‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 20 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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et d'enfants abandonnée dehors aux intempéries et à la faim tendait ses bras aux chaînes, en suppliant les Romains de lui donner du pain. Tous les jours les assiégés d'Alésia et les Romains pouvaient voir des femmes, des vieillards et des enfants mordiller l'herbe, pleurer, se lamenter et tomber épuisés; l'espace compris entre les tranchées et la colline se changeait en un champ d'agonies, en un cimetière où les mourants étaient déjà des squelettes; mais les cris déchirants de ces malheureux mourant de faim n'émouvaient ni les cœurs romains ni les cœurs gaulois^ endurcis les uns et les autres par le danger, par la disette, par cette convulsion effrayante et furieuse de la lutte de l'homme contre Thomme. Si entre les murs d'Alésia et les tranchées on mourait dinanition, dans Alésia même la garnison épuisait ses dernières ressources; et dans les tranchées romaines les soldats travaillaient le ventre vide. Si à ce moment terrible, au heu de recruter une grande armée de secours, de nombreuses bandes de guerriers avaient tout dévasté à la ronde et capturé les convois des Lingoneset desRèmes, l'armée de Vercingétorix et la population mandubienne seraient peut-être mortes de faim, mais elles ne seraient pas descendues dans le néant sans entraîner avec elles trente mille soldats romains, morts eux aussi de faim et de souffrance autour du rocher d'Alésia.

Au lieu de cela la grande guerre sauva encore une fois César. Une armée gauloise fort nombreuse, même si elle comptait moins de 250.000 hommes, arriva au secours d'Alésia (O.; mais ce n'était qu'une immense

(1) CÉSAR, B. G., VII.Lxxvi, dit que l'ensemble des contingents sVlevait à 250,000 hommes et à 8,000 cavaliers. La hâte avec laquelle la levée fut faite, la diffîculté de nourrir âo0,000 hommes, même pendant peu de temps, font supposer que ces chiûres sont

cohue, recrutée à la hâte dans toutes les classes de la société gauloise, et commandée par quatre généraux, Commius, Vercassivellaunus, Épérédorix et Viridomar, qui ne semblent pas avoir été bien d'accord. On a remarqué avec raison que deux de ces généraux étaient Eduens, et que les Éduens, qui n'étaient entrés dans le mouvement révolutionnaire qu'au dernier moment, semblent avoir pris part à cette lutte suprême avec une indolence qui rendrait possible pour bientôt une réconciliation avec Rome. De toute façon, si cette armée avait été une véritable armée bien commandée, elle aurait pu anéantir César, en sacrifiant Vercingétorix. Il fallait assiéger César comme Lucullus avait assiégé Mithridate sous les murs de Cizique, en le forçant à s'ouvrir de force un chemin ou à mourir de faim. Au lieu de cela le manque d'entente entre les chefs, le peu de cohésion de l'armée, la hâte que l'on avait de sauver Vercingétorix amenèrent les chefs à tenter des assauts répétés contre les tranchées romaines, tandis que Vercingétorix les ittaquait de l'extérieur. Ces assauts durèrent sept jours (1), mais les Gaulois ne réussirent pas à briser le grand rempart de terres et d'hommes que le génie de César n'avait mis qu'un mois à élever. Antoine, Labiénus, Trébonius, Antistius et Caninius repoussèrent avec énergie sous les ordres de César les assauts sur tous les points attaqués; ces tentatives inutiles et qui coûtèrent beaucoup d'hommes fatiguèrent et découragèrent l'armée de secours, qui par sa composition devait vaincre vite ou se dissoudre : elle finit par se débander en laissant de nombreux prison-

un peu exagérés. Toutefois l'armée devait être très nombreuse. (1) JuLLiAN, Vere, 286.

niers au pouvoir des Romains, et sans avoir pu rompre le cercle de fer qui entourait Alésia. Vercingétorix dut capituler; son armée^ ce qui survivait des Mandubiens, et une grande partie des prisonniers furent distribués aux soldats. De cette façon singulière et au grand étonnement de tous, la guerre se trouva terminée vers la fm de septembre.

Pays barbare en train de se civiliser et pour cela plein de contradictions, la Gaule ne sut faire ni la guérilla terrible et tenace des barbares, ni la guerre savante et méthodique des peuples civilisés. Elle fit tour à tour l'une et Tautre. On retrouve dans cette guerre l'incohérence qui était alors dans la société gauloise; et par laquelle seulement on peut expliquer comment la Gaule fut vaincue par une petite armée de 30,000 hommes. Vercingétorix fut le héros et la victime de cette contradiction, qui ne pouvait se résoudre que par une grande ruine. Mais l'armée romaine et son général avaient, en prenant Alésia, triomphé dans une grande épreuve^ qui aurait pu aboutir à une catastrophe, non seulement si le général avait été moins audacieux, moins ingénieux, moins fort de corps et d'esprit, mais si les soldats avaient été moins résistants. Ces trente mille hommes auraient certainement été pris de panique, s'ils avaient été aussi médiocres que ceux de Crassus, quand ils se trouvèrent seuls dans un vaste pays ennemi, menacés de toute part, sans base d'opérations, les communications rompues avec ritalie. Contre une armée aussi découragée même le mélange de guerre et de guérilla que firent les Gaulois aurait suffi à amener un désastre; César aurait pu périr sur la route de la Narbonaise, comme Crassus avait péri sur la route d'Arménie, et toute l'histoire de l'Europe prendre un autre cours. Que serait-il

advenu si Rome avait subi en Gaule un désastre analogue à celui de l'année précédente en Perse? Le moment était terriblement critique, et après la ruine de Crassus, le choc moral produit dans l'àme de la nation par une seconde catastrophe atteignant cette fois César, aurait pu être formidable. On se demande si l'Italie n'aurait pas été découragée pour toujours de pareilles entreprises, et si elle n'aurait pas renoncé à s'avancer désormais à Tintérieur du continent européen. C'est pendant les journées lugubres du siège d'Alésia que se décidèrent les destinées de la civilisation européenne. Si, comme le lui reprochaient ses ennemis, César n'avait pas conquis la Gaule avec la rapidité de l'éclair^ il avait fait une chose plus modeste mais non moins importante : il avait en sept années créé une petite mais admirable armée, telle que Rome n'en avait pas eu depuis longtemps, et qui, à un moment décisif, avait su imprimer aux événements une direction définitive, que les siècles ne pourraient plus changer.

LES DÉSORDRES ET LES PROGRÈS DE l'iTALIE

Tandis que cette crise terrible sévissait en Gaule, à Rome un fait important avait eu lieu : un rapprochement entre Pompée et les conservateurs. Peu après le départ de César, les émeutes étaient devenues si violentes et une répression énergique avait paru si urgente au public effrayé, que la dictature de Pompés s'était à la fin imposée, sans effort, à tout le monde, même à ses adversaires les plus acharnés. Caton était encore parvenu à faire nommer Pompée, non pas dictateur, mais consul unique, afm qu'il fût responsable à la fin de la magistrature (1); mais malgré cette subtilité constitutionnelle. Pompée avait été élevé seul à la direction suprême de l'État, avec la mission de rétablir l'ordre, à tout prix. Et Pompée s'en était acquitté avec une énergie dont personne n'aurait jugé capable un homme qui d'habitude exerçait ses prérogatives avec un si grand détachement. En employant toute son influence, il avait, il est vrai, fait approuver la loi qui permettait à César de se présenter au consulat sans venir à Rome (2); mais, cette dernière concession faite

(1) Appien, B. C, II, xxm; Dion, XL, 50; Plutarque, Pompée, 54; Cat. U., 47.

(2) ScÉToxE, Cœs., 26; Dion, XL, 51; Cigéron, A., VII, i, é;

CiCÉRON, A., VII, III, 4.

au parti démocratique, il avait aussi revu sévèrement les listes des citoyens parmi lesquels on tirait au sort les cent juges des procès, et les avait réduits à 950, sénateurs, chevaliers^ plébéiens, ne choisissant que des gens sur qui il avait beaucoup d'autorité (1). Il avait, en outre, proposé une lex Poinpeia de ambitu et une lex Pompeia de vi qui abrégeaient les procès, augmentaient les peines pour tous les délits de corruption politique commis depuis 70, simplifiaient et rendaient plus rigoureuse la procédure contre les délits de violence (2). Il avait également proposé une lex Pompeia de provinciis qui érigeait en loi le sénatus-consulte de l'année précédente, d'après lequel on ne pouvait être gouverneur d'une province que cinq ans après avoir quitté la preture et le consulat (3); et enfin une lex Pompeia de jure magistratuum, où, parmi de nombreuses dispositions que nous ne connaissons pas, un article confirmait purement et simplement l'interdiction de briguer le consulat si Ton était absent de Rome. Toutes ces lois, les conservateurs les réclamaient en vain depuis des années! Leur joie fut donc grande; et les ennemis les plus acharnés de Pompée changèrent d'opinion sur son compte. Au contraire, les amis de César ne furent pas aussi satisfaits de toutes ces propositions. Mais comme César et Pompée étaient encore amis, ils n'osèrent pas s'y opposer, et se plaignirent seulement de la lex de jure magistratuum qui semblait annuler le privilège accordé peu de temps auparavant au proconsul de la Gaule. Ainsi, grâce à son autorité, grâce à l'appui des conservateurs, des classes supérieures et de l'opinion publique rebutée. Pompée réussit à

(1) CicÉRox. A., VIII, XVI, 2; Velleius, ii, 76.

(2) Lange. B. .4., III, 361-2.

(3) Dion, XL, 56.

faire approuver ses lois sans luttes et en peu de temps, ne faisant aux amis de César qu'une concession, une exception en sa faveur insérée dans la loi de jure magislratuum, dont nous ne connaissons pas les termes, mais telle quo les adversaires de César purent ensuite la déclarer nulle. Mais si ces lois étaient bonnes, d'autres, excellentes aussi, étaient en vigueur depuis longtemps, et cependant elles ne servaient à rien, parce qu'au milieu des luttes des partis, des intrigues des clientèles et du relâchement général, aucun magistrat n'avait plus la force de les appliquer. N'en serait-il pas de même pour ces lois? Mais, depuis qu'il avait été élu consul unique. Pompée était devenu un autre homme et, au grand étonnement de tous, ce grand seigneur sceptique, incertain, indolent, avait trouvé une énergie brutale pour appliquer ses lois. Comme un petit Sylla ressuscité, il avait fait régner à Rome une sorte de terreur judiciaire, faisant faire les procès à la hâte, s'opposant à tous les renvois, fermant pour ainsi dire la bouche aux défenseurs d'ordinaire si loquaces, usant de toute son autorité pour imposer aux juges des condamnations. En quelques semaines un grand nombre d'amis de Clodius et de César qui s'étaient compromis pendant les dernières années, ainsi que quelques conservateurs plus turbulents, comme 31ilon, avaient, après de rapides procès, été condamnés à l'exil, et l'admiration du public pour Pompée avait encore grandi. L'irritation que causaient les émeutes disposait tous les gens désireux de voir l'ordre rétabli à approuver la sévérité, même si elle n'était pas toujours juridique. Il fallait frapper durement, et ne rien ménager pour nettoyer Rome. Aussi personne ne s'inquiétait de voir le grand justicier, qui frappait durement dans le tas, s'employer cepen-

dant à sauver ses amis, quand ils étaient accusés; Scipion, par exemple, dont il avait épousé la fille, la belle et jeune Cornelia, veuve de Publius Grassas. Non seulement il l'avait fait absoudre, mais il l'avait choisi comme collègue pour le consulat. Quoi qu'il en soit, bien qu'un peu partiale, cette sévérité avait ramené le calme; les élections avaient eu lieu sans désordres; et si Caton n'était pas arrivé au consulat, parce qu'il n'avait pas voulu dépenser un sesterce, les consuls élus ne pouvaient déplaire aux conservateurs. L'un d'eux, Marcus Claudius Marcellus, était un ennemi déclaré de César; et l'autre, Servius Sulpicius Rufus, était ce jurisconsulte qui, dix ans auparavant, s'était porté candidat contre Catilina. La réaction contre les extravagances et les corruptions de la politique césarienne allait croissant. Cicéron lui-même, qui achevait son -ivre sur la République, avait, en écrivant tant de belles choses et en résumant la plus haute sagesse politique de la Grèce, secoué son indolent scepticisme des dernières années. Il admirait sincèrement Pompée, il commençait à reprendre espoir, et par un scrupule qui montre le fond d'honnêteté qui était en lui, il songeait à payer la dette qu'il avait contractée auprès de César.

Ce fut cette année-là, si pleine de troubles, que pour la première fois les marchands exportèrent dans les provinces de l'huile fabriquée en Italie (1). Jusque là la Grèce et l'Asie avait approvisionné les marchés de la Méditerranée et l'Italie elle-même; maintenant l'Italie pouvait leur faire concurrence, avec ses cultures perfectionnées et étendues. Le fait ne parut pas très important aux contemporains, qui, au milieu de tant de

(1) Pline, .Y. H., XV, i, 3.

i70 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME

luttes, s'en aperçurent a peine, et nous l'aurions ignoré si l'un des plus laborieux érudits du monde antique ne nous en avait conservé le souvenir. Mais ce petit fait a son importance, parce qu'il nous montre que même au milieu de cette terrible dissolution politique, et en dehors des quelques guerriers et politiciens dont la personnalité encombre l'histoire, une multitude d'hommes qui n'ont pas laissé de nom continuaient, infatigables, à transformer l'agriculture et l'industrie de lltalie : des affranchis, de petits et de moyens propriétaires, des émigrés, d'anciens légionnaires et centurions en congé, qui acquéraient avec leurs économies quelque morceau de terre de grandes familles aristocratiques endettées,, achetaient des esclaves et perfectionnaient leur culture, ou faisaient du commerce et introduisaient des arts et des métiers.

