‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 29 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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retirer. Une bataille heureuse eût été nécessaire pour ramener à Ce'sar l'esprit des populations espagnoles, pour les engager à porter et à vendre des vivres à ses troupes et non à celles de Pompe'e.

César se résolut alors à laisser De'cimus Brutus et Trébonius continuer le siège, et à aller prendre en personne le commandement de l'armée pour tenter une bataille. Vers la mi-juin (1), il partit de Marseille avec une escorte de 900 cavaliers; il franchit les Pyrénées, rejoignit l'armée et s'avança aussitôt jusqu'à Ilerda et à la colline où était campé Afranius, pour lui offrir la bataille. Mais Afranius, qui connaissait la condition critique de son adversaire, se refusa à accepter le combat (2). César chercha alors un moyen pour obliger l'ennemi à combattre; il avisa une petite hauteur située entre Ilerda et la colline sur laquelle était campé Afranius, qui dominait les communications d'Afranius avec la ville et le pont en pierre sur le Sègre; et un jour à l'improviste il lança trois légions à l'assaut pour prendre cette position. Mais Afranius et Pétréius étaient sur leurs gardes : ils firent sortir leurs cohortes, et rejetèrent au bas de la hauteur, après une longue et sanglante mêlée, les légionnaires de César. L'échec dut être assez sérieux (3), puisque César, qui avait tant besoin d'une bataille, ne chercha plus à prendre l'offensive; et les conséquences de cette défaite et de cette inertie ne tardèrent pas à se faire sentir. Les petites villes espagnoles, que Fabius avait gagnées à César, cessèrent d'envoyer des vivres; les approvision-

(1) Cette date résulte de ce que dit César, B. C, II, 32; il nous apprend que ses opérations contre Afranius et Pétréius durèrent quarante jours, et aussi du C. I. L., I, p. 398, d'après lequel Atranius et Pétréius capitulèrent le 2 août.

(2) CÉSAK, B. C, I, 41.

(3) Voy. Dion, XLI, xi.

nements devinrent difficiles; une crue soudaine des rivières au milieu desquelles César était campé emporta les ponts et augmenta encore les difflcultâs; l'armée se trouva bientôt, comme sous les murs d'Alésia, aux prises avec un effroyable ennemi, la faim (1). Au bout de peu de jours la situation fut tout à fait désespérée. La nouvelle du grand danger où se trouvait César se répandit en un clin d'œil dans tout le monde romain, et parvint à Rome encore grossie (2). Dans le même temps de bonnes nouvelles de Pompée arrivaient de Thessalonique, où il préparait activement la guerre. Il réunissait une flotte nombreuse fournie par les

(1) Ce que dit César, B. C. I, 43-56, mérite d'être examiné avec soin et comparé à Dion, 41, 20 et suiv. César décrit (c. 43-48) l'assaut donné à la hauteur comme un incident de peu d'importance, et qui n'eut aucun effet décisif sur la suite de la guerre; il donne au contraire, dans les chapitres 48-56, la crue des rivières comme la cause de la situation critique où il se trouva tout à coup. Mais dans ce récit il y a un fait qui n'est pas exphqué : pourquoi César, qui était si pressé de livrer une bataille, qu'il avait pour cela quitté le siège de Marseille, ne chercha-il plus à en venir à un combat sérieux après cette première rencontre, qui, selon lui, eut une issue douteuse? Il est étraoge en outre que la crue des rivières fût suiijsante pour occasionner une teile famine. Il est vraisemblable que cette famine provenait plutôt de l'attitude hostile des populations espagnoles, attitude qui empira encore après la demi-défaite subie par César. Ceci nous est confirmé par une importante et lumineuse observation de Diox, XLI, XXI, qui dit que les premiers revers de César occasionnèrent la famine, et que l'abondance revint dans le camp de César, non pas quand les rivières se retirèrent, mais quand la nouvelle de la victoire de Décimus Brutus à Marseille ramena à César l'amitié des populations espagnoles des pays voisins. En d'autres termes, il me senjble que la nécessité de finir rapidement cette guerre fit commettre à César l'erreur de vouloir assiéger Marseille et combattre en même temps en Espagne, que cette erreur et l'issue peu heureuse de la première bataille l'exposèrent à un grand danger, et qu'il chercha ensuite à dissimuler sou erreur du mieux qu'il put, en disant que l'inondation avait causé tout le mal.

