‹ Grandeur et décadences de Rome;Chapitre 13 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

bruyamment par ses amis, qui cherchaient à entraîner ainsi les gens incertains (1); d'autres parlèrent aussi; mais ce jour-là non plus, nous ne savons pour quelles raisons, on ne put aboutir à une conclusion (2). 11 fut nécessaire de se réunir encore une fois le A, et alors, après un discours de Pison, on finit par prendre un parti intermédiaire : on décida d'envoyer une ambassade composée de Servius Sulpicius, de Pison et de Lucius Marcius Philippus, non pour traiter de la paix, mais pour enjoindre à Antoine de sortir de la Cisalpine et de rentrer en Italie; s'il n'obéissait pas, on proclamerait le tumultm. En attendant, on continuerait les armements et un des consuls prendrait le commandement suprême de l'armée qu'Octave préparait déjà à Arezzo, et la conduirait du côté de la Gaule (3). On révoqua également, sur la proposition de Lucius César, la loi agraire de Lucius Antonius (4).

Le même jour, au forum, devant une foule immense, Cicéron prononça sa sixième philippique, et raconta ce qui s'était passé; il prévint les citoyens que la guerre était inévitable; età l'imitation de ce qu'Aristote avait écrit au sujet des Grecs à Alexandre, il dit que les autres peuples pouvaient vivre dans l'esclavage, mais que les Romains ne pouvaient se passer de la liberté (5). Ainsi se terminait, après cinq jours, le premier engagement de la lutte parlementaire, qui à ce moment se déroule à Rome, comme prologue à la guerre civile qui va bientôt s'allumer dans la plaine du Pô. Comme il arrive toujours, après cet

(1) Appien, B. C, III, 54.

(2) Cicéron. Puil., VI, i, 3.

(3) Cicéron, VI, ni, 9; VII, iv, 11-14; VII, ix, 26.

(4) Cicéron, Pliil., VI, v, 14.

(5) CicBRO.N. Pliil., Yl. vu. 19.

engagement, il y eut une trêve pendant laquelle Hirtius, désigné par le sort, quitta Rome, bien qu'il fût à peine convalescent, pour rejoindre Octave; Pansa resta à Rome pour y recruter quatre nouvelles légions et pour chercher à s'y procurer de l'argent; et Cicéron devint, en fait sinon légalement, le chef de la république. Après les grands discours du 20 décembre et du 1" janvier, le vieil orateur avec son audace se dressait, au milieu de l'universelle incertitude, comme dans la plaine un énorme bloc erratique. On s'adressait à lui de toute part pour dévoiler les dangers, indiquer des précautions, demander des conseils; et il était obligé d'intervenir lui-même dans toutes les affaires publiques, pour veiller à l'exécution de ses décrets, qui autrement auraient été lettre morte. Ainsi, bien que le sénat eût, sur sa proposition, annulé la répartition des provinces faite le 27 novembre, Gaïus Antonius était déjà parti pour la Macédoine, Galvisius Sabinus était sorti de Rome et envoyait des légats dans sa province. Cicéron, qui était sur ses gardes, protesta à diverses reprises au sénat contre cette usurpation de Galvisius, mais en vain et sans pouvoir faire voter une mesure rigoureuse (4). En outre, il échangeait avec Octave une grosse correspondance. Il comprenait que la responsabilité des honneurs extraordinaires accordés au jeune homme retombait sur lui, bien plutôt que sur ServiUus et sur Sulpicius, après le grand discours du premier janvier où il avait fait un si grand éloge d'Octave, se portant garant de ce qu'il ferait. Il cherchait donc à le diriger de loin, en lui adressant une infinité de lettres pleines de sages conseils, et arrivant ainsi à assumer

(1) Cicéron, F. XII. xxv, 1; XII. xxx 7. Voy. Ciceron, PhiL, III. X, 26.