Les progrès de la culture de Tolivier que nous révèle le fait rapporté par Pline, les progrès que faisait à la même époque la culture de la vigne, n'auraient pas été possibles si entre la grande propriété et ce qui restait de petits propriétaires travaillant eux-mêmes leur terre, il ne s'était formé une classe moyenne de propriétaires qui tentaient avec de petits capitaux et des esclaves intelligents les savantes cultures de TOrient. Les petits propriétaires n'auraient pas su perfectionner ainsi Tagriculture; les grands propriétaires ne possédaient pas les immenses capitaux nécessaires pour recouvrir de vastes régions d'oliviers, de vignes, d'arbres fruitiers, de bâtiments d'exploitation, et ils ne pouvaient presque jamais s'occuper eux-mêmes de leurs domaines, ce qui est si nécessaire pour la bonne réussite. Des spéculateurs, de riches usuriers, des nobles, des hommes de lettres, des hommes politiques

OU des généraux céleores pouvaient par caprice ou pour suivre la mode tenter sur quelques-unes de leurs terres ces nouvelles cultures (1); mais d'ordinaire, excepté quand leurs terres étaient voisines des villes, ce qui convenait ie mieux aux grands propriétaires, c'était l'élevage. En 'effet, dans les forêts et dans les prairies encore vastes de la vallée du Pô, dans l'Italie méridionale qui ne s'était jamais bien repeuplée depuis le passage d'Annibal, les esclaves des grands seigneurs romains faisaient paître de nombreux troupeaux (2); les grands propriétaires de pâturages, tels que Domitius Ahénobarbus, formaient la partie encore riche de la noblesse romaine, et ils constituaient ce qu'il y avait de plus vigoureux dans le parti conservateur. Au contraire, tous les progrès que. surtout dans l'Italie du nord et du centre, faisaient la culture intensive et celle de la vigne et de l'olivier étaient dus à de modestes propriétaires de la classe moyenne, qui ne vivaient plus comme jadis pauvrement, avec une famille nombreuse et travaillant eux-mêmes la terre, mais passaient une bonne partie de l'année dans la ville voisine, surveillaient de près leurs esclaves ou leurs coloniy vivaient célibataires ou avaient peu d'enfants, et s'ingéniaient à tirer de leurs terres le plus d'argent possible. En même temps, cette transformation de lagriculture amenait avec elle un progrès industriel très marqué. A une époque plus reculée, le propriétaire italien faisait presque tout lui-même, ses vêtements,

(1) Par exemple : C. Fundanius, P. Agrasius, le publicain, C. Agrius le chevalier (Varrox, R. R., I, ii, 1); le prœf^clus fabrum Libon Martius (Varron, R. R., I, ii, 7); M. Séius (Varrox, R. R., III, II, 7); le chevalier Gabérius qui spéculait sur les chèvres (Varron, R. R., II, m, 10)

(2) Bluuxer, g. t. a., p. 98. Voyez tout le second 11^ re du R. R. de Varron.

ses meubles, sesinstruments'agricoles; et il tâchait que ga famille se suffit à elle-même. Maintenant la division du travail s'accentuait dans toute la vie sociale. Le propriétaire, devenu plus raffiné dans ses besoins, voulait avoir des vêtements plus fins et des instruments plus perfectionnés; il comprenait que ses esclaves ne pouvaient pas savoir tout faire et qu'il valait mieux acheter au marché beaucoup d'objets que Ton fabriquait autrefois chez soi. C'est ainsi que le commerce et l'industrie progressaient. Celui qui possédait des esclaves orientaux, habiles dans quelque métier, avait intérêt à les faire travailler pour le public, non seulement à Rome mais dans les petites villes d'Italie. Les affranchis^ les émigrants, les vagabonds qui parcouraient Tltalie et cherchaient à gagner leur vie trouvaient souvent du travail dans une colonie latine,, dans un municipe, ou dans une de ces villes fédérées qui du haut de leurs murailles cyclopéennes semblaient encore menacer de la mort l'étranger qui osait s'approcher d'elles sans avoir le privilè,i?e de l'hospitalité. C'est probablement de cette époque-là que datent les progrès industriels que nous verrons accomplir dans cinquante ans. Dans toute l'Italie du nord, depuis Verceil^ jusqu'à Milan, jusqu'à Modène, jusqu'à Rimini, on commença à ouvrir les fabriques de poteries, de lampes, d'amphores qui devinrent si célèbres dans la suite (1). A Padoue età Vérone, des artisans et des marchands tentèrent de fabriquer et d'exporter ces tapis célèbres et ces couvertures dont toute l'Italie devait un jour faire usage (2). A Parme et à Modène le petit peuple essaya de vivre en tissant à la maison

(1) Forcella, /. C. M., p. 12 et suiv. ; p. 23.

(2) Blumner, g. t. a., 102.

les laines magnifiques des grands troupeaux qui paissaient dans les alentours et qui appartenaient à des propriétaires habitant au loin. Bien des gens s'adonnèrent alors au commerce des laines en Italie (i); autour de Faenza on planta du lin et dans la ville on commença à le filer et à le tisser (2); Gênes, au pied de ses montagnes sauvages, devint un marché fréquenté pour le bois, les peaux, le miel et le bétail que les Ligures encore à demi sauvages apportaient des vallées solitaires (3). A Arezzo, les propriétaires des anciennes poteries remontant à l'époque étrusque profitèrent de Tabondance des esclaves pour renouveler leur personnel, pour acheter des esclaves grecs habiles à dessiner, et pour commencer à fabriquer ces patères, ces lampes, ces vases rouges si célèbres plus tard (4). Les mines de fer de l'île d'Elbe furent exploitées en grand; Pouzzoles devint le centre du commerce du fer, où les riches marchands faisaient travailler le fer de l'Elbe par les forgerons, fabriquer les épées, les casques, les clous, les barres qu'ils expédiaient dans toute ritalie (5). Naples devenait la ville des parfums et des parfumeurs. A Ancóne, on créait de florissantes teintureries de pourpre (6). Partout aussi croissait le petit peuple des ouvriers travaillant pour les besoins locaux : teinturiers, blanchisseurs, fabricants de sagœ et de toges, cordonniers, portefaix et rouliers (7). Les villes d'Italie qui avaient langui douloureusement pendant les cinquante années de la grande crise se relè-

(1) Blumner, g. t. a., 100.

(2) Pline, .V. H., XIX. i, 9.

(3) Strabon, IV, VI, 2 (202).

(4) Fabrom, Storia degli antichi vasi fittili aretini, 1841, p, 55.

(O) DlODORE, V, 13.

(6) Blumner, G. T. A., 117-119.

(7) Forcella, /. C. M., 45 et suiv.

vaient; une nouvelle bourgeoisie prenait la place de l'ancienne classe moyenne ruinée depuis les Gracques, et recueillait l'héritage des vieilles institutions politiques séculaires des villes alliées, qui allaient maintenant servir d'institutions municipales. Dans chaque ville la partie la meilleure et la plus aisée de cette bourgeoisie formait l'ordre des décurions ^ parmi lesquels on choisissait avec des systèmes divers d'élection le petit sénat et les magistrats qui administraient- les villes (1). Partout, dans l'agriculture comme dans l'État, dans les mœurs comme dans la vie intellectuelle, la fm de la vieille Italie s'annonçait par des signes de plus en plus clairs. Les distinctions de classe s'effaçaient. César accueillait dans ses légions la jeunesse de toute l'Italie; aussi bien les descendants des nobles familles de Rome que des familles aisées des villes secondaires, telles que Plaisance, Pouzzoles ou Capone (2); Marc Antoine et ce Ventidius Bassus, Picénien, qui avait été fait prisonnier encore enfant pendant la guerre sociale; et qui, libéré, était d'abord devenu entrepreneur de transports, puis, fatigué de louer des bêtes de somme et des esclaves aux gouverneurs en voyage, était allé en Gaule avec César (3). La charge de prœfedus fabrum ou chef du génie dans une armée pouvait être pour les entrepreneurs qui étaient versés dans l'art des constructions un passage facile du monde des affaires à celui des politiciens (4). Après la guerre et les affaires, l'éducation était un facteur non moins puissant de nivellement démocratique.

(1) C'est à cette classe qu'il est fait allusion dans Cbsar, B. C, I, 13; I, 23.

(2) Voy. CÉSAR, B. C, III, 71.

(3) Celle, XV, 4.

(4) Voyez, outre le cas de Mamurra, celui du grand-père do Velléius Paterculus : Veli., II, 76.

Dans les écoles^ tenues presque toutes par des affranchis et trè? nombreuses, même dans les villes secondaires, le fils de l'affranchi pauvre coudoyait le fils du riche centurion, du chevalier, du sénateur même (1) ; dans les écoles à Rome se liaient entre eux les membres de la puissante coterie de lettrés et d'hommes pohtiques qui devait un jour dominer l'empire : Caïus Cilnius Mécénas, jeune homme d'une vingtaine d'années^ issu d'une ancienne famille royale d'Étrurie dont le père ou le grand-père avait été un très riche publicain; Cornélius Gallus, qui n'avait que dix-huit ans et était d'une famille modeste de la Cisalpine; Asinius PolUon le descendant d'une noble famille marsique, âgé de vingt-trois ans; Quintilius Varus et jEmilius Macer, de Vérone, et un certain Publius Vergilius Maro de Mantoue. Ce dernier avait alors dix-huit ans; son père, à ce qu'il semble, était un ancien potier d'un petit village près de Mantoue, qui, en élevant des abeilles et en faisant le commerce du bois, avait fait une petite fortune suffisantepour envoyer son fils faire ses études, d'abord à Crémone, puis à Milan, puis enfin en 53 à Rome (2). Et tous ces jeunes hommes étaient des vetoxcGot, comme les appelait Cicéron, qui ne les aimait guère; ils entraient avec enthousiasme, dans le nouveau mouvement intellectuel qui, comme un torrent, menaçait d'emporter les vieux monuments de la pensée latine, la vieille et lourde poésie épique d'Ennius et de Pacuvius, les drames classiques fatigants, les comédies de Plante, les grossières plaisanteries de Lucilius et les graves poèmes didactiques en alexandrins. L'hellénisme triomphait sur toute la ligne.

(1) HoR., Sat., VI, 71 et 8uiv.

(2) DoNATus, p. 54, 10.

Yalérius Caton. le maître de poésie de toute la jeunesse cultivée d'Italie (1), et certains Grecs, entre autres Parthénius, oriental fait prisonnier par Lucullus à Nicée, vendu en Italie, et ami des jeunes lettrés italiens, avaient fait goûter la poésie élégante, délicate et spirituelle des Alexandrins. Catulle, lui-même, avait été le maître du nouveau chœur; et après sa mort, son esprit lui survivait chez des amis et des disciples passionnés pour la poésie nouvelle, tels que Caïus Helvius Ginna, qui venait, semble-t-il, de la Gaule cisalpine; Caïus Licinius Calvus, Caïus Memmius, Quintus Cornificius, qui appartenaient à de nobles familles romaines. Tous voulaient maintenant jeter au feu la vieille défroque nationale, soupirer de plaintives élégies, composer des poésies erotiques raffinées, s'exercer à la psychologie difficile et délicate, surpasser encore la rare érudition mythologique de la poésie alexandrine (2). Dautres s'adonnaient aux études philosophiques. Virgile lui-même, qui arrivait de son école de Milan avec des idées surannées et lintention naïve de composer sur le modèle dEnnius un grand poème national sur les rois d'Albe (3), s'était mis à étudier l'éloquence auprès du célèbre Elpidius, le professeur de tous les jeunes gens de l'aristocratie; mais il s'en était bientôt rebuté, et découragé par sa timidité, par sa difficulté de parole, il avait abandonné l'éloquence pour la philosophie, et fréquentant l'école de Siron, épicurien lié avec Cicéron, il se donnait tout entier à la recherche du mystère de l'univers. Le désir ardent de lire, d'étudier, de meubler son esprit de grandes idées générales, de sonder l'essence des

(1) ScHANz, G. R. L., I, 143.

(2)Id., G. R. L., I, 141.

(3) Do.VATDs, p. 58, 21; Servius, ad éd., VI, 3.

choses, ainsi qu'un soin très grand de la forme et une recherche exquise de la finesse, de la délicatesse, de la perfection dans les détails que la génération vieillissante n'avait pas connue, devenaient les traits caractéristiques de la génération nouvelle.

Les hommes mûrs et à inclinations conservatrices, comme Gicéron^ jugeaient sévèrement ce mépris des jeunes gens pour tout le passé vénérable de Rome (1). N'était-ce pas là une autre forme de cet esprit révolutionnaire qui agitait ritalie? Ces jeunes hommes qui considéraient Ennius et Plaute comme de grossiers barbouilleurs^ n'étaient-ils pas animés du même esprit qui poussait César et son parti à fouler aux pieds la vieille constitution? Qu'allait-il rester de l'ancienne Rome? La constitution républicaine s'était changée en une suite de dictatures révolutionnaires. La jeune génération méprisait ce qui subsistait encore des vieilles mœurs. Lïmitation grecque faisait fureur, et l'esprit révolutionnaire menaçait de détruire l'Italie et l'empire comme le bûcher de Glodius avait détruit la Curie en la réduisant en cendres. Les conservateurs, toujours craintifs et pessimistes, se demandaient même si l'expiation n'avait pas déjà commencé. Que restait-il des prétentions belliqueuses et démocratiques des années précédentes? Une grosse guerre en Orient, une grosse guerre en Gaule et des dettes contractées étourdiment pendant ces années où tant de gens, croyant déjà posséder les fabuleux trésors de la Perse et de la Bretagne, s'étaient mis à dépenser sans compter. La nation maîtresse du monde semblait ne devoir jamais se débarrasser de ces dettes. Le soulagement apporté par les

(1) Voy. CiCKROX, A., VII, ii, 1; Tusc, III, xix, 44; Orat., XLVIII, 161.

i78 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

caniîaux provenant des conquêtes de Pompée n'avait pas duré, et les capitaux que César envoyait de la Gaule mise au pillage ne suffisaient pas aux nouveaux besoins. De grandes améliorations dans l'agriculture et dans l'industrie avaient été obtenues avec de l'argent prêté à un taux trop élevé, et aux dettes anciennes qui n'avaient pas été payées étaient venues s'ajouter de nouvelles dettes encore plus lourdes. Toute la société italienne semblait reposer sur les bases d'un crédit fragile. Les hautes classes elles-mêmes, à Texception d'un petit nombre de riches capitalistes, étaient obérées. Absorbés par la politique, la plupart des personnages éminents n'avaient même plus le temps de s'occuper de l'administration de leur fortune; ils se laissaient voler par leurs fermiers, leurs affranchis, leurs ménagères, leurs esclaves; par ces derniers spécialement, qui étaient une grande dépense, surtout dans une ville comme Rome, où le blé était si cher (1), il pour des maîtres qui ne savaient pas discipliner ■ eur valetaille aussi bien que César. Avaient-ils plus de dettes que de créances? S'enrichissaient-ils ou devenaient-ils pauvres? Le plus grand nombre des hommes puissants à Rome et à qui était confié le sort d'un aussi vaste empire, n'auraient su que répondre à cette question. C'est ainsi que Caton, Cicéron et son frère Hortensius, Aulus Torquatus et beaucoup d'autres trouvaient plus simple de se débarrasser du souci de leurs intérêts en confiant à l'obligeant Atticus l'administration trop compliquée de leurs patrimoines, et en faisant de lui non seulement leur banquier et leur caissier dans les moments d'embarras, mais leur conseiller intime dans toutes leurs difficultés privées ou

(1) CiG. F., XIV, VII, 3.

