‹ Grandeur et décadences de Rome;Chapitre 14 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

refusait depuis quelque temps d'envoyer à Brutus une partie des soldats nouvellement recrutés en Italie, et cherchait même à empêcher bien des gens, et surtout les jeunes hommes des classes aisées, d'aller servir sous les ordres du chef de la conjuration (1). Beaucoup partaient cependant, et entre autres Marcus Valérius Messala Gorvinus, le fils de LucuUus, le fils de Caton, le fils d'IIortensius, le fils de Bibulus.

Cet insuccès découragea un peu le vieil orateur, et stimula au contraire les amis d'Antoine, qui tentèrent aussitôt une nouvelle manœuvre. Le 7 ou le 8 mars on vit soudain les partisans les plus connus d'Antoine sortir tristes et mornes, former des conciliabules, recevoir et expédier à la hâte des messages, demander en particulier aux sénateurs ce qu'ils feraient si Antoine levait le siège de Modène. Tout le monde crut qu'Antoine revenait à résipiscence; Pansa voulut immédiatement s'entremettre pour négocier la paix; la fatigue fit un instant perdre à Cicéron lui-même sa lucidité habituelle. Il y eut un moment de faiblesse générale, dans lequel le sénat décida d'envoyer à Antoine une nouvelle ambassade composée de cinq personnages de tous les partis, parmi lesquels Cicéron lui-même (2). Cependant Octave, redoutant que Modène ne tombât véritablement, avait décidé Hirtius, toujours incertain, à sortir de ses quartiers d'hiver, à s'emparer de Bologne et à s'avancer jusqu'au Panaro, en vue de Modène, pour informer Décimus qu'ils étaient là et lui donner du

(1) Cicéron ad Brut., II, vi, 1. Je fais remarquer ici une fois pour toutes que les deux lettres ad Brut. II, 3 et 5 sont les deux parties d'une même lettre écrite par Brutus à Cicéron, le !•' avril; que les deux lettres ad Brut., II, 4 et 6 sont les deux parties de la même réponse, écrite le 12 avril.

(2) Cicéron, Phil., XII, i. 1 et suiv.

courage (1), sans toutefois attaquer Antoine. Ni l'un ni l'autre ne l'osait. Leur embarras augmentait, car les événements de Macédoine, l'annulation des lois d'Antoine, les décisions du sénat au sujet de Marcus Brutus donnaient une confirmation éclatante aux accusations d'Antoine, qui prétendait que Hirtius et Octave défendaient la cause des meurtriers de César contre celle des vétérans. Octave se décida à apaiser les scrupules césariens de ses soldats en leur promettant, au Meu de deux mille, vingt mille sesterces (2); mais malgré ce beau présent il n'osa pas les conduire au combat, et au lieu d'attaquer Antoine il se mit, avec Hirtius, presque à le courtiser. Ainsi Hirtius, qui de Bologne pouvait couper les communications entre Antoine et ses amis de Rome, envoyait avec une extrême amabilité à Rome, à leur adresse, toutes les lettres d'Antoine qu'il interceptait (3) ; et quand lui et Octave apprirent, le 42, que l'on envoyait de Rome une nouvelle ambassade à Antoine, ils se hâtèrent de lui écrire une lettre sur un ton très humble. Dans cette lettre, ils lui racontaient la mort de Trébonius et l'horreur qu'elle avait soulevée; ils l'informaient que le sénat avait décidé d'envoyer cette nouvelle ambassade; ils s'excusaient presque de lutter contre lui, disant que leur but n'était pas de lui nuire ou de secourir Décimus, mais seulement de sauver les soldats de César enfermés à Modène; ils lui demandaient de ne

(1) Dion, XLVI, 36.

(2) Dion, XLVI, 35.

