SCHMIDT, B. W. C
(2) CiGÉRON, A,, TX. XV A, i.
LA GUERRE d'eSPAGNE
(L'an 49 avant Jésus-Christ.)
César ne resta à Brindes qu'une seule journée, et partit immédiatement pour Rome, en proie à une irritation violente, déclarant à ses amis que, puisque Pompée et la majorité du sénat voulaient une guerre à outrance, ils l'auraient sans quartier; qu'il irait sans retard attaquer les armées de l'Espagne (1). Curion et Cœlius, qui l'avaient vu jusqu'alors si modéré, ne revenaient pas de leur étonnement en l'entendant parler ainsi (2j. Mais César n'avait que trop sujet d'être préoccupé et furieux, après les incroyables événements de janvier et de février. La portée de ces événements était si grande, que l'Italie tout entière en avait été
(1) CiCÉRON, A., IX, XV A.
{d) CicERON, ^., X, IV, 8 ; X, IX A, 4. Ces témoignages de Curion et de Cœlius, qui voyaient alors César tous les jours, sont très importants, et nous font connaître son état d'esprit après le départ de Pompée. II n'est pas douteu.\ qu'ils soient véridiques : Cœlius en eflet n'avait aucune raison, quand il écrivait à Cicéron, pour prêter faussement à César des propos violents ; et Curion qui ciierchait à attirer Cicéron dans le parti de son général aurait plutôt exagéré sa modération que sou emportement. Ce sont des conGdences d'une sincérité absolue et d'une grande valeur psychologique. Il n'y a pas du reste de contradiction entre cette violence de César et sa modération première : la situation était tellon.'ont chançrée, elle était devenue si périlleuse qu'il pouvait être hors de lui.
bouleversée; et la situation qu'ils avaient créée était si obscure, si étrange, si imprévue, que César ne pouvait l'envisager avec tranquillité malgré les éclatants succès de ses armes. Si grand que fût le pessimisme des classes supérieures, habituées depuis longtemps à considérer la République comme un État en dissolution, les faits avaient dépassé les plus sombres prévisions. On avait vu cette chose incroyable : le sénat, les magistratures, tout l'édifice monumental et vénéré de la vieille République crouler en deux mois sous les coups de quelques légions; la petite et vaillante armée de César mettre en pièces en un clin d'œil le gouvernement légal, balayer les débris du sol de Tltalie, et rester maîtresse de l'Italie. Rome n'avait pas encore vu une catastrophe si soudaine ni si bizarre. Or, c'était justement la grandeur inopinée de cette catastrophe qui épouvantait César. Il se rendait compte qu'il était dans la situation dangereuse d'un rebelle qui, par un premier succès éclatant sur le gouvernement légal, n'a fait que provoquer celui-ci à une action plus vigoureuse; et il comprenait aussi qu'après l'humiliation de cette fuite, qu'il n'avait pu empêcher, Pompée et le sénat ne consentiraient jamais à rentrer en Italie sans l'avoir écrasé. Aucune force humaine désormais ne pouvait arrêter le cours fatal de cette guerre civile, pour laquelle ses adversaires, malgré leurs premiers échecs, disposaient de forces de beaucoup supérieures à celles de César. Ils possédaient presque tout l'empire, la mer^ une grande armée en Espagne; ils allaient en recruter une autre et plus formidable encore en Orient : lui, au contraire, il n'avait que quatorze légions, peu d'argent, aucune flotte, et, préoccupation suprême, la Gaule à peine domptée à surveiller. S'il rappelait les légions de la Gaule pour la guerre civile, n'allait-il pas provoquer
une nouvelle révolte générale? Ses adversaires comptaient beaucoup sur cette difficulté.