JULES CÉSAR i79

publiques (1). Mais cette gêne universellefaisait prendre en plus grande aversion les usuriers et les capitalistes; même dans les hautes classes Catilina faisait école, et il n'était pas rare d'entendre de grands seigneurs, tels que Domitius Ahénobarbus, s'élever au sénat avec plus de violence que les hommes du parti populaire contre les publicains et les manieurs d'argent (2)

(1) Cornélius Nepos, AU., 45.

(2) GicÉRON, ad Q.y II, xiii, S.

LE DE BELLO GALLICO (l'an 51 av. Jésus-Christ).

César était sorti de la guerre contre Vercingétorix victorieux,, mais discrédité. Sa gloire de conquérant des Gaules et sa réputation de général unique étaient compromises. Pendant les sept longs mois si mouvementés que la guerre contre Vercingétorix avait duré, l'Italie avait enfin compris que cette conquête de la Gaule, que César avait annoncée en Tan 57 et que le sénat avait ratifiée en 56, était encore à accomplir; et de l'ancienne confiance elle était passée à une inquiétude aussi violente, craignant que César ne sût pas mener à fin l'entreprise commencée (1). Le public des démocraties juge toujours en politique d'après le succès; et son jugement ne pouvait en conséquence être cette fois très favorable à César. Personne ne considérait que, à la différence de Pompée et de LucuUus, César n'avait pas eu à lutter contre les armées d'états civilisés en dissolution, mais contre un peuple à demi

(1) L'atteinte portée à la renommée militaire de César par les événements militaires de 53-o2 n'est pas seulement une supposition rendue vraisemblable par tant d'autres faits analogues dont l'histoire est pleine; mais la chose est prouvée par la facilité avec laquelle on ajoutait foi alors à Rome aux bruits de défaites subies par César (Voy. Cicéron, F., YIII, r, 4), et l'on croyait qu'un grand mécontentement se propageait dans son armée. (Voy. Plutarque. Pomp., 57; Plutarque, Ces., 29.)

JULES CESAR d81

barbare, où étaient encore vivaces le sentiment de la race, l'amour de Tindépendance et les traditions guerrières; que les guerres contre les grandes arme'es sont des jeux d'enfants en comparaison des guerres contre un petit peuple belliqueux, dont une partie est résolue à ne pas donner quartier à l'envahisseur. Et les vieilles accusations des conserv^ateurs trouvaient maintenant plus de crédit; on estimait que César avait été en Gaule téméraire, rapace, perfide et violent.

En même temps la situation s'était modifiée à Rome d'une façon encore plus dangereuse. Pompée, maintenant, n"avait plus besoin de César. Tandis que le crédit de celui-ci baissait. Pompée était devenu, grâce au succès des répressions, l'arbitre de la situation, et il avait pour lui tout le monde, aussi bien les hommes du parti populaire qui continuaient à le considérer comme un de leurs chefs, que les conservateurs qui l'adulaient et l'entouraient pour l'encourager à marcher résolument dans la nouvelle voie où il s'était engagé. En effet, comme commandement proconsulaire de son nouveau consulat, il avait obtenu du peuple, sans lutte, par une loi le gouvernement de l'Espagne pour cinq nouvelles années, avec deux légions de plus, et le sénat lui avait accordé sans discussion 1,000 talents pour l'entretien de ses légions pendant la prochaine année (1). Pompée, en somme, avait désormais une puissance si prépondérante, que César ne pouvait plus se flatter d'exercer sur lui une grande influence. En outre le parti conservateur reprenait courage, entrevoyant la possibilité d'une rupture entre les deux amis et une volte-face complète de Pompée.

(l)DioN, XL, 44; XL, 56; Appien, B. C, II, xxiv; Plctarque, Pomp., 53. G^s., 28.

Cet état de l'opinion publique préoccupait tellement César, qu'il sentit le besoin de réfuter les accusations des conservateurs contre sa politique gauloise. Pendant les derniers mois de l'année 52 (1), bien qu'il fût très occupé, il trouva le temps d'écrire son De Bello Gallico, un livre populaire très habilement composé et destiné à montrer au grand public dltalie que César était un vaillant général et que sa politique en Gaule n'avait été ni violente ni rapace. Avec une modestie étudiée il rétrécit partout sa personnalité et son rôle; il se donna pour un bienfaiteur un peu naïf, contraint malgré lui par les provocations des Gaulois à leur faire la guerre, et toujours victime de leur ingratitude; il mit dans la pénombre les circonstances les plus importantes de sa conquête; il cacha les échecs et exagéra les succès, mais avec habileté, en faisant à la vérité de légères altérations sans jamais se laisser prendre en flagrant délit de mensonge. Ainsi, il chercha à faire croire qu'il avait vaincu et exterminé des multitudes d'ennemis, mais sans donner jamais comme certains les chiffres invraisemblables : tantôt il a lu ces chiffres sur des tablettes trouvées dans le camp ennemi (2); tantôt ils lui ont été donnés par des informateurs (3); tantôt ils sont mis dans la bouche d'un ennemi qui prononce un discours (4). En fait de

(1) Les érudits sont maintenant d'accord pour reconnaître que les Commentarli de bello gallico furent publiés en 51. Je crois avec Nipperdey et Schneider qu'ils étaient déjà terminés au commencement de 51 et qu'ainsi ils furent écrits dans les derniers mois de l'année 52, après la fin de la guerre de Vercingétorix et avant le commencement des nouvelles guerres. En effet, s'ils avaient été écrits en 51 et après les guerres de cette année-là, ils en feraient aussi le récit.

(2) Par ex., César, B. G., I, xxix.

(3) Par ex.. César, B. G., II, iv.

(4) Par ex., César, B. G., VII, lxxvii.

butin, il ne parle que des ventes des esclaves, sachant bien qu'elles ne lui seraient pas sévèrement reprochées; il ne s'attarde pas à raconter les mouvements stratégiques que le lecteur, ignorant la géographie de la Gaule, aurait difficilement suivis; il donne au contraire beaucoup de détails sur les combats et les sièges dont les récits pouvaient plaire aux pacifiques bourgeois d'Italie, qui, comme tous ceux qui ne vont pas à la guerre, aimaient en imagination les dangers et les batailles.

L'œuvre fut composée avec une rapidité qui étonna les amis de César (1). Elle ne lui demanda probablement pas plus de deux mois, et devait peut-être préparer le terrain pour une lettre que, au commencement de l'année, il avait lïntention d'adresser au sénat pour demander la prolongation de son gouvernement jusqu'en 48, au moins dans la Gaule transalpine. Mais la narration, qui est assez tranquille dans les premiers livres, devient précipitée quand on approche de la fm. César avait dû se hâter de raconter la guerre de Vercingétorix, car une autre guerre allait commencer. Les grands de la Gaule qui s'étaient enfuis Tannée précédente cherchaient à rallumer la révolte, et les populations du nord et de l'ouest s'insurgeaient de nouveau. Cette guerre ne finirait donc jamais? Furieux, César ne voulut même pas cette fois attendre le printemps, et en plein hiver il envoya ses légions dans le pays des Bituriges insurgés, avec l'ordre de tout massacrer, piller et brûler. Puis il entra dans le pays des Carnutes^ qui eux aussi se soulevaient de nouveau sous le commandement de Gutuatre; et il y fit les mêmes dévastations farouches.

(1) HiRT, 5. G.,Ylll,prœf.

A Rome, au contraire, Tannée avait commencé d'une façon assez paisible. Les répressions de Pompée avaient calmé la folie de violence dont Rome avait été prise l'année précédente; les partisans de Clodius se tenaient tranquilles, ainsi que le petit peuple et les factions; les agitateurs les plus audacieux s'étaient éclipsés, et en même temps cet accès de sévérité dont Topinion publique avait été prise Tannée précédente, s'apaisait comme de coutume. Bien des gens commençaient à intercéder en faveur des exilés, et Cicéron s'entendait avec les amis de Milon pour essayer de sauver au moins son patrimoine, qui avait été mis aux enchères. On s'arrangea pour que les biens fussent en apparence achetés pour une somme minime par un affranchi de la femme de Cicéron, Philotimus, qui ne devait être qu'un propriétaire fictif, exploitant les biens pour le compte de Milon (1). En somme les temps devenaient plus tranquilles; et au mois de mars, le sénat se réunit pour s'occuper des provinces, et spécialement de la Cilicie et de la Syrie, où les Parthes avaient déjà fait en 52 une incursion pour se venger de Tinvasion de Crassus. Gassius, qui n'était ,que questeur, l'avait repoussée assez facilement en commandant comme proconsul : mais on s'attendait à

(1) Les détracteurs de Cic(';ron ont voulu voir dans cette ailaire une intrigue qui n'y est pas. Les passages de Cicéron, A., V, VIII, 2; F., VIII, m, 2, me paraissent très clairs : il s'agit d'un achat fictif des biens de Milon, fait par Philotimus d'accord avec Milon et ses amis, pour les sauver. En somme, Milon racheta ses biens pour une somme minime, grâce à l'appui désintéressé de Cicéron. L'intrigue commença plus tard, quand, Cicéron étant en Cilicie, Philotimus chercha à se faire passer pour le vrai propriétaire d'une partie des biens au préjudice de Milon. De là l'anxiété de Cicéron, qui craignait qu'on ne le soupçonnât d'avoir manqué à la fides, en étant le complice de l'affranchi.

une nouvelle invasion pour l'année 51, et il fallait envoyer là-bas des magistrats supérieurs. Or, comme d'après la loi approuvée l'année précédente, ne pouvaient être proconsuls ou propréteurs que ceux qui avaient été consuls et préteurs cinq ans auparavant, il fallut chercher tous les magistrats qui n'étaient pas allés gouverner une province, au sortir du consulat et de la preture, et mettre leurs noms dans l'urne où se tiraient au sort les commandements. La fortune capricieuse attribua la Syrie à Bibulus, qui avait été le collègue de César pendant son consulat, et la Cilicie à Cicéron (1).

Cicéron en fut très ennuyé (2). Il venait de terminer le De Repuhlica; il méditait d'autres travaux; il avait renoncé presque complètement à la politique pour se consacrer aux lettres. Son ambition n'était plus de devenir un grand homme d'État, mais un grand écrivain. Et voici que lui, Ihomme de plume et non d'épée, plutôt fait pour les bibliothèques que pour les champs de bataille, le sort aveugle l'envoyait au fond de l'empire, pour diriger une guerre contre l'ennemi qui avait détruit une des plus grandes armées de Rome! Mais l'homme qui dans le De Repuhlica avait sévèrement blâmé Tégoïsme civique et la tendance à refuser les charges publiques, pouvait-il donner luimême l'exemple de cet égoïsme, en refusant la première charge qui lui était offerte et dans des circonstances aussi graves? C'eût été une contradiction trop forte. D'autre part des motifs d'un ordre moins élevé le poussaient à accepter. Sa situation de fortune était mauvaise à cause des nombreuses dettes dont il ne

(1) Plutarqde, Cic, 36.

(2) Cicéron, P., III, ii, 1; .4., V, ii, 3.

parvenait pas à se libérer, bien qu'il eût fait cette année-là et l'année précédente deux héritages. Deux amis s'étaient souvenus de lui dans leur testament (1). Or si un homme sans scrupule pouvait accumuler des richesses dans le gouvernement d'une province, un honnête homme pouvait s'y faire une petite fortune. Gicéron finit par accepter. Il demanda à son frère Quintus, revenu de Gaule, et à son ami Gaïus Promptinus qui étaient plus versés que lui dans Fart militaire, de l'accompagner. Puis il choisit parmi ses esclaves et ses affranchis ceux qui pouvaient l'aider dans le gouvernement de la province : des secrétaires, parmi lesquels un affranchi qui avait le même nom que lui, Marcus Tullius (2), et un jeune esclave, Tiron; des courriers qui devaient porter les lettres à Rome et les en rapporter; des porteurs de litière pour le voyage, des domestiques qui prendraient les devants à chaque étape pour faire préparer les logements pour lui et pour sa suite dans les villes où il s'arrêterait. Puis il s'entendit avec un des entrepreneurs qui louaient aux gouverneurs les bêtes de somme nécessaires pour transporter les bagages (3); il fit charger sur elles ses bagages, ceux de sa suite, les amphores pleines de monnaie d'or et qui contenaient la somme que ïœrarium lui avait attribuée pour le gouvernement de sa province (4); il loua les esclaves nécessaires pour la garde de ce trésor pendant le voyage; il chargea Gœlius de lui donner des nouvelles détaillées de tout ce qui se passerait; [et il se mit en route, emmenant

(1) LicHTENBERGER, De Cieeroiiis re privata. Paris, 1895, p. 48.

(2) CiCÉRON, F., V, XX, 1.

(3) Adld Celle, XV, 4.

(4) Un passage ((Ì'Aulu-Gelle. XV, 12) nous montre que l'argent se transportait souvent dans des amphores.

avec lui, comme Quintus, son jeune fils (1), et laissant sa femme en Italie. Quintus se séparait sans chagrin de Pomponia, la sœur d'Atticus, femme hystérique et revêche qui ne cessait de lui faire des scènes (2).

Mais peu avant son départ Gicéron avait vu le petit groupe des conservateurs intransigeants recommencer les hostilités contre le proconsul des Gaules. Bien que les relations entre Pompée et les conservateurs se fissent chaque jour plus cordiales. Pompée, qui s'était éclipsé après son consulat, n'était nullement responsable de ces premières hostilités contre son ancien beau-père. Il était alors dans Fltalie méridionale; et personne ne savait ce qu'il pensait de la situation politique. Gicéron^ qui devait aller le voir en passant, avait même été chargé de le sonder (3). Mais les ennemis de Gésar reprenaient courage, même sans l'appui de Pompée^ parce que la guerre en Gaule n'en finissait pas, malgré les affreuses dévastations. Ambiorix, Gommius, Luctérius avaient repris les armes; les Bellovaques étaient insurgés ainsi que les Atrébates, les Gadurques, les Véliocasses, les Aulerques et les Sénones. Gésar avait beau accabler la Gaule de coups furieux; il avait beau faire mourir sous les verges, en présence des légions, Gutuatre, le chef des Garnutes, faire couper les mains à tous les prisonniers d'Uxellodunum : si ces luttes suprêmes épuisaient la Gaule, elles ne rassuraient pas Rome et la nation n'avait plus en Gésar sa confiance d'autrefois. Des bruits défavorables, que ses ennemis s'empressaient d'appuyer et de divulguer, couraient à chaque instant

(1) CicÉRON, A., V, I, 3; ScHMiDT, B. W. C, 73.

