‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 8 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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aussi ne pouvait-il plus contenir l'ardeur de ses soldats. Quoi qu'il en soit. César eut à peine le temps, en faisant arrêter un peu l'ennemi par sa cavalerie^ de disposer sur trois files, à mi-côte d'une colline à droite de la route, les quatre légions de vétérans, et plus haut les deux légions nouvelles et les auxiliaires, avec l'ordre de garder les bagages et de préparer le campement; et déjà les phalanges des Helvètes arrivaient, attaquant les légions de front. La bataille commença. Mais bientôt, après un court engagement, les Helvètes reculèrent, tournèrent le dos, prirent la fuite. Divicon, qui était un tacticien habile et rusé, formé par la pratique des guerres continuelles, comme un chef de Boërs, tendait un piège à l'érudit général romain, qui avait étudié les manuels grecs d'art militaire, mais qui manquait d'expérience. L'attaque sur le front et la retraite n'étaient qu'une feinte pour attirer les Romains au bas de la colline et les écraser (1). César, qui à cette première bataille ne pouvait avoir tout son sang-froid, tomba dans le piège; il crut que l'attaque faite sur le front de son armée était sérieuse, et quand les Helvètes commencèrent à se retirer, il ordonna à ses soldats de descendre de la colline et de poursuivre l'ennemi. A peine furent-ils descendus, que Divicon lança une colonne de 15,000 Boïens et Tuliugiens sur le flanc droit des Romains; les phalanges qui avaient fait mine de se retirer firent demi-tour et revinrent à l'attaque; les Romains furent attaqués de

pas repris leur route après la bataille; mais, comme nous le verrons, ils auraient pu tenter de nouveau l'attaque le jour suivant, ce qui eût été une très mauvaise all'aire pour César. Il me parait plus simple de trouver le motif de la bataille dans la surprise que César avait tentée le jour précédent. (1) Racchexstein, F. C, 83.

front, pressés sur le flanc, et menacés par derrière, avec une telle rapidité que César ne put envoyer aux légions restées sur le haut de la colline l'ordre de marcher aussitôt au secours. Que se passa-t-il alors dans la mêlée terrible? Il est difficile de s'en rendre compte par le récit confus et contradictoire de César (1), qui paraît vouloir cacher quelque chose, au moins si l'on ne veut pas admettre qu'un écrivain d'ordinaire si clair et précis ait été confus dans le récit de son premier grand fait d'armes par pure négligence.

Il est probable que les deux légions nouvelles, épouvantéeS; regardèrent d'en haut la mêlée, sans oser accourir au secours, n'ayant pas reçu d'ordre; que César réussit à conduire ses soldats hors du défilé, dans quelque position forte où ils purent résister au

(1) B. G., I, xxv-xxvi. César décrit avec une parfaite clarté et en donnant beaucoup de détails la première partie de la bataille, l'attaque faite sur le front par les Helvètes, leur retraite, la poursuite téméraire faite par les Romains, l'attaque sur le flanc que firent les Boïens et les Tulingiens. Mais ce n'est là que le commencement de la bataille; pour nous dire ensuite comment elle se déroula et se termina, César se contente de cinq mots ; Diu atque acriter pugnatum est. Mais ce que fut cette bataille, on ne le sait pas. César ne parle plus des deux légions placées sur le haut de la colline; il veut faire croire que le soir, tandis qu'une partie des ennemis se retiraient sur une colline, mais sans que ce fût une déroute, les Romains s'emparèrent du camp défendu avec acharnement par l'autre partie de l'armée. II ne dit pas cependant ce que firent les Helvètes qui s'étaient retirés sur la colline, tandis que les Romains s'emparaient du camp de leurs compagnons. Est-il possible qu'ils soient restés là sans bouger? César lui-même donne à entendre qu'il ne fit pas de prisonniers, et il avoue que les ennemis purent, la nuit même, reprendre leur route, tandis qu'il dut rester pendant trois jours sur le champ de bataille. L'ennemi ne fut donc pas poursuivi. Alors à quoi se réduit la victoire? Tout cela montre que cette prétendue victoire de César fut, sinon une vraie défaite, du moins un insuccès qu'il a su habilement dissimuler. Si Divicon avait, lui aussi, écrit ses commentaires, nous aurions un récit fort différent.

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choc, mais en perdant beaucoup d'hommes; et que les Helvètes, croyant avoir porté un coup assez fort, se retirèrent. La confusion du récit ne serait alors qu'un artifice pour cacher le résultat peu brillant de la bataille. En eiïet, César dut laisser l'ennemi lever le camp pendant la nuit et continuer tranquillement sa route vers Langres, sans laisser de prisonniers entre ses mains; tandis que, à cause du grand nombre des morts et des blessés, à cause de la fatigue et aussi sans doute de l'impression que la terrible mêlée avait causée à ses soldats, il fut obligé de rester trois jours sur le champ de bataille (1). Les Helvètes avaient donc pleinement réussi dans leur dessein. Mais César ne pouvait rester sur cet insuccès, et il se disposait à poursuivre de nouveau l'ennemi pour prendre sa revanche à n'importe quel prix, quand heureusement les Helvètes demandèrent la paix. Fatigués de la longue marche et effrayés peut-être par leur victoire, ils redoutèrent sans doute que Rome leur fît payer cher ce succès, et ils résolurent de faire la paix avec César en se déclarant prêts à retourner dans leur ancien territoire. César, heureux de cette proposition qui le tirait sans risque et sans honte d'une guerre dangereuse, fit cette fois des conditions très larges. Non seulement il fit donner aux Helvètes par les Allobroges de grandes provisions de blé pour remettre les terres en culture et vivre jusqu'à l'année suivante, mais comme les Boïens ne voulaient plus à aucun prix revenir dans leur pays, il leur fit céder des terres par les Éduens dans leur propre territoire. Ainsi César put s'accorder avec les Helvètes aux dépens des Gaulois (2)^ et

(1) César, B. G., L xxvi.

(2) Les conditions de paix que César, B. G., I, xxvii, dit avoir imposées aux Helvètes sont telles qu'elles démentent tout le récit

embellir le rapport qu il fit au sénat, au point de donner pour une victoire le résultat incertain de la guerre (1). Les Helvètes rentrèrent chez eux, sauf une petite bande d'obstinés qui voulurent continuer l'émigration et se dirigèrent sur le Rhin; mais ils furent sans peine anéantis par les Gaulois le long du chemin.

Si les Helvètes avaient eu moins peur, non pas de César, mais de Rome; si, le jour qui suivit la bataille, ils avaient attaqué l'armée romaine fatiguée et découragée, ils auraient pu sauver pour toujours la Gaule de la domination romaine. Divicon avait eu en son pouvoir pendant vingt-quatre heures les destinées de l'Europe; mais, satisfait d'avoir arrêté un instant César, le barbare ignorant avait poursuivi son chemin. César s'était donc assez bien tiré du danger où il s'était aventuré un peu à la légère. Malheureusement ce succès négatif ne pouvait lui suffire, car il avait besoin de relever par quelque victoire éclatante son prestige en Italie, où les affaires de son parti commençaient à se gâter. Tandis qu'il combattait contre les Helvètes, les premiers effets de sa révolution

qu'il fait de la guerre. Il est tout à fait invraisemblable que les Helvètes se soient rendus parce que les Lingons, sur les ordres de César, ne leur donnaient plus rien. Il est évident qu'ils auraient pris ce qu'on leur refusait. En outre, si César leur fit donner non seulement du blé par les Allobroges, mais des terres par les Éduens eux-mêmes, cela montre que les Helvètes discutèrent la paix et obtinrent de bonnes conditions. Si on ajoute à cela que, comme l'a observé Ralghenstelx, F. C, 97, nous ne voyons pas que César, dans la suite, ait imposé des conlin.:^ents militaires aux Helvètes, on peut conclure avec une quasi certitude que les Helvètes ne se rendirent pas sans conditions, qu'ils ne livrèrent pas leurs armes et que peut-être ils ne reconnurent même pas la domination romaine.