(3) Appien, B. C, III, 48 : a se trompe cependant sur la date de cette augmentation, en la plaçant avant le vote du sénat du 2 janvier. C'est une erreur évidente, car alors il ne se serait pas élevé dans la suite entre Octave et le sénat le différend au sujet de la somme due aux soldats dont nous parlerons au chapitre suivant.

pas les mettre dans l'obligation de l'attaquer; car ils n'étaient pas ses ennemis, et ils le laisseraient en paix s'il cessait d'assiéger Décimus, ou même seulement s'il faisait entrer du jjlé dans Modène (1). Pouvaient-ils être plus conciliants? Ils auraient pu l'anéantir, et ils le priaient de se montrer raisonnable, et d'être assez bon pour laisser pénétrer des vivres à Modène en attendant l'arrivée des ambassadeurs. Mais Antoine, qui devinait les raisons de cette modération, saisit l'occasion de se donner encore une fois aux soldats de Hirtius et d'Octave pour le vrai et le seul vengeur de César; et il leur répondit par une lettre pleine de violence et d'outrages, qui nous est parvenue, et qui, si elle fut réellement écrite par lui, nous prouve qu'Antoine avait un talent littéraire remarquable. Il approuvait dans cette lettre, comme un superbe exploit, l'assassinat de Trébonius; il déclarait que, voulant poursuivre tous les meurtriers de César, il resterait jusqu'au bout fidèle à Dolabella;il reprochait à Hirtius et à Octave de trahir la cause césarienne, et de lutter pour la défense des meurtriers et du parti qui voulait dépouiller les vétérans de leurs récompenses; il se déclarait prêt à laisser sortir de Modène les soldats, s'ils voulaient luilivrer Décimus; il affirmait que Lèpide et Plancus étaient d'accord avec lui; il se disait tout prêt à recevoir les ambassadeurs, s'ils venaient, car il était toujours disposé à faire la paix, mais il ajoutait qu'il ne pensait pas qu'ils viendraient. Hirtius et Octave acceptèrent sans rien dire ni rien faire cette réponse insolente; et ils se contentèrent d'envoyer la ettre à Rome, où elle arriva le 18 ou le 19, quand une

(1) Le contenu de cette lettre peut se déduire de la réponse d'Antoine, dont la treizième philippique nous donne des fragments.

partie des prévisions d'Antoine s'était déjà vérifiée. L'ambassade, entre le 10 et le 14 probablement, avait été annulée. Les amis d'Antoine s'étaient trop pressés de montrer leur grande joie; Gicéron et les autres avaient compris aussitôt qu'ils avaient été dupes d'une feinte (1); on parlait déjà à Rome d'une trahison; et dans la première séance qui fut tenue, Gicéron avait prononcé la douzième phiiippique, où il avouait qu'il s'était trompé. Le sénat avait annulé sa décision précédente. Gependant, avec la belle saison, les lettres des provinces commençaient à arriver plus nombreuses, et Pansa, n'ayant plus de prétexte pour différer, dut fixer son départ au 19 mars. Ge jour même cependant, avant de partir, il présida une séance au sénat où on lut des lettres de Gornificius qui se plaignait des difficultés que lui causaient les légats envoyés par Galvisius. Le sénat ordonna que le gouverneur de laNumidie,ï. Sextius, fournît à Gornificius une légion pour rétablir l'ordre et qu'il en envoyât deux autres en Italie pour la guerre de Modène; mais quelqu'un ayant proposé de punir les faux légats de Galvisius, Pansa s'y opposa (2). Puis il partit à la tête de quatre légions nouvelles et prit, pour éviter Ventidius, la via Gassia, qui, par Fiesole et l'Apennin, débouchait dans la via yËmilia au dessous de Bologne. Avec les trois légions d'Octave et les quatre légions de Décimus, cela faisait déjà quatorze légions ou nouvellement recrutées ou rappelées sous les drapeaux en quelques mois; les trente-six légions laissées par Gésar étaient devenues cinquante dans cette Italie, qui depuis si longtemps ne fournissait plus de soldats. Les aptitudes guerrières

(1) CiCKRON, Phil.. Xil, VII, 18.