(2) Voy. le l3eau récit d'une scène de ce genre dans Cicéron,ì4., V, I.

(3) CicÉRON, F., VIII, I, 3.

dans Rome. Un jour on disait, par exemple, que César avait perdu une légion et toute sa cavalerie; un autre jour que, cerné par les Bellovaques, il se trouvait dans une situation désespérée (1). César commettait en outre à ce moment une grave erreur, en répandant à pleines mains sur l'Italie et sur l'empire le butin qu'il avait fait en Gaule cette année-là et pendant la révolte de Yercingétorix (2). Se sentant descendre dans l'opinion publique, il cherchait à consolider son influence par des prodigalités inouïes : il prétait largement à tous les sénateurs endettés; il doublait le salaire des soldats, et allait même jusqu'à faire des présents aux esclaves et aux affi-anchis des grands personnages de Rome pour avoir dans leurs maisons des amis ou des espions. 11 fit servir au peuple en mémoire de sa fille Julie un banquet colossal qui fit gagner beaucoup d'argent aux bouchers et à tous les marchands de comestibles; il fit des présents aux villes delà Grèce; il envoya comme cadeau aux rois d'Orient des milliers de prisonniers gaulois; il usa et abusa des prérogatives de la lex Vatinia pour faire citoyens des afi'ranchis de tout pays et pour augmenter le nombre des électeurs qui lui seraient favorables (3). Mais maintenant que son prestige déclinait, cette audace extrême qu'il apportait à corrompre les gens ne faisait qu'augmenter le mécontentement contre lui (4). On s'indignait surtout de le voir conférer à tant de gens le titre de citoyen romain. Ainsi^ quand, au mois d'avril, on discuta au sénat sa demande d'être maintenu jusqu'au

(1) CicÉROx, F., VIII, I, 4.

(2; Voy. Diox, XL, 43 ; il ne fait pas allusion au tribut régulier imposé à la Gaule et dont parle Suétoxe, Ces.. 25, mais aux contributions extraordinaires imposées à la suite de la guerre.

(3) SuÉTOXB, César, 26-28.

(4) SuÉToxE, Céiar, 28.

4" janvier de Tannée 48 dans le commandement de la Gaule transalpine, un des deux consuls, Marcus Claudius Marcellus, n'hésita pas à s'y opposer ouvertement, bien que l'autre, Servius, qui était un homme plus prudent, s'efforçât de le retenir. Noble, aimant le faste, ayant de la fortune, de Tintelligence, de Tinstruction, et n'étant pas, comme la noblesse ruinée^ obligé de gagner de l'argent par la politique, Marcellus avait pu se donner pendant plusieurs années le luxe d'agir en aristocrate de vieille marque,, d'affecter les prétentions démodées d'un conservateur intransigeant à la manière de Caton, et de mépriser toujours César, la fausse idole de l'admiration populaire. Un tel homme ne pouvait laisser échapper cette occasion de provoquer le parti populaire^ en attaquant son chef. 11 proposa en effet non seulement de repousser la demande de César^ mais même d'annuler les titres de citoyen accordés par César aux Comasques (1).

(1) La succession de ces discussions qui préparèrent le grand conflit, ne pourrait être établie par les récits confus d'Apriex. B. C, II, xxv-xxvi et de Suétoxe, Ces., xxviiirmais nous avons heureusement la correspondance de Cicéron. Dans une lettre à Atticus (CicÉRox, A., V, ii, 3) il dit que le 8 mai il ne savait pas comment César avait accueilli une auctoritas prœscripta du sénat au sujet des Transpadans. Il est très probable que Cicéron fait allusion à une proposition que Suétone nous dit avoir été faite par Marcellus (Cœs., xxviii) : ut colonis quos royatione- Vatinia Novumcomum deduxisset, civitas adimeretur. Appien, au contraire, ne dit rien de cette proposition; et il se contente de raconter la violence à laquelle en vint Marcellus contre les Comasques. Cette violence fut évidemment une conséquence de la lutte provoquée par cette proposition. Cette séance eut donc lieu au mois d'avril, et il me paraît vraisemblable que ce soit celle à laquelle Cicérox, F., IV, m, 1 dit avoir assisté, et où il entendit les conseils prudents de Servius. Appian, d'autre part, (chap. xxv) place avant l'incident des Comasques une séance du sénat où fut repoussée la demande de César au sujet de la prolongation de son commandement. Suétone ne parle pas de cette proposition, mais d'après l'ordre que suit Appien dans la narra-

Les tribuns s'interposèrent et la proposition ne put être approuvée. Elle fut seulement enregistrée (1). Cependant les ennemis de César n'avaient pas lieu d'être mécontents, car ils avaient enfin pu faire, au milieu de la tranquillité générale, des propositions contre César qui. quelques années auparavant, auraient été bien près de provoquer une révolution. Ainsi Marcellus fut porté aux nues par la coterie conservatrice. Il courut bientôt un bruit grave : on disait que pour se venger. César voulait accorder le droit de cité à tous les Cisalpins. Mais ce bruit ne fut pas confirmé (2); et encouragé par son succès^ Marcellus voulut répondre au veto des tribuns par un acte d'autorité. Vers la fin du mois de mai il fit donner des verges, châtiment qui ne pouvait pas être infligé aux citoyens romains, à un Comasque que César avait fait citoyen. Si on ne pouvait pas annuler les titres que César avait conférés, il voulait au moins lui montrer quel cas il en faisait. Les personnes raisonnables désapprouvèrent cette violence (3); mais l'opinion des personnes raisonnables compte pour peu de chose dans toutes les grandes crises politiques, et la hardiesse d'un parti croît à mesure que faiblit celle du parti adverse. Après l'incident du Comasque, Marcellus, grisé par le succès et excité par ses amis, voulut aller plus loin et proposer tout simplement à la séance dui" juin, qu'on rappelât

tion, je suis porté à croire que cette discussion eut lieu avant l'incident des Comasques, et par conséquent, probablement en même temps que la discussion de la proposition au sujet de ces mêmes Comasques. Les deux discussions ne furent qu'une occasion d'attaquer César. Et ainsi on comprend encore mieux les conseils prudents de Servius.

(1) Lange, R. A., III, 372; Cicéron, A., V, il, 3.

(2) CicÉRON, A., V, II, 3; F., YIII, i, 2.

(3) Appien, B. C, II, XXVI ; Plutarque, Ces., zxa.; Gigìbon, A^ V, XI. 2.

JULES CESAR 19i

César et qu'on lui nommât un successeur. Le moment était opportun; la populace, épouvantée par les répressions de Pompée^ n'osait plus bouger; le parti démocratique était discrédité et désorganisé; Pompée, s'il n'était pas favorable, prouvait du moins par son absence qu'il se désintéressait de la chose. Mais à ce moment la situation se compliqua. Les conservateurs ne se trompaient pas en supposant que la politique de Pompée, l'année précédente, était le signe d'un revirement en leur faveur; que l'ancien ami de Sylla allait rentrer dans les rangs de ce parti où il avait fait ses premières armes. En effet, avec Cicéron qui, au cours de son voyage, s'était arrêté pour le voir à Tarente et était resté pendant trois jours à causer avec lui de politique. Pompée avait parlé franchement, ouvertement, sans circonlocutions, presque à la façon de Caton (1). Malgré cela il était trop prudent pour vouloir provoquer son ancien beau-père avec la brutalité de Marcellus; et à la séance du sénat qui se tint le 1" juin ou un des jours suivants, Pompée, sans que nous sachions si ce fut en personne ou indirectement, s'opposa à la proposition. Marcellus prononça un grand discours où il déclara que, puisque César luimême affirmait que la Gaule était pacifiée, il fallait dissoudre l'armée et rappeler le proconsul; il ajoutait que le privilège de solliciter le consulat, tout en étant absent de Rome, que le peuple avait accordé à César, n'était pas valable, puisqu'il se trouvait aboli par la loi de Pompée. Mais Pompée ou quelque sénateur autorisé par lui à parler en son nom, fit observer que la loi Licinia Pompeia de l'année 55 défendait de traiter la question de la succession de César avant le 1" mars

(1) Cicéron, F., II, viii, 2; .4., V, vu.

de l'année 50 (1). L'argument au point de vue constitutionnel était difficile à réfuter, etMarcellus ainsi que ses amis n'étaient pas assez aveugles pour se brouiller à la légère avec Pompée. Marcellus se rendit, n'insista pas, et l'attention publique se tourna sur les élections pour l'année 50, qui se firent en juin ou en juillet. César envoya un grand nombre de ses soldats voter; mais son candidat au consulat, Marcus Calidius, échoua. Les consuls élus furent Caïus Claudius Marcellus, cousin de Marcus, et qui était, lui aussi, ennemi acharné de César, bien qu'il fût son parent; etL..^milius Paulus, qui se donnait comme conservateur, mais n'étaitpas aussi sûr, car César lui avait donné la charge lucrative de construire pour son compte de grands édifices à Rome. En revanche, les autres élections avaient été plus favorables à César; et même parmi les tribuns, un seul, Caïus Furnius, était favorable au parti conservateur. Là-dessus les conservateurs firent intenter un procès de corruption à un des tribuns élus, Servius Fola; ils réussirent à le faire condamner, et ils

(1) Cicéron nous est d'un grand secours ici encore pour déterminer la date de cette discussion. Il dit, F., YIII, i, 2. que Marcellus « in Kalendas lunias distulit relationem... provinciarum Galliarum. » Il est évident que cette séance est celle à laquelle fait allusion Suétone {Ces., xxviii) : « M. Claudius Marcellus... retulit ad senatum, ut ei succederetur ante tempus ». C'est aussi la proposition à laquelle Pompée fît l'opposition dont Suétone ne dit rien, mais que rapporte au contraire Appien, B. C, II, XXVI. On pourrait cependant faire une objection. D'après un passage de Cicéron (A., V, vu) le 20 mai Pompée était à Tarente. Pouvait-il être présent le !«' juin à la séance du sénat? Il n'était peut-être pas impossible, si l'on voyageait vite, d'aller en dix ou onze jours de Tarente à Rome. Mais si l'on ne veut pas admettre cette rapidité insolite, on peut supposer que la séance n'eut pas lieu le l" juin, comme c'était l'intention de Marcellus, mais quelques jours plus tard; ou encore que Pompée ne fit pas cette opposition en personne, mais qu'il en chargea un de ses amis.

s'efforcèrent de faire élire à sa place Gurion, ennemi acharné de César (1). Quant aux élections à la preture elles avaient été remises. L'agitation électorale à peine terminée, les ennemis de César recommencèrent leurs attaques, et cherchèrent d'abord à obliger Pompée à définir nettement son attitude. Que pensait-il de César et de sa politique, des demandes et des prétentions du proconsul de Gaule? Le 22 juillet, comme on disputait au sénat au sujet de la solde des légions de Pompée, qui voulait aller en Espagne (2) , on lui demanda compte de la légion qu'il avait prêtée à César. Pompée se déclara disposé à la réclamer, mais non immédiatement, pour n'avoir pas l'air de donnerraison aux ennemis de son ami. On lui demanda encore ce qu'il pensait du rappel de César, et il répondit vaguement que tous les citoyens devaient obéir au sénat. Puis il voulut tout différer jusqu'à son retour d'un voyage à Rimini, où il devait se rendre pour surveiller les recrutements qu'il faisait faire dans la vallée du Pô (3). Tout le monde pensait qu'il serait parlé de la chose dans la séance du 13 août. Mais la séance fut renvoyée à un autre jour, à cause de la discussion du procès de corruption intenté à un des consuls désignés; et quand le sénat se réunit la fois suivante, le 1" septembre, il se trouva qu'il n'était pas en nombre (4). Ce club d'hommes d'affaires et de dilettanti commençait à s'inquiéter. A quoi voulait-on en venir avec de telles menées? Pompée, malgré ses répressions de l'année précédente, continuait à se donner pour l'ami de César Néanmoins, malgré le manque du nombre, les ennemis

(1) Lange, R. A., m, 377.

(2) GicÉRON. A., V, XI, 3.

(3) Ici, F., VIII, IV, 4.

{i)Id., F., YIII, IX, 2.

de César firent à cette séance un pas en avant. Pompée fit comprendre qu'il n'approuvait pas que César se portât candidat étant absent; et Scipion proposa que le 1" mars la seule question traitée fût celle de la province gauloise; chose dont se plaignit fort l'agent de César, Cornélius Balbus (1). Aux élections qui restaient à faire, Favonius, le candidat des conservateurs à la preture, avait échoué, mais en revanche Marcus Cœlius Rufus et Marcus Octavius avaient été élus curules, et Curion tribun du peuple. Ceux-ci étaient tous ennemis de César (2). Enfin^ à peu près à la même époque, le sénat prit une mesure grave : inquiet du grand nombre de débiteurs et de la disette d'argent, conséquence fatale du fol entraînement des années 55 et 54, il ordonna que l'intérêt légal maximum fût de 12 pour 100 et que les intérêts non payés fussent ajoutés au capital mais sans rien rapporter (3).

C'était une décision étrange en apparence. Le sénat, au bout de dix ans, en venait donc, en l'atténuant, il est vrai; à la politique de Catilina? Les hommes d'argent se récrièrent : si le sénat donnait cet exemple et se mettait à effacer le caractère sacré des contrats, le parti populaire n'aurait-il pas eu raison de demander de nouveau que l'on brûlât toutes les syngrap/iœ (4)? Il y a certaines choses qu'il est trop difTicile de faire à demi; transiger^ c'est céder. Et cependant cette faiblesse du sénat était un signe des temps, de même que le grand succès du nouveau livre politique de Cicéron, le De Repiiblica. Mis en circulation au moment où Cicéron allait partir, ce livre était alors recherché et lu

(1) CiCÉRON, F., V]II, IX, 5.