indirectement une partie de la direction et de la responsabilité de la guerre. Il avait en somme, dans cette confusion universelle, à suppléer aux innombrables manquements de tous les organes de l'État. Ce travail, du reste, le passionnait; et l'enthousiasme redoublait ses forces; il n'avait jamais eu à recevoir tant de visites, à écrire tant de lettres, à faire tant de discours (1); mais il se sentait comme rajeuni, infatigable et plein d'une ardeur qui s'exaltait chaque jour davantage et qui tournait presque à l'idée fixe. Aussi, quand Pansa, dans la seconde moitié de janvier, convoqua le sénat pour traiter certaines questions administratives au sujet de la voie Appienne, de la frappe des monnaies, de la fête des Lupercales, le vieil orateur en profita pour inviter les sénateurs, dans un discours véhément, la septième philippique, à s'occuper non de la frappe des monnaies, mais de la guerre inévitable. < A aucune condition, disait-il, je ne veux faire la paix avec Antoine (2)... « Si nous ne pouvons vivre libres, il faut mourir (3). » Malheureusement tout le monde ne partageait pas son ardeur. Les deux consuls n'en écrivaient pas moins des lettres amicales à Antoine, où ils se déclaraient disposés à la paix (4); parmi les sénateurs qui louaient tout haut le courage de Gicéron, beaucoup en secret en faisaient autant; les ambassadeurs, qui n'avaient accepté leur mission que pour terminer d'une façon quelconque le long débat qui fatiguait le sénat, se disposaient à changer en route Vultimatum en une occasion d'entamer des négo-

(1) CicÉRON, F., X, XXVIII, 3 : et-am tnaximis oecupationibus impcditui.

{^) Gicéron, Phil., VII, m, 8,

(3) Gicéron, PhiL, VII, v, 14.

(4) Dion, XLVI, 35.

ciations pour la paix. Le plus âgé des trois, Servus Sulpicius Rufus, qui était déjà malade, succomba en voyage (Ì); et seuls Pison et Philippe se présentèrent au camp d'Antoine, où ils Durent voir de leurs yeux que I homme que Cicéron leur avait décrit comme une bête altérée de sang romam dirigeait le siège d'une façon fort singulière. Il avait échelonné son armée depuis Glaterne jusqu'à Parme, et, comme si c'était à dessein, il cernait la ville si mollement et avec si peu de soldats que les vivres continuaient à y entrer (2). Antoine attendait le printemps et des renforts pour faire sérieusement la guerre, si cela était nécessaire; en attendant, il tâchait d'augmenter ses forces, en se donnant partout pour le vengeur de César et pour le défenseur de la cause de ses soldats. Il avait envoyé des émissaires aux légions d'Asinius (3), et peut-être à celle de Plancus, pour les amener, avec la promesse de deux milles sesterces, à passer de son côté. Il tâchait également par des lettres et des messages de décider Lèpide et Plancus à s'unir à lui; il faisait recruter une légion de nouveaux soldats dans la Cisalpine et il arrivait à faire pénétrer dans Modène des émissaires pour dire aux soldats de Décimus qu'il ne voulait pas combattre contre eux, mais seulement punir Décimus Brutus, qui avait pris parta l'assassinat du dictateur. S'ils voulaient l'abandonner et faire cause commune avec tous les vétérans de César, ils en seraient récompensés (4). Mais toutes ces manœuvres

(1) CiCBRON, Phil., IX, I, 1.

(2) Dion, XLVI, 3C.

(3) Voy. Cicéron, F. X, xxxii, 4.