(1) Le récit des Commentaires est probablement calqué sur ce rapport.

démocratique commençaient à se faire jour; mais ils étaient très différents des prévisions faites par tout le monde, par César aussi bien que par ses adversaires. Il s'était trompé en croyant que, lui parti, Pompée et Crassus pourraient gouverner la République en s'imposant sans difficulté, grâce à l'indifférence du grand public, aux conservateurs qui n'avaient plus de chefs, au sénat désormais paralysé et aux comices enrégimentés par Clodius. L'indifférence habituelle des hautes classes, que ni les crises intérieures, ni les guerres, ni les grands problèmes politiques ne pouvaient ordinairement faire sortir de leur apathie, avait été secouée à la fin, après son départ, par l'injustice faite à un seul homme, par l'exil de Cicéron. Le fait était bizarre. Dans le grand désordre de cette époque agitée, il se commettait chaque jour des iniquités non moins graves que celle-là, auxquelles personne ne faisait attention; et Clodius avait compté beaucoup sur cette indifférence morale pour le succès de sa persécution contre le grand écrivain. Mais cette fois, au contraire, au grand étonnement de tout le monde, le premier étonnement passé, le public s'était révolté en voyant Cicéron quitter l'Italie, sa maison du Palatin brûlée, ses villas dévastées, son exil décrété sans procès par un prkilegiian ou loi personnelle, c'est-àdire par une majorité des comices qui s'attribuait les fonctions des tribunaux, et sans respecter aucun principe juridique privait un grand citoyen de sa patrie et de ses biens, pour un crime qu'il n'avait pas commis. C'était là une injustice monstrueuse; Rome serait à jamais déshonorée, si elle ne savait pas la réparer. L'indignation, surtout dans les hautes classes, était très vive; et il serait intéressant de savoir pourquoi, parmi tant d'injustices tolérées avec un si froid cynisme,

celle-là avait ému à ce point tout le monde. Était-ce parce que la victime était un homme illustre, aimé et admiré? Était-ce parce que son persécuteur était un homme détesté par les gens riches? Était-ce parce que le public déchaîna en cette occasion toute Tirritation sourdement accumulée par tant d'autres injustices, qu'il avait eu la faiblesse ou la lâcheté de tolérer? Les grands phénomènes de psychologie collective sont encore mystérieux et obscurs. Quoi qu'il en soit, tandis que Cicéron s'éloignait dans son douloureux voyage d'exilé, on le regardait et on l'admirait de plus en plus, en Italie, dans le monde de la noblesse sénatoriale et des chevaliers. Une première démonstration en sa faveur, aussi solennelle que silencieuse, avait eu lieu quand Glodius avait mis en vente les biens de l'exilé. Personne ne s'était présenté pour les acheter (1). Puis les démonstrations de toute espèce s'étaient suivies; chaque occasion était bonne pour témoigner de l'admiration pour l'exilé; beaucoup de riches citoyens mettaient même à sa disposition leur patrimoine, pour ce dont il pourrait avoir besoin, lui ainsi que sa famille, qui se trouvait désormais à demi ruinée et réduite à vivre sur la dot de Térentia (2). Malheureusement tandis que Cicéron grandissait dans l'admiration des classes riches, son persécuteur, cet étrange aventurier de grande famille, ce jeune homme violent, exalté, sans peur et sans scrupules, toujours prêt, par tempérament et par habitude, à s'imposer à la lâcheté universelle, non pas par son intelligence qui n'était pas sublime, mais par son audace, savait profiter de la situation singulière dans laquelle il se

(1) Cicéron, pro domo, ili, 107-108; Plutarque, Cic, 33.

(2) CicÉuoN, post reditum in senatu, ix, 22.

trouvait vis-à-vis du sénat et du parti conservateur sans chefs et sans courage. Inviolable comme tribun, très populaire par sa loi sur les blés, arbitre par l'intermédiaire de Sextus des distributions gratuites du blé, chef des bandes électorales qui étaient maîtresses dans les comices, très lié avec les deux consuls à qui il avait fait obtenir un gouvernement quinquennal, Clodius s'était mis à appliquer et même à exagérer pour son propre compte la méthode de César, surtout en exploitant la politique extérieure pour se faire de largent. Il avait débaté par un coup d'une audace singulière, en faisant s'évader ce fils de Tigrane que Pompée avait mis dans la maison d'un sénateur pour y vivre comme en prison. L'Arménien l'avait bien payé; mais l'affront à Pompée était grave, et tout le monde s'était demandé ce qu'allait faire le conquérant de la Syrie; certaines gens avaient déjà commencé à espérer que les chefs du parti démocratique allaient se brouiller entre eux (1). Mais Pompée, qui voulait la paix, ne s'était point fâché; et le tribun avait continué sa politique avec plus d'audace encore, en vendant des royaumes, des privilèges et des sacerdoces dans toutes les parties de l'Empire (2), et il dévouait le maitre de Rome. Quelle impression pouvà'lent faire sur un homme aussi puissant et aussi audacieux les manitestatioEs platoniques de l'opinion publique? Un homme tel que Clodius ne s'intimiderait pas si les classes riches réussissaient à entraîner dans l'agitation la classe moyenne et une partie, la moins corrompue, de la plèbe; si les sociétés de publicains, si le collegium des scribes ou des employés libres de la répu-

(1) CicÉRON, pro domo, xxv, 66; A., III, viii, 3.

(2) /(/., pro Sext., xxvi, 56; xxx, 65 (mais il exagère beaucoup).

blique, si un grand nombre de municipes et de colonies de ritalie, et même certaines sociétés ouvrières, votaient des décrets, nous dirions aujourd'hui des ordres du jour, en faveur de Gicéron (1). Clodius ne lâcherait sa proie qu'après une lutte politique acharnée. Les amis de Gicéron l'avaient si bien compris qu'ils s'étaient mis à courtiser le sénat et Pompée, le plus conservateur et le plus impressionnable des trois chefs du parti démocratique. On ne pouvait compter sur Crassus, qui n'avait cessé d'être Tennemi de Gicéron depuis les révélations de la conjuration de Gatilina. Ainsi peu à peu l'injustice faite à un seul homme avait déchaîné une formidable crise politique, qui bouleversait tout l'État. Gomme personne ne s'était rendu acquéreur du terrain sur lequel se dressait la maison de Gicéron, Glodius l'avait fait acheter par un homme de paille et. pour que la restitution en fût plus difficile, il projetait dy faire construire un portique et un petit temple de la Liberté (2). De leur côté les amis de Gicéron avaient, le premier juin, fait proposer au sénat un projet de rappel; et comme Glodius avait fait mettre le veto par un tribun (3)^ ils s'en étaient vengés en faisant de grandes démonstrations à son frère Quintus qui revenait d'Asie. Ils avaient aussi poussé le sénat à décider qu'on ne traiterait plus aucune affaire avant qu'on ne lui permît de s'occuper de Gicéron (4), et ils se disposaient à tout faire aux élections pour qu'un grand nombre de partisans de l'exilé fussent élus.

Pendant ce temps l'homme qui était l'objet d'une

(1) CicÉROx, pro domo, xxvm, 74.

(2) Id., XXXVIII, 102; xliii, 141.

(3j Id., pro SexL, xxxi, 68.

(4) Id., XXXI, 68.

lutte si ardente en Italie se morfondait et maigrissait (1) à Thessalonique. Tout le rebutait; il n'avait plus de goût à rien, pas même au travail, pas même à ce qu'il aimait d'ordinaire par-dessus tout, les livres et les voyages; il ne voulait plus voir personne, ni amis, ni parents; il passait tout son temps à construire et à détruire des espoirs de retour, à accabler ses amis de lettres, tantôt se plaignant d'eux tous et se désolant, tantôt les suppliant d'agir et reprenant confiance, mais pour retomber dans le désespoir et se tranquilliser bientôt de nouvyau (2). Les temps étaient changés; et le rôle d'un Rutilius Rufus ne lui convenait point. Cependant les conservateurs faisaient de leur mieux pour exploiter la question de son rappel comme s'il était un nouveau Rutilius Rufus et la noble victime, non pas des haines personnelles qui s'étaient couvertes de prétextes politiques, mais de la violence de tout le parti populaire, espérant ainsi prendre la revanche des défaites qu'ils avaient essuyées Tannée précédente. Non seulement Yarron et les autres amis de Cicéron tâchaient d'amener Pompée à proposer le rappel; mais on cherchait aussi, profitant de cette crise politique, à le faire divorcer d'avec Julie et à lui faire abandonner le parti de César (3). En somme la situation politique de l'Italie, vers la moitié de l'an 58, était telle que César devait en être vraiment préoccupé. Malheureusement, tout de suite après la guerre helvétique, les affaires de la Gaule aussi s'étaient compliquées d'une manière inattendue.

(1) CiCÉROX, A., III, XV, 1.

(2) Voy. Cicéron, F., siv, 1; xiv, 2; xiv, 4; ad Q., i, 3; i, 4; A., III, 7; III, 8; m, 9; m, 10; m, 11; m, 12; m, 13; m, 15; ni, 19; III, 21.

(3) Pldtabque, Pomp., 49.