(2) Lange, R. A., III, 378.

(3) CicÉRON-, A., V, XXI, 13.

(4) CicÉRON, A., V, XXI, 13.

avec avidité par toutes les personnes cultivées (1); il était copié et recopié un grand nombre de fois par les esclaves et les affranchis qui exerçaient le métier de copistes et de libraires, comme ceuxd'Atticus, qui faisait ie commerce des livres sur une échelle assez grande. Le sentiment public était maintenant toujours porté à adoucir les antagonismes politiques et économiques par des transactions et des conciliations, plutôt qu'à les résoudre par une lutte décisive; aucune classe, aucun parti n'avait plus l'énergie, le courage, la fermeté nécessaire pour se risquer dans une latte à mort contre ses rivaux. On était si loin de l'époque de Marius et de Syllaf On voulait bien mettre un terme aux difficultés entre créanciers et débiteurs,, mais sans ruiner personne^ en réglant la question à l'amiable. On voulait bien réorganiser l'État, mais sans révolution, et, comme le proposait Cicéron dans le De Republica, avec un gouvernement qui serait un harmonieux mélange de démocratie, d'aristocratie et de monarchie.

Malheureusement, malgré cet esprit de conciliation, on ne voyait pas s'apaiser la haine d'un petit groupe contre un homme. Les ennemis de César ne désarmaient pas. Le 30 septembre Marcellus, en présence de Pompée, proposa au sénat de décréter qu'au 1" mars de l'année suivante les consuls mettraient en discussion la question du commandement des Gaules; que le sénat aurait à se réunir tous les jours jusqu'à ce qu'on eût délibéré, et que même les sénateurs qui faisaient fonction de juges devraient être présents. Cette proposition fut approuvée. Mais quand Marcellus proposa

(1) Cicéron, F., VIII, i, 4; Schmidt,5. W. C, p. 12, a le premier mis en lumière l'importance de ce livre, au point de vue politique.

que l'on considérât comme nuls tous les veto que les tribuns pourraient opposer ce jour-là, et que les tribuns qui s'opposeraient à cette mesure fussent conside'rés comme ennemis publics; quand il proposa que Ton prît en considération les demandes de congé faites par les soldats de César, comme pour les inviter à en présenter^ différents tribuns, parmi lesquels CaïusCoelius et Caïus Vibius Pansa, opposèrent leur veto. Mais ce qui eut encore plus d'importance que le vote, ce furent les déclarations de Pompée. Non seulement il déclara que si, avant le mois de mars prochain, on ne pouvait délibérer au sujet des provinces que César occupait alors, on pourrait au contraire et on devrait en délibérer à partir du 1" mars; mais il ajouta encore que si César faisait opposer un veto par les tribuns, il devrait à son avis être considéré comme rebelle. Un sénateur, enhardi par cette déclaration, lui demanda alors ce qu'il ferait si César voulait rester quand même au commandement de l'armée; à quoi Pompée répondit : « Que ferais-je si mon fils me donnait un soufflet (1)? > il n'avait jamais aussi clairement annoncé qu'il se séparait de César. La conversion de Pompée aux idées conservatrices allait vite et le grand succès du De Repxihlica, qui était un événement véritable, y avait peut-être contribué. Il était évident, puisque tout le monde lisait ce livre avec tant de passion, que ritalie réclamait un illustre, intelligent et élégant sauveur. Quel autre que lui. qui. Tannée précédente avait sauvé la République, aurait pu être l'homme annoncé par Cicéron, et que tout le monde désirait?

(1) Sur toute cette séance voye; la lettre très importante de

Cœlius : Cicéron, F., Vili, viii.

César achevait alors sa dernière campagne dans les Gaules ; mais Rome fut bientôt inquiétée par les mauvaises nouvelles qui venaient dOrient, par des lettres de Cassius et de Déjotarus qui annonçaient que les Parthes avaient franchi l'Euphrate avec des forces considérables. Des sceptiques ne voulaient pas y ajouter foi, et disaient que Cassius avaient imaginé cetle invasion pour attribuer aux Parthes les pillages qu'il avait faits lui-même. Mais la lettre de Déjotarus ne pouvait laisser aucun doute (1). Le public s'émut connìie à l'ordinaire; il réclama aussitôt des mesures énergiques. Les uns proposaient d'envoyer en Orient, Pompée, et les autres César; les consuls eurent tous les deux grandpeur que le sénat, pour ne choisir ni César ni Pompée^ ne chargeât l'un d'eux de cette guerre, que ni Marcellus, ni ce vieux chicanier de Servius n'auraient voulu aller commander, car, depuis la mort de Crassus, les Parthes causaient une grande frayeur aux maîtres du monde. Les consuls commencèrent donc par remettre les séances du sénat, empêchant ainsi toute délibération, alors que tout le monde à Rome se croyait menacé d'une guerre terrible (2). Les amis de Gicéron surtout étaient très inquiets : qu'allait-il arriver au grand écrivain, qui se trouvait avec aussi peu de soldats être le gouverneur d'une province envahie par un ennemi aussi redoutable? Et, en effet, les débuts de son gouvernement avaient été peu agréables pour Cicéron. Pendant son voyage, comme il passait à Samos, une députation de publicains italiens qui résidaient dans la province était venue pour le complimenter et pour le prier de conserver dans son édit

(1) Cicéron, F., VIII, x, 2.

(2) Cicéron, F., VIII, x, 3.

certaines dispositions de son prédécesseur (1). Une fois débarqué dans sa province, il s'était arrêté quelque temps à Laodicée pour veiller sur le change en monnaie du pays des sommes qu'il avait apportées d'Italie, afin qu'il fût fait honnêtement (2). Mais au milieu de ces soucis il avait été bientôt épouvanté du désordre qui régnait dans les troupes. L'armée, qui aurait dû servir à défendre la province contre les Parthes, était éparpillée en petits détachements au service des usuriers italiens qui infestaient la province et se servaient des soldats pour tirer 7nanu militari de l'argent de leurs débiteurs récalcitrants. Dans cette dispersion de l'armée, trois cohortes avaient été perdues, et personne ne savait ce qu'elles étaient devenues (3). On peut imaginer quel effet produisit sur lui, au mois d'août, la nouvelle que lennemi avait passé l'Euphrate avec des forces importantes! Il avait cru d'abord que son collègue de Syrie saurait repousser les Parthes, mais ayant appris que Bibulus n'était pas encore arrivé en Syrie, il écrivit au sénat une lettre éplorée où il demandait du secours : les provinces et leurs revenus étaient en danger; il fallait lui envoyer des soldats d'Italie, car les recrues asiatiques ne valaient rien et il n'était pas prudent de se fier aux alliés qui étaient las du mauvais gouvernement romain (4). Cependant, et c'est une preuve de son zèle civique aussi bien que de son habileté, il fit de son mieux : il réunit le peu de soldats qu'il avait, et s'avança avec eux pour défendre la route de Cappadoce. dans le cas où les Parthes chercheraient à envahir la province

(1) CiCÉRON. F., III, VIII, 4.

(2)Id., F , II, XVII, 7; III, V, 4.

(3)/rf., F., in, VI, 5.

(4) Id., F.,XY,i.

d'Asie : la frontière de la Cilicie du côté de la Syrie était en effet facile à défendre avec un petit nombre de soldats. Mais peu de temps après, sachant que les Parthes avaient envahi la Syrie et s'avançaient vers Antioche, il courut à cette frontière, arriva à Tarse le 5 octobre, d'où il se dirigea sur la chaîne de l'Amanus. Mais, vers le 10 octobre, ayant appris que Gassius avait baltu les Parthes au-dessous d'Antioche et que l'ennemi se retirait, Cicéron pensa un peu à sa bourse et à celle de ses soldats, et il tenta une expédition contre les tribus barbares qui vivaient de brigandage dans la chaîne de l'Amanus. Sur les conseils de son frère et de Promptinus, il livra une petite bataille, fit le siège de la ville de Pindénissus et reçut de ses soldats le titre d'imperator; il prit des esclaves et des chevaux, vendit les esclaves à Pindénissus, et distribua à ses soldats l'argent qu'il en tira. Puis, satisfait d'avoir lui aussi fait le général pendant deux mois, il rentra dans sa province (1).

La lettre de Cicéron qui demandait du secours et celle de Gassius qui annonçait la victoire arrivèrent ensemble à Rome et furent lues au sénat dans la même séance, vers la fin de novembre (2). L'une effaçait l'impression causée par l'autre. On crut le terrible ennemi vaincu, et à Rome personne n'y pensa plus.

(1) CiCÉROX, A., V. XX.

(2) Cicéron, A., V, xxi,2, où il me semble nécessaire d'accepter la correction d'Hoffmann : litierœ in Senatu recitatœ sunt dalœ (au lieu de id est) Nonis... Yoy. Schmidt, B. IV. C, 82. La lettre de Cœlius (Cic. F., YIII, x, 2) écrite le 18 novembre prouve que les lettres ont été lues après le 18 novembre, et non avant comme le soutient Schmidt.

LES SOUCIS d'un gouverneur ROMAIN.

Des jours troublés commençaient au contraire pour César. Depuis la mort de Julie, rien ne lui avait plus réussi : le désastre de Crassus, la mort de Clodius, la révolte de Vercingétorix, la conduite incertaine de Pompée^ la nouvelle guerre qui. en 51, avait éclaté en Gaule, avaient compromis gravement sa situation. Tandis que quelques années auparavant on lui attribuait le mérite de tous les événements heureux qui réjouissaient la république, la plupart des gens maintenant étaient portés à le rendre responsable de tous les malheurs : des dangers qui semblaient menacer en Orient, de la guerre interminable en Gaule, de la corruption débordante et de la dissolution imminente de l'État. Enfin les dernières déclarations de Pompée à la séance du 30 septembre avaient fort ébranlé son crédit, en montrant qu'une rupture était probable entre les deux amis. Dire du mal de César et le mépriser était maintenant chose presque obligatoire pour tous les gens comme il faut, aristocrates, riches propriétaires, jeunesse élégante et à la mode. Caton disait tout haut qu'il voulait Tamener devant les juges et le faire condamner à l'exil, aussitôt son commandement terminé (1); bien des gens qui avaient été ses

(4) Langk, R. a., m, 381.

admirateurs les années précédentes se révoltaient maintenant contre lui, et le prudent Atticus lui-même lui demandait la restitution des 50 talents, qu'il lui avait prêtés avant son consulat (1). Il ne pouvait trouver à tout cela qu'une bien faible compensation dans l'admiration des petits entrepreneurs (2) à qui il avait donné et donnait encore tant de travail, dans celle du petit peuple des artisans et des affranchis, dont la mort de Clodius avait avivé la haine contre les grands.

L'heure était grave et Ce'sar s'en rendait compte. Après avoir personnifié déjà tant d'autres situations politiques, la démocratie conciliante de 70 à 65, l'irritation des haines populaires de 65 à 60, l'impérialisme ambitieux, rapace, corrupteur et prodigue de 58 à 55, cet homme d'initiative ardente, toujours présent à son jeu, et dont les combinaisons rapides, imprévues, indéfiniment multipliées, déroutaient continuellement ses adversaires, se préparait à prendre, avec une adresse merveilleuse, une attitude toute nouvelle : celle du citoyen exemplaire, modéré, disposé à toutes les concessions, n'ayant d'autre but que le bien pubHc. Il comprenait que ce n'était pas pour lui le moment d^ se montrer exigeant, et d'ailleurs cette modération convenait peut-être mieux à sa vraie nature que beaucoup d'exagérations où les événements l'avaient entraîné; car, par tempérament et par nécessité, il était plus conservateur qu^il ne l'avait laissé voir après la conjuration de Catilina. Non seulement, comme tous les hommes d'une grande intelligence, élevés dans les classes supérieures, il ne pouvait se résigner à rester

(i)CicÉRON, il., vr, i, Ì5.

(2) CicÉRON, A., VII, viî, 5.

toute sa vie privé de leur admiration; mais il comprenait trop bien que si, à la tête des artisans de Rome, il avait pu s'emparer par surprise d'une place importante dans l'Etat, il ne pourrait y rester longtemps sans jouir, comme Lucullus, Pompée et Cicéron, d'une grande popularité auprès des classes qui, malgré leur scepticisme politique, possédaient les deux instruments les plus puissants de domination : la richesse et le savoir. D'autre part, s'il ne songeait nullement alors à s'emparer du pouvoir absolu (1), il voulait néanmoins une chose qui était contraire à la lettre et à l'esprit de la constitution : être élu consul pour l'année 48 sans abandonner son commandement et sans être obligé de revenir à Rome, ce qui aurait été mettre son sort entre les mains de Pompée, qui, depuis les réformes de 52, disposait de tout le jury de Rome et dont César se méfiait (2). Or, si effritée et vermoulue que fût la constitution, elle était encore assez solide pour résister à des attaques violentes, ce qui nous explique pourquoi toutes les usurpations se faisaient même alors, en employant quelque fiction constitutionnelle, c'est-à-dire en éludant l'esprit de la loi tout en en respectant la lettre et la forme. César, si discrédité et si affaibli, pouvait-il oser avoir recours à la violence? Un fou seulement aurait eu ce courage. 11 donna alors, au contraire, la preuve la plus merveilleuse de la souplesse de son esprit, en faisant à la fois en Gaule une guerre sauvage de dévastation qui demandait une énergie presque furieuse, et en ourdis-

(1) Voyez les ingénieuses considérations de Schmidt, dans le Rh. Mus., 47, page 261. Il est nécessaire d'admettre que Cesarne voulait pas provoquer la guerre civile et la considérait comme impossible, pour expliquer d'une manière satisfaisante tout ce qu'il fit d'important pendant l'année 50.