(4j C'est ce que l'on peut voir en comparant Dion, LVI, 36 et ce que dit Antoine dans la lettre à Hirtius et à Octave. Cicérox, Pliit., XIII, xvu, 35 : Nihil moror eo$ (les eoldals de Modène),

étaient secrètes, tandis que les ambassadeurs purent voir la mollesse avec laquelle Antoine menait la guerre. Philippe et Pison, naturellement, ne voulurent pas irriter un adversaire si complaisant; ils se présentèrent à lui avec tout le respect dû à un aussi grand personnage, et au lieu de lui communiquer Yultimatum du sénat, ils engagèrent avec lui une discussion amicale sur la situation. De son côté, Antoine fut très aimable^ et sïl ne les autorisa pas à transmettre à Décimus Brutus les décisions du sénat, il leur fit cependant de raisonnables propositions de paix (1). Il céderait la Gaule cisalpine, mais on lui laisserait la Transalpine pendant cinq ans, avec les trois légions qu'il avait et les trois légions que recrutait Ventidius : on ne reviendrait pas sur ce que Dolabella et lui avaient fait; la lex fudiciaria ne serait pas abrogée, on ne ferait pas denquête au sujet des sommes prises dans le trésor par les membres de la commission chargée d'appliquer la loi agraire de Lucius; ses six légions, sa cavalerie et sa cohorte prétorienne recevraient des terres (2). Tant il est vi^i qu'Antoine ne visait qu'à obtenir une riche province! Pison et Philippe s'en allèrent^ heureux de ces propositions, avec Lucius Varius Cotila, qui devait représenter Antoine dans la suite des pourparlers. Cependant Hirtius et Octave partaient d'Arezzo et, franchissant l'Apennin, arrivaien t à Rimini; ils remontaient la via^milia jusqu'à Forum Corneli, dans le voisinage d'Imola, où ils campèrent pour attendre le printemps (3). Hirtius chassa même

salvot este et tre quo lubet, si tantum modo patiuniur perire eum qui meruil (Décimus Brutus). Voy. aussi Dion, XLVI, 35.

(1) Cicéron lui-même le reconnaît, Phil., XII, v, 11 videbantur... aliquo modo posse eoneedi.

(2) CiCKHON, Phil, VIII, VIIl-IX.

(3) Dion, XLVI, 33.

de Claterne, au bout de quelques jours, les avant-postes d"Antoine (1).

Les ambassadeurs arrivèrent à Rome dans les premiers jours de février (2), et aussitôt Pansa convoqua le sénat. La séance allait-elle être décisive? Gicéron, qui, dans ses lettres privées^ avait traité les deux ambassadeurs de misérables (3), l'espérait. En eiïet, dans cette séance, estimant qu'un discours n'était plus nécessaire, il dit brièvement son avis : Antoine n'avait pas obéi, il fallait le déclarer hostis (4). Mais son ardeur le trompait sur les intentions des autres. Le plus grand nombre des consulaires ne désespéraient pas après cette ambassade de s'entendre avec Antoine (o);

(1) CicÉRON, Phil., VIII, II, 6 : à l'ancienne Claterne correspond aujourd'hui Quaderna, à 19 kilomètres de Bologne, où le professeur Brizio a fait en 1890 des fouilles intéressantes. Voy. E. RosETTi, La Romagna, Milan 1894, p. 623.

(2) Il me semble que la date de la dixième philippique est placée d'une façon assez juste par Schmiut, De epistolis et a Cassio et ad Cassium datis, p. 27, aux ides de février; pourvu qu'on accepte cette date comme approximative sans trop vouloir préciser. Les considérations de Ganter, Neue Jarhrbiicher fur Philologie und Paedagogik 1894, p. 613 et suiv., sont très ingénieuses et en grande partie acceptables, mais il me semble mettre trop peu d'espace entre les événements en voulant préciser, et il arrive ainsi que sa théorie ne se tient plus, si oci n" admet pas que de gros événements, comme la révolution do Brutus en Macédoine, soient arrivés avec une précision mathématique. Il vaut mieux, à mon avis, laisser un peu plus de champ à l'imprévu et espacer im peu les dates ; d'autant plus que rien ne s'oppose à ce que la dixième philippique ait été prononcée vers le milieu de février et non le 4 février.

(3) CiCÉRON, F., XII, IV, 1,

(4) Nous n'avons en effet aucim discours prononcé par Cicéron dans cette séance, où cependant : dixit sententiam : Cick- RON, Phil., VIII, I, 1 : vieto e$t... propter verbi asperitatem... nostra sententia.