(2) Cesar, B. C, I, 53.

États alliés de l'Orient, et la plaçait sous le commandement de Bibuliis; il avait rappelé une légion de Cilicie pour la joindre aux cinq légions qu'il avait amenées d'Italie; il en faisait recruter une parmi les soldats romains qui s'étaient établis en Grèce ou en Macédoine, et deux autres en Asie par Lentulus; il avait donné à Scipion l'ordre de lui en amener deux de la Syrie; il enrôlait à prix d'argent des cavaliers, des frondeurs, des archers parmi les Gaulois, les Germains, les Galates, les Cappadociens, les Dardaniens, les Besses; il imposait des tributs ou l'obligation de fournir des contingents militaires considérables aux villes d'Asie et de Syrie^ aux rois et aux souverains de l'Orient, aux grandes sociétés financières italiennes, qui faisaient des affaires en Orient (1). Il serait bientôt le maître de la mer, le général d'une armée formidable, le chef d'une coalition de tous les États de l'Orient protégés par Rome. Ces nouvelles ne manquèrent pas de pousser encore plus l'esprit public si impressionnable du côté de Pompée; et beaucoup de sénateurs suivirent l'exemple de Cicéron, qui, après de longues indécisions, était parti le 7 juin (2) de Formie pour rejoindre Pompée. Il ne croyait guère la victoire probable, et l'aventure lui semblait périlleuse; mais irrité par les intimations grossières d'Antoine, dégoûté par l'attitude de César qui lui semblait vouloir provoquer en un duel à mort son ami et son bienfaiteur, il avait été saisi de remords et n'avait pas voulu se montrer ingrat et peureux, lui, l'écrivain du De Rgpublica, le

(1) CÉSAR, B. C, III, 4; Appien, B. C, II, 49.

(2) CicÉROx, F., XIV, VII. C'est donc injustement que Duruy, h. ti., III, 305, reproche à Cicéron d'avoir fui vers Pompée quand Pc?; r paraissait perdu en Espagne. Le 7 juin César était encore à Marseille.

maître admiré par les anciennes comme par les nouvelles générations. Sa femme elle-même l'avait supplié en vain d'attendre au moins la fin de la guerre d'Espagne (1).

Cciiiv était donc de nouveau dans un péril extrême. Mais la fortune le sauva encore. Vers la mi-juillet Décimus Brutus remporta en mer une victoire considérable sur la flotte des Marseillais,, et la nouvelle de cette victoire, qui paraissait rendre inévitable la chute de Marseille, grossie par les émissaires de César, causa une épouvante indicible dans les populations espagnoles, spécialement dans celles qui habitaient entre les Pyrénées etl'Èbre. Les légions, pensaient-elles, qui assiégeaient Marseille, allaient franchir les Pyrénées, et la victoire serait assurée à César. Par un retour subit des esprits, la plupart de ces populations abandonnèrent donc la cause de Pompée, et apportèrent dans le camp de César les vivres qu'elles fournissaient autrefois à Afranius et à Pétréius; la famine passa d'un camp dans l'autre, et César fut ainsi miraculeusement sauvé (2), car le manque de vivres contraignit bientôt Afranius et Pétréius à lever le camp et à se retirer à travers une région montueuse sur Octagesa, pour passer l'Ebre et se réfugier dans la Celtibérie au milieu de populations plus amies. Informé de cette intention. César prit aussitôt ses dis-

(1) CicÉRON, A., X, IX, 2. Voy. Cicérox, A., X, vm, 7. 2) CÉSAR, B. à., T, o9-60; fait à peine allusion à ce changement qui se produisit parmi les populations espagnoles, et il ne laisse pas voir que ce fut la vraie cause de la commutatio rerum. Au contraire la marche véritable des événements est bien décrite par Dion, XLI, xxi : c'est là encore une preuve que Dion suit le texte d'un auteur qui avait étudié avec discernement l'histoire des guerres de César et qui n'avait pas suìtì aveuglément les Comin enta ires.