César avait tout de suite compris que la seule chance de salut pour lui était dans une extrême rapidité d'action. Un examen plus calme confirma l'idée qu'il avait eue dans son premier emportement, quand il avait vu Pompée lui échapper. Il fallait attaquer les formidables forces de ses adversaires, tandis qu'elles étaientencore dispersées; commencer à détruire l'armée d'Espagne, qui menaçait de près la Gaule et sur laquelle les amis de Pompée fondaient de grands espoirs. Le bruit courait même que Pompée irait prendre le commandement, pour reconquérir l'Italie avec elle (1). En effet, avec sa rapidité habituelle, chemin faisant. César avait conçu un plan d'action très large, et il avait commencé à le mettre à exécution, lançant de tous les côtés des messages et des ordres, rendant présente ainsi par un effort suprême sa volonté dans cent endroits divers. 11 installa des garnisons dans les principales régions de ritalie méridionale (2); il ordonna à toutes les villes maritimes de l'Italie d'envoyer un certain nombre de navires à Brindes et d'en construire d'autres : il confia à Hortensius et à Dolabella le soin de tout cela (3); il prit sans tarder des dispositions pour s'emparer des greniers les plus voisins de l'Italie, et il chargea Q. Valérius d'aller avec une légion en Sardaigne, Curion d'occuper la Sicile avec deux légions, puis de passer en Afrique (4), Dolabella de se rendre en
(4) CicÉRON, F., XVI, XII, 4; A., VII, xxvi, 1 ; VIII, ii, 3; VIII, III, T.
(2) CÉSAR, B. C, I, 32; Appien, B. C, II, 40; Cigéron, A., IX, XV, 1.
(3) César, B. C, I, 30; Appiex, B. C, II, 41.
(4) César, B. C, l, 30; Diox. XLI. xviii; Appien, B. C, II, 40-
Illyrie (1). Il comptait en même temps, à peine arrivé à Rome, convoquer les quelques sénateurs et les quelques magistrats qui y étaient restés; restaurer un semblant de gouvernement qui se pourrait dire légal. C'était là une chose d'extrême nécessité , soit pour lai-même, soit pour l'Italie. Cette Italie sans magistrats, que Pompée lui avait abandonnée, était un très gros embarras pour lui (2); car, s'il avait pu en deux mois faire crouler avec son armée le gouvernement de la République, il ne pouvait le remplacer par son armée, dont il avait besoin pour la guerre, ni abandonner à elle-même sans aucun gouvernement l'Italie. En outre, étant le plus faible, il avait un grand intérêt à faire justifier par un pouvoir légal tout ce quii avait fait ou allait faire; surtout à se faire autoriser à porter la guerre en Espagne et à prendre l'argent du trésor, dont il avait tant besoin.
Ce plan, comme toutes les créations de César, était hardi et grand; mais quel prodigieux effort physique et moral ils auraient à accomplir, lui, ses amis et ses soldats, pour le mettre à exécution! Les difficultés économiques, militaires, politiques, étaient immenses. L'opinion publique surtout, encore plongée dans la stupeur, et extrêmement désorientée, devait préoccuper César. Il est vrai qu'elle s'était un peu modifiée en sa faveur, à la suite des derniers événements. Le long de la route, un certain nombre de villes qui l'année
41 (il se trompe en disant qu'Asinius Pollion fut envoyé en Sicile).
(1; Des passages d'ORosE, YI, xv, 8, et de Dion, XLI, xl, il me paraît résulter, contrairement à ce que dit Appien, B. C, ii, 41, que ce fut Dolabella et non Caïus Antonius qui fut envoyé en Illyrie. Caïus Antonius paraît être allé au secours de Dolabella, et il fHt peut-être envoyé par son frère Marcus.
(2) Voy. CiGÊRON, .4., VII, xiii a, 1 ; IX, ix, 3.