(2) ClCÉRON, F., XII, XXV, 1.

si effacées despopulations d'Italie allaient-elles renaître? L'exemple des soldats de César qui s'étaient enrichis, une folie contagieuse d'espérances chimériques, et la misère aussi poussaient vers le métier de soldat beaucoup d'artisans qui ne trouvaient plus de travail à Rome ou dans les autres villes^ beaucoup de fils de colons lassés de la pénible pauvreté de leurs pères, et beaucoup de travailleurs endettés et désespérés. Les rivalités politiques de l'oligarchie romaine leur permettaient seules de trouver à vivre à ce moment de crise Cependant personne ne se demandait comment on ferait face aux dépenses militaires si rapidement augmentées : et on avait même de la peine à trouver des armes pour tant de soldats. C'est ainsi que dans le camp d'Antoine les nouvelles recrues de la Cisalpine restaient les mains vides; Antoine avait même pensé un instant à faire venir des armes de Démétriade (1); et Pansa avait dû à Rome recruter des armuriers de tous les côtés (2).

Mais la situation restait toujours incertaine. Le 20 mars le préteur Aulus Gornutus lut en l'absence des consuls des lettres de Lèpide et de Plancus qui exprimaient au sénat leur grand désir de voir la paix se rétablir. Plancus spécialement avait écrit avec beaucoup de prudence, en chargeant G. Furnius, qui portait les lettres, d'ajouter de vive voix des déclarations plus explicites de dévotion à la constitution (3). Tout le monde savait que Lèpide étaient favorable à Antoine; mais l'un et l'autre cherchaient à tromper les deux partis de façon à ne se compromettre ni avec l'un, ni avec l'autre; Lèpide avait même fait mieux : il rappelait

(1) Plutarqoe, Brut. 25.

(2) rrc-^-o;, Phil , VII, IV, 13.

(3) GiciiiioN, F., X, VI, 1.

SOUS les armes la dixième et la sixième légions que César avait établies à Narbonne et à Arles, et il en formait une troisième, nous ne savons de quels soldats (1); il avait même envoyé à Modène des renforts, en donnant à l'officier Marcus Junius Silanus, fils de Servilia, et par suite son beau-frère, des ordres très équivoques, de façon à pouvoir prétendre qu'il l'avait envoyé contre Antoine (2). Irrité de ces lettres, qui trahissaient à chaque ligne le souci de ne pas se compromettre, pensant qu'elles décourageraient le sénat déjà si indécis, Cicéron, pour exciter les sénateurs à la guerre, et pour demander que l'on décrétât des honneurs pour Sextus Pompée, prononça la treizième philippique, ce chef-d'œuvre d'éloquence furieuse et rugissante. Puis il écrivit deux lettres très sèches et très violentes à Plancus et à Lèpide (3). Chercherait-on encore à mettre de nouveaux empêchements? Mais les derniers jours de mars et les premiers jours d'avril furent pour tout le monde pleins d'inquiétude et de malaise. On se demandait ce qui se passait autour de Modène, ce que machinaient en Orient Dolabella et Cassius. A Rome, à certains moments, on croyait tout perdu : on disait que Modène était à toute extrémité, que les consuls trahissaient la cause du sénat (4). Cicéron était obligé de se montrer en public le visage serein, de rassurer tout le monde et de montrer une confiance qu'il n'avait peutêtre pas lui-même. Le 7 avril (5) on lut au sénat de nouvelles lettres de Plancus (6), qui, ayant appris sur

(1) Kromateb, dans Hermes, vol. XXXI, p. 1 et 8uiv.

(2) Dion, XLVI, 38.

(3) Cicéron, F. X, vi; F., X, xxvii,

(4) Cicéron ad Br. II, i, 1.

(5) Cicéron, F.,X, xii, 2-3.