positions pour marcher à leur poursuite; il se rendit compte qu'il ne pouvait faire passer le Sègre à son armée sur des ponts de bois peu solides qu'avec une extrême lenteur; il imagina de faire baisser le fleuve, en creusant sur ses bords des bassins et des canaux; il formerait ainsi un gué artificiel que les soldats pourraient passer à pied. Les soldats prirent la pelle et la pioche, et menèrent vivement le travail; mais ils n'étaient pas à moitié que les ennemis s'en aperçurent et précipitèrent leur retraite. Le fleuve était encore profond et torrentueux; Afranius et Pétréius allaient fuir! Après une courte indécision. César fit suspendre les travaux, poussa son armée dans le gué, passa le fleuve sans perdre un homme. Sorti du dangereux îlot, il aurait pu attaquer Afranius et Pétréius en route et leur livrer bataille. Mais, craignant que les légions d'Espagne ne puissent faire preuve, dans ce danger suprême, d'un courage désespéré, il préféra amener l'ennemi à se rendre sans combattre; et lançant ses légions allégées de leurs bagages à travers les collines et les vallons, hors de la' route et à marches forcées, il devança l'armée ennemie qui battait en retraite sur la route d'Octogesa; il arriva le premier à une gorge formée par les collines et où passait la route; et il obligea ainsi l'armée ennemie à rebrousser chemin dans la direction d'Ilerda. Mais dès qu'elle se mit en marche, il avança lui aussi, la talonna, la harcela, et rafTama. Afranius et Pétréius firent tous leurs efl'orts pour sauver l'armée; mais à la fin les soldats demandèrent si instamment à se rendre, qu'ils durent capituler le 2 août (1). César fit des conditions magna-

(1) C. /. L., p. 398. Cette partie de la guerre est racontée par César, B. C, I, 61-87.

nimes : il laissa à tous la vie et la fortune; chacun fut libre de s'en aller où il voulut, de fuir vers Pompée, de s'enrôler sous les étendards de César, ou de rentrer dans la vie privée. Quelque temps après, Varron, qui était resté avec deux légions dans l'Espagne ultérieure, se rendit sans combattre; ses deux légions passèrent sous les étendards de César (1), et toute l'Espagne se trouva ainsi au pouvoir du proconsul des Gaules. César tint à Cordone une sorte de diète; il fit un grand nombre d'Espagnols citoyens romains; il imposa de nombreux tributs d'argent; il se rendit à Cadix à qui il donna le droit de cité romaine (2); puis il alla par mer à Tarragone. Laissant enfin Q. Cassius pour gouverner l'Espagne avec quatre légions, il repartit par la voie de terre pour Marseille, où il arriva vers la fin de septembre, et il apprit que Marcus Lépidus, pro-: fitant de l'impression produite par la capitulation des Pompéiens, l'avait nommé dictateur vers le milieu du mois d'août, après avoir fait décréter par le peuple une loi d'après laquelle il lui serait permis, à lui préteur, d'indiquer le dictateur comme cela était permis au consul [3). Pour cette loi et pour celte nomination Lèpide et César s'étaient probablement entendus pendant les mois précédents. César se défiait des sénateurs qui étaient restés à Rome, et il ne voulait pas que les élections pour l'année 48 fussent présidées, en l'absence des consuls ; par un interrex qu'ils auraient nommé. Il voulait, au contraire, les présider lui-même comme dictateur.

(1) Orose, VI, XV, 7.

(2) Dion, XLI, xxiv.

(3) Cesar, B. C, II, 21; Dion, XLI, xxxvi; Voy. Zuìipt, S. R. 205 et suiv.

PHARSALE (48 avant Jésus-Christ)

Pour Lepide et pour le fragment de sénat qui était à Rome^ la dictature de César était peut-être l'unique façon de se soustraire aux responsabilités effrayantes qui s'amoncelaient. Depuis que César avait quitté Rome, ritalie était tombée dans une affreuse misère. La suspension des paiements publics décrétée par le sénat en même temps que le tumultus, l'épuisement du trésor, que César avait vidé et auquel Pompée ne laissait plus arriver les tributs de l'Asie, l'interruption des travaux publics, le brusque départ d'un grand nombre de personnages qui avaient quitté l'Italie, la réquisition de tous les navires qu'il fallait pour transporter les soldats et les vivres^ l'emprunt des grosses sommes que Pompée avait prélevées dans les temples d'Italie, le recrutement d'une grande partie de la jeunesse, l'interruption des luttes électorales et politiques, avait provoqué une crise économique des plus graves. Le blé devenait rare: personne ne voulait prêter (1); les débiteurs qui jusque-là avaient payé leurs dettes aux échéances ou les intérêts, en contractant de nou-