précédente avaient fait à Pompée un brillant accueil fêtaiuiit maintenant César (1); de nombreux sénateurs que Pompée avait fait sortir de Rome se préparaient à y rentrer avec lui (2); bien des gens étaient maintenant portés à donner raison à César et tort à Pompée, à reconnaître que César n'avait pas été le provocateur; qu'il avait fait preuve de modération et d'esprit conciliant. On se plaisait même souvent à exalter ses mérites, sa fortune et sa puissance; à dire qu'il pourrait^ s'il le voulait, tirer de la Gaule une armée innombrable, et qu'il possédait d'immenses trésors (3). Mais au fond, l'Italie ne ressentait pour César, comme pour Pompée et pour tous les chefs de cette lutte qui l'ennuyait si profondément, que de la méfiance^ de l'irritation, du dégoût; et l'accueil que lui faisaient les villes italiennes, bien qu'amical, était différent de celui qu'elles avaient fait quarante ans auparavant à son oncle revenant d'Afrique. Lltalie avait trop changé dans ces quarante ans. Les fils et les petits-fils des nobles, des propriétaires, des paysans misérables qui. un demi-siècle auparavant, s'étaient sacrifiés sans le savoir pour l'avenir de l'Italie, possédaient maintenant des fermes cultivées par des esclaves et des maisons dans les villes; ils étaient devenus des marchands actifs, des usuriers cupides, des hommes politiques qui, en se glissant habilement dans les différents partis^ avaient acquis de la réputation et de l'aisance; les uns étaient avocats et jurisconsultes amis des grands; d'autres, de petits propriétaires industrieux dont les enfants bien vêtus se rendaient accompagnés d'un
(1) CiCÉRON, .4., VIII. XVI. 1-2.
(2) CicÉRON, .4., VIII. I, 3; VIII, xi, 7; VIII, xvi, 1; IX, i, 2; IX. VIII, 1.
(3) CiGÉRON, A., IX, XIII, 4: X, viii, 6.
esclave à l'école fréquentée par les enfants des meilleures familles. Or, tous ces gens-là formaient une opinion publique égoïste, exigeante et imbécile; qui ne comprenait point la situation tragique créée par les événements; qui, avant une peur affreuse de la guerre civile, sïmaginait que la paix était une chose très facile et dépendait seulement de la volonté de César et de Pompée. Personne ne voulait reconnaître que César était maintenant obligé de combattre; le faible revirement en sa faveur avait été, au contraire, en partie déterminé par l'espoir qu'il mettrait fin aux hostilités (1). En somme, favorable ou contraire, l'opinion publique ne faisait que lui créer des embarras très graves, avec ses prétentions naïves, absurdes, contradictoires.
César put se rendre compte de cette difficulté, dans le colloque qu'il eut avec Cicéron. 11 devait passer par Formio; et voulant à ce moment critique s'assurer l'amitié du plus puissant écrivain de l'époque, il lui fit une visite, le matin du 28 mars (2), à ce qu'il semble; mais ce colloque qui^, un mois plus tôt, aurait pu être un événement de l'histoire universelle ne fut qu'une cérémonie inutile. César se montra aimable et iavita poliment Cicéron à venir à Rome pour y négocier la paix: et quand Cicéron lui demanda s'il serait libre de s'y employer de la façon qui lui paraissait la meilleure, il répondit que oui, et qu'il ne pourrait jamais imposer des conditions à un homme comme lui. Cicéron lui dit alors qu'il voulait au sénat s'opposer aux expéditions d'Espagne et de Grèce qu'il songeait^ disait-on, à entreprendre. César fut obligé de
(1) Dion, XLI, xvi; Voy. Appien,B. C, II, 41.
(2) GicERON, A., IX, XVIII, 1; Voy. Scuìiidt, B. W. C, d61.
lui répondre que de tels conseils étaient inutiles, car il était dans la nécessité absolue de faire sans retard cette guerre. « Je le savais, répliqua Cicéron, mais je ne pourrais parler d'une autre façon. > Le colloque continua encore un peu froid et banal; après différents propos, César, pour en finir, dit à Cicéron qu'il espérait qu'il réfléchirait encore; Cicéron promit bien entendu de réfléchir, et César se remit en route pour Rome (1). L'entourage de César avait produit sur Cicéron, irrité et dégoûté par ces discours^ la plus mauvaise impression : il n'avait vu là que de jeunes vauriens, des hommes ayant fait faillite ou subi des condamnations^, en somme une bande d'aventuriers; et après le colloque il avait pris son parti. Cet homme et cette bande voulaient assurément la ruine de Pompée, la confiscation des biens des riches, le pillage de la République. Non,, il n'irait pas à la séance du sénat; il irait, au contraire, retrouver son ami en Grèce (2). Le 29 mars dì l'année 48 (3) César arriva à Rome, d'où il était parti neuf ans auparavant comme proconsuL Que ce temps-là était loin! Que de choses s'étaient passées pendant ces années si pleines d'événements! Que de changements et d'embellissements dans Rome! Mais César n'eut guère le temps d'admirer tout cela. Il avait hâte de partir pour l'Espagne et de mettre la main sur le trésor que Pompée avait laissé. Antoine et Quintus Cassius convoquèrent hors du Pomœrium les sénateurs qui étaient restés à Rome; César feignit de se trouver en face du sénat réuni légalement, et il prononça un discours modéré, justifiant ses actions, assurant qu'il n'userait de violence
(4) Cicéron, A., IX, xviii, 1.