(6) Cicéron, F., X, 8.

ces entrefaites que les secours de Pansa partaient véritablement, s'était empressé d'écrire qu'il avait jusque-là dissimulé sa dévotion républicaine pour s'assurer de la fidélité des légions qu'Antoine cherchait à entraîner à la révolte. Mais Gicéron ayant proposé certains honneurs pour lui, le sénat discuta avec violence pendant deux jours, parce que Servilius, tenace dans ses haines, ne voulait pas donner des honneurs à un ancien partisan de César (1). Par bonheur, le 9 avril on reçut enfin de divers côtés de bonnes nouvelles de Cassius. Débarqué dans la province d'Asie avant Dolabella, il avait reçu de l'argent de Trébonius; et de Lentulus, qui l'avait détourné en route, le corpg de cavalerie envoyé en avant par Dolabella; puis, ayant recruté de nouveaux soldats en Asie et recueilli de l'argent, il avait envahi la Syrie, où les cinq légions des gouverneurs de la Syrie et de la Bithynie qui assiégeaient Cécilius Bassus à Apamée étaient passées de son côté, suivies bientôt delà légion de Cécilius Bassus. Le parti conservateur avait donc maintenant une nouvelle armée en Orient, et Dolabella était perdu. Mais d'autre part, deux jours après ces heureuses nouvelles, Cicé ron recevait de Brutus une lettre bien étrange, dater du i" avril. Dans cette lettre, le célèbre conjuré s<" montrait effrayé et demandait conseil : ayant perdu l'Asie et ses subsides^ il se trouvait sans argent (les seize mille talents étaient déjà épuisés); il ajoutait qu'à son avis il était opportun de bien réfléchir avant de divulguer les nouvelles que Ton recevait de Cassius; il avouait enfin qu'il ne savait comment traiter Caïus Antonius, le frère de Marcus, qui s'était rendu à lui peu de temps auparavant à Apollonie. Ses prières

(1) Gicéron, F., X, xii, 3-4,

l'avaient « trop touché » (1). En réalité, Brutus, comme tous les hommes d'études égarés dans la vie active, était un homme simple, et tandis qu'il s'amusait à frapper des pièces de monnaie ornées du béret phrygien, des poignards et de l'inscription EID-MAR (Idus Martiae), le rusé Caïus Antonius s'était mis à le berner par mille flatteries, et cherchait à le brouiller avec Cicéron, en lui disant que celui-ci mettait au désespoir les césariens, avec qui il était cependant possible de s'entendre; qu'il était absurde de se fier à Octave au lieu de chercher à s'accorder avec son frère. Il avait en somme réveillé les anciennes défiances du conjuré à l'égard du fils de César. C'est ainsi que le faible Brutus avait fini par devenir son ami et par rêver d'une alliance avec Antoine contre Octave; qu'il avait même fait une chose qu'il n'osait pas raconter à Cicéron : il l'avait pris sous ses ordres, comme gouverneur de rillyrie, à la place de "Vatinius. Cicéron lui répondit sèchement le lendemain que l'on n'avait pas d'argent à lui envoyer, que l'on ne pouvait plus enrôler de soldats; qu'il fallait garder Ca'ius Antonius en otage jusqu'à ce que Décimus fût délivré (2) et que, en ce qui concernait les nouvelles de Cassius, il convenait de les publier bien haut de tous les côtés, au lieu de les tenir secrète?. Mais le lendemain matin, le 13 avril, Cicéron eut au nat une autre surprise, plus grande encore: deux messages, l'un de Caïus Antonius, l'autre de Brutus, étaient arrivés le matin et avaient été portés directement :;'u sénat, sans qu'on les eût, comme de coutume, donnés d'abord à lire à Cicéron ou à quelque autre personnage. Dans ces lettres, Caïus Antonius

(1) Cicéron ad Br., II, v, 2.