(4) Voyez GicÉRON, A., IX, ix, i{propter nummorum carila- Uni).

velles dettes, ne trouvaient plus à qui emprunter; les pères n'étaient plus en mesure de payer les dots promises à leurs filles, ni les maris divorcés de les restituer entièrement; à Rome et dans toute l'Italie les propriétaires de maisons ne parvenaient pas à se faire payer leurs loyers; créanciers et débiteurs étaient aux prises, et bien des gens étaient obligés devendrecequ'ilsavaient, quand ils trouvaientàle faire. Mais il y avait beaucoup d'offres et peu de demandes, et tout tombait ainsi à vil prix, les objets d'or et d'argent, les bijoux, les étoffes, les meubles, les terrains, les maisons. Le décret du sénat qui en 61 avait réduit les intérêts n'apportait qu'un bien faible allégement, car la plupart des gens, dans le besoin où ils étaient, avaient continué à faire des dettes en acceptant les conditions que leur imposaient les capitalistes, et sans tenir compte de ce décret que personne d'ailleurs ne veillait à faire observer. Ainsi la grande question des dettes devenait plus irritante (1).

Lepide, qui n'était pas un homme de haute valeur, se déchargea donc vite et volontiers sur César de la responsabilité du gouvernement. Par malheur César, qui pendant ce temps revenait en toute hâte en Italie, était aux prises avec des difficultés terribles, malgré ses succès en Espagne qui avaient assurément rendu sa situation meilleure; mais les dangers étaient encore nombreux et le conflit loin de sa solution définitive. La fortune pouvait encore changer. Marseille s'était rendue quand l'espoir dun secours venant d'Espagne s'était évanoui, et sa défaite lui avait coûté de grosses

(1) Dion, XLI, xxxvii; ApriEx, B. C, II, 48. Les mesures qui furent dans la suite prises par César et proposées par Cœlius et par Dolabella montrent que c'était bien là le mal dont souffrait alors l'Italie.

sommes d'argent (1); mais en Afrique et en Illyrie le parti de César avait subi deux grands revers. Curion, qui s'était aventuré en Afrique avec deux légions seulement, bien que César lui en eût envoyé deux autres (2)^ avait payé cher sa témérité; il avait défait sans peine Actius Varus, le malheureux général du Picénum qui avait fui en Afrique pour y recruter une petite armée; mais, attiré dans une embûche par Juba, le roi des Numides, ami de Pompée, il avait été surpris, cerné et tué. Quelques restes seulement de la petite armée avaient pu revenir en Italie (3). De son côté, Dolabella, qui était allé avec une partie de la flotte tenter la conquête de llllyrie, avait été défait par Octavius et par L. Scribonius Libon. Antoine avait vainement envoyé à son secours la flotte commandée par Hortensius et les trois légions qui étaient en garnison dans les villes maritimes sous le commandement de Salluste, de Basilus et de son frère Gaïus; ces renforts avaient été repoussés et Caïus avait même été fait prisonnier avec quinze cohortes (4; . L' 1 llyrie et l'Afrique demeuraient ainsi au pouvoir de l'ennemi; l'avantage que donnaient à César les deux légions de Varron et les recrues venues à lui des armées d'Afranius et de Pétréius était annulé par des pertes plus importantes; et, ce qui était encore plus grave, une partie de la flotte se trouvait détruite^ au moment où César n'avait

(1) Dion, XLI. xxv.

(îî) CÉSAR, B. C, II, 23. Il y a encore là une difficulté. Quelles était-nt ces deux légions? Peut-être celle qui avait été envoyée en Sardaigne. et une de celles qui avaient été placées à la garde des villes maritimes d'Italie?

(3) Ces., B. C, 2, 24-44; Appiex, B. C, 2, 44-46; Dion, XLI, 41-42.