(£) CiGÉROX, A., IX, xviii, 2.
^3) Groebe, App. à Drûmann, P, page 402.
envers personne, et qu'il laisserait tous ceux qui le voudraient libres d'aller retrouver Pompée; il proposa que Ion envoyât des ambassadeurs en Grèce pour négocier la paix; puis il fît au peuple un discours analogue, donna des ordres pour que l'on distribuât du blé, et il promit trois cents sesterces par personne (1). Mais ces déclarations ne firent que réveiller les premiers soupçons sur les intentions de César, dans l'opinion publique mécontente et incertaine. On fit observer que la proposition de négocier la paix ne pouvait être tenue pour sérieuse, si César ne suspendait pas ses préparatifs de guerre jusqu'à ce que la réponse fût venue (2); et on chercha vainement des ambassadeurs : personne ne voulait partir, tant les menaces de Pompée avaient produit deffet (3). Toutefois, dans les premiers jours d'avril, le sénat et César parurent travailler d'accord pour réorganiser le gouvernement avec les magistrats qui étaient restés à Rome. Il se trouva que Marcus .Emilius Lépidus, le fils du consul mort pendant la révolution de 78, le gendre de Servilia, ami d'enfance de César et préteur cette année-là, était resté à Rome. A cause de sa parenté avec Servilia et de sa vieille amitié. César pouvait se fier à lui; il fit donc décider par le sénat qu'il remplirait les fonctions de consul (4); Antoine, et ce fut certainement par un décret du sénat, fut mis à la tête des troupes résidant en Italie; un autre décret du sénat ratifia le choix de Q. Valérius pour la Sar-
({) César, B. C.J, 32; Dion, XLI, xv-xvi ; Appien, B. C, II, 41; Plutarque, Ces., 3o.
(2) CicÉRON, A., X, I, 3; Voy. Schmidt, B. W. C, 166.
(3) César, B. C, i, 33; Plutarque, Ces., 33.
(4) Appie.n-, b. C, II, 41 : c'est à tort cependant, qu'il attribue ceci il César. C'est aux prêteurs que la constitution donnait le pouvoir de remplacer les consuls absents.
daigne, de Curion pour la Sicile et l'Afrique, de Marcus Licinius Crassus pour la Gaule transalpine^ et de Dolabella pour llllyrie (1). Mais quand César, poussé par la nécessité d'agir vite, brusqua les choses et demanda au sénat l'autorisation de se servir des fonds du trésor, la lutte éclata. Même s'il ne le déclara pas, on comprit que c'était pour la guerre d'Espagne; et soit que le sénat ait donné ou refusé son approbation (2), l'idée que les fonds publics fussent employés par Tun des rivaux pour prolonger une guerre inique et calamiteuse, exaspéra à un tel point l'opinion publique qu'un tribun du peuple, Lucius Cécilius Métellus^ prit le parti d'opposer sa personne sacrosainte aux forgerons et aux soldats que César enverrait pour briser les portes du souterrain du temple de Saturne, où était déposé l'argent et dont les consuls avaient emporté les clefs. César perdit alors patience : il se présenta en personne au trésor à la tête de ses soldats et il menaça le tribun de le mettre à mort, s'il ne s'écartait immédiatement (3). Par bonheur pour César, le tribun ne sut pas mourir pour la défense de la loi et de son droit sacré, et César put s'emparer de 15,000 livres en hngots d'or, de 35,000 Uvres en lingots d'argent et de 40 millions de sesterces en numéraire (4), sans verser le sang d'un magistrat inviolable. Mais l'opinion publique dans toutes les classes fut profondément blessée par cette
(1) Appien, B. C, II, 41. Il me peiraît vraisemblable que toutes ces délibérations furent ratifiées par le sénat. Zumpt, S. R., 203, suppose le contraire.