(2) Voyez Cicéron, F., VIII, xiv, 2.

sant patiemment en Italie une intrigue pour se tirer, à Taide de souples contorsions, sans rien briser, des difficultés constitutionnelles dans lesquelles il s'était laissé peu à peu envelopper. Il n'est pas douteux qu'au pur point de vue constitutionnel et juridique, son cas n'était pas défendable. Il pouvait soutenir que le peuple, en lui accordant le privilège de l'absence, lui avait aussi implicitement octroyé le prolongement de son commandement jusqu'à l'année 48, car sans cela, le privilège n'aurait eu aucune valeur; mais le sophisme était évident, et les adversaires pouvaient répondre que le privilège ne lui avait été accordé que pour le cas où sa présence aurait été nécessaire en Gaule pendant toute l'année 49. Or^ il était maintenant obligé, pour rassurer l'opinion publique préoccupée par la durée de la guerre, d'affirmer que la conquête de la Gaule était terminée; mais les conservateurs tiraient de cette affirmation la conséquence rigoureusement logique qu'il n'était donc plus nécessaire de prolonger le commandement de César et que par suite le privilège n'avait plus sa raison d'être. César comprit que le mieux à faire était de gagner du temps, de faire différer la nomination de son successeur^ qui devait avoir lieu le 1" mars de l'année 50, mais sans employer ni la violence ni des moyens scandaleux qui auraient indigné le public; sans même avoir recours au vieil expédient, dont on avait tant abusé, de l'intervention des tribuns. Après les dernières déclarations de Pompée, cet expédient n'aurait pas été sans danger. Encore une fois il fallait dérouter ses ennemis par une combinaison imprévue, géniale, audacieuse. Et ce cerveau inépuisable dut encore trouver cette combinaison si difficile, la plus imprévue et la plus audacieuse de toutes celles qu'il avait imaginées

jusqu'alors : faire son instrument de son ennemi le plus acharné, de Curion, de ce jeune homme intelligent et cultivé, de ce grand orateur et écrivain, criblé de dettes, débauché, ambitieux, désireux de faire parler de lui, cynique, sans scrupules; de ce véritable * fripon de génie (l; ^, comme l'a défini un ancien, qui représentait si bien la dépravation géniale de la vieille noblesse romaine. En lui proposant de payer ses dettes et de lui donner de grosses sommes d'argent, Oppius Tattira dans le parti de César, et ils convinrent secrètement que Curion, tout en feignant d'être toujours l'ennemi de César, compliquerait les choses de façon à ce qu'on ne votât pas le 1" mars prochain sur la question du commandement de la Gaule (2). Comme il avait cherché à tenir secrète en 59 son alliance avec Crassus et Pompée, de même alors César, pour ne pas irriter le public par une nouvelle corruption plus audacieuse que les précédentes, et pour mieux surprendre ses adversaires, voulait cacher son jeu. Curion, au début, devait à lui seul, comme César avait fait pour Crassus en 65, affronter le danger des intrigues nécessaires pour arriver au but. La dissimulation, du reste, était facile, car le public ne pouvait guère se douter que deux hommes dont l'inimitié était si ancienne se fussent réconciliés.

Curion, à peine entré en charge, surprit donc tout le monde en proposant différentes lois dont certaines devaient déplaire aux conservateurs et d'autres au parti populaire. En effet, on trouva de nombreux prétextes pour renvoyer leur discussion aux deux pre-

(1) YeLLEIUS, II, XLVIII. 3.

(2) Diox, XL, 60 ; Appien, B. C , II, xxvii; Plutarque, Cés.^ 29; Vbllkius, II, XLVIII, 4; Suétone, Ce«., 29; Serv., ad Aen., vi,

miers mois de l'année, c'est-à-dire presque au commencement de mars (4). Et Gurion laissa faire; mais mars approchant, il proposa, en sa qualité de pontifex, d'intercaler entre le 23 et le 24 février le mois mercédonius que l'on devait, suivant un vieil usage, ajouter tous les deux ans, pour mettre le calendrier d'accord avec le cours du soleil : on aurait ainsi, disait-il, tout le temps de discuter ses propositions avant le mois de mars, destiné à la discussion sur les provinces. Mais Curion n'obtint pasque le mois mercédonius fût intercalé. Il feignit alors d'être indigné contre le parti conservateur, et il proposa deux lois très populaires sur les routes et sur le prix des blés (2). La nécessité de discuter ces lois fut un bon prétexte pour le consul Lucius vEmilius Paulus, qui présidait ce mois-là le sénat et qui était Tami de César, pour renvoyer à plus tard la discussion des provinces (3). César arrivait ainsi à son but, et cela, semblait-il, grâce à l'intervention bizarre d'un de ses ennemis; personne ne pouvait donc lui en faire un reproche.

Pompée accepta ce renvoi, malgré les déclarations qu'il avait faites l'année précédente. Sans rien dire en public, il fit savoir que^ selon lui, on pourrait concilier les prétentions de César et la stricte observance de la constitution, en conservant à César son commandement jusqu'au 45 novembre, époque où les élections seraient déjà faites (4). Pompée, pas plus que César, ne voulait précipiter les événements. Il avait alors cinquante-six ans, et il était continuellement

(1) Lange, R. A., III, 382; Dion, XL, 61.

(2) Dion, XL, 62; CicÉr.oN, F., VIII, vi, 5.

(3) NissEN, //. Z.. XLYI, p. 66; Cicép.on, F., YIII, xi, 1 ; A., VI, m, 4.

(4) CicÉnoN, F., VIII, XI, 3.

malade (1)^ commençant à ressentir l'effet des fatigues militaires qu'il avait endurées dans sa jeunesse et de la tension nerveuse de tant d'intrigues politiques; il était alors respecté par le parti populaire qui lui restait fidèle, aussi bien que parles conservateurs, qui étaient revenus à lui; il était, en un mot, Thomme le plus célèbre et le plus puissant de l'empire. Pourquoi risquer de porter atteinte à cette situation privilégiée, en irritant trop fort les amis de César? Les pessimistes, il est vrai, disaient bien déjà qu'une guerre civile entre César et Pompée était inévitable (2), car l'un et l'autre étaient trop ambitieux pour pouvoir rester ensemble à la tête de la république; et cette terrible expression de « guerre civile », qui éveillait tant de souvenirs farouches, commençait à circuler de nouveau. Mais ces bruits et ces frayeurs agissaient plutôt comme frein que comme stimulant sur les partis et sur leurs chefs. Tout le monde était intimidé par l'opinion publique,, à qui la guerre civile, rien qu'à en entendre parler, inspirait une horreur indicible. Allait-on revoir un Sylla à Rome? La guerre civile aurait brûlé les fermes, incendié les maisons, et pillé dans les temples, qui servaient alors de banques, les trésors des particuliers: elle aurait arrêté le crédit dont tant de gens de toutes les classes avaient besoin comme d'air et de pain; elle aurait ébranlé brusquement la fidélité des esclaves. Comme toutes les sociétés oii il y a des esclaves, cette Italie si orgueilleuse de sa puissance mondiale, si confiante dans sa fortune, avait cependant une terrible inquiétude qui la tourmentait sans cesse : cette multitude d'esclaves qui s'était trop accrue. Les

(l)GicÉROK, .4., VIII, II, 3.

(2) Voy. CicÉRON, F., Vili, xiv, 4.

tenir dans l'obéissance à une époque si troublée n'était pas chose facile, même en temps ordinaire : mais que serait-il advenu de cette masse servile, au milieu d'une guerre civile? Embarrassée dans ses dettes, se défiant de tous les partis, rebutée de la corruption, épuisée par le grand effort accompli dans les dix années précédentes, l'Italie voulait la paix. Nul homme^ nul parti n'osaient aller de sang-froid contre cette aspiration universelle. Personne donc ne pensait alors à la guerre. Mais dans les grandes crises politiques les partis ni les hommes ne parviennent jamais à dominer les événements; et ils sont souvent entraînés à faire ce qu'au début ils considéraient comme impossible. Ce conflit devait s'envenimer petit à petit, par la force des choses, malgré César et malgré Pompée. A peine eutil atteint son premier point, qui était de faire différer la nomination de son successeur, que César fit une tentative plus hardie. Il était désormais évident que l'issue de la lutte entre les conservateurs intransigeants et César dépendrait en grande partie de Pompée. Avec la grande armée qu'il commandait, avec ses parents, ses clients, le prestige dont il disposait^ Pompée avait une autorité suffisante pour faire pencher la balance du côté qu'il lui plairait. Les conservateurs le comprenaient si bien qu'ils se pressaient autour de lui et l'accablaient de louanges et de flatteries. César devait naturellement chercher à déjouer ces intrigues des conservateurs auprès de Pompée. Mais à quels moyens pouvait-il recourir? Fallait-il flatter ou menacer? Après avoir vu ses propositions de mariage refusées, après les dernières déclarations de Pompée, César ne pouvait avoir grande confiance dans les flatteries. Il avait trop peu à offrir à Pompée, qui du haut de sa situation magnifique n'avait nullement besoin de lui. Quant aux

menaces, du moins si elles étaient faites ouvertement, elles pouvaient irriter Pompée, le jeter entièrement du côté des conservateurs, faire apparaître César comme le provocateur. Là encore César eut l'idée de se servir de Curion. Connaissant le caractère si impressionnable de Pompée, il chargea Curion de lui créer des difficultés et des embarras, dans l'espoir de Tamener plus tard à cesser l'opposition cachée qu'il faisait à ses demandes. Curion, qui était un homme très adroit, sut accomplir avec une habileté extraordinaire sa mission si difficile. Tout à coup, dans de grands discours, il attaqua Pompée, l'homme respecté de tous; et non pas en partisan de César, mais en critique impartial, plein de bon sens et d'esprit de justice. Pourquoi Pompée afîectait-il d'observer avec une telle rigueur la constitution, alors qu'il avait lui-même, par les lois de Tannée 55, créé la situation présente (1)? Pouvait-il s'ériger en gardien de la constitution, lui qui avait violé toutes les lois, et qui avait même été à la fois consul et proconsul? Les attaques de Curion produisirent une très grande impression (2). Ces reproches étaient tellement justes, qu'on restait également surpris que personne n'eût osé les formuler jusqu'ici, et qu'un homme eût eu enfin le courage de les dresser contre le puissant Pompée. Celui-ci en fut si troublé lui-même qu'il se remit aux exercices d'éloquence pour répondre aux discours de Curion (3). Mais bientôt tous ces ennuis le fatiguèrent, et se sentant déjà souffrant, il voulut partir pour Naples où il tomba gravement malade dès son arrivée (4). Il était donc

(l)ClCERON, F., VIII, XI, 3.

(2) Appien, B. C , II, XXVII.

(3) ScÉTONE, de dar. rhel., 1.

(4) Plutarque, Pomp., 37; Cicéron, F., VIII, m, 2.

absent de Rome quand, au mois d'avril (1), le consul Marcellus, qui présidait le sénat, invita l'assemblée à traiter la question des provinces, et par suite celle de l'attribution pour une nouvelle année des fonds nécessaires à l'armée de Pompée, et celle du commandement des Gaules (2). Gurion, encouragé par l'absence de Pompée, déclara que la proposition de Marcellus était juste, mais qu'il n'y avait pas de raisons pour que César abandonnât son commandement si Pompée conservait le sien : ainsi réduite, la question se rapetissait à une misérable querelle d'ambitions personnelles, qui pourrait engendrer des difficultés très graves : le seul moyen de la résoudre à l'avantage de la république était de le porter sur le terrain des grands principes constitutionnels, c'est-à-dire d'en finir avec tous les pouvoirs exceptionnels et de rentrer dans la constitution. Il proposa donc de les rappeler l'un et l'autre, et là-dessus il mit son veto sur toutes les propositions de Marcellus (3).

Ce moyen était habilement choisi. Les conservateurs reprochaient à César de se trouver dans une situation illégale : pourquoi toléraient-ils pour Pompée une illégalité et des privilèges encore plus grands? Mieux encore : ne voulaient-ils pas les augmenter? Ainsi le pubhc impartial qui redoutait une guerre civile, trouva la proposition de Curion excellente et déclara que c'était là le moyen de résoudre définitivement cette question si compliquée. En finir avec tous les pouvoirs exceptionnels, et rentrer dans la constitution qui les excluait^ devint le mot de ralliement de tous les bons citoyens. En effet, le sénat n'approuva

(1) Lange, R. A., 111,386, n. 1.

(2) NissEN, H. Z., XL VI, p. 66.

(3) ArpiEN, B. C, II, XXVII.

pas la proposition annoncée par Marcellus d'appliquer la décision de l'année précédente, d'après laquelle l'intervention des tribuns ne serait pas valable (4), et Curion devint en un instant un des hommes les plus célèbres et les plus populaires de Rome (2). Un petit nombre de gens clairvoyants étaient seuls à soupçonner que César agissait derrière Curion. Mais César avait trop compté sur la timidité de Pompée, et si le succès immédiat de la proposition de Curion fut grand, elle manqua son but principal : rendre Pompée plus enclin à une transaction avec César. Les propositions de Curion attaquaient trop directement son intérêt et son prestige, et au lieu de le ramener vers César, elles consommèrent l'accord de Pompée avec le parti des conservateurs intransigeants (3). Le changement ne fut pas visible immédiatement; Pompée écrivit même de Naples au sénat, en se déclarant prêt à renoncer à son commandement (4). Mais il n'était pas sincère. Une loi lui avait donné l'armée d'Espagne pour cinq ans, et il ne voulait pas renoncer à ses droits pour satisfaire Curion : si César, qu'il supposait se cacher derrière Curion. voulait lui infliger cette humiliation, il ne le souffrirait à aucun prix. Du reste, cette constitution qui n'accordait pas des pouvoirs exceptionnels, n'était-elle pas devenue une pure fiction dénuée de valeur? Si le peuple avait jeté des fleurs sur le passage de Curion à sa sortie du sénat, les villes de la Campanie faisaient alors de grandes fêtes pour célébrer la gué-

(1) CicÉRON, F., VIII, xm, 2; Nissen, H. Z., XLVI, p. 66.

(2) Appien, B. C, II, xxYii; Yelleius, II, xlviii.

(3) La suite des événements prouve que la propagande de Cui'ion fut le motif immédiat de la rupture entre César et Pompée; et cela nous est confirmé par une affirmation explicite de Djon, XL, 63.

(4) Appien, B. C, II, xxvni.

rison de Pompée, comme si le salut de l'empire dépendait exclusivement du salut de cet homme, que Gurion voulait faire rentrer dans la vie privée comme un magistrat quelconque à la fm de l'année (1). Après son retour à Rome, Pompée déclara encore qu'il était prêt à accepter la conciliation proposée par Curion, mais ces déclarations furent accueillies avec un si grand scepticisme que Gurion reprit aussitôt ses attaques. Il déclara dans de nombreux discours qu'il ne prenait pas au sérieux ce qu'avait dit Pompée; il ajouta que les paroles ne suffisaient pas et qu'il fallait des actes; et, pour le mettre à l'épreuve, il compléta sa précédente proposition, en y ajoutant que l'on déclarerait ennemi public celui des deux qui n'obéirait pas, et que l'on préparât une armée pour lui faire la guerre (2). Vivement irrité (3), Pompée plia de plus en plus vers les conservateurs intransigeants; et quand, en mai ou en juin (4), le sénat décida que Pompée et César détacheraient l'un et l'autre une légion de leur armée et l'enverraient en Syrie contre les Parthes, il saisit l'occasion pour redemander à César la légion qu'il lui avait prêtée en 53 (5). Il commençait à faire attention à ses forces et à celles de César. Il avait sept légions en Espagne; César en avait onze. Après cette restitution, César restait avec neuf légions. C'était un avantage, si la guerre éclatait réellement. Puis les discussions furent suspendues : les élections approchaient, et tous les partis attendaient anxieusement leur résultat.