Après la conclusion de la paix César avait pu croire un moment que la petite guerre contre les Helvètes aurait des conséquence très grandes et très favorables aux intérêts romains. Il avait vu se réunir autour de lui, sous sa présidence et sans qu'il eût Tidée de la convoquer, l'assemblée générale de la Gaule, le concilium totiiis GaUiœ, presque tous les peuples, de leur initiative, lui ayant envoyé des députations; et ces députations n'étaient pas venues porter seulement des félicitations, elles étaient venues aussi se plaindre d'Arioviste et implorer Tappui de César contre, le roi germain. Le fait était significatif. Ce n'ét- r plus^ comme pour la guerre contre les Helvètes, un parti politique d'un seul peuple; c'était toute la Gaule, sans distinction de partis et de nations^ qui maintenant se déclarait prête à se mettre dans la clientèle de Rome, en s'adressant à elle pour être aidée à résoudre la question si importante de sa politique nationale! On ne pouvait plus en douter; cette assemblée gauloise en était la preuve : la guerre helvétique avait grandi en un mois le prestige de Rome parmi les Gaulois plus que n'avaient fait les négociations et les délibérations du sénat pendant tant d'années. Mais César ne tarda pas à s'apercevoir que la situation n'était pas aussi favorable qu'elle semblait l'être. C'est un moment solennel et décisif dans l'histoire de la Gaule et dans l'histoire du monde que celui où se réunit ce grand conseil gaulois sous la présidence du représentant de Rome. Ce fut alors en effet, très probablement, que César envisagea pour la première fois, dans son ensemble, la situation politique de la Gaule; et quii se rendit compte en même temps du but véritable que poursuivaient les Helvètes avec leur mouvement, et de ce fait essentiel dont l'importance lui avait échappé jusqu'alors, à

savoir que le véritable adversaire de l'influence romaine en Gaule n'était pas le peuple des Helvètes avec son vieux chef Divicon, mais Arioviste. 11 était évident que le proconsul de Romene pourrait acquérir en Gaule cette suprématie qui lui permettrait de tirer sous ditrérents prétextes beaucoup d'argent des libres républiques celtiques, s'il ne débarrassait la Gaule de ce concurrent, venu de Germanie, qui y jouait déjà le rôle ambitionné par lui. Mais à mesure quii comprenait mieux la situation politique de la Gaule, César devait reconnaître limmense gravité de l'erreur commise en attaquant les Helvètes, ce peuple vaillant qui lui aussi avait voulu combattre Arioviste. Par cette guerre malheureuse il s'était privé d'un allié qui aurait pu lui être très utile dans une lutte contre la suprématie germanique; il avait rendu un service considérable au roi germain, c'est-à-dire à son rival; il s'était aliéné le puissant parti national et les masses populaires de la Gaule, qui étaient furieuses contre lui et contre le parti romanophile; il avait enfin compromis le prestige de Rome en Gaule et le sort de cette guerre contre Arioviste, qui était inévitable, si César voulait faire entrer les républiques celtiques dans le rayon de l'influence romaine.

Ce n'était pas par admiration pour Rome, en efl'et, que toute la Gaule avait envoyé à César des ambassadeurs demander son appui contre le roi germain. Cette démarche était l'eflort désespéré du parti romanophile et conservateur pour maîtriser à son profit la situation créée par la guerre contre les Helvètes. Linsuccès des Helvètes, qui avait été la conséquence des intrigues des Éduens auprès de César, avait excité la haine du peuple gaulois contre tout ce partie au point que celui-ci avait compris qu'il ne lui restait qu'un

moyen de salut : c'était d'amener tout de suite César à renverser la domination d'Arioviste. Si César s'arrêtait après la conclusion de la paix, le peuple aurait ajouté foi aux meneurs du parti national qui accusaient les Éduens et tout le parti aristocratique d'avoir trahi la cause gauloise et rivé au bras de la Gaule les chaînes de la domination germanique, en arrêtant les Helvètes; si César, au contraire, rejetait au delà du Rhin les Suèves, ce parti pourrait aiTirmer avoir servi la cause nationale mieux que le parti adverse et trouverait dans le proconsul victorieux un appui solide de son pouvoir. Il fallait donc décider César à faire cette guerre,, et sans perdre de temps! César ne tarda pas à s'apercevoir que les sollicitations empressées et respectueuses des représentants gaulois avaient tout l'air de véritables sommations. Il s'était déjà aliéné par la guerre helvétique le puissant parti national et les masses populaires; maintenant, s'il ne détruisait pas Arioviste, le parti romanophile lui-même se tournerait contre lui; et il se trouverait avec sa petite armée comme perdu au milieu de la Gaule, détesté de toute la nation, sans l'appui d'aucun parti. Comment auraitil pu se maintenir longtemps en Gaule, dans de pareilles conditions? La guerre contre Arioviste pouvait seule lui donner en Gaule le prestige qu'il avait espéré de la guerre contre les Helvètes. Malheureusement cette guerre n'était pas de celles que l'on pouvait improviser en quelques semaines, sans grand danger Il s'agissait d'attaquer dans un pays éloigné, sans une bonne base d'opérations et avec une petite armée de six légions, un ennemi exalté par de grandes victoires et qu'on disait très nombreux; César ne pouvait compter sur l'appui loyal de la nation gauloise, dont dépendaient les approvisionnements; il laisserait même en

Gaule tout un parti, le parti national, qui souhaitait voir échouer César. Ce qui s'était passé dans la guerre contre les Helvètes montrait combien la difficulté était grande. Enfin — et la chose aurait surtout été dangereuse dans le cas d'un revers — il y avait aussi un empêchement d'ordre juridique : Arioviste avait été déclaré l'année précédente ami et allié du peuple romain, et on ne pouvait décemment alléguer aucun prétexte de guerre.

César ne s'était jamais trouvé à pareille épreuve. Il s'agissait pour lui de risquer tout ce qu'il avait acquis par tant de luttes et tout ce qu'il espérait de l'avenir, sur le succès incertain de cette guerre si difficile; car, s'il était vaincu, il ne pourrait pas se maintenir longtemps en Gaule et sa situation à Rome serait irrémédiablement perdue. Mais avec la lucidité d'intuition et la résolution rapide qui lui étaient propres, César comprit qu'il n'était pas possible d'éviter cette épreuve; et il résolut de marcher au-devant du danger, improvisant du mieux qu'il put cette seconde guerre. Il commença par en faire naître le prétexte en invitant Arioviste à venir lui faire visite, parce qu'il avait à lui parler (1). L'invitation était insolente, et le barbare répondit naturellement que si César avait besoin de lui, il n'avait qu'à venir lui-même le trouver pour lui dire ce qu'il voulait. César, sans y aller, lui demanda alors de faire différentes concessions en faveur des Éduens et des Séquanes. Arioviste, que la première invitation avait déjà irrité, refusa, et César déclara alors qu'il était autorisé à lui faire la guerre, par le

(i) Dion-, XXXVIII, 34. Pour ce qui est des différences essentielles entre le récit de Dion et celui de César sur ce point et des raisons pour lesquelles le récit de Dion est plus vraisemblable, voy. MiCALELLA, F. D., 38 et suiv.

fameux décret en faveur desÉduens. Averti cependant par la guerre précédente, César ne voulut pas courir le risque de manquer de vivres en route, ou d'être trahi. Il occupa Besançon, la ville la plus grande et la plus riche des Séquanes; il organisa un service de ravitaillement auquel devaient pourvoir les Éduens et les Séquanes; il substitua à Dumnorix un commandant de cavalerie plus sûr, Publius Grassus, fils de Marcus. Mais quand tout semblait prêt, il surgit une nouvelle difficulté. Les soldats, déjà impressionnés par la sanglante bataille livrée aux Helvètes et par les dangers courus pendant la guerre précédente, avaient été effrayés par les récits que faisaient sur les Germains et la Germanie les habitants et les marchands de Besançon, et au dernier moment ils refusèrent démarcher. Comment, disaient-ils, étant si peu nombreux, attaquer un ennemi aussi terrible? Comment nourrir l'armée dans les immenses forêts et les déserts sauvages de ce pays sans routes? La peur réveillait même chez eux des scrupules : cette guerre contre un roi que le sénat avait déclaré ami et allié n'était pas juste, et les dieux ne permettraient pas qu'elle eût une issue heureuse (1) . César dut réunir ses officiers et ses soldats, réfuter leurs raisonnements, les admonester et piquer

(1) Dion, XXXVIII, 35, dit que la panique se déclara parmi les soldats; César, au contraire, B. G., I, xxxix, prétend que ce fut d'abord parmi les officiers supérieurs. Le récit de Dion est le plus vraisemblable. Tandis qu'il est impossible que les officiers eussent tous assez peu de dignité et de courage pour laisser voir leur frayeur aux soldats, au contraire, si l'on admet que la bataille contre les Helvètes ait été peu heureuse pour les Romains, il est très naturel qu'une panique ait éclaté parmi les soldats. La version de Dion est tellement plus naturelle que celle de César, que Petsch lui-même, toujours enclin à ajouter foi aux récits de César, admet qu'il altère ici la vérité. Cette narration nous montre combien César est porté à célébrer la valeur de ses

leur amour-propre en déclarant que si les autres n'en avaient pas le courage, il partirait seul avec la dixième légion. Celle-là du moins n'avait pas peur! Le jour suivant l'armée repartait vers la vallée du Rhin: et après une marche de sept jours elle arrivait dans la vallée de la Thur, et peu de temps après en vue de l'armée d'Arioviste. César, qui savait qu'Arioviste attendait des renforts, lui offrit aussitôt la bataille ; mais Arioviste la refusa pendant plusieurs jours, disant à ses soldats, pour les faire patienter, que les devineresses défendaient de combattre avant la lune nouvelle (I) : et il se contenta pendant ce temps de menacer les communications de César avec les Éduens et les Séquanes, et d'occuper ses soldats à des escarmouches de cavalerie, à des surprises et à des sorties, sans jamais s'engager à fond. Un jour cependant, semble-t-il. une de ces surprises réussit par trop bien, et il s'en fallut de peu, sans doute par suite d'une erreur de César, qu'elle n'aboutît à la prise d'un des deux camps entre lesquels César avait dû partager son armée, afin de pourvoir plus facilement aux approvisionnements (2).

soldats et à rabaisser les mérites des oiïlciers supérieurs, qui appartenaient presque tous à l'aristocratie.