(2) En l'absence de documents on peut conjecturer l'un ou l'autre. Yoy. Dion, XLI, xvii.
(3) Dion, XLI, xvii; Appidn, B. C, II, 41 ; Plutarqde, Ces., 35. Voy. CÉSAR, B. C, 1,33 : on remarquera les termes qu'il emploie pour dissimuler un fait aussi grave.
(4) Ce sont les cbia'res de Pline, H. N., XXXIII, 17. — Orose, VI, XV, 5, donne des cbilires moins vraisemblables.
violence exercée sur le plus populaire et le plus sacré des magistrats. N'étaient-ce pas là les premiers signes dune nouvelle tyrannie comme celle de Sylla? Et le chef du parti populaire osait affirmer qu'il avait pris les armes pour défendre les droits des tribuns? Les confiscations et le pillage allaient bientôt montrer ce qu'il en était. César fut tellement troublé par ce mécontentement qu'il se décida à partir brusquement, sans avoir obtenu une autorisation légale pour faire la guerre; et qu'il renonça même à prononcer le grand discours au peuple qu'il avait déjà préparé (1). Pour rassurer le petit peuple et lui montrer qu'il ne serait pas un nouveau Sylla, il fit encore proposer par Antoine aux comices l'abolition de cette monstrueuse loi de Sylla, qui, bien qu'elle fût presque oubliée, existait encore de nom, et excluait des magistratures les descendants des proscrits (2) : puis il partit, six ou sept jours après son arrivée, le 6 avril probablement (3), avec un petit cortège d'amis (4).
En réalité son court séjour à Rome lui avait été plus nuisible qu'utile. Il avait perdu pendant ces quelques jours dans la considération publique tout ce qu'il avait gagné pendant les quatre mois précédents. Bien des
(1) Nous avons un témoignago très sûr nous montrant que César l'ut très troublé en voyant l'indignation du petit peuple après la menace qu'il avait faite à un tribun; c'est celui de Curion. CicÉRON, A., X, IV, 8; Voy. aussi Cicéron, A., X, vm, 6.
(2) Dion, XLI, xviii ; Plutarque, César, 37, place cependant celte réforme après le retour d'Espagne.
(3) CicÉRox, A., X, vm, 6; Voy. Groebe, App. à Drumann, G. R., l\ p. 402.
(4) Des six légions que César avait à Corfmium (B. C, L 25), trois, les trois nouvelles certainement, furent mises en garnison à Brindes, à Tarente et à Siponte (Cicerox, A., IX, xv, 1), une fut donnée à Q. Valérius, et deux à Curion (César, B. C, I, 30). La guerre d'Espagne et de Marseille fut donc menée avec les huit légions qui étaient restées en Gaule.
gens impartiaux, sur qui la modération montrée en janvier et en février avait fait une grande impression^ se sentaient de nouveau portés vers Pompée; la sincérité de César parlant de la paix devenait suspecte à ceux qui avaient été témoins de son acte de violence à l'égard d un tribun, et qui avaient vu aussi la triste bande d'aventuriers dont il était accompagné (1). Il était impossible de se faire illusion : avec de tels compagnons, ou il roulerait dans l'abîme, ou s'il était vainqueur, l'ancien ami de Catilina ne manquerait pas d'exaucer les espérances qu'avait mises en lui la lie de Rome. César n'en était que plus pressé de remporter en Espagne un grand succès. Pompée avait deux légions en Lusitanie sous le commandement du légat Marcus Pétrins; il en avait trois dans l'Espagne citérieure sous celui du légat Lucius Afranius, et deux dans l'Espagne ultérieure, à la tète desquelles était Yarron. C'étaient là sept légions, trop habituées peutêtre à la guérilla dans la montagne et contre les barbares (2), mais des légions cependant ayant déjà fait campagne et commandées par des généraux sûrs et habiles. Pompée avait envoyé l'ordre de se tenir sur la défensive, pour retenir en Gaule, en menaçant de passer les Pyrénées, une partie de l'armée de César, ou pour contraindre celui-ci à faire en Espagne une périlleuse invasion. Les trois généraux, en effet, s'étaient entendus pour organiser la défense : Yarron resterait dans l'Espagne ultérieure avec deux légions pour y tenir dans l'obéissance les populations les plus barbares et qui n'étaient encore qu'à demi soumises (3);
(1) Voy. la lettre très importante de Cicéron, -4., X, viii et surtout les paragraphes 6 et 7.
