont imposés fatalement, même aux hommes les plus résolus et les plus intelligents, par la faiblesse et la sottise des autres. Les Éduens et les Ségusiaves enverraient dix mille fantassins et huit cents cavaliers sous le commandement d'un noble pour

envahir le territoire des Allobroges dans la province romaine; les Gabales et les Arvernes saccageraient le territoire des Helviens; les Ruthènes et les Cadurques celui des Volces Arécomices, de façon à envahir sur plusieurs points la province romaine, et à faire descendre César du nord pour la défendre. Vercingétorix transporterait son quartier général à Alésia (Alise- Sainte-Reine) une petite ville fortifiée des Mandubiens (1), autour de laquelle se croisaient toutes les routes par lesquelles César pouvait passer pour descendre du nord dans la Narbonaise; et qui était une vedette excellente pour épier l'ennemi. D'Alésia, après l'avoir munie de vivres et fortifiée, Vercingétorix, avec un corps de i 5.000 cavaliers et l'infanterie qu'il possédait déjà, chercherait à ralentir la marche de l'ennemi, à lui couper les vivres et à le harceler quand il passerait par là pour aller au secours de la Narbonaise. César, en effet, probablement dans la première moitié du mois d'août, après avoir organisé un gros corps de cavaliers germains^ commençait, à la tète de ses onze légions fatiguées et découragées^ sa retraite sur la Province (2), conclusion désastreuse d'une entreprise qui avait eu de si brillants débuts. La guerre, dans laquelle il avait engagé toute sa fortune politique, se terminait par une retraite précipitée; l'œuvre à laquelle il avait travaillé pendant sept ans et qui devait faire de lui l'égal de Lucullus et de Pompée avait été détruite; ces trente mille hommes qui par-

(1) Le DUC d'Aumale, dans la Revue des Deux Mondes de mai 1838, p. 94, a fait voir les avantages stratégiques de cette place, et démontré que c'est bien là que Vercingétorix porta son quartier général. Je ne m'arrête pas sur la question de savoir si Alise-Sainte-Reine est bien l'ancienne Alésia, parce que la chose me paraît maintenant hors de doute.

(2) Dion, 40-30, nous dit que César voulait secourir la province.

taient découragés et tristes, traînant derrière eux sur des mulets, en un long cortège, les machines de guerre, les bagages, les esclaves des légions, les restes du butin, les marchands italiens éohappés au massacre, enfin tout ce qui restait encore, comme hommes et comme choses, d'italien dans le pays que l'on avait cru un instant conquis^ représentaient la fin de la domination romaine au delà des Alpes et la ruine dernière de cette politique conquérante dans laquelle César avait pensé imiter et même dépasser Lucullus. Il est difficile de savoir exactement par où il passa. Les uns le font partir de la région où est maintenant Troyes et se diriger par Gray et Dijon sur Besançon (1); d'autres le font partir de Vitry-sur-Marne pour descendre la vallée de la Tille, passer à Dijon, traverser la Saône près de Saint-Jean-de-Losne et se diriger vers la Narbonaise, le long de la rive droite de la Saône (2); d'autres enfin le font partir de Bar-sur-Aube, dans la direction de Pontailler-sur-Saône (3). Ce qui est certain, c'est que, vers le quatrième jour de marche (4), au matin, quand il fut arrivé à Beneuvre, entre Brevon et rOurce, selon von Goler, sur les bords de la Vingeanne, selon Napoléon III, dans le voisinage de Montigny, selon le duc d'Aumale, ou près d'Allofroy, selon l'écrivain anonyme du Spectateur militaire, César fut à l'improviste attaqué par Vercingétorix et il fallut livrer une bataille rangée (5).

(1) Von Goler, Cœsars Gallischer Krieg in dem Jahre 52. Karlsruhe, 1859.

(2) Revue des Deux Mondes, 1858, 1" mai, p. 87.

(3) Spectateur mililaire, avril 1863.

(4) Revue des Deux Mondes, 1858, !=■• mai, p. 95.

(5) Je le déclare franchement : j'ai eu beau étudier les cartes de géographie de la France, mesurer les distances et calculer les jours de marche, je ne suis parvenu à mç ranger à aucune

456 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROiME

Que s'était-il donc passé? Pourquoi Vercingétorix abandonnait-il son système de guérilla pour tenter la grande guerre? Gomme le général gaulois nous apparaît, même dans le récit de César, plein d'intelligence et d'énergie, en l'absence de documents précis il y a lieu de supposer que ce fut l'état de son armée qui l'obligea à aller chercher cette rencontre, que César désirait. On peut faire la guérilla avec une petite armée^ avec peu de ressources, et sans avoir de grands généraux; mais il faut pour cela des soldats courageux, résolus et patients. Tant que Vercingétorix avait été à la tête de petits corps de cavalerie et d'infanterie, composés presque uniquement d'Arvernes, qui étaient ses clients, ses serviteurs ou ses amis, il avait eu assez d'autorité pour leur faire endurer les lourdes fatigues de la guérilla. Mais maintenant qu'il était à la tête d'une armée hétérogène, il se trouvait avoir à la fois beaucoup plus de soldats et beaucoup moins d'autorité. Il est probable que des discordes s'élevaient entre les nombreux chefs de ces troupes et que les rivalités nationales grandissaient de jour en jour dans une armée qui s'était formée en peu de mois, dans un moment d'exaltation, et qui n'était pas soumise à une discipline régulière; où les soldats étaient pour la plupart des clients de grands seigneurs, habitués aux petites guerres gauloises de courte durée, ou des jeunes hommes recrutés à la hâte dans toutes les classes et dépourvus de la préparation militaire suffisante. Vercingétorix dut craindre à un certain moment que l'enthousiasme patriotique ne s'éteignît bientôt, s'il ne le relevait pas par un succès analogue