(2) Les lettres de Cicéron ai Br. II, 4 et II 6 sont la réponse

unique de Cic'jon, d.nl on a fait deux lettres.

demanda la paix pour lui et pour son frère; et Brutus non seulement recommandait que l'on fît bon accueil à cette demande, mais il avait même laissé César mettre en tête de sa lettre le titre de proconsul. Cicéron, absolument stupéfait, sutpourtant se contenir; mais quand la séance fut levée, il courut en conférer avec d'autres sénateurs, et on décida d'avoir recours à un expédient extrême. Le lendemain le sénateur Labéon déclara qu'il avait examiné avec soin les cachets de la lettre de Brutus et qu'il était persuadé qu'elle était fausse. Le même jour Cicéron écrivait à Brutus une longue lettre sur un ton poli mais résolu ; il lui racontait tout et lui faisait comprendre, sans le lui dire clairement, qu'il ne fallait pas qu'il donnât un démenti à Labéon; il lui déclarait enfin que dans une guerre où il n'y avait qu'à mourir, si l'on n'était pas vainqueur, il fallait montrer une énergie implacable et non une molle clémence (4). C'était là un avertissement dont Brutus put bientôt vérifier la justesse; car Caïus Antonius le récompensa bientôt de ses bons traitements en tramant contre lui une révolte de soldats, qui fut heu reusement connue et arrêtée à temps (2).

Mais ce même jour du 44 avril, ou le jour suivant car la date est incertaine (3), les deux armées en venaient enfin aux mains à Castelfranco, qui s'appelait alors Forum Gallorum. Antoine disposait de forces peu considérables; mais, sûr de l'appui de Lèpide après que Silanus lui eut apporté ses soldats, et con-

(1) C'est la lettre de Cicéron ad Br. II, 7. Je crois avec Gurlitt qu'elle a été écrite non pas le 19 avril, comme le disent les manuscrits, ou le 16, comme le pensent Schmidt et Meyer, mais le 14. Voy. Supp. Phil., IV, 564.

(2) Appien, B. C, IV, 79; Dion, XLVII, 23.

(3) Voy. Cicéron, F., X, xxx, 1; Ovide, Fast., IV, 625.

fiant dans son prestige de vengeur de César, il osa prendre l'offensive. Depuis quelque temps déjà, ayant laissé une partie de ses troupes pour continuer le siège de Modène, il était venu mettre son camp auprès de celui d'Hirtius et d'Octave, et il les harcelait de petites attaques; mais comme Ventidius approchait, quand il sut que Pansa allait quitter Bologne pour rejoindre Hirtius et Octave, il eut l'idée de l'attaquer en route, tandis que son frère Lucius aurait détourné l'attention de Plirtius et d'Octave en simulant une attaque contre leur campement. Mais Hirtius, qui avait envoyé un certain Galba au devant de Pansa pour lui dire de se hâter, se doutait de l'intention d'Antoine et, pendant la nuit du 13 au 14, il envoya à sa rencontre la légion de Mars et deux cohortes prétoriennes sous les ordres de Carfulénus. Carfulénus traversa pendant la nuit Forum Gallorum et continua son chemin, en marchant toujours à la rencontre de Pansa; et quelques heures après Antoine,, qui ignorait tout cela, arrivait et cachait deux légions et deux cohortes prétoriennes à Forum Gallorum : puis il envoyait à la rencontre de Pansa, sur la via .^Emilia, de la cavalerie et de l'infanterie légère, pour attirer par des escarmouches les soldats jusque sous les murs de Castelfranco. Son plan réussit; mais ce qu'il attira au combat^ ce ne furent pas, comme il pensait, une ou deux légions de recrues, mais les douze cohortes des vétérans de Carfulénus, qui marchaient à la tête de l'armée, à une certaine distance des légions nouvelles. Pendant un certain temps, la via umilia se déroulant entre des bois et des marais, il ne fut pas possible d'en venir aux mains; mais quand, dans le voisinage de Forum Gallorum, se trouvant dans un terrain plat et libre, les douze cohortes se déployèrent en ordre de bataille, alors les vingt-deux