(4) Orose, VI, XV, 8; Appien, B. C, 2, 47; Dion, XLI, xl; Flo- RLS. IV, 2; CÉSAR, B. C, III, 10.

plus d'autre route que celle de la mer pour porter la guerre en Orient. Il aurait fallu, en effet, être maître de l'Iliyrie pour pouvoir se rendre par terre en Macédoine. Du reste, la difficulté d'arriver sur le champ de bataille, par terre ou par mer, était la moindre de celles que présentait la nouvelle guerre. Pompée avait réuni environ 50.000 hommes, et César ne pouvait lui opposer que douze légions; mais elles étaient si vieilles et si fatiguées que les six qui revenaient d'Espagne à marches forcées laissaient des malades à toutes les étapes (1); et leur ensemble après tant de pertes ne donnait guère plus de 25,000 hommes (2). En outre, l'Épire, la Macédoine, la Grèce étaient des pays pauvres, où une armée, même peu nombreuse, ne pouvait subsister longtemps si l'on ne faisait venir par mer du blé d'Egypte, de Sardaigne, de Sicile, de la Cliersonèse. L'ennemi étant maître de la mer aurait certainement capturé les navires chargés de blé, et réduit César à une situation aussi désespérée que celle où s'était trouvé Sylla dans sa guerre contre Mithridate. César était enfin à court d'argent; car cette guerre, où il fallait employer l'or aussi bien que le fer, lui coûtait énormément. Presque tout l'argent du trésor et de la Gaule avait été dépensé en Espagne, pour corrompre les populations. Dans ces conditions, il devait même se demander anxieusement si les soldats, fidèles jusque-là, le suivraient encore dans cette dernière et si périlleuse aventure. Une légion venait de se révolter à Plaisance et refusait d'aller plus avant, si elle ne recevait pas les récompenses promises à Brindes. Cette

(1) César, B. C.,Ul, 2.

(2) Du passage de Cesar, B. C, ÎII, 2 et III, 6, il résulte que sept légioûs qui s'embarquèrent à Brindes formaient un total de IS.OOO hommes.

révolte avait causé à César une inquiétude si grande qu'il avait menacé de la décimaiion la légion rebelle, se bornant sur la prière des officiers à faire supplicier douze soldats seulement tirés au sort en apparence. En réalité, du moins à ce qui fut dit. on avait disposé les choses de façon à faire désigner par le sort ceux que les centurions avaient indiqués comme étant les plus indisciplinés (i).

Quand César fut arrivé à Rome vers la fin de novembre (2), les hommes les plus influents de son parti et son beau-père lui-même firent des tentatives pour qu'il consentît à envoyer des ambassadeurs à Pompée pour négocier la paix (3). César l'eût fait très volontiers, s'il avait espéré que ses avances eussent quelque chance de succès. Mais comme il savait très bien qu'elles lui feraient seulement perdre du temps et comme il voulait en finir vite avec la guerre, il avait conçu un autre plan très ingénieux qui, sans négliger les probabilités de paix si faibles qu'elles fussent, écartait le danger d'une prolongation trop dangereuse de la guerre. Il dirigerait sur Brindes douze légions, ainsi que tous les navires réquisitionnés dans les ports d'Italie et que le matériel de guerre, comme pour faire l'expédition au printemps. Il se ferait nommer consul pour Tannée 48; puis, dès que l'année serait commencée et qu'il pourrait entrer dans la province comme le représentant légitime de la république, il laisserait en Italie une garnison de cavaliers gaulois et espagnols; il embarquerait tous les soldats, mais sans les esclaves, et avec un matériel de guerre aussi restreint que possible, de façon à pouvoir débarquer

(1) Appiex, B. C.,U, 47; Diox. XLI, xxvi-xxxv.

(2) MOMMSEN, C. /. L., I^ p. 40.

(3) Plutarqub, César, 37.

dans n'importe quelle baie; et il se risquerait à traverser la mer en hiver, au moment où on s'y attendrait le moins, de façon à forcer le passage par surprise (1). Alors seulement, avant que l'ennemi ne fût revenu de la stupeur causée par son apparition en Epire, il lui proposerait la paix en sa qualité de consul légitime, et s'il n'était pas possible de s'entendre^ il commencerait sans retard les hostilités. Mais avant de partir pour la guerre, il avait à dépêcher beaucoup d'affaires à Rome, où il demeura onze journées (2) qui furent parmi les plus occupées de sa vie si active. Il présida les comices dont les résultats furent naturellement favorables à son parti : il fut élu consul avec Publius Servilius Vatia, fils de Servilius l'Isaurien; Cœlius, Trébonius, Quintus Pédius, fils d'une de ses nièces, et peut-être Caius Vibius Pansa (3) furent élus préteurs. César présida aussi les feriœ latinœ; il fit proposer au peuple par différents magistrats le rappel de nombreux condamnés qui avaient été frappés à la suite des lois de Pompée en 52 et dans les années suivantes,, entre autres le rappel de Gabinius, mais non toutefois celui de Milon (4); il fit approuver une loi par laquelle on donnait le droit de cité à toute la Gaule cisalpine (5); il s'occupa aussi de la question des dettes devenue trop aiguë pour qu'on la laissât sans y apporter au moins un remède empirique. Mais les

(1) Le passage d'AppiEx, B. C, II, 52, prouve que le départ de Brindes se ût à l'improviste, et plus tôt qu'on ne pensait généralement.