(o) CicBRON, F., X, XXVIII, 3 : habemut fortem senatum, conmlares partim timidoi, parlivi male sentientes : F., XII, v, 3 : partim inertes, partim improbot : Gicrron, Phil., VIll, vu, 20.

Fufius Calénus proposa d'envoyer de nouveaux ambassadeurs; Lucius César, le vieil oncle d'Antoine, conservateur farouche, vaincu peut-être par les prières de ses amis, demanda une atténuation à la proposition de Cicéron : on déclarerait non pas la guerre, mais U tumultîis; ce serait reconnaître que l'ordre public était troublé, mais non qu'une véritable guerre civile avait éclaté. Pansa, qui cherchait toujours à faire la cour aux césariens, et qui voulait même proposer une loi aux comices des centuries pour confirmer les décisions prises par César (1), se rangea à la proposition de Lucius César et dirigea si bien les débats que cette proposition fut approuvée (2). Cicéron, exaspéré, se prépara à un nouvel assaut plus vigoureux pour la séance du lendemain, où Pansa devait communiquer la lettre de Hirtius relatant l'escarmouche de Claterne, et proposer de restituer enfin aux Marseillais tout ce que César leur avait enlevé en 49 (3), et qu'ils avaient tant de fois réclamé pendant les derniers mois. Sans se borner exclusivement à ce sujet, Cicéron prononça la huitième philippique; il y blâma les délibérations du jour précédent, démontra qu'il s'agissait bien d'une guerre et non d'un tumultus, attaqua violemment Calénus, les consulaires, les ambassadeurs et prédit des confiscations et des carnages, si Antoine l'emportait. Il se plaignit aussi qu'on laissât; par une inaction coupable, refroidir le zèle des villes italiennes et gauloises, qui étaient toutes bien disposées à l'égard du sénat. 11 proposait en terminant que l'on accordât jusqu'au 15 mars aux soldats d Antoine pour l'abandonner : après cela ils seraient considérés comme rebelles. Son

(1) Cicéron, PhiU, X, viii, 17; voy. XII, xv, 31.

(2) Cicéron, Phil, VIII, i» 1.

(3) Cicéron, PNL, Vili, vi, 18.

vigoureux discours produisit de l'effet, et la proposition fut approuvée. Mais Pansa, qui voulait peut-être donner une compensation aux conservateurs qu'il avait trahis le jour préce'dent, mettait en avant une autre proposition : il demandait que l'on élevât à Servius Sulpicius un petit monument funèbre aux frais de l'État et une statue équestre sur le forum, comme c'était la coutume pour les ambassadeurs qui avaient été tués pendant leur mission. Mais Servilius, qui dans les petites choses était un observateur méticuleux de la légalité, objecta que Servius n'avait pas été tué, mais avait succombé à une maladie. Alors l'infatigable vieillard prononça la neuvième philippique, pour soutenir la proposition de Pansa, en disant d'une façon fort sophistique qu'il fallait considérer les causes qui avaient amené la mort et non le genre de mort. Au sujet de Marseille on ne décida rien (1).

En réalité, Cicéron était le seul à vouloir véritablement la guerre. Tous les autres parlaient en faisant d'hypocrites réserves, ou agissaient avec l'intention secrète de ne pas pousser les choses jusqu'au bout. Tel était le cas non seulement de Hirtius, mais d'Octave lui-même, qui pourtant aurait vu très volontiers Antoine anéanti, et bien que son arrivée sur le théâtre de la guerre eût rendu très défavorable pour Antoine la situation militaire. Avec trois légions et une cohorte, Antoine assiégeait deux légions de vétérans et cinq légions de nouvelles recrues, et il avait à tenir tête à une armée de quatre légions de vétérans et d'une légion

(1) C'est ce que montre la lettre écrite en mars par Antoine à Hirtius et à Octave : Cicéron, Phil, XIII, xv, 32 : Massiliensibus jure belli adempia reddituros vos pollicemini. 11 est vroujsemblable de supposer, comme le fait Ganter, Neue Jahrbûcher fur Philologie und Paedagogik 1894, p. 616, que la huitième et la neuvième philippique furent prononcées le même joui".