cohortes d'Antoine sortirent du village et attaquèrent la légion de Mars. L'engagement fut violent. Pansa ordonna à deux des quatre légions nouvelles de préparer à la hâte le campement; il envoya les deux autres au secours; il lança des messagers pour demander du renfort à Hirtius, et il se rendit lui aussi sur le front de la bataille. Mais les légions nouvelles ve servirent à rien; la cohorte prétorienne de César fut détruite et Pansa fut blessé; la lógion de Mars elle-même finit par se replier vers le camp, poursuivie par l'ennemi, qui fit un grand massacre de vétérans et de recrues. Les soldats d'Antoine se croyaient déjà victorieux; mais l'après-midi, après avoir contraint toute l'armée ennemie à se réfugier dans son camp, comme ils se retiraient fatigués sur Modène, soudain Hirtius apparut avec deux légions de vétérans. Il n'était pas possible d'engager une nouvelle bataille avec des troupes fraîches, et les deux légions se dispersèrent en désordre dans les forêts et les marais du voisinage. Par bonheur, la nuit qui tombait et l'absence de cavalerie ayant empêché Hirtius de poursuivre les fuyards, Antoine, pendant la nuit, les fit recueillir par la cavalerie et ramener dans leurs campements de Modène. Octave cependant avait défendu le camp contre les attaques simulées de Lucius. Ce fut là son premier fait d'armes, facile du reste, mais qui pourtant lui valut, comme aux deux consuls, une ovation de l'armée (1). Ni l'un ni l'autre des deux adversaires ne pouvait se dire absolument vainqueur ou vaincu.

A Rome l'inquiétude était grande. Vers le 17 ou le 18 le bruit courait que l'armée du sénat avait été

(1) GiGÉHON, F., X, 30; Dlo^, 46, 37; Aphsw, B. C, 111, 67

détruite (1). A la fin, les lettres d'Hirtius arrivèrent.

Les partisans d'Antoine s'enfermèrent chez eux désespérés; une grande démonstration populaire fut faite devant la maison de Gicéron; on le conduisit au Capitole et on l'obligea à parler au milieu des applaudissements (2); bien des gens ordinairement prudents ou indifférents, cédant à l'entraînement, manifestèrent leur haine pour Antoine. Gicéron^ dans la séance du 21 avril, prononça la quatorzième et dernière philippique, où il demandait que l'on décrétât une supplication de quarante jours, aux soldats tombés dans la bataille l'érection d'un monument, aux parents l'abandon des sommes et des privilèges promis aux soldats de l'armée du sénat. Tout le monde croyait que le parti conservateur avait remporté une grande victoire. Mais la bataille n'avait pas été décisive. Antoine, redevenu prudent après son échec, avait ramené son armée dans son camp pour continuer le siège; Ventidius approchait sur la via iîlmilia derrière Hirtius et Octave. Ainsi ceux-ci, qui étaient devenus plus hardis en voyant que les vétérans combattaient, se décidèrent le 21 avril à essayer de rompre la ligne d'investissement, pour envoyer en ville un convoi de vivres. Antoine envoya pour les repousser sa cavalerie d'abord, puis, comme elle ne suffisait pas, deux légions. Hirtius profita du moment pour se jeter avec la quatrième légion sur le camp que défendait la cinquième légion; et Décimus Brutus osa enfin faire sortir quelques cohortes de Modène, sous le commandement de Pontius Aquila. Il y eut alors deux mêlées terribles dans le camp et sur les tranchées. Hirtius et Pontius Aquila