(1) CÉSAR, B. G., I, Liv, dit incidemment qu'Arioviste attendait des renforts. C'est là certainement la raison véritable pour laquelle Arioviste difîéra de livrer bataille; les prédictions des femmes dont parle César au chapitre l n'étaient pas la raison, mais l'explication donnée aux soldats.

(2) Cet insuccès de César est relaté par Dion, XXXYIII, 48, et je crois qu'il est véridique, bien que, comme le fait observer Petsch, le récit de cette guerre soit très confus dans Dion. Mais si l'on n'admet pas une aventure comme celle-là, il est difficile d'expliquer pourquoi Arioviste changea de détermination. Le récit de César n'est pas non plus sans obscurité. Par exemple, au chapitre l, il dit qu'un jour, après avoir tenu toute la matinée l'armée en champ découvert pour livrer bataille, il la ramena dans ses retranchements. « Alors enûn, ajoute-t-il, Arioviste fît

Que se passa-t-il alors? Arioviste prit peut-être trop de confiance dans ses forces, ou bien il ne réussit pas à retenir plus longtemps ses soldats, fatigués de la longue attente? Ce qui est certain, c'est que le lendemain^ quand César rangea ses troupes hors du campement, Arioviste accepta la bataille. L'aile droite de l'armée romaine brisa la ligne de front de l'ennemi; mais l'aile gauche ne put soutenir le choc, et elle commençait déjà à plier, sans que César, qui était sur la droite, s'en fût aperçu. Par bonheur, PubliusCrassus, qui était à l'écart avec la cavalerie, comprit le danger et donna l'ordre à la troisième ligne de réserve de se porter au secours. L'expérience de la guerre contre les Helvètes avait été profitable. Les Romains gagnèrent ainsi la bataille; Arioviste s'enfuit précipitamment au delà du Rhin, renonçant à tous ses projets sur la Gaule; la domination germanique en Gaule était détruite. C'est cette victoire sur Arioviste, et non celle sur les

sortir une partie de son armée à l'assaut du petit campement et un combat violent dura jusqu'au soir; Arioviste finit par rappeler ses soldats après de grosses pertes de part et d'autre. » Comme on le voit, il est ici question d'un combat sérieux, mais dune façon trop brève et trop vague. Que firent les soldats du petit campement, et que firent ceux du grand campement? Ceux-ci firent-ils une sortie pour attaquer les assaillants, et s'efforcèrent-ils de faire sortir les autres troupes d'Arioviste? Nous ne savons, en réalité, ni ce que fut le comlDat, ni quelles troupes y prirent part. Au chapitre suivant, César nous dit que le jour d'après il conduisit ses légions jusque sur le campement des ennemis, et que les Germains furent contraints d'accepter la bataille. Que signifie cette contrainte? Pourquoi les Germains n'auraient-ils pas pu rester derrière leurs tranchées comme les autres jours? Comment, d'autre part, si César était si prés de leurs campements, les Germains purent-ils ranger leurs troupes en bataille? Cette obscurité doit aussi servir à cacher quelque chose, c'est-à-dire probablement l'issue du combat du jour précédent, qui fut plus sérieux que César ne veut le donner à entendre et qui décida Arioviste à livrer bataille.

Helvètes, qui doit être considérée comme le premier succès politique et militaire de César, succès important, car par cette bataille il avait donné à Rome, au moins pour quelque temps, cette sorte de suprématie que nous appellerions aujourd'hui protectorat, et qu'Arioviste avait exercée jusque-là sur les républiques divisées de la Gaule. Cette suprématie n'était pas encore comparable aux grandes conquêtes asiatiques de Lucullus et de Pompée; mais elle pouvait devenir entre les mains de César un instrument utile de domination et d'influence, soit pour se procurer de l'argent, soit pour agir sur la politique italienne. Mais pour le moment César n'eut pas le temps de s'occuper de la Gaule, ni de la façon de tirer parti de sa victoire : il se contenta d'envoyer ses légions hiverner sous le commandement de Labiénus sur le territoire des Séquanes, et il revint aussitôt dans la Gaule cisalpine. Les choses allaient trop mal à Rome. On ne soupçonnait point en Italie l'importance des événements qui se passaient en Gaule, et par suite personne ne s'y intéressait, tout le monde ne s'occupant plus que deCicéron, et avec une ardeur de plus en plus vive à mesure que la lutte entre ses amis et Clodius devenait plus violente. Le parti de Cicéron avait obtenu un brillant succès aux élections : les deux consuls Publius Cornélius Lentulus et Quintus Cécilius Métellus étaient tous les deux favorables à Cicéron, ainsi que sept préteurs sur huit, et huit tribuns sur dix (1). Le public, très satisfait, avait espéré que ce résultat hâterait le rappel désiré, d'autant plus que Pompée s'était engagé à porter après les élections la question devant le sénat (2). Mais Clodius

(1) CicîÎRON, Post red. in sen., ix, 22, 23; Ad quir. post red., VI, 15.

(2)M, ^.,m,xiii, i;4., ni,xiv,i.

n'était pas homme à se décourager aussi facilement, et sachant combien il était facile d'épouvanter Pompée, le sénat et tout le monde politique, il avait commencé par attaquer Pompée dans de violents discours; puis, à la tète de ses bandes, il s'était mis à troubler toutes les réunions des partisans de Cicéron; et il avait fini par afficher à la porte du sénat le début de sa loi contre Cicéron. qui défendait au sénat de s'occuper dorénavant de cette affaire (1). Pompée, effrayé^ ne pouvant recourir à Crassus. qui né voulait rien faire, avait songé à demander à César son appui: mais Clodius, de plus en plus audacieux, l'avait menacé de brûler sa maison et de le tuer (2); et. profitant de l'inertie des deun consuls, avait terrorisé Rome tout entière à la tête de ses bandes. Le public pouvait protester tant qu'il voudrait contre l'exil de Cicéron : le monde politique avait trop peur du terrible tribun, et pour un moment Clodius réussit à le tenir en échec. Pompée finit par s'enfermer chez lui et ne plus sortir (3); au sénat personne n'osa plus faire la moindre proposition ; à la fin seulement un ami de Cicéron se risqua à en faire une^mais très timide. Pour éluder la difficu:;o qui résultait de la défense affichée par Clodius aux portes du sénat, Sextus avait cherché à faire comprendre le cas de Cicéron dans une formule plus générale où il n'était pas nommé (4), mais on n'en fit rien. Clodius, profitant du découragement de ses adversaires, inaugura sur l'emplacement de la maison de Cicéron le petit temple de la Liberté, en y mettant comme statue de la déesse, du moins à ce que raconte Cicéron,

(1) Cicéron, A., III, xv, 6.

(2) Id., de arusp. resp., xxiir, 49; pro domo, xxv, 67.

(3) Plutarque, Poìììp., 49.

(4) Cicéron, A., III, xx, 3.

la statue d'une courtisane de Tanagra (1), et, pour gagner à sa cause la faveur populaire, se mit à prodiguer le blé au peuple; il en achetait partout en Italie, et il engloutit dans ces achats l'argent apporté par Pompée qui aurait dû servir à mettre à exécution la loi agraire de César (2). Toutes ces provocations finirent cependant par exaspérer Pompée qui. voulant montrer à Rome que c'était lui et non Glodius qui était le maître delà république, se décida à envoyer Sextus auprès de César pour lui demander son consentement au rappel de Cicéron (3); il détacha de Clodius le consul Gabinius et l'amena à former une bande de partisans pour batailler contre les bandes de Clodius (4); il amena aussi huit tribuns du peuple à proposer, le 29 octobre, une loi de rappel en faveur de Cicéron (5). Pour complaire à Pompée, les tribuns consentirent; mais en même temps, pour ne pas se brouiller avec leur terrible collègue, ils insérèrent dans la loi une clause qui l'annulait, à savoir que serait nulle toute partie de leur loi qui abrogerait ou déciderait une chose qu'une autre loi défendait de décider ou d'abroger (6). Et cet étrange projet avait encore échoué.

Dans ce désordre épouvantable personne ne s'occupait des entreprises de César, et la chute de la suprématie germanique en Gaule ne produisit aucune impression. César comprit que pour gagner le public d'Italie ses victoires ne lui serviraient à rien, et que le rappel de Cicéron lui rapporterait davantage. Il donna donc

(1) CicÉRox, pro domo, xliii, 111„

(2) Id., IX, 23 ; x, 25.