de nouvelles recrues : si Hirtius et Octave l'attaquaient, il se trouverait pris entre eux et Décimus, et il serait ou écrasé ou obligé de s'enfuir vers le nord(l). Au lieu de cela, après l'escarmouche de Claterne, Hirtius et Octave avaient ramené leurs soldats dans leur camp, €t n'avaient plus rien fait, parce qu'Antoine avait paralysé Octave, Décimus et Hirtius, en leur montrant ce qui était comme la tête de Méduse pour tous les hommes politiques d'alors : la vengeance de César. L'opinion des vétérans était de nouveau dans toute ritalie tellement favorable à Antoine, que Ventidius avait réussi sans difficulté à rappeler sous les armes presque tous les soldats congédiés des septième, huitième et neuvième légions, de sorte qu'ail y avait alors deux légions qui s'appelaient la septième et deux qui s'appelaient la huitième légion de César : celles de Ventidius et celles d'Octave. Et la faveur des vétérans valait pour Antoine, en ce moment, autant qu'une grande armée. Décimus, que les intrigues secrètes d'Antoine inquiétaient, était si occupé à surveiller ses soldats pour les empêcher de se révolter (2), qu'il n'osait plus sortir pour attaquer; Hirtius, affaibli par la maladie, n'osait pas se mesurer avec son ancien ami, qui assiégeait Décimus pour venger leur commun bienfaiteur; Octave, épouvanté lui aussi par le vague danger d'une révolte militaire, gêné par l'inertie de Hirtius, ne savait que faire; et pour passer le temps, il reprenait ses exercices littéraires favoris; il déclamait et écrivait toute la journée (3). Cependant, à

(1) CicÉRON, F., XII, V, 2 remarque avec raison qu'en février Antoine était à la merci de Décimus Brutus, de Hirtius et d'Octave.

(2) Dion-, XLVI, 36.

(3) Suétone, Aug., 84.

quelques jours de là, un véritable coup de théâtre inattendu détourna pour quelque temps à Rome l'attention publique des affaires de Modène. Un jour, vers la mi-février, les sénateurs, qui ne s'y attendaient pas, sont avisés que Pansa convoque le sénat pour le jour suivant : on a reçu de Brutus des lettres si importantes, qu'on ne peut plus différer la réunion de l'assemblée (1). Le jour suivant le sénat était bondé; et à la stupéfaction générale on lut des lettres qui racontaient cette histoire presque invraisemblable. Arrivé en automne à Athènes, Brutus était descendu chez un ami et s'était mis, comme un homme privé quelconque, à suivre les cours de deux philosophes, Théomneste et Gratippe, avec beaucoup d'autres jeunes étudiants romains (2). parmi lesquels Gnéus Domitius Ahénobarbus, le fils de Cicéron, et un jeune homme de vingt ans, originaire de Venouse, qui s'appelait Quintus Horatius Flaccus. Le père de ce dernier était un affranchi honnête et intelligent; sa profession de collecteur d'impôts lui avait permis de faire quelques économies; il avait acheté un petit bien, et comme il aimait beaucoup son fils, il lui avait fait faire ses études. Ces jeunes gens, qui appartenaient presque tous à de grandes familles, avaient fait un accueil très chaud au tyrannicide; il avait aussi été bien accueilli par Athènes, la république déchue qui prodiguait avec une si grande facilité des honneurs à tous ses hôtes de marque. Les esprits s'étaient bientôt échauffés, et au milieu des lamentations, des fêtes, des conversations, on s'était mis à ourdir une conspiration révolutionnaire. On ne saurait dire qui en eut le premier l'idée;

(1) Cicéron, Phil., X, i, 1.