(3) Tel semble avoir été, à en jug-r par ce que dit César, B. C,
Afranius et Pétrius, ayant réuni leurs cinq légions, s'avancèrent jusqu'à Ilerda (Lérida) ville fortifiée et bien située auprès de la frontière des Pyrénées, pour y attendre Teûnemi, s'il osait tenter une invasion. Pompée, dans le même temps, avait amené les notables de Marseille, à ne pas prendre le parti de César. Sans l'amitié de Marseille — Pompée sen était aperçu dans la guerre contre Sertorius, — il était difficile d'entretenir une armée en Espagne, où les populations seraient certainement hostiles à César (1), car elles se souvenaient trop bien du vainqueur de Sertorius, tandis que César leur était presque inconnu (2). Si les légions d'Espagne n'avaient pas rendu tous les services que les naïfs stratèges de Rome espéraient, elles n'en étaient pas moins avec Marseille une barrière formidable placée sur la route de César,
De fait César fut bientôt arrêté dans sa marche. Arrivé, le 19 avril probablement (3), sous les murs de la ville, il trouva les portes fermées et le sénat décidé à ne pas les ouvrir, sous le prétexte, disait-il, de rester neutre dans le conflit. Comme il était nécessaire d'avoir Marseille pour faire une guerre énergique en Espagne,
I, 38, le vrai motif pour lequel Varron resta dans l'Espagne ultérieure; le motif, au contraire, ne fut pas celui que donne César dans B. C, II, 1". Ce récit, où l'on sent la méchanceté et même la calomnie, ne peut être véridique et dut être écrit dans un moment d'humeur contre Varron, car il n'est pas seulement en contradiction avec le récit de César lui-même dans B. C. , I, 38, mais avec le caractère de Varron, réservé et froid, il est vrai, mais digne et honnête.
(1) On ne peut comprendre cette campagne que si l'on se rend compte que les opérations militaires en Espagne et le siège de Marseille étaient choses étroitement liées. C'est ce que Cicéron avait très bien compris et qui a pourtant échappé à beaucoup d'historiens modernes. Voy. Cicéron, ^., X, xii, 6.
(3)ScHMiDT, B. W. C, p. 176.
César résolut aussitôt de la prendre de force et fit venir trois légions de Gaule; mais avant qu'il fût rejoint par ses soldats, Domitius arriva par mer dans la ville et commença à organiser la défense. Avec Domitius pour adversaire, le siège de Marseille devenait une entreprise plus longue et plus difficile. Or^ César avait besoin de venir à bout de l'armée d'Espagne avec la plus grande rapidité possible. Irrité par ce retard inattendu, et résolu à tout risquer pour finir vite, César prit brusquement deux décisions tout à fait téméraires; il voulut retirer toutes ses troupes de la Gaule et pousser en même temps les opérations sous les murs de Marseille et en Espagne. A peine les trois légions furent-elles arrivées, qu"il commença le siège; et il ordonna en même temps aux trois légions qui étaient déjà dans la Narbonnaise sous les ordres de Caïus Fabius et aux deux dernières légions restées en Gaule d'envahir l'Espagne (1). Fabius devait tâcher de détacher de Pompée les populations de l'Espagne, tandis qu'il assiégerait Marseille : la ville une fois prise, il irait dans l'Espagne déjà à moitié conquise, détruire les armées de Pompée.