(1) Pldtarquï, Pompée, 57.

(2) Appiex, B. C, il XXVIII.

(3) Appien, B. C, II, XXII.

(4) NissEN, H. Z., XL VI, p. 69; Lange, R. A., ÏIJ, 388. (5)HiRT., B. G., VIII, 54; Appien, B. C, II, xxix; Dion, XL,

65 (date inexacte); Plutarque, Pomp., 56; Plutarque, Cœs., 29.

Pendant ce temps, César s'efforçait de réparer un peu en Gaule les ravages des dernières guerres, et de consolider la domination romaine; et Gicéron, dans sa province, s'efforçait avec un zèle sincère, mais avec peu de succès, de réaliser certaines réformes. Pendant son voyage, il avait vu combien il était célèbre dans tout l'empire, même dans les pays helléniques. Cette admiration mondiale, et plus encore le grand succès du De Republica dont l'informait Gœlius, faisaient renaître en lui lillusion presque éteinte pendant les dix années qui avaient suivi son consulat, d'être un grand homme d'État. Il voulait donc paraître dans sa province digne de son livre^ donner aux contemporains l'exemple d'une administration parfaite (1). Mais l'entreprise était plus difficile qu'on ne pourrait l'imaginer. Les gouverneurs des provinces étaient devenus les agents de l'oligarchie politique et mercantile de Rome. Comment l'homme qui devait être l'instrument des oppresseurs aurait-il pu être le défenseur des opprimés? Et cependant la misère de la- province était grande, le besoin de secours très urgent. Si, à son arrivée dans la province, Cicéron avait été surtout épouvanté du désordre de l'armée; dès qu'il avait pu, après la retraite des Parthes^ considérer avec un peu plus de calme la situation du pays, il avait vu s'étendre à perte de vue, d'un bout à l'autre de la Cilicie, l'immense désolation d'une province romaine dévastée par les usuriers et les politiciens venus d'Italie. Peuplée de Grecs et dindigènes, les premiers presque tous marchands, ouvriers, artistes, hommes de lettres et propriétaires habitant dans les villes, les autres, pour la plupart paysans, bergers, humbles artisans ou bri-

(i) Cicéron, A.^ VI, i, 8; VI, ii, 9

iUL£S CESAR 213

gands, la Cilicie était divisée en un certain nombre de districts ayant pour capitale une ville importante, où était un sénat ou conseil que la population choisissait parmi les gens riches, c'est-à-dire presque exclusivement parmi les Grecs, et qui était chargé dadministrer la ville avec des lois propres au pays, mais sous le contrôle du gouverneur et du sénat romains (1). Cette organisation municipale était excellente, et les Romains, lassés de la variété des anciennes institutions encore en vigueur dans les villes itaiiennes, l'étudiaient depuis quelque temps avec soin. Mais la misère, les longues guerres, l'anarchie et le désordre social qui durait depuis un siècle, avaient fait dégénérer ces institutions en un monstrueux instrument de tyrannie et de spoliation. Dans tous les sénats, les conseillers s'entendaient pour tirer profit des revenus des villes, consistant presque toujours en impôts et biens immeubles; et ils faisaient décréter des travaux publics, des fêtes, des missions, toutes sortes de dépenses inutiles, pour prendre part aux gains des entrepreneurs; ils s'entendaient avec les publicains et les financiers italiens pour faire contracter aux villes des emprunts ruineux, et ils jouissaient avec ceux-ci des fruits d'une dilapidation criminelle des domaines municipaux et d'une augmentation effrayante des impôts (2). Ainsi à peine arrivé, Cicéron avait trouvé les coteries municipales occupées à envoyer a Rome des ambassadeurs célébrer devant le sénat les vei^tus d'Appius Glaudius et à décréter des monuments et des temples en son honneur, d'après les rites servîtes que les Orientaux avaient reportés de leurs anciens souverains sur les gouverneurs ro-

(1) MoMMSEN, P. R., I, 307 et suiv.

(2) Cicéron, A., VI, ii, 4. Voy. Mommsen, P. R., i, S28.

mains (1). Mais les gaspillages et les vols de ces coteries indigènes n'étaient que le moindre mal, dont la malheureuse province souffrait. Bien plus terrible était leffort suprême de la ploutocratie italique, s'acharnant sur elle^ comme sur une proie presque épuisée. Ce qu'était devenue l'exploitation financière des provinces dans les derniers vingt ans, au fur et à mesureque les provinces s'appauvrissaient, l'ancien accusateur de Verres pouvait maintenant le constater de ses yeux. Cette exploitation avait fini par s'appuyer sur la force militaire: partout on cherchait à extorquer de l'argent aux misérables débiteurs à bout de ressources, à l'aide des soldats; des cruautés et des violences terribles étaient commises à chaque instant. Enfin tous les ans, les politiciens de Rome, le gouverneur et ses amis, venaient combler la mesure du mal, pressurant de mille manières les villes et les particuliers (2), réduisant à la dernière misère les artisans et les petits marchands des villes, les petits propriétaires des campagnes, les paysans libres, les obligeant à vendre leurs champs, leur maison et jusqu'à leurs enfants (3).

Ces déprédations épouvantèrent Cicéron comme elles avaient épouvanté Publius Rutilius Rufus et LucuUus. Mais il ne voulut pas déclarer la guerre à outrance aux financiers italiens, comme l'avaient fait LucuUus et Rufus; il préféra, même dans cette lutte contre l'usure, représenter l'esprit de conciUation et de transaction de son époque. Il fut, dans les limites de la probité, un gouverneur obligeant. Il traita avec les chasseurs de panthères pour contenter son ami Gœlius, qui avait besoin de bêtes féroces pour les jeux

(1) Cicéron, F., III, vu, 2; in,viii,2. Voy.CicÉRON,il.,V, xxi,7.

(2)/d., A., Y, XXI, 7.

(3) Voy. Cicéron, A., Y, xvi, 8.

de son édilité (1); il expédia à Ephèse les affaires d'Atticus (2) et lui acheta des vases artistiques (3) ; il accueillit aimablement les amis et les parents d'amis qui venaient à lui avec des lettres de recommandation ; il invita quelquefois à dîner le fils d'Hortensius qui, au lieu d'étudier, menait joyeuse vie et gaspillait son argent (4); il accueillit aussi aimablement un élégant jeune homme, Marcus Féridius, fils d'une famille aisée d'Italie et qui venait en Gilicie comme administrateur d'une société qui avait affermé les biens d'une ville (5). Il fit enfin toute la besogne ordinaire d'un gouverneur; liquidation des héritages, rachat des Itahens capturés, recouvrement des intérêts des sommes prêtées par les Italiens en Asie. Cependant il s'efforçait aussi d'apporter quelque soulagement aux malheureuses populations. Il refusa les fêtes et les présents des villes; il vécut et fit vivre sa suite avec simplicité pour ne pas obliger les provinces à de trop grosses dépenses; il se montra attentionné vis-à-vis des principaux citoyens; il voulut que tout le monde pût venir lui parler,, même les gens les plus humbles (6) et que les procès fussent expédiés très rapidement; surtout il refusa absolument, malgré les demandes les plus pressantes, de mettre les soldats à la disposition des usuriers, poud? arracher de l'argent à leurs débiteurs (7). Solliciter, prier, écrire des lettres, Cicéron faisait tout cela très volontiers : mais quant à se servir de l'armée pour recouvrer les créances de ses amis, il ne voulut jamais

(1) Cicéron, F., II, xi, 2.

(2)/d.,^., V, xiii,2.

(3)/d., VI, I, 13.

(4) Id., VI, III, 9.

(5) Id., F., VIII, IX, 4.

(6) Id., A., VI, II, b: Pldtarque, Cic, 36.

(7) Id., V, XXI, 10; VI, i, 6.

s'y résoudre. Aussi il eut de grands tracas, surtout à cause des prêts que Brutus avait faits à Ariobarzane, le roi de Cappadoce. Saigné depuis longtemps par les usuriers italiens, le vieux roi dépensait le peu d'argent qui lui restait à payer les intérêts qu'il devait à Pompée et qui. probablement par suite des arriérés qui s'étaient accumulés, montaient maintenant à 33 talents chaque mois (1). A peu près chaque mois, les agents que Pompée avait en Asie expédiaient sur des mulets escortés d'esclaves armés cette somme qui vaudrait aujourd'hui environ 120.000 francs : on la portait ainsi jusqu'à la mer. où on l'embarquait pour IJtalie. Mais pour les autres, il ne restait presque plus rien. Cicéron avait beau écrire lettres sur lettres au roi (2) : on disait dans toute l'Asie que Pompée serait bientôt envoyé en Orient avec une grande armée pour faire la guerre aux Parthes; et Ariobarzane ne pensait qu"à régler ses comptes avec lui (3). Les autres pouvaient attendre, Brutus aussi, bien qu'il fût très recommandé par Cicéron. Mais Cicéron ne se contenta même pas d'épargner aux débiteurs les violences des centurions; il fit mieux; il déclara dans un édit que, quelles que fussent les conventions particulières, il ne reconnaîtrait pas des intérêts annuels supérieurs à 10 pour 100, et qu'il n'admettrait plus que l'on exigeât un rapport des intérêts arriérés. Il réduisit ainsi tous les intérêts comme le sénat l'avait fait à Rome (4). Il revisa en même temps avec beaucoup de soin tous les budgets des villes des dix dernières années; il annula impitoyablement les dépenses superflues, les contrats ruineux,

(1) Cicéron, A., VI, i, 3.

(2) Id., VI, II, 7.

(3Ì Id.. VI, I, 3.

(4) Id.,Y, XXI, 11.

les impositions iniques; il contraignit de nombreux concussionnaires à restituer aux villes ce qu'ils leur avaient pris, et veilla à ce que les intérêts réduits à 10 pour 100 des emprunts faits aux villes fussent pa3^és ponctuellement (l).Il espérait de cette façon contenter tout le monde, les sujets ciliciens et les publicains italiens, par une transaction faite aux frais des coteries locales (2).

Mais il n'était pas aisé de bien faire à cette époquelà. La suppression de tous les décrets votés en l'honneur d'Appius Claudius valut à Gicéron des lettres insolentes de celui-ci; et la réduction des intérêts à 10 pour 100 fut l'occasion de graves dissentiments avec Brutus. Deux hommes d'affaires Scaptius et Matinius, qui figuraient comme créanciers des Salaminiens, sétaient présentés pour lui demander le paiement du modeste intérêt de 48 pour 100 qui était convenu, et ne l'ayant pas obtenu, ils lui avaient fait savoir à la fm que le créancier véritable était Brutus. Cette révélation avait causé une grande surprise à Gicéron; mais il n'avait pas voulu céder; il avait résisté même quand Brutus lui eut écrit des lettres insolentes. Encouragés par sa bienveillance, les pauvres débiteurs lui demandèrent l'autorisation de déposer dans un temple l'intérêt de 10 pour 100 que Scaptius et Matinius ne voulaient pas accepter, et de les déclarer ainsi libres de toute obligation. Mais à ce moment Gicéron manqua de courage; il n'osa pas braver aussi ouvertement Brutus, et il laissa l'affaire en suspens. C'était précisément ce que voulaient Scaptius et Matinius, ne pouvant espérer davantage. Ils savaient que le successeur

(4) Gicéron, A., Y, xxi, 7; VI, i, 20; VI, ii, 5; F., XV, iv, 2; Plutarque, Cic, 36.

(2) Gicéron, A., VI, i, 16.

de Cicéron ne serait pas aussi obstiné, et contraindrait les Salaminiens à paj^er selon la convention (1). Comment d'ailleurs un gouverneur eût-il pu rendre pleine justice quand tout le monde était intéressé à ces rapines? Cicéron ne voulait pas toucher à un sesterce des sommes provenant du butin de guerre ou de celles qui lui étaient assignées par le sénat pour le gouvernement de la province; il confiait les premières aux préfets et les secondes au questeur (2). Mais tout le monde spéculait et trafiquait autour de lui. Le questeur était le frère d'un grand commerçant qui résidait à Élis (3) et il l'avait pris pour conseiller (4); un des légats de Cicéron et Lepta, le chef du génie, s'étaient tellement compromis dans une intrigue que, pour les tirer d'affaire, il dut lui-même tempérer cette fois son habituelle rigueur administrative. C'était une règle fondamentale dans l'administration romaine de ne jamais conclure de marchés sans que le contractant présentât un certain nombre de garants qui, à défaut du contractant, s'engageaient à payer les amendes fixées pour le cas où le traité ne serait pas bien exécuté. Ainsi quand les affaires augmentèrent de nombre et d'importance, on rechercha partout des garants acceptables à cause de leur fortune ou de leur crédit politique, avec autant d'empressement que l'on recherche aujourd'hui pour les lettres de change des endosseurs qui jouissent d'un bon crédit auprès des banques; et on employa pour les trouver tous les moyens possibles; l'amitié, la solidarité politique^ la promesse d'un grand

(1) Tous les détails de cette intrigue sont donnés par Cicéron, A., Y, XXI ; YI. i; VI, ii.

(2) Cicéron, F., II, xvii, 4.

(3) Voy. Cicéron, F., XIII, xxvi.