(2) Plutarque. Brut., 24.

et il n'est pas vraisemblable que Brutus en ait été l'auteur (1); bien qu'il ait dû à la fin en prendre la direction, comme chef. Son autorité personnelle, le rôle joué par lui dans la conjuration, ses amis, et enfin un incident survenu peu après son arrivée, l'obligèrent, bon gré mal gré, à se mettre à la tête du mouvement. Les jeunes gens de l'entourage de Brutus ayant appris que Trébonius envoyait à Rome de l'Asie 16,000 talents (2), et que la personne chargée de porter le tribut devait aborder en Grèce, ils démontrèrent à Brutus qu'il était nécessaire d'arrêter cette somme en route, sans quoi, une fois en Italie, elle tomberait au pouvoir de leurs ennemis, et que lui seul avait l'autorité nécessaire pour persuader à l'envoyé de Trébonius de lui confier ce trésor. Brutus se laissa persuader; il alla à la rencontre de l'envoyé en Eubée, et le décida à lui remettre l'argent (3); mais une fois en possession de cette somme énorme, il se sentit alors obligé de l'employer au profit de la cause conservatrice. C'était le moment où, au mois de novembre de l'année 44, Dolabella passait comme un tourbillon à travers la Macédoine, ordonnant à une partie de la cavakrie de le devancer, emmenant avec lui une légion, et donnant l'ordre à la cavalerie qui restait de former deux corps et de le suivre en Asie (4). Aussitôt que Dolabella fut parti, les jeunes amis de Brutus se mirent à suborner les soldats avec l'argent de Trébonius; Domitius détourna de sa route un corps de cavalerie; un autre, un certain Ginna, à ce qu'il

(1) Voy. BoissiER, Cicéron et ses amis, Paris, 1902, 370.

(2) Environ huit millions de francs.

(3) Plutarqce, Bi'ut., 24.

(4) Dion, XLVIl, 26 et 29; Cicéron, Phil, X, vi, 13; Plutarode, Brut., 25.

semble, re'ussit à gagner l'autre corps à la cause de Brutus; le fils de Cicéron amena encore à se révolter en faveur de Brutus la dernière légion de Mace'doine, que le légat de Marc Antoine était venu prendre (1). Brutus s'était donc trouvé en décembre à la tête d'une petite armée et entouré d'une cohorte de jeunes admirateurs, au nombre desquels était Horace; il s'était rendu avec eux tous à Thessalonique, où le gouverneur de la Macédoine, Hortensius, qui n'avait plus un soldat, l'avait reconnu pour son successeur; il avait alors sans retard envoyé des troupes pour s'emparer du dépôt d'armes établi par César à Démétriade, et avec l'aide d'Hortensius il s'était mis à recruter une nouvelle légion parmi les nombreux vétérans de Pompée, qui étaient restés en Macédoine et en Thessalie après Pharsale (2). Mais au milieu de ces préparatifs, dans les premiers jours de janvier, il avait appris que Caïus Antonius, nommé gouverneur de la Macédoine, était débarqué à Dyrrachium (3). Craignant que Caïus Antonius ne s'entendît, pour lui faire la guerre, avec le gouverneur de l'illyrie, Vatinius, qui était un césarien, Brutus aussitôt avait bravé avec sa petite armée les rigueurs de l'hiver, et parcouru à marches forcées les 270 milles qui séparent Thessalonique de Dyrrachium, arrivant sur les bords de l'Adriatique vers le 20 janvier (4). Par bonheur pour lui, Vatinius malade, inhabile, détesté des soldats, n'avait pas su empêcher après la mort de César la révolte générale des populations illyriennes, qui ne payaient plus leur tribut; il

(1) Cicéron, Phil, X, vi, 13.

(2) Dion, XLVII, 21; Plutarque, Brut., 25.

(3) Plutarqce, Brut., 25; Dion, XLVII, 21.

(4) Ganter, dans Neue Jahrbiicher fur Philologie und Pœdagogik 1895. p. 620 et suiv.