Pour ce qui concerne la Gaule, ce coup d'audace réussit pleinement. Grâce aux mesures que César avait prises et à un heureux concours de circonstances, aucun mouvement ne se produisit en Gaule. César avec sa rapidité et sa souplesse ordinaires avait su préparer cet événement en changeant encore une fois sa politique de terreur en politique d'apaisement; et non seulelement il s'était efforcé de réparer de son mieux les dommages causés par les dernières guerres^ mais au lieu de persécuter impitoyablement les chefs survi-
(1) Cesar, B. C, I, 37.
vants de la révolution, il avait cherché à faire la paix avec eux. C'est ainsi quïl semble avoir réussi à s'entendre même avec Gommius (1). Il y avait plus encore. Les nobles gaulois étaient pour la plupart des hommes d'épée; un grand nombre de ces cavaliers et de ces guerriers qui étaient à la solde des riches se trouvaient inoccupés; beaucoup de nobles à demi ruinés auraient saisi volontiers une occasion d'acquérir gloire et richesses. César avec l'argent du trésor et celui qu'il se fit prêter par les tribuns militaires et les centurions — c'était une contribution utile et un gage de fidélité, — avait enrôlé en Gaule des cavaliers et des fantassins, pris à son service beaucoup de nobles en leur promettant les biens qu'il avait confisqués; de sorte qu'il pouvait alors envoyer en Espagne, outre les cinq légions, 5,000 auxiliaires et 6,000 cavaliers gaulois (2). En somme, avec sa merveilleuse habileté, il réussissait à trouver un appui dans la Gaule, qui, d'après ses adversaires, aurait dû lui créer les plus grands embarras. Au contraire ses eff'orts pour finir vite la guerre n'eurent au commencement que des résultats bien mesquins. Tandis qu'il activait les travaux du siège de Marseille et faisait construire une petite flotte, Fabius avait franchi les Pyrénées, et repoussé si facilement les troupes d'Afranius et de Pétreius qu'on se demande s'il n'y eut pas là une fuite simulée afin d'engager l'ennemi à s'avancer; il avait campé sur les bords du Sègre, à quelques milles de Ilerda. s'était mis à répandre de grosses sommes d'argent dans les villes et dans les populations voisines pour les détourner de l'amitié de Pompée, et bien que rejoint par les deux
(1) Il me semble que l'on peut interpréter ainsi le passage obscur de Dio\, XL, xliii.
(2j CÉSAR, B. C, I, 39.
autres légions (1), il se tenait sur la défensive, attendant la chute de Marseille. Mais le mois de mai se passa, sans que cet événement, si impatiemment attendu par le parti de César, se vérifiât : ce qui faillit amener une catastrophe. En Italie le revirement en faveur de Pompée, commencé après le départ de César, s'accentua; si d'abord la résistance de Marseille avait semblé compenser pour le parti de Pompée la perte de la Sicile abandonnée par Caton et dont Curion s'était emparé (2), bientôt on jugea que le coup d'audace tenté par César à Marseille et en Espagne ne réussirait point (3); les bruits les plus étranges coururent; on raconta même que Pompée passerait par l'Illyrie et la Germanie pour se rencontrer avec César en Gaule (4). Dautres faits irritaient aussi l'opinion publique : c'était surtout l'attitude scandaleuse d'Antoine. Laissé par César à demi maître de lltalie, ce jeune homme prodigieusement vigoureux de corps, sensuel, joyeux,
(1) Le texte de César, B. C, I, 39, où sont énumérées les forces envoyées en Espagne est corrompu. Mais il devait y avoir plus de quatre légions et il ne devait pas y en avoir plus de cinq. Plus de quatre, puisque dans la bataille dont parle César, B. C, I, 40, Fabius fit sortir du camp quatre légions contre les quatre de rennemi. et qu'il en resta certaiuement une pour garder le camp. Pas plus de cinq, puisque César avait alors quatorze légions : il en laissa trois pour garder les villes maritimes d'Italie (CicÉRON, A., IX, XV, 1); il en envoya une en Sardaigne, deux en Sicile; il en employa trois au siège de Marseille (César, B. C, I, 36). Il subsiste cependant encore une difûculié : avec quelles forces Dolabella fit-il sa campagne en Illyrie, et où furent prises les quinze cobortes envoyées à son secours, sous le commandement de Caïus Antonius et dont parle Orose, VI, xv, 9? Il ne reste plus qu'à conjecturer qu'elles furent prises dans les garnisons des villes maritimes, et cette conjecture est d'autant plus vraisemblable que les légions devaient aller par mer en Illyrie.
(2) Pldtarqde, Cat. U., 53; César, B. C, 1, 30; Dion, XLI,