(4) Cicéron, F., V, xx, 2.

profit. Il est probable que beaucoup d'hommes politiques de Rome s'arrangeaient pour gagner de l'argent avec ses cautions; ils accordaient la caution moyennant une indemnité promise par le contractant; puis s'il arrivait que le contractant ne tenait pas ses engagements vis-à-vis de l'État, qui avait alors recours contre eux, ils faisaient agir leurs influences pour ne pas payer. C'est ainsi que son chef du génie Lepta et un des généraux de Cicéron s'étaient portés garants pour un certain Valérius qui avait passé un marché. Mais ce Valérius n'avait pas pu tenir ses engagements, et il avait^ probablement pour une très faible somme, cédé son marché à un usurier du nom de Volusius, qui à son tour était peut-être d'accord avec le questeur Rufus, et qui était tenu d'exécuter le marché, mais non de payer l'amende dont Valérius^ et, à son défaut, ses garants étaient passibles. Ceux-ci désespérés, s'adressèrent à Cicéron, qui eut pitié d'eux, et ayant trouvé une subtilité juridique pour déclarer nulle la cession de Valérius à Volusius, il rompit le marché, versa au trésor la somme qui restait encore à payer au contractant, et il libéra de leurs engagements les garants, au grand ennui de Volusius, qui perdit à la fois son argent et le bénéfice du marché (1). D'ailleurs la fraude et la concu«:sion étaient choses si communes dans cette société où l'argent était désormais le seul lien moral entre les hommes, que tandis que Cicéron mettait tous ses soins à administrer honnêtement sa province, il recevait souvent des lettres de ses amis, qui sollicitaient des emprunts, en lui disant qu'après le butin de la guerre il ne devait pas manquer d'argent. Et Cicéron

(1) Il me semble que l'on peut interpréter de cette façon l'obscur passage de Cicéron, F., Y, xx, 3.

était obligé de leur répondre poliment que le butin n'était pas à lui. mais à la république, et qu'il ne pouvait faire là-dessus aucun emprunt pour personne (1).

La façon dont il gouverna la Gilicie fait grand honneur à Cicéron, et c'est en vain que les historiens modernes ont cherché à rabaisser son mérite, le rail< lant et le critiquant sans raison (2). Il est vrai que les années suivantes passèrent sur ses réformes comme les vagues de la mer passent, en effaçant tout, sur les dessins qu'un enfant a tracés sur le sable. Mais la puissance de Cicéron était celle d'un homme et non celle d'un dieu. Il ne pouvait pas à lui seul guérir le mal effrayant qui tourmentait le monde. Ce n'est pas dans les résultats, mais dans les intentions que son œuvre est significative. Le premier de tous, Cicéron avait apporté dans la vie cet esprit de justice, de solidarité, de miséricorde, qui cherchait à sortir de la contemplation philosophique pour se tranformer en action. Comme le matin dans les Alpes, quelques rochers qui se dorent sur les cimes les plus hautes d'une lumière rose, tandis que la vallée sommeille encore dans l'obscurité et que la montagne reste sombre, annoncent joyeusement aux rivières, aux forêts, aux champs, aux maisons que le soleil se lève et qu'une journée nouvelle va commencer, ainsi la conscience de ce timide homme de lettres et quelques âmes solitaires, alors que le monde était encore dans les ténèbres d'une perversion morale infinie, annonçaient déjà sur les hauteurs l'aube des temps nouveaux.

Mais Cicéron ne s'en rendait pas compte. Les occu-

(1) Cicéron, F., II, xvii, 4.

(2) Voyez au sujet de radministration de Cicéron les justes réponses de Schmidt (B. W. C, 5 et suiv.) aux critiques de Drumann, de Tyrrel et de Purser

JULES CÉSAR à21

pationa si variées de sa charge, presque toutes désagréables, l'ennuyaient profondément. La fatigue à laquelle était réduit au bout d'un an le seul homme qui se fût efforcé de bien gouverner prouve mieux encore que l'administration négligée des autres provinces, que l'empire ne pouvait subsister longtemps dans l'état où il était alors. Le proconsulat de Cicéron démontre que l'universalité encyclopédique des fonctions, par laquelle le même homme devait être tour à tour général, orateur, juge, administrateur, architecte, était un vestige suranné d'une époque plus simple, qui ne pouvait pas durer dans la civilisation plus avancée de l'époque, où l'on commençait à diviser le travail, pour que chacun fît mieux sa besogne. Il s'était enfin rencontré un gouverneur honnête, zélé et intègre, mais il était impatient de s'en aller; il demandait à tous ses amis de s'opposer à ce qu'on prolongeât son commandement (i); il ne désirait qu'une chose, sortir au plus vite de ce buisson de chiffres, de syngraphœ, de cautions, de contrats, et revenir en Italie, où l'appelaient beaucoup d'affaires privées et publiques. Sa fille, sa chère Tullietta, qui avait déjà eu deux maris et avait divorcé deux fois, était demandée en mariage par beaucoup de grands personnages, maintenant que l'on savait que son père reviendrait de Gilicie la bourse bien garnie et qu'il pourrait lui donner une grosse dot. Sa mère, l'habile Térentia, avait donné la préférence à Cnéus Cornélius Dolabella, jeune homme dissolu, mais de très noble famille. Cicéron n'ignorait pas ce qu'était son futur gendre et toutes les dettes qu'il avait (2); mais l'ambition de s'allier à une noblesse ancienne et

(1) CicÉRON, F., II, VII, 4; II, XI, 1; Cicéron, A., VI, ni, 2. (2)/d., F., II, XVI, 5.

authentique était plus forte que tout le reste et faisait illusion même à sa tendresse paternelle. N'avait-il pas rêvé, comme récompense suprême de ses peines, l'intimité avec les grands? Les affaires publiques aussi, qui s'embrouillaient de plus en plus, lïnvitaient à rentrer à Rome au plus vite. Il avait demandé à Cœlius de lui envoyer fréquemment des nouvelles, et Cœlius avait payé un certain Grestus, journaliste de profession, pour qu'il envoyât dans la province une chronique politique et mondaine toute remplie des papotages de Rome (i). Ses courriers toujours en voyage entre la province et Rome lui apportaient aussi des nouvelles; il en avait encore par les courriers des sociétés de publicains qui apportaient souvent les lettres des personnages illustres. Mais malgré tout, à une si grande distance les nouvelles arrivaient tard : leur ordre était souvent interverti, et Gicéron était à bout de patience.

(1) Gicéron. F.. II, vm. 1; F., Vfll. i, 1.

IMTIUM TUMULTO»

(Lan 50 av. Jésus Christ) .

Les élections approchaient, et la lutte pour le consulat s'annonçait comme devant être très âpre. La question du commandement de la Gaule devant enfin être résolue l'année suivante, l'un et l'autre parti avait encore plus à cœur de s'emparer de la magistrature suprême. César, qui, toujours porté à la modération, se serait contenté qu'un des deux consuls lui fût favorable, envoyait des soldats en congé à Rome (1) pour faire réussir son ancien général Servius Sulpicius Galba Mais les conservateurs lui opposaient deux candidats, Lucius Cornélius Lentulus et Caïus Claudius Marcellus, cousin du consul alors en exercice, frère du consul de l'année précédente, et aussi mal disposé que les deux précédents Marcellus en faveur de César. Les deux partis se disputèrent la victoire avec acharnement et César essuya une défaite. S'il réussit à faire élire Marc Antoine tribun du peuple, il ne put pas faire arriver Servius Sulpicius Galba au consulat. La charge la plus disputée et la plus importante de toutes tomba au pouvoir des conservateurs.

Cette victoire causa aux ennemis de César une joie

(1) Plutarhue, Pomp., 58*

incroyable (1). Ils crurent que c'en était fait de toute l'influence et de toute la puissance de César. Et l'échec était réellement grave pour César, non pas tant en lui-même que pour l'impression faite sur les gens incertains et timides. Sa fortune était-elle donc à son déclin, comme l'affirmaient ses ennemis? De fait, César, qui préparait alors en Gaule les quartiers d'hiver pour ses légions (2), espérant leur faire prendre un peu de repos, fut tellement agacé par le mauvais résultat des élections et par les intrigues de ses ennemis que^ l'élection d'un augure devant avoir lieu en septembre (3), il prit le parti de venir en personne dans la Cisalpine pour aider Antoine, qui était candidat contre Lucius Domitius Ahénobarbus. Il voulait tout faire pour éviter le nouvel échec que lui préparaient les conservateurs, encouragés par leurs succès récents. En voyage il apprit qu'Antoine était élu (4); mais comme il était déjà à moitié chemin, il en pro-

(l)HlRTIDS, B. G., VIII, L.

(2) Ainsi que le remarque Nissen, H. Z., XLVI, p. 67, n. 1, les termes dont se sert Hirtius, B. G., VIII, l, hibernis peractis, ne signifient pas que les quartiers d'hiver de 52-51 étaient finis, mais qu'on avait préparé ceux de 51-50. En réalité pendant l'hiver de 52-51 presque toutes les légions durent aller au combat au lieu de se reposer.

(3) Nissen, H. Z., XLVI, p. 68, n. i, me paraît avoir démontré que l'élection de l'augure et par suite le voyage de César dans la Cisalpine eurent lieu après les autres élections, et non avant, comme on l'a cru, et que ce fut bien en septembre. On en trouve la preuve dans Cicéron, F.. VIII, xii, 3 qui fait allusion aux ludi circensct qui avaient lieu en septembre, et dans Plur ARQUE, Ant., 5, qui dit qu'Antoine fut élu d'abord tribun,, puis augure. En outre on ne comprendrait pas pourquoi César aurait fait un si grand voyage simplement pour l'élection d'un augure, s'il n'y avait été poussé par l'échec de Sulpicius. Bien que ces raisons soient plus confuses, on peut les voir aussi dans Hirtius, B. G., VIII, L.

(4) Hirtius, B G., VIII. l.

JULES CÉSAR f2S

fita pour mettre à exécution un projet qu'il méditait peut-être depuis longtemps. Il était populaire dans la Gaule cisalpine, parce qu'on savait qu'il était disposé à y accorder le droit de cité; parce que beaucoup de ses soldats étaient nés dans les villages du pays; parce que, enfin, les populations de la vallée du Pò comprenaient que la conquête de la Gaule transalpine enrichirait la Gaule cisalpine, qui, de pays de frontière qu'elle était, deviendrait un pays de transit pour ce qu'on appellerait aujourd'hui un hinterland vaste et très peuplé. Des agents habiles, envoyés en avant, réussirent donc facilement à amener les notables de la Cisalpine à préparer de grandes démonstrations en l'honneur du conquérant de la Gaule, et César put faire un rapide voyage triomphal dans la province. Des députations allèrent à sa rencontre hors de chaque village; les municipalités et les colonies l'invitèrent à des fêtes; les populations des campagnes, qui lui avaient donné tant de soldats et qui connaissaient ses exploits par leurs récits, vinrent en foule le saluer sur les routes (1).

Ces démonstrations étaient destinées, non à satisfaire la vanité du guerrier, mais à montrer de loin à l'Italie, mécontente du conquérant de la Gaule, quel enthousiasme provoquait cette conquèî.e, parmi les populations qui avaient surtout sujet de redouter les Gaulois et qui les connaissaient le mieux. Mais César était toujours si enclin à la conciliation que vers ce temps-là il envoya en Italie la légion qu'on lui demandait pour la guerre contre les Parthes, qu'il rendit à Pompée celle que celui-ci lui avait prêtée (2), et qu'il

(l)HlRTIDS, B. G., VIII, LI.

(2) NissEX, H. Z., XLYI, p. 69.

ordonna à Gurion de cesser l'opposition qu'il faisait à Pompée, et de retirer le v£to qu'il avait mis sur les fonds pour les légions d'Espagne (1). En somme. César, après avoir fait créer des embarras à Pompée, lui proposait maintenant la paix, et croyait le moment opportun pour un accord. 11 était d'ailleurs si persuadé que ses ennemis ne provoqueraient pas une guerre civile pour un prétexte aussi futile que, vers la fin de septembre, il se remit en route, et repassa encore les A-lpes pour aller donner dans la Gaule transalpine ses derniers soins à l'installation des quartiers dhiver.

Cependant Cicéron avait terminé son année de gouvernement ou plutôt d'exil, et il était parti aussitôt, sans même régler lui-même les comptes de son administration. Il avait prié son questeur de venir sans retard à Laodicée pour accomplir cette opération (2), mais ne l'y ayant pas trouvé et son impatience étant trop forte, il avait donné à son scribe Tordre de préparer les comptes d'accord avec le questeur, et de les déposer, comme le voulait la lex Julia de 59, dans deux édifices publics, à Laodicée et à Apamée, afin que le public pût les contrôler; puis il était parti (3), sans rien emporter du budget de la province. Il en laissa une partie à son questeur, à qui il confiait le gouvernement, afin qu'il n'eût pas de prétexte pour piller la Cilicie; et il versa le reste, environ un million de sesterces, dans le trésor de la province, à la grande indignation de ses amis et des officiers qui ne comprenaient pas que le grand orateur se préoccupât

(1) Cicéron, F., VIII, xiv, 4.

(2) Id., A., VI, VII, 2.

(3) Id, F., V, XX, 1-2. Il me semble que l'on peut résoudre ainsi ia contradiction qu'il y a entre ce passage et celui {A , VI, vu, 2) cité plus hart.

davantage de la bourse des Phrygiens et des Giliciens que de la leur (1). Et le fait était réellement sans précédents. Quoi qu'il en soit, même en retranchant tout cela, Cicéron put, legihus salvis, comme il le dit, apporter en Italie une somme à dépenser pour le triomphe quïl espérait se voir décréter pour ses victoires, et déposer entre les mains des puhlicains d'Éphèse deux millions deux cent mille sesterces (2), qui vaudraient aujourd'hui plus d'un million de francs. C'était là, probablement, sa part du butin de guerre. Même les proconsuls honnêtes du vaste empire étaient donc, comme on le voit; assez bien payés des peines qu'ils prenaient pendant l'année de leur gouvernement. Il reçut en route une lettre du questeur qui protestait, en disant que son secrétaire avait versé au trésor cent mille sesterces qui devaient lui revenir (3); il lui répondit en le consolant et en se déclarant prêt à l'indemniser luimême; il voyagea assez lentement, pour faire voir à son fils et à son neveu les monuments de l'Asie et de la Grèce (4); il s'arrêta quelque temps à Athènes, où il apprit la mort de son ami Prétius, qui faisait de lui son héritier (5). Malheureusement, à Patras, Tiron, le jeune esclave qu'il aimait comme son enfant, tomba malade (6), et le voyage fut un peu retardé. La maladie se prolongeant, Cicéron, à son grand regret, dut laisser Tiron, mais il ne partit qu'après avoir pris toutes les dispositions nécessaires pour qu'il fût bien soigné, sans regarder à la dépense. Manius Curius, un riche marchand italien de Patras, qu'il connaissait et (]ui

(1) Cicéron, A., VII, i, 6.

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