(3) Id., pro Sext., xxxni, 71.

(4) Id., pro domo, xxv, 66-67.

(5)/(i., A.. III, xxiii, 1.

(6) Id., 2-3.

son consentement (1). Mais cela ne suffît pas encore pour résoudre cette question compliquée. Clodius, décidé à en venir aux moyens extrêmes pour empêcher l'inévitable, imagina alors le plus invraisemblable des expédients : il se tourna contre César, et fit des avances aux conservateurs pour faire abolir les lois de César en les déclarant nulles, comme Bibulus pour les fameux motifs liturgiques (2). Le tribunat de Clodius prit fm le 9 décembre; mais il avait suffi pour mettre Rome dans un état voisin de la folie. La discorde était dans le parti démocratique; Pompée n'avait pas couGance en Crassus. Crassus détestait Pompée; Clodius et Pompée étaient en guerre déclarée; les deux consuls n'étaient pas d'accord; tandis que Pison était resté l'ami de Clodius, Gabinius se rangeait du côté de Pompée. Les affaires publiques étaient dans le plus grand abandon : le sénat ne s'occupait plus d'aucune affaire; Crassus ne faisait rien; Pompée n'agissait que d'une façon intermittente; la loi agraire de César, pour laquelle on avait tant bataillé Tannée précédente, n'était pas même appliquée. Seul le consul Gabinms faisait preuve d'une certaine activité en faisant approuver une loi antiploutocratique qui défendait aux Italiens de prêter de l'argent hors d'Italie, pour obliger le capital à rester dans la péninsule et en diminuer l'intérêt au profit des débiteurs (3). En attendant, Cicéron restait en exil. Dans la séance du sénat du 1" janvier de l'an 57, on discuta enfin son rappel (4). Certains sénateurs furent assez hardis pour déclarer que la loi de Clodius n'en était pas une, et que

(1) Diox, XXXIX, 10,

(2) CiGÉRON, pro domo, xv, 40.

(3) MoMMSEN, in Hermes, 1899, p. 145 et suiv.

(4) CiGÉRON, pro Sext., xxxiii, 72; in Pis., xv, 34.

par conséquent il n'était pas nécessaire de faire une loi nouvelle pour l'annuler. La loi était nulle en ellemême; il suffisait d'inviter Cicéron à revenir. Mais Pompée, plus prudent, fit prévaloir lavis qu'il valait mieux ne pas se mettre en opposition avec les comices sur une vétille juridique, et faire approuver une loi (1). Il s'agissait après tout d'une formalité sans importance, car la loi serait approuvée sans di;ficulté. Mais on avait compté sans Tentêtement de Clodius. Quand, le 25 janvier de Tannée 57, la loi sur le rappel de Cicéron fut portée aux comices pour être discutée, Clodius, bien qu'il ne fût plus que simple citoyen, vinta la tête de ses bandes empêcber qu'elle fût approuvée, et la bataille fut si meurtrière que le forum fut inondé de sang. 11 fallut, après la lutte, le laver avec des éponges (2).

(1) Cicéron, pro domo, xxvi, 68; pro Sext.. xxxiv, 73, 74.

(2) Id., pro Sext., xxxv, 77; Plutarque, Cic, 33.

l'annexion de la gaule (L'an 57 avant Jésus-Christ.)

La situation devenait critique à Rome. Pendant l'hiver de 58 à 57 la famine vint encore augmenter le désordre. Les achats énormes qu'avait faits Clodms l'année précédente et ses folles proiusions en étaient probablement la cause, ainsi que les troubles intérieurs qui épouvantaient les marchands et paralysaient les magistrats. Du moins les ennemis de l'ancien tribun, qui voulaient lui enlever le service de l'approvisionnement, le rendaient responsable de cette famine (1). Mais si les difficultés croissaient. César ne put suivre cette année-là longtemps les affaires d'Italie, comme il l'aurait voulu; car il dut repartir aussitôt pour la Gaule d'où Labiénus lui envoyait des nouvelles peu rassurantes. La victoire sur Arioviste n'avait pas sudi à réparer l'erreur qu'il avait commise en faisant la guerre aux Helvètes ; et les conséquences de cette erreur continuaient à se faire sentir. Le parti national, qui détestait César, se défiait des assurances qu'il avait données à plusieurs reprises de respecter la liberté gauloise, et préparait une nouvelle guerre. Le plan était le même que celui de la guerre contre

(1) CiGÉHON, pro domo, x, 25.

Arioviste : il s'agissait de soulever contre César et contre Rome un autre peuple barbare et belliqueux, tel que les Helvètes ; ce seraient les Belges cetle fois, c'est-à-dire toutes les populations mêlées de Celles et de Germains qui habitaient entre le Rhin, l'Escaut, l'Océan et la Seine. Sans doute, quand Labiénus donnait à César ces nouvelles, le plan de cette guerre devait être à peine tracé ; mais, bien qu'elle fut lointaine, cette menace ne pouvait manquer de préoccuper beaucoup César en lui prouvant que, s'il ne voulait pas ramener ses légions dans la Narbonnaise et renoncer à s'immiscer dans les affaires gauloises, il aurait de nouvelles luttes à soutenir. D'autre part l'impression médiocre faite à Rome par sa victoire sur Arioviste le poussait à tenter quelque entreprise plus importante, dont on parlerait davantage. Pendant l'hiver César prit donc le parti de laisser Pompée, Crassus, Clodius et Cicéron se débrouiller entre eux et de retourner en Gaule pour y préparer un coup d'audace analogue à ceux de LucuUus en Orient, et qui étonnerait la Gaule et Tltalie ; il préviendrait l'attaque des Belges en attaquant lui-même ; et il porterait la guerre sur le territoire des Belges, avant qu'ils eussent complété leurs préparatifs. Le pays était éloigné; César ne le connaissait nullement (1) ; l'ennemi était considéré comme très redoutable, à cause de sa valeur qui était connue, et de son nombre, que personne ne savait fixer avec précision. On parlait vaguement d'immenses multitudes. Il s'agissait donc, tout probablement, d'une guerre très sérieuse. Mais César n'hésita pas. Il avait trop besoin de consolider son influence en Italie par des succès éclatants I Averti cependant par

(1) César lui-même l'avoue : D. G., II, iv.

les dangers courus l'année précédente dans la guerre contre Arioviste, il voulut être cette fois prudent et se préparer mieux. Ne pouvant calculer exactement les forces de l'ennemi. César commença par augmenter les légions. Il envoya des agents en Afrique, en Crète, dans les Baléares pour y recruter des archers et des frondeurs ; il leva deux nouvelles légions dans la Gaule cisalpine ; il les envoya en Gaule sous le commandement de Quintus Pédius, et il les suivit bientôt, rejoignant son armée en Franche-Comté. De là, ayant fait avec soin ses approvisionnements,, il se rendit en quinze jours, par une marche rapide, jusque sur le territoire ennemi, et par cette apparition subite amena les Renies à se soumettre. Ce premier succès avait une certaine importance, car les Rèmes pouvaient lui donner des renseignements plus exacts sur les forces de l'ennemi. Il fit donc une enquête. Mais les réponses furent peu rassurantes. D'après les Rèmes, les Belges auraient pu mettre en campagne 350,000 hommes. Les Rèmes disaient-ils la vérité, ou cherchaient-ils, tout en protestant de leur amitié pour César, à l'épouvanter? Ce ne serait pas un signe que la soumission des Rèmes fût bien sincère. Quoi qu'il en soit, que ces renseignements fussent exacts ou non. César ne pouvait que se convaincre encore mieux de la nécessité d'être prudent. 11 se fit donner des otages par les Rèmes; il persuada aux Éduens d'envahir le pays des Bellovaques, le plus puissant des peuples belges^ pour les détacher de la coalition ; il fit sur l'Aisne une forte tête de pont où il plaça six cohortes sous les ordres de Quintus Titurius Sabinus; puis il établit un camp sur la rive droite, en l'appuyant à la rivière. Dans ce camp fortement retranché il attendit; avec ses huit légions, les Belges qui approchaient. Mais, les Belges une fois arrivés,