(3) Lange, B. A., III, 411.

(4) CÉSAR, B. C, III, 1, rectifie la version de Dion, XLI, xxxvi, et celle d'ÂPPiEx, B. C, II, 48; Plutarqde, César, 37. Voyez Lange, B. A., 111, 411.

(5) Dion, XLI, xxxvi.

mesures que prit César furent très différentes de celles que redoutaient les classes riches qui, depuis le passage du Rubicon, l'accusaient de vouloir apporter en Italie des tabulas novas (1), et qui, bien qu'elles fassent endettées, étaient en majorité contraires à l'abolition des dettes, par crainte du bouleversement qui en résulterait, par haine du parti populaire, par ce sentiment abstrait de la justice qui est souvent si vif chez les personnes cultivées et qui les rend si hostiles aux procédés révolutionnaires (2). César se borna à imiter les mesures prises par des cités grecques dans des circonstances analogues (3); et il chercha une transaction, comme celle à laquelle avait eu recours en Cilicie Cicéron, que de modernes admirateurs de César accusent cependant de sottise en cette occasion. C'était une transaction ingénieuse et inutile : les débiteurs étaient autorisés à payer leurs dettes en faisant l'abandon de leurs biens, mais ces biens ne seraient pas estimés au cours du jour, qui était très bas; on leur attribuerait la valeur qu'ils avaient avant la guerre civile. Quand les créanciers et les débiteurs ne tomberaient pas d'accord au sujet de cette valeur, on nommerait des arbitres pour juger la chose. On défalquerait aussi du capital les intérêts déjà payés (4). Il semble que, pour éviter les discussions et les contestations dans les comices. César ait pris ces dispositions de sa propre autorité,

(4) CicÉROX, A., VII, VII, 7; A., X, viii, 2.

(2) Voyez Cicérox, De off., II, xxiv, 84.

(3) On peut comparer les mesures prises par César avec celles prises à Ephèse pendant la guerre avec Mitliridate et qui sont énumérées dans la grande inscription publiée par Dareste. N. R. H. D.. 1877, p. 161 et suiv.

(4) César. B. C, III, 1; Suétone, 42. — Dion. XLI, xxxvii, est plus confus, hormis quand il donne très exactement les dispositions relatives aux arbitres. Appien, B. C, II, 48; Plutarque, Ces., 37, y font à peine allusion.

comme dictateur (1); il remit aussi en vigueur, pour faire circuler de force les capitaux, une vieille loi oubliée, qui interdisait d'avoir chez soi plus de 60,000 sesterces en or et en argent (2); et il fit enfin une dernière concession à l'opinion publique en se démettant au bout de onze jours seulement de la dictature, qui lui était inutile après les élections, et dont le nom était trop détesté depuis Sylla. Puis il sortit de Rome, salué par le peuple qui saisit l'occasion de son départ, pour faire des démonstrations en faveur de la paix (3). Tout le monde espérait encore.

César était au contraire si résolu à précipiter les événements que, bien que les navires réunis ne pussent contenir qu'un peu plus de la moitié des soldats, et qu'il fût très dangereux de faire la traversée en deux fois, il ne voulut plus attendre. Il arriva àl'improviste à Brindes, en décembre; il réunit les soldats, leur révéla son plan, leur fit de nouvelles promesses, plus belles encore : puis il fit monter sur les navires 15,000 hommes sans blé, sans esclaves, sans bêtes de somme, et n'ayant que le petit bagage que les légionnaires portaient suspendu à l'extrémité de la haste; il confia les autres soldats à Gabinius, à Fufius Calénus et à Antoine, avec l'ordre de les embarquer dès que les navires seraient revenus; et le 4 janvier de l'année 48 (4), il s'aventura sur l'Adriatique. Il emmenait avec lui le jeune Asinius Pollion, et il avait comme généraux Cnéus Domitius Calvinius, Publius Vatînius,

(1) Celarne paraît résulter de ce que dit César, B. C, III, 1, et du soin avec lequel il fait remarquer que le rappel des exilés fut décidé par une loi du peuple.