de ces hypothèses. Le problème est peut-être insoluble. Il nécessiterait en tout cas des connaissances stratégiques et topograpliiques supérieures à celles que je possède.

à celui de Gergovie; il se dit aussi que l'armée romaine devait être fatiguée et découragée, que si l'année précédente les Parthes avaient détruit les légions de Crassus en lançant sur elles de grosses troupes de cavalerie, le même coup pourrait lui réussir. Il lança donc à l'improviste sa cavalerie sur l'armée de César qui était en marche, et il tint en arrière son infanterie, divisée en trois corps et immobile.

Mais Vercingétorix ne savait peut-être pas que César avait recruté de l'autre côté du Rhin une nouvelle cavalerie; et au lieu des peu nombreuses et faibles tîirmœ romaines, il se trouva en face des vigoureux escadrons germains. L'engagement entre les deux cavaleries fut violent, mais court, car les Germains de César, avec l'aide des légions, ne tardèrent pas à mettre en fuite les Gaulois et à en tuer un grand nombre. Toutefois cette bataille, qui n'avait pas été terrible, eut des conséquences considérables, qu'il ne serait pas possible d'expliquer sans admettre que l'armée gauloise manquait tout à fait d'organisation et d'endurance, et que César l'avait crue plus dangereuse qu'elle n'était en ?éalité. En effet, aussitôt après la bataille, Vercingétorix se replia avec ses troupes sur Alésia; et César, comprenant bien vite que cette retraite dans une ville fortifiée signifiait un profond découragement de l'armée, changea son plan, et au lieu de continuer sa retraite vers la Province, il résolut de reprendre l'offensive et de tenter un coup suprême. Ce serait la fin de la guerre, s'il était vainqueur, et le moyen de recouvrer son crédit à Rome; s'il était vaincu, il périrait là avec son armée, et irait en Gaule même audevant du destin qui l'attendait certainement dans la Province, s'il y rentrait avec ses légions vaincues. Dès le lendemain il se mit donc à la poursuite de l'armée

gauloise; et quand, arrivé devant Alésia, il vit le rocher sur lequel se dressait la citadelle, il n'hésita pas, étant en pays ennemi et sans approvisionnements assurés, à assiéger là avec 30.000 hommes un ennemi dont les forces étaient égales ou même supérieures (1); à y attendre les attaques des armées gauloises parties pour la Narbonaise, si elles revenaient au secours des assiégés; à en venir aux mains sous les murs d'Alésia, si cela était nécessaire, avec toute la Gaule insurgée. Ce serait l'épreuve suprême ! Mais cet homme qui portait en lui les destins de l'Europe était décidé à tout risquer. Les légionnaires prirent sur les bêtes de sommes leurs pelles et leurs pioches, et ils se mirent encore une fois à creuser des tranchées et à élever des terrasses autour de la ville.

Vercingétorix tenta d'abord de gêner les travaux des Romains en faisant des charges de cavalerie, mais il s'aperçut bientôt qu'il pourrait en retarder, mais non en empêcher l'exécution. Que faire alors? Tenter une sortie et tout risquer dans une bataille rangée était un parti trop dangereux, mais se laisser enfermer était un suicide. Un conseil de guerre, après de vives discussions,, décida de faire sortir la cavalerie avant que les lignes ne fussent achevées, avec la mission d'aller demander du secours aux différents peuples celtiques et d'exciter la Gaule à faire une levée en

(1) On admet ordiuairemeiit en se basant sur César, B. G., VII, Lxxvii, que, outre la cavalerie, 80,000 soldats se réfugièrent à Alésia. Mais il faut observer d'abord que ce chilfre est mis dans la bouche de Critognatus qui prononce un discours; et ensuite qu'il est ditficile d'admettre que 80,000 hommes venant s'ajouter à la population, aient pu trouver place dans une petite ville gauloise et y vivre presque deux mois; enfin que l'on ne peut expliquer l'inertie de Vercingétorix, s'il disposait de tant de soldats. Voy. les considérations du duc d'Aumale dans la Revue des Deux Mondes du 1" mai 1858, à la page 111.

masse . Deux cent cinquante mille hommes devaient se réunir, et se jeter sur les tranche'es romaines. Une nuit, en effet, toute la cavalerie gauloise sortit sans bruit, réussit à tromper la vigilance des sentinelles romaines, passa à travers les travaux du siège encore inachevés, et disparut en nombreux escadrons aux quatre coins de Thorizon. La première partie du plan avait réussi. Qu'allait-il maintenant se passer en Gaule? Le pays tout entier répondrait-il à l'appel des assiégés d'Alésia, des défenseurs suprêmes de sa liberté? Sur toutes les routes, à travers les grandes forêts druidiques et les marais déserts, de village en village, allait-on allumer les feux annonçant le danger et implorant le secours? Les messagers de la révolte pénétreraient-ils jusque dans les derniers villages des montagnes pour faire savoir que la patrie gauloise demandait un suprême et sanglant sacrifice? Et cette vague formidable d'hommes armés viendrait-elle déferler sur le récif d'Alésia?