César ne livra pas tout de suite bataille ; il voulut auparavant étudier l'ennemi et sa manière de combattre, et préparer avec soin le cbamp de bataille, faisant creuser et fortifier deux grands fossés, longs de 400 pieds, au milieu desquels il rangea son armée, à l'abri des attaques de flanc. Divicon lui avait appris à s'en garder. Mais ce furent là des travaux inutiles. Les ennemis n'étaient pas assez naïfs, pour s'engager entre les deux fossés en attaquant de front les légions ; et si tous les jours ils se rangeaient en bataille au delà d"un petit marais, eux aussi, comme les Romains, attendaient d'être attaqués. Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi, sans aucune action décisive, quand tout à coup César fut averti par Titurius que les Belges essaj'aient de tourner la position, en passant à gué la rivière un peu plus bas, au-dessous du campement, de façon à couper les communications de César avec la Gaule. César en toute bâte sortit avec la cavalerie, les archers, les frondeurs, passa le pont et arrivant au moment où l'ennemi commençait à passer le gué, il le chargea jusque dans le lit du fleuve. L'engagement fut court ; après une faible résistance les Belges se retirèrent. Surpris par cette retraite, qui ne lui semblait pas justifiée par les pertes infligées à l'ennemi, redoutant une ruse de guerre. César fit surveiller tout le jour les bords de la rivière ; mais le soir, comme il commençait à se rassm^er, voyant que tout était tranquille, une nouvelle plus surprenante encore que les événements du jour lui arriva : toute l'armée belge se retirait. Était-ce possible, après une seule escarmouche ? Repris par sa méfiance, César garda toute la nuit son armée dans le camp. Ce ne fut que le lendemain, quand il eut reçu confirmation de la nouvelle, qu'il lança aux trousses de l'ennemi trois légions sous le commande-

ment de Labiénus et la cavalerie sous le commandement de Quintus Pédius et de Lucius Arunculéius Gotta. Il connut bientôt la cause de cette retraite qui, après une brève escarmouche d'avant-postes, terminait tout à coup une guerre qu'il avait crue terrible. Les Bellovaques, ayant appris quelques jours auparavant que lesÉduens avaient envahi leur territoire, voulaient rentrer pour défendre leurs foyers; ils avaient encore consenti, avant de partir, à essayer l'attaque du jour précédent; mais, l'attaque ayant échoué et les vivres se faisant rares, ils étaient partis en entraînant avec eux tous les autres peuples. Chacun retournait dans son pays; la grande coalition était dissoute.

César comprit qu'en saisissant bien vite ce moment il pourrait dompter facilement l'un après l'autre tous ces peuples. Aussitôt, sans plus attendre, il pénétra sur le territoire des Suessions, les surprit au moment où ils venaient de rentrer de leur expédition, et les amena facilement à se rendre; puis il surprit à leur tour et d'une façon aussi heureuse les Ambians, et avec encore plus de rapidité et d'audace il s'avança sur le territoire des Nerviens. Ceux-ci étaient les plus belliqueux et les plus barbares des Belges; si barbares qu'ils chassaient de leur pays à demi désert les marchands étrangers, grecs et itahenS; qui cherchaient à leur vendre du vin, boisson perfide qui énerve l'âme et affaiblit le corps. Rusés et hardis, les Nerviens, qui s'étaient unis aux Atrébates et aux Viromandes, surprirent un soir dans les forêts l'armée romaine qui se disposait à construire le camp pour la nuit. La bataille fut terrible; César lui-même dut combattre comme un simple soldat, et si les soldats romains n'eussent acquis dans les deux années précédentes une telle expérience de la guerre qu'ils surent combattre tout seuls sans attendre les

44 GRANDEUR Eï DECADENCE DE ROME

ordres des officiers, l'armée eût été anéantie. Quand les Xerviens se furent rendus, il ne resta plus en armes que les Aduatuces qui, ayant appris la défaite des Nerviens, incendièrent les villages et se réfugièrent dans une forteresse que l'on croit avoir été située à l'endroit où est aujourd'hui Namur. César en fit le siège; et quand on vint, au bout de quelques jours, lui proposer de rendre la ville, il accepta à la condition, comme à l'ordinaire, que les armes lui seraient livrées. Pendant toute une journée les assiégés portèrent hors de l'enceinte ou jetèrent dans les fosses des armes: mais, la nuit venue, ils prirent des armes qu'ils avaient cachées et fondirent sur les Romains. L'attaque fut repoussée, la ville fut reprise, et tous les assiégés, qui selon César étaient au nombre de 53,000, furent vendus comme esclaves aux marchands qui suivaient l'armée (1).

Par ces victoires sur tant de peuples barbares si redoutés César frappait d'étonnement la Gaule entière, forçait un grand nombre d'hommes à reconnaître la domination romaine, faisait un butin important. Outre les prisonniers qu'il vendit, il dut trouver chez ces barbares une quantité considérable de métaux précieux. Mais ces victoires auraient-elles un aussi grand retentissement en Italie qu'en Gaule V Telle était la question qui devait intéresser César plus que toute autre, en ce moment. Les nouvelles qui arrivaient de Rome faisaient craindre une catastrophe du gouvernement démocratique. Cicéron était enfin revenu, accueilli dans toute ITtalie par des démonstrations enthousiastes; mais la loi de Clodius n'avait pu être annulée que lorsque Pompée eut trouvé, parmi les tribuns du

(1) CÉSAR, B. G., II, xxxm.

peuple de l'année 57, un homme capable de tenir tête au terrible démagogue. C'était un certain Titus Annius Milon (1), noble ambitieux, endetté, téméraire et violent comme Clodius. Protégé par l'inviolabilité tribunitienne et alléché par la promesse du consulat, Milon avait recruté une bande de gladiateurs et de sicaires (2), grâce à laquelle Pompée avait pu, au milieu de bagarres sanglantes, faire voter le 4 août (3) la loi qui rappelait Cicéron et ordonnait une réparation. Mais la paix n'était pas encore revenue dans la république. Le parti conservateur et Pompée s'étaient mis d'accord pour soustraire, en profitant de la famine, à l'influence de Clodius le service des vivres; et Cicéron avait fait approuver par le sénat une loi qui donnait à Pompée, pour cinq ans, la haute surveillance de tous les ports et de tous les marchés de l'Empire, et la faculté de nommer jusqu'à quinze légats pour approvisionner Rome de blé (4). Mais cette mesure avait déchaîné de nouveau la tempête, un moment apaisée après le retour de Cicéron : Clodius, pour se venger, avait essâjé de soulever le peuple contre Pompée, en faisant courir le bruit que c'était lui qui créait la disette pour se faire nommer roi de Rome; il avait annoncé sa candidature à Tédilité pour l'année suivante; il avait cherché, au moyen de tribuns qui étaient ses amis, à empêcher que Cicéron ne fût indemnisé de la destruction de sa maison (5); enfin il avait aux élections pour l'an 56 aidé,, avec ses bandes, les conservateurs, en leur faisant conquérir tous les postes

(i) Voy. Drumaxn, P, 31 et suiv

(2) Dion, XXXIX, viii; Appian, B. C, ii, 16.

(3)CicâR0N, ,4.,IV, 1,4.

(4) Id., 6; Plutauque, Pompée, 49 ; Dion, XXXIX, 9.

a) Lange, R.A., III, 309-310.

de préteurs et les deux consulats (i). L'alliance entre le démagogue et les conservateurs était officiellement conclue, et Pompée en était si inquiet que. redoutant le succès de Clodius soutenu par les conservateurs, il différait, d'accord avec Milon. l'élection des édiles (2). Comme si tant de diffîcuités n'eussent pas été suffisantes, Ptolemée Aulétès, chassé d'Egypte par une révolution populaire, était venu à Rome dire à ses créanciers que s'ils voulaient être payés, c'était à eux de l'aider à recouvrer son royaume. Pompée qui, désireux de bien remplir sa mission annonaire, tenait à l'amitié du roi possesseur du plus fertile grenier de la Méditerranée, l'avait accueilli dans son palais et cherchait à lui venir en aide; mais ni le sénat ni le public ne s'intéressaient beaucoup au sort du roi (3). En somme, si le parti conservateur était faible et vieux, le parti populaire risquait, malgré son énergie, de s'épuiser en peu d'années, car à l'exception de quelques chefs remarquables il se composait d'aventuriers, de voleurs, de violents et de fous. Tôt ou tard le parti conservateur, qui était plus riche, et qui comptait dans ses rangs un plus grand nombre de personnes respectables, reprendrait le pouvoir, abolirait la loi Julia, se vengerait des triumvirs et surtout de César.

Il fallait que César, par quelque coup hardi, de la Gaule où il était, arrêtât cette rapide dissolution. La situation était critique, le péril imminent et l'urgence extrême. Et alors, au milieu de ces difficultés qui semblaient l'entourer de toutes parts, cet homme souple, génial, plein de confiance en lui-même, imagina une

(1) Lange, iî. A., 111,308.

(2) Id., 309.