174 GRAiNDEUR ET DÉCADENCE DE ROxME

avait même perdu cinq cohortes dans une embuscade; l'armée, qui ne recevait plus un sou, était donc mécontente et irritée (1). L'arrivée de Brutus^ qui était si bien pourvu d'argent, avait produit une scission : deux des trois légions de Vatinius avaient passé du côté du meurtrier de César; une autre avait suivi Gaïus AnloniuSj qui cherchait à se retirer du côté de l'Epire. Mais en route il avait perdu trois cohortes, et il avait lini par se jeter avec les sept dernières dans ApoUonie, où Brutus le tenait assiégé. Brutus concluait ses lettres en demandant que tout ce qu'il avait fait fût approuvé par le sénat (2).

On peut imaginer quelle émotion ces nouvelles produisirent à Rome. Leur importance était vraiment immense, car elles valaient mieux qu'une victoire, pour remonter le courage du parti conservateur. Cette révolution dans l'ordre légal des commandements militaires et des gouvernements, accomplie par un homme qui était parti d'Italie comme un fuyard avec quelques navires, quelques amis et 400,000 sesterces empruntés à Atticus, prouvait que les conservateurs avaient eu tort de croire toutes les armées tellement imbues de l'esprit césarien qu'ils ne pourraient jamais espérer en avoir une à leur service. A la fin on avait une armée, une bonne armée, une armée sûrel Pour la même raison, ces nouvelles causèrent une grande déception aux amis d'Antoine. A la hâte, pendant la nuit, ceux-ci décidèrent de faire une tentative désespérée pour empêcher que le sénat approuvât les actes de Brutus. Et, en effet, le matin suivant, après qu'on eut donné lecture des lettres de Macédoine, Calénus demanda la

(1) Appien, III, 43.

(2) CicÉRON, Phil., X, VI, 43; TiTE-LiVB, Per., 118; Dion, XLVII, 21; PLOTJ.KÛUE, Brut.. 26; Appien, fi. C, III, 79" IV. 75.

parole; il commença par faire un grand éloge du style dans lequel elles étaient écrites (l),mais il s'appliqua à démontrer qu'on ne pouvait pas approuver les actes de Brutus, parce qu'ils étaient illégaux, et il essaya de dresser encore une fois l'épouvantail des vétérans. Les vétérans, selon lui, n'avaient pas confiance en Marcus Brutus; si le sénat se rendait à ses demandes, il risquait de les détourner tous de lui (2). Mais cette fois Cicéron, en faisant dans la dixième philippique un éloge emphatique de la révolution accomplie par Brutus. fit approuver sans difficulté une proposition d'après laquelle Brutus serait investi d'un haut commandement proconsulaire sur la Macédoine, l'illyrie et la Grèce, avec la recommandation de se tenir dans le voisinage de l'Italie (3). Chose plus grave, encouragé par le succès de Brutus, le sénat annula dans cette même séance probablement, toutes les lois d'Antoine (4). Mais si les nouvelles avaient donné du courage aux conservateurs, elles redoublèrent aussi l'activité d'Antoine et de ses amis. Les probabilités d'un accord étaient maintenant diminuées; il fallait donc se préparer à une lutte éventuelle. Antoine, qui commençait à perdre l'espoir d'amener à la révolte les légions de Décimus, quitta Bologne vers la fin de février et porta toutes ces forces autour de Modène, qu'il voulait véritablement bloquer; il donna à Ventidius Bassus, qui se dirigeait sur Ancône, l'ordre d'arriver vite avec ses trois légions; il se résolut enfin à faire sérieusement la guerre et à prendre Modène (5). En même temps, les amis d'An-

(1) CiCÉRON, Phil., X, II, 5.

(2) CiCBRON, Phil., X, 7, 15.

(3) CicÉRON, Phil, X, XI, 25-26.

(4) Voy. CicÉRON, Phil., XII, v, 2. Au sujet de la date, voyez Lange, Rómische Alterthûme, Berlin, 1871, III, 515.