César ne pouvait pas répondre à ces questions inquiétantes. Mais le sort en était jeté. Il ne pouvait plus se retirer; il ne pouvait pas, comme l'avait fait Lucullus sous les murs de Tigranocerte, laisser une partie de ses trente mille soldats pour continuer le siège, et marcher avec le reste contre l'armée de secours, parce que son armée était trop petite et qu'en la divisant chaque partie risquait d'être anéantie; il ne pouvait cependant pas non plus se laisser prendre par une grosse armée sous les murs d'Alésia. Il se trouvait donc encore une fois dans une position très critique. Alors cet homme, dont l'esprit depuis sept mois bouillonnait comme une grande source qui jaillit par une ouverture trop étroite, conçut et exécuta sans reprendre haleine, avec une rapidité inouïe, une des

idées les plus extraordinaires et les plus grandioses de la guerre antique : s'enfermer, lui aussi, dans une grande forteresse improvisée. Il pratiqua du côté de la piarne une seconde circonvallation, avec des tours et des vedettes, en laissant entre cette tranchée et celle qu'il avait déjà faite du côté de la ville un grand espace. Entre les deux tranchées son armée devait séjourner comme dans une longue forteresse; en courant d'une tranchée à l'autre et en se mouvant dans l'étroit espace intermédiaire, elle essaierait de résister aux doubles assauts que lui feraient les assiégés d'Alésia et les deux cent cinquante mille hommes qui devaient venir de la Gaule. Mais les soldats auraientils le temps d'achever les immenses travaux pour lesquels on a calculé qu'il fallut déplacer deux millions de mètres cubes de terre? (1) César ne risquait-il pas d'être assiégé à son tour par Tarmée de secours, comme Mithridate sous les murs de Cizyque, et d'être réduit à mourir de faim ? La situation était terrible. Bien que l'ennemi fût encore loin, et que l'on fût aidé par les Rèmes et les Lingones (2), l'approvisionnement de Tarmée était déjà difficile. Que serait-ce quand une immense multitude d'hommes armés occuperait tout le pays et fermerait toutes les routes? Cependant du matin au soir César, avec l'aide de Mamurra. d'Antoine, de Labiénus, de Décimus Brutus, de Caïus Trébonius, de Caïus Caninius Rébilus, de Caïus Antistius Réginus^ dirigeait le travail gigantesque et communiquait son ardeur à son armée; il étudiait les textes de poliorcétique. il consultait Mamurra et les esclaves orientaux les plus habiles dans les ouvrages militaires,

(1) Revue des Deux Mondes du 1" mai 1858, p. 113.

(2) C'est une supposition vraisemblable que fait le duc d'Ac- MALE. Revue des Deux Mondes du 1" mai 1858, p. 112.

il leur faisait faire des dessins, les distribuait aux centurions devenus contremaîtres; il envoyait chercher partout du bois et du fer, tandis que neuf mille soldats travaillaient sans relâche, amoncelaient la terre, faisaient des trous au loin dans la plaine, y mettaient des crochets de fer et des pieux pointus, qu'ils recouvraient de fagots et d'herbes, pour semer le terrain de pièges redoutables.

Les semaines passèrent ainsi. Cependant partout dans les villages de la Gaule on recrutait la jeunesse pour la guerre, on préparait les contingents, on fourbissait les armes, on tirait les bêtes de somme des étables et on les chargeait de blé; sur toutes les routes des jeunes gens et des convois se rencontraient se dirigeant vers les endroits choisis pour la concentration; et d'où ils devaient tous se rendre à Bibrarte. où les nobles des principaux États gaulois étaient déjà réunis pour délibérer au sujet du commandement de l'armée et du plan de la guerre. Mais autour d'Alésia planait le désert silencieux et sinistre. Il n'arrivait à César que de vagues nouvelles de l'armée de secours; et du haut des murailles d'Alésia les vedettes de Vercingétorix interrogeaient en vain l'horizon. Bientôt on commença à Alésia à souffrir de la faim; et le jour vint où Vercingétorix, après avoir rationné tout le monde, dut se débarrasser des bouches inutiles, envoyer toute la population non combattante hors des murailles , dans l'espace compris entre celles-ci et la tranchée intérieure des Romains. Il espérait que César les prendrait pour les vendre et qu'ainsi ils échapperaient à la mort. Mais César n'avait pas de pain pour ses soldats (1). En vain cette foule de vieillards, de femmes

(1) Dion, LX, 40; Cœs., B. G., III, p. 47.

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