(3) Dion, XXXIX, xii; Plutarque, Cat. U., 35; Cicébon, pro Bab. Post., II, 4; Lange, R. A., III, 311.

chose si témérnire qu'elle dut effrayer les traditionalistes de la politique romaine, comme une folie : il voulut faire pour la Gaule ce que Lucullus avait fait pour le Pont, et Pompée pour la Syrie, la dcclnrer jusqu'au Rhin province romaine. Rome n'avait pas encore vu une audace semblable. La Gaule était deux fois grande comme l'Italie : elle avait de nombreux États, une noblesse puissante, des prêtres influents,, ses mœurs à elle et ses traditions; elle avait, du moins à ce que l'on croit aujourd'hui, une population de quatre à cinq millions d'habitants (1), et qui n'était pas énervée et affaiblie comme les populations d'Orient; une partie même ne vivait que de guerre. Soumettre d'un jour à l'autre tant de peuples à l'autorité romaine^ changer les bases politiques et nationales de leur existence, c'était une entreprise immense, et même sans partager les anxiétés de cette école diplomatique si craintive, qui n'avait voulu ni conquérir ni accepter en don l'Egypte, des personnes sérieuses pouvaient se demander si elle n'était pas au-dessus des forces de la République. Mais trop de motifs poussaient César à adopter les méthodes audacieuses et violentes de l'école toute nouvelle de Lucullus. Il pensait sans doute qu'après la guerre aux Helvètes le parti national le détestait trop pour accepter, tant qu'il resterait en Gaule, ce protectorat que le parti le plus modéré à Rome considérait, après les victoires de César, comme juste et nécessaire, et auquel en aucune façon il ne pouvait lui-même renoncer. Ce parti se serait au contraire servi de la demi-indépendance de la nation pour susciter des troubles et

(1) Beloch, Die Bevolkerung Galliens zur Zeit Cœsars, dans le Bh. Muséum, LIV, pages 414 et suiv.

créer des embarras à Rome, qui n'aurait pu en sortir qu'en se retirant complètement ou en annexant le pays. N'était-ce pas du reste Tliistoire de tous les protectorats? jN'en serait-il pas ainsi en Gaule où la résistance nationale était si forte? Il pouvait être sage de hâter ce qnii paraissait inévitable, en profitant de Timpression qu'avait produite la grande victoire sur les Belges. Les motifs de la politique italienne étaient encore plus pressants. César comprenait qu'il ne serait maître de la situation en Italie et ne sauverait son parti que s'il réussissait à frapper un grand coup qui étonnerait tout le monde. La victoire sur les Belges était encore trop mesquine; il fallait pouvoir annoncer quelque chose de plus grand : que les antiques et terribles ennemis de Rome étaient désormais soumis, après deux ans de grandes guerres; que l'œuvre commencée par le premier grand homme de la démocratie romaine, Caïus Flaminius, la conquête des paj^s celtiques, avait été achevée un siècle et demi plus tard par Caïus Julius César; que l'Empire avait acquis un nouveau territoire populeux, riche et fertile, aussi vaste que les provinces conquises par Lucullus et Pompée en Orient. Il est vrai que cette conquête était encore en grande partie imaginaire. Ni l'Aquitaine^ ni la partie encore libre de la Gaule méridionale, n'avaient vu jusqu'ici un soldat ni un magistrat romains. Beaucoup de peuples de la Gaule centrale et occidentale n'avaient pas fait leur soumission, et beaucoup ne s'étaient soumis que pour la forme; beaucoup d'autres et parmi eux les plus riches et les plus puissants, les Séquanes, les Éduens, les Lingons, avaient accueilli amicalement le général romain, mais à titre de puissant allié et sans se montrer en aucune façon disposés à accepter la domination romaine. Mais

à Rome le succès immédiat^ obtenu même par des expédients pleins de dangers lointains, était la loi suprême des partis; et une fois engagé dans cette lutte où les partis étaient obligés d'impressionner le public par de violentes charlataneries, César, qui était le plus intelligent de tous, en arriva à imaginer le plus téméraire de ces expédients, la plus grande de ces charlataneries. Pour donner un peu de couleur à la chose, il envoya Publius Crassus avec une légion dans la Gaule occidentale, y recevoir à la hâte la soumission formelle des petits peuples habitant entre ia Seine et la Loire; il envoya Servius Sulpicius Galba avec une légion dans le haut Valais^ près du Grand Saint-Bernard pour soumettre les peuples qui faisaient payer les péages trop cher, et ouvrir aux marchands italiens le nouveau marché qu'il leur avait conquis; il laissa les autres légions hiverner dans le pays des Garnutes, des Andes, des Turones, et il revint dans la Cisalpine après avoir fait proclamer partout la grande nouvelle : le sénat pouvait nommer les dix commissaires chargés d'organiser en province romaine la nouvelle conquête. Il pensait que, prise ainsi à l'improviste, la Gaule resterait tranquille au moins jusqu'au printemps; et pendant Thiver, quand toute ritalie se réjouirait de l'annexion de lïmmense pays, il aurait le temps de réorganiser son parti. C'est ainsi que la conquête romaine de la Gaule fut, dans la première intention de son auteur, en partie Teffet d'une erreur involontaire^ la guerre contre les Helvètes, qui obligea ensuite César à marcher plus loin qu'il ne voulait tout d'abord; en partie une manœuvre électorale pour impressionner à un certain moment le sénat,, les hommes politiques, les électeurs d'Italie; en partie aussi la conséquence fatale et involontaire de cette II. 4

révolution démocratique que César avait accomplie pendant son consulat. Cependant, à ce moment où il ne songeait qu'à mettre en échec le parti conservateur de Rome, César fut véritablement 1' « homme fatal » de l'histoire européenne, l'instrument inconscient dont se servit le destin pour une œuvre immense. Sans le savoir il allait déchaîner par sa proclamation une guerre d'indépendance terrible; sans le vouloir il allait dans cette guerre détruire ou ruiner l'aristocratie gauloise; cette noblesse qui gardait les anciennes traditions celtiques une fois détruite, ces traditions aussi disparaîtraient, et les classes nouvelles qui la remplaceraient accueilleraient la civilisation gréco-latine, qui à travers la Gaule pénétrerait à l'intérieur du continent européen (1).

(1) La fin de l'année 57 est un moment très important dans la guerre des Gaules, et qui a échappé à tous les historiens, même à JuLLiAx, Vere, 11 ; c'est celui où, la campagne contre les Belges terminée, César annonça à Rome la pacification de toute la Gaule, puis, abandonnant la politique incertaine qu'il avait suivie jusque-là, en proclama l'annexion. En d'autres termes la Gaule devint province romaine à la fin de l'année 57. Cela nous est prouvé par les grandes fêtes qui furent données alors et qui sont significatives, car à la fin de l'année 58 ni le peuple ni les magistrats ne firent au contraire aucune manifestation, Voy. Drox, XXXIX, V et xxv; Orose, VI, viii, 6; César, B. G., lì, XXXV, mais surtout le discours de Cicéron, De provinciis consularibus, document contemporain de la plus grande importance et dont les historiens n'ont pas assez tenu compte. Voy. surtout les chapitres viii, xiii, xiv : una atque altera œstas — l'été de 58 et celui de 57, puisque le discours fut prononcé au printemps de 56 — vel metu, vel spe, vel pœna, vel prœmiis, vel armis, vel legibiis potest totam Gailiam sevipiiernis vinculis adstringere (xiv, 34). Que César ait été amené à proclamer l'annexion àcause de la situation de son parti à Rome, c'est une conjecture que rendent vraisemblable beaucoup de cas analogues apportés par les historiens, et que confirment l'entrevue de Lucques et ses résultats. Le fait que César, B. G., II, xxxv, dissimule pour ainsi dire dans une phrase brève ce moment qui fut le plus important de sa vie, au lieu de détruire cette supposition, ne fait que la

Mais César n'avait pas alors d'autre idée que de regagner à Rome le terrain perdu par la faute de ses partisans. Éi la chose réussit admirablement (1). La conquête de la Gaule fit, comme il l'avait prévu, une impression profonde dans toute l'Italie. Le peuple*, la classe moyenne, les chevaliers, les hommes de lettres, la bourgeoisie qui se tenait ordinairement en dehors des luttes politiques, tout le monde enfin fut fier d'une telle conquête, crut qu'elle donnerait d'aussi beaux fruits que les guerres d'Orient, et fut pris d'un de ces délires d'admiration brefs mais violents qui agitaient périodiquement les masses. Une députation de sénateurs fut envoyée par le peuple de Rome à César dans la Cisalpine, pour le féliciter (2); beaucoup d'hommes politiques, qui Tannée précédente commençaient à le juger sévèrement, lui et sa politique, redevinrent ses admirateurs et se hâtèrent d'aller le trouver dans la province (3); le sénat cédant à l'opinion publique, décréta une supplica tion de quinze jours, la plus longue de toutes les sup plications ordonnées jusque-là (4). L'emphase qui dans toutes les grandes questions, tenait lieu désor mais de raisonnement, de bon sens et de sagesse grisa pendant tout l'hiver de 57 à 56 la crédule Italie

rendre plus vraisemblable. Nous verrons que César a écrit les Commentaires Tponr se justifier des accusations des conservateurs au sujet de son administration, et comme l'annexion avait été faite prématurément, avant que le pays eût encore été conquis, et avait déchaîné une guerre d'indépendance de plusieurs anni''«3 dont ils le rendaient responsable, il lui fallait s'efforcer de cacher le plus possible cette annexion prématurée qui avait été une supercherie politique et l'origine de tous les maux.