(1) CicÉRON ad Br. I, m, 2«

(2) Cicero,' ad Br. I, m, 2

furent tués; la quatrième légion reculait déjà quand Octave accourut à son secours; la bataille recommença si violente qu'Octave lui-même se trouva au milieu de la mêlée et dut combattre comme un soldat. Il sauva le corps d'Hirtius, mais il ne put ou ne sut pas conserver le camp, et il donna l'ordre de la retraite. Les soldats de Décimus revinrent aussi à Modène; et le soir la ligne d'investissement ne semblait pas avoir été rompue. L'armée d'Antoine cependant avait beaucoup souffert. Antoine réunit pendant la nuit un conseil de guerre, où presque tous furent d'avis qu'il fallait continuer le siège. Si Antoine avait su qu'Hirtius était mort, il aurait certainement attaqué le lendemain l'armée, qui n'était plus commandée que par Octave, et peut-être, avec l'aide de Ventidius, qui était arrivé à Faenza, eût-il anéanti pour toujours l'héritier de César. Mais pendant les révolutions le sort d'un homme tient souvent à des fils bien ténus. Antoine, ignorant ce qui s'était passé, craignit de plier le lendemain, avant que Ventidius n'arrivât, sous une nouvelle attaque; il se souvint de ce que César avait fait sous les murs de Gergovie, et il prit le parti de se retirer dans la Gaule narbonaise auprès de Lèpide. Il envoya pendant la nuit des messagers à Ventidius Bassus pour lui ordonner de franchir l'Apennin et de le rejoindre dans la Narbonaise; il donna des ordres pour lever le siège et il partit pendant la nuit (4).

(1) La meilleure reconstitution et la meilleure chronologie d« la seconde bataille de Modène me semblent avoir été données par ScHMiDT, Neue Jahrbiicher fur Philologie und Pœdagoyik. 1892, p. 323 et suiv.

TfilDMVIRl RBIPUBLICAE CONSTITDENDÀS

Les nouvelles des événements de Modène arrivèrent à Rome, à ce qu'il semble, le 25 avril, mais très exagérées; et le 26 le sénat se réunit. Sous l'impression de ces nouvelles, l'exil d'Antoine et de ses partisans fut décrété sans opposition (1); et les propositions les plus diverses furent faites par différents sénateurs. Enl'hon-

(1) La comparaison des passages des lettres ad Br. I, 5 et I, 3, me semble bien indiquer que la proscription d'Antoine fut décrétée le 26, comme le dit Lange, R. A., IH, 524. La lettre I, 3 se compose, comme le démontre Schmidt, /. P. P. 1892, p. 331 de deux lettres : l'une composée des paragraphes 1, 2 et 3, et qui fut écrite après la bataille de Forum Gallorum et dont la date est peut-être celle placée au bas de toute la lettre; l'autre composée du paragraphe 4 et écrite après l'arrivée de la nouvelle de la mort de Pansa. Il est question dans cette lettre d'une séance où Antoine et les siens furent déclarés ennemis de la république. Dans la lettre I, 5, du 5 mai Cicéron parle à Brutus d'une séance du 27 avril où il fut question des moyens de poursuivre Antoine et qui semble diflcrente de celle où Antoine fut proscrit. C'est pourquoi je suppose qu'il y eut ime séance le 26 et une autre le 27. La nouvelle de la mort de Pansa, qui parvint entre le 26 et le 27, rendit nécessaire la séance du 27; Appien, III, 74, dit en eflet que dans la première séance on ne voulut pas donner à Décimus le commandement suprême. La lettre de Cicéron, ad Br. I, 3 | 4, fut donc écrite après la séance du 26, et avant la séance du 27, et à un moment où la nouvelle de la mort de Pansa, que l'on ignorait le matin, venait d'arriver, par conséquent dans la journée du 26. Cela démontre enfin que la nouvelle de la mort de Pansa arriva à Rome le soir du 26.