(5) Dio.N, XL VI, 36.

toine redoublaient leurs efforts pour retenir à Rome Pansa, qui se préparait, mais avec une grande lenteur, à se porter au secours de Modène. Là-dessus, dans les premiers jours de mars (le 1" ou le 2 probablement) arriva la nouvelle que Dolabella, qui était entré en Asie avec sa légion et son corps de cavalerie, s'était emparé traîtreusement à Smyrne de Trébonius et l'avait fait mourir, après l'avoir torturé pendant deux jours pour éavoir où était l'argent (1). C'était du moins ce que racontaient les lettres, qui exagéraient peut-être à dessein la scélératesse de Dolabella. La perte de la province d'Asie, la grande mine d'or de Rome, était un malheur pour le parti conservateur; mais ce malheur était compensé par l'atrocité du meurtre, qui souleva une indignation très vive dans l'opinion publique, et fit par contre-coup du tort à Antoine, que tout le monde savait être d'accord avec Dolabella, et que bien des gens accusaient même de l'avoir poussé à ce meurtre. L'habile Galénus tâcha toutefois d'exploiter même cet événement; et quand le sénat se réunit, il fit un discours sévère contre Dolabella, en disant qu'il était prêt à le déclarer ennemi public (2), mais en même temps il proposa de confier la guerre contre lui aux deux consuls, quand ils auraient délivré Modène (3). Par ce discours le parti d'Antoine désavouait le compromettant Dolabella et tâchait de faire perdre du temps aux consuls, en les obligeant à préparer une nouvelle guerre. La proposition souleva une vive opposition : d'autres sénateurs demandèrent, au contraire, que l'on envoyât contre Dolabella un général avec un com-

(1) Dion, XLVII. 29; Tite-Live, Per., 119; Appien, B. C, III, 26; Orose, VI, xviii, 6; Cicéron, Phil., XI, ii, 4; m, 9.

(2) Cicéron, Phil., XI, vi, 15.

(3) Cicéron, Phil., XI, ix, 21 et suiv.

mandement extraordinaire (Ì); et Cicéron fit une proposition plus audacieuse, qui fut le sujet de sa onzième philippique: il demanda que la guerre contre Dolabella fût conûe'e à Cassius, avec le proconsulat de la Syrie et des pouvoirs très étendus sur l'Asie, sur la Bithynie et sur le Pont. Il ne savait encore rien de pre'cis sur Cassius; mais, exalté par les bonnes nouvelles qu'on avait reçues de Brutus, il ne doutait pas que Cassius aussi n'eût réussi dans le dessein qu'il avait formé en quittant l'Italie; et, pour soutenir sa proposition, il affirma avec assurance que Cassius était déjà maître de la Syrie, qu'il avait déjà repris l'Asie, et qu'on en serait bientôt informé officiellement (2). Cette fois cependant Pansa, qui servait les conservateurs mais qui ne voulait pas les voir trop puissants, fit une vigoureuse opposition et empêcha le vote. Cicéron alors chercha à violenter les hésitations du sénat en suscitant une agitation populaire; il fit convoquer une réunion du peuple par un tribun et il exposa de nouveau sa proposition au milieu de grands applaudissements. Mais Pansa intervint et fit une nouvelle opposition, en disant que la proposition déplaisait à la mère de Cassius, à ses sœurs et à Servilia(3). Au bout de plusieurs jours et de longues discussions, ce fut la proposition de Calénus qui finit par être adoptée (4). Cicéron, très irrité contre Pansa, Taccusa de nouveau de trahir la cause conservatrice : et l'accusation qui n'était pas encore entièrement injustifiée, car l'adroit consul qui, en réalité, ne voulait pas voir les conservateurs devenir maîtres de la situation,

(1) Cicéron, Phil., XI, vu, 16 et suiv

(2) Cicéron, Phil, XI, xi, 26 et suiv.

(3) Cicéron, F., XII, vu, 1.

(4) Cicéron, F., XII, iiv,4 : Consulibut dea'eta ett A$ia : Diox, XLVII, 29.

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