(1) Dion, XXXIX, xxv.

(2) Id.

(3) Appien, B. C, II, XVII.

(4) César, B. G., II, xxxv; Plutap.que, Ces., 21.

Bien peu de gens se doutaient que la Gaule n'était pas véritablement conquise! César sut exploiter immédiatement et d'une façon merveilleuse ce délire. Dans les deux guerres qu'il avait déjà faites, César s'était très bien trouvé de la vie au grand air, des exercices physiques, de la continence forcée de la vie des camps; et il s'était aperçu que sa complexion délicate résistait à ces rudes etïorts beaucoup mieux qu'il n'avait pensé tout d'abord (1), que ces dures fatigues lui allaient mieux que les plaisirs,, les festins et le surmenage de la vie politique de Rome. Il semble que son épilepsie, qui avait empiré à l'époque de son gouvernement en Espagne, ait été moins mauvaise ces années-là (2). Il avait aussi définitivement mis en œuvre une qualité qui, même parmi les hommes supérieurs, n'est l'apanage que d'un petit nombre : cette surexcitation facile, intense et progressive de l'esprit dans le travail; cette vivacité divine dans la pensée et dans l'action; cette volupté de répandre son énergie sur une étendue toujours plus vaste de projets et d'œuvres, grâce à laquelle les forces du corps et de l'esprit, la lucidité et la rapidité de l'intelligence, la souplesse et la fécondité de l'imagination augmentent à mesure que l'œuvre déjà accomplie prend de plus grandes porportions. C'est ainsi qu'après cette rude campagne de Belgique il n'était pas venu dans la Gaule cisalpine pour s"y reposer; mais il parcourait la province, y rendait la justice, tenait des réunions de notables, voyageait de jour et de nuit, écoutait les commissions, s'inquiétait des doléances, jugeait des procès, acceptait des invitations, recevait des rapports de ses généraux de la Gaule,

(1) Pldtarque, Ces., 17; Suétone, Ces., 57.

(2) C'est du moins ce que semble dire Plutarque dans le laconique chapitre Ces., 17.

distribuait aux marchands italiens des commandes d'armes, de chevaux et de vêtements; recrutait des sçjldats; recevait chaque jour, de Rome, une volumineuse correspondance; dictait un grand nombre de réponses; lisait les nouveautés littéraires et la chronique des événements publics et privés de Rome; accueillait une infinité d'admirateurs, de quémandeurs et d"amis qui venaient de Rome le trouver (1). L'exaltation qui naît de la conscience de sa propre force^ la gloire que lui avait value son éclatante victoire sur les Belges, le succès de l'annexion de la Gaule, excitaient son ardeur et son audace.

Au milieu de tant d'affaires, César s'occupa encore de reconstituer cette triarchie, ce gouvernement à trois qu'il avait tonde en 59 et qui, dans les derniers mois de Tannée 57 et dans les premiers de l'année 56 allait à sa ruine, surtout à cause des scandales égyptiens. Les créanciers de Ptolémée, et surtout le riche banquier Caïus Rabirius Posthumus, lui avaient prêté de nouveau de l'argent (2), et à force d'intrigues ils avaient fini par obtenir que le consul Lentulus fût chargé de le reconduire avec l'armée de Cilicie (3). Mais le parti conservateur, qui était toujours opposé à l'entreprise de lÉgype, avait fait trouver dans les livres sibyllins, grâce sans doute à de longues intrigues, une réponse d'après laquelle, si un roi d'Egypte demandait du secours, il fallait lui venir en aide, mais sans envoyer une armée. Gomme le plus grand nombre des sénateurs n'osait pas contrecarrer ouvertement la superstition si populaire des oracles sibyllins, le décret qui chargeait Lentulus de reconduire Ptolémée

(1) Voy. Pldtarque, Ces., 17.

(2) CicÉRON, m Rab. Post., m, 6; Cigéron, F., I, i, 1,

(3) Id., in Pis., XXI, 50; in Rab. Post., m, 6; Dion, XXXIX, xii.

avait été remis en discussion. L'affaire tournait au comique, avec toutes ces contradictions. Mais elle prit bientôt une allure tragique. Depuis quelque temps on avait annoncé qu'une ambassade de cent notables d'Alexandrie allait venir à Rome porter une accusation contre Ptolémée et exposer au sénat la situation véritable. Mais en vain de semaine en semaine on attendit les ambassadeurs. Ce retard avait été d'abord expliqué par différentes raisons; mais bientôt un bruit singulier avait couru dans Rome. Ptolémée, disait-on, faisait tuer les ambassadeurs les uns après les autres sur les routes d'Italie, et les sicaires recevaient leur salaire dans la maison de Pompée. Le parti conservateur protesta avec violence; Favonius demanda une enquête, promit de faire venir le cbef de l'ambassade, un certain Dion qui avait échappé au danger et était logé à Rome dans la maison de Luccéius. Mais Dion lui-même fut introuvable et on ne tarda pas à dire qu'il avait été tué, lui aussi (1). Au milieu de ce scandale d'autres malheurs accablaient le parti populaire. Le trésor public était vide (2); Caton allait revenir avec les trésors et les esclaves du roi de Chypre; et la vieille querelle entre Crassus et Pompée recommençait : Crassus, qui désirait toujours être envoyé en Egypte, travaillait en secret contre Pompée; et Pompée, ennuyé et fatigué, ne se montrait plus au sénat et accusait Crassus de payer Clodius pour le faire assassiner (3). A la fin, après de longues discussions, le sénat décida, dans la première moitié du mois de janvier 5(5, que Ptolémée serait reconduit par un magistrat romain sans armée. Mais Crassus

(1) Dion-, XXXIX, 13-14.

(2) CicÉROx, ad Q., II, v, 1.

(3) Id., m, 3-4.

voulait être chargé de cette mission; Lentalus aussi; quant à Pompée, il ne disait ni ne faisait rien ouvertement, mais ses amis travaillaient pour lui. Les luttes recommencèrent. On arriva ainsi au 15 janvier, sans que l'on eût rien conclu; et les séances du sénat furent suspendues pour faire les élections des édiles, qui avaient été renvoyées jusque-là. Cette fois aussi Clodius, avec l'aide des conservateurs, l'emporta sur Vatinius; et à peine élu il eut le courage d'accuser Milon, le protégé de Pompée, de violence. Ce procès surpassa tout ce que l'on avait vu jusqu'alors en ce genre, à Rome. Pompée avait accepté de défendre Milon; mais dès qu'il se leva, la bande de Clodius commença à siffler et à crier; et tout le long du discours^ ce ne furent que clameurs, vociférations, injures. Personne n'entendit rien. Quand il eut fini, Clodius prit la parole; mais alors les partisans de Pompée lui rendirent la pareille; et pendant deux heures firent pleuvoir sur lui les plus terribles invectives, en prose et en vers. Le tumulte devint épouvantable; mais soudain, à un moment d'accalmie, Clodius se leva et se mit à crier du côté des siens : t Qui vous fait mourir de faim ?» Et la bande répondit en cœur : « Pompeius! » Clodius reprit : « Qui voudrait aller en Egypte? » Ils répondirent : < Pompeius ! s — « Qui faudrait-il envoyer? » — c Crassus! » (1) Il fallut suspendre le procès; et Pompée revint chez lui furieux et dégoûté. Milon fut acquitté; mais Sextus Clodius, le client de Clodius que Milon accusait de violence, le fut aussi, peu de temps après, parce que tous les sénateurs qui siégeaient dans le jury votèrent en sa faveur (2j. Désormais, pour renverser la triarchie, les conservateurs

(1) CiGÉRON, ad Q., II, III, 2.

(2) Id., VI, 6.

favorisaient ouvertement Glodius. Tls étaient devenus si hardis que, comme on discutait peu de temps après au sénat la question des quarante millions de sesterces nécessaires pour les achats de blé, beaucoup de sénateurs se plaignirent dans des termes violents (on se serait cru, dit Gicéron, dans une réunion populaire) que la loi agraire de César menaçait d'enlever à l'État le revenu de Vager campanus. Par bonheur la loi n'avait pas encore été appliquée; et ils demandèrent si on ne pourrait pas l'annuler (1). Gicéron avait proposé que la question fût discutée le i5 mai (2). Il fallait donc agir. Heureusement Grassus était venu trouver Gésar dans la Gaule cisalpine, à Ravenne; et Pompée se rendait en Sardaigne et en Afrique pour y chercher du blé (3). Gésar leur donna à tous les deux rendez-vous à Lucques. pour leur soumettre le vaste projet d'une politique nouvelle et audacieuse, à l'intérieur et à l'extérieur, qui peut être considérée comme la vraie grande politique de César.

(1) CicÉRON, ad Q., Il, V, 1.

(2) Id., F., I, IX, 8. C'est là encore une preuve que la la agraire n'avait pas été appliquée. Si les champs de la Campauie avaient déjà été répartis, cette discussion n'aurait pas été possible.

(3) Id., 9.

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