(2) Dion, XLI, xxxviii.

(3) Appiex, B. C, II, 48.

(4) CÉSAR, B. C, ni, 6.

Publias Sylla, le malheureux consul de l'année 65, Lucius Cassius, G. Galvisius Sabinius. César ne s'était pas trompé. Ne s'attendant pas à ce qu'il s'embarquât avant le printemps, Bibulus sommeillait avec sa flotte; et quand il apprit que l'ennemi partait de Brindes, César et son armée étaient déjà débarqués dans un petit golfe solitaire auprès d'Orieum.

Dès qu'il fut à terre. César envoya un ambassadeur proposer de nouveau la paix (1) à Pompée, qui, à ce moment, emmenait ses soldats de la Macédoine à Dyrrachium pour y prendre ses quartiers d'hiver; et en même temps il chercha à s'emparer de toute la côte jusqu'à Dyrrachium, le port le plus important de cette région. Continuant à jouer son double jeu habituel de conciliation et d'offensive, il cherchait à

(1) CÉSAR, B. C, III. 10. Il n'y a pas, selon moi, lieu de douter que ces propositions furent faites sérieusement et non pour gagner du temps, comme le veut Diox, XLI, xlvii; ou pour rejeter la faute de la guerre sur l'adversaire, comme on pourrait encore le supposer. Non seulement la situation de César était assez dangereuse pour engager à une entente n'importe quel homme jouissant de son bon sens, si téméraire et si ambitieux qu'il pût être; mais ces tentatives furent renouvelées de trop de manières différentes pour ne pas être sincères En réalité, ce fut César qui prêta le premier l'oreille aux propositions de Libon {B. C, III, 16-17) qui cherchait assurément à obtenir par cette ruse une trêve; puis, pendant le siège de Dyrrachium, il chercha à amener Scipion, le beau-père de Pompée, à s'interposer en faveur de la paix (B. C, III, 57); enfin, pendant la guerre, à une époque qu'on ne peut délerminer, il chercha par l'entremise de Cornélius Balbns à gagner Lenlulus à la cause de la paix (Velléics, II, 51). Balbus, qui était l'ami de Pompée et de César, ne s'employa pendant la guerre qu'à faire des tentatives sérieuses de paix. D'ailleurs, si César ne désirait pas la paix, il eût agi peu intelligemment en la proposant : car en faisant croire à l'ennemi qu'il avait peur, il annulait l'eûet produit par sa rapidité et par son audace, eîTet sur lequel il comptait beaucoup pour compenser l'infériorité de ses forces.

ne négliger aucune probabilité de paix et en môme temps à s'emparer dune vaste région et de quelques villes, d'où il pût tirer non seulement le blé, mais les bêtes de somme^ le cuir, le bois, le fer et les outils. Il prit facilement Oricum^ puis Apollonie, où les petites garnisons de Pompée furent découragées par Fattitude des populations, qui se montrèrent favorables à l'envahisseur, non pas parce qu'il s'appelait César, mais parce qu'il était le consul en charge (1). Il échoua, au contraire, dans son dessein de prendre Dyrrachium. Pompée ayant appris en route que César était débarqué et comprenant facilement ses intentions, avait fait avancer son armée à marches forcées de façon à arriver avant lui à Dyrrachium. César s'arrêta alors et campa au bord de l'Apsus, rivière qui coule au sud de Dyrrachium, pour y attendre l'effet de son apparition et la réponse à ses avances. Pompée occupa avec son armée l'autre rive du fleuve.

César ne s'était pas trompé en jugeant la paix peu probable. En effet, dès que l'on se fut remis dans le camp de Pompée du trouble causé par la marche précipitée, les conseillers intimes de Pompée, qui étaient Luccéius, Théophane de Mitylène et Libon, lui transmirent les propositions, apportées par l'ambassadeur de César. Mais Pompée les arrêta immédiatement en faisant une objection sans réplique : t Je ne peux pas rentrer en Italie grâce à César (2). » D'autre part, la situation se compliqua bientôt d'une manière tcès dangereuse pour César. Bibulus, qui s'était laissé prendre une fois, avait envoyé Libon avec cinquante navires bloquer le port de Brindes, et il faisait bonne

(1) Appien, B. C, II, 54.

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