neur de Décimus Brutus, qui semblait alors avoir contribué plus que tous les autres à la victoire avec sa résistance opiniâtre, on proposa les décrets les plus extravagants : une supplication de cinquante jours, le triomphe et jusqu'à l'inscription de son nom dans le calendrier, le jour où la nouvelle était arrivée, et qui se trouvait justement être le jour anniversaire de la naissance de Brutus (1). Tel était l'égarement général (2). On décida de rendre aussi des honneurs à ceux qui étaient tombés sur le champ de bataille; quelqu'un demanda que l'on accordât aussi aux soldats de Modène les récompenses promises aux soldats d'Octave (3); Cicéron, qui estimait qu'il ne fallait pas perdre de temps, proposa de confier à Décimus, puisque Hirtius était mort et que Pansa demeurait blessé à Bologne, le commandement suprême de l'armée (4). Natu-

(1) Dion, XLVI, 39-40; Appien, B. C, III, 74; Cicéron, ad Br., I, XV, 8.

(2) En racontant ces événements, les historiens modernes se sont laissés tromper par les récits tendancieux qu'en ont fait dans l'antiquitc les amis d'Auguste et dont on trouve de nombreuses traces dans Tite-Live, Per., CXIX; Velleius, II, 62; Dion, XLVI, 39-40 et Appien, B. C, III, 74. Ces récits cherchent à justifier l'abominable conduite d'Octave envers le parti conservateur, en la considérant comme ime conséquence de la mauvaise foi et de l'opposition du sénat. Nous verrons que cela n'est vrai qu'en partie. Nous y trouvons aussi ime tendance à représenter les honneurs attribués à D. Brutus après sa délivrance, comme une offense voulue à l'égard d'Octave. Mais cela est absurde, et c'est en vain que les historiens de l'antiquité remarquent que Décimus Brutus n'avait rien fait, alors qu'il avait résisté avec courage au lieu de capituler. Dans toutes les guerres où on envoie une armée pour délivrer une autre armée assiégée les premiers honneurs sont pour ceux qui sont délivrés : on veut les récompenser de leur ténacité et consoler leurs souffrances. En rendant des honneurs à Décimus Brutus on n'avait donc pas l'intention d ì faire un affront à Octave.

(3) Dion, XLVI, 40.

(4) C'est ce que dit Appien, B. C, III. 74 et la chose me parait

Tellement ces propositions ne furent pas approuvées toutes; l'inscription du nom de Brutus dans le calendrier fut combattue (4), et la proposition de Cicéron au sujet de Pansa fut certainement repoussée (2). Mais, dans la journée, on apprit que Pansa était mort pendant la nuit du 22 au 23 (3). Il fallut convoquer le sénat le 27, pour s'occuper des légions et de la guerre contre Dolabella, qui avait été confiée aux consuls. Dans cette séance, Servilius reprit et fit approuver l'ancienne proposition de Cicéron, d'après laquelle on confiait à Cassius la guerre contre Dolabella, avec le proconsulac de la Syrie et le haut commandement sur tous les gouvernements des provinces asiatiques (4); on décida de délier Marcus Brutus de l'obligation où il î'taitde se tenir non loin de l'Italie, en le laissant libre de venii en aide à Cassius^ s'il jugeait la chose opportune, on proscrivit aussi Ventidius, qui, le jour précédent, dans la hâte et dans la joie où l'on était, avait été oublié (5). L'Italie était en sécurité — tout le monde le croyait du moins — maintenant qu'Antoine s'enfuyait avec quelques troupes épuisées et en déroute (6). Il semble aussi que, pour la direction de la guerre contre Antoine, on ait eu recours à une demimesure, et qu'on ait mis les quatre légions de Pansa

vraisemblable. En effet Décimas Brutus (F., XI, x, 1) dans ime lettre datée de Tortone et du 5 mai, se plaint que certains citoyens s'opposent à ce que des honneurs lui soient rendus et cherchent même, dit-il, quo minus respublica a me commode adminùtrari posait, ce qui est probablement une allusion à la proposition de Cicéron qui ne fut pas approuvée.

(1) Voy. Cicéron, ad Br,, I, xv, 8.

(2) Voy. n. 2.

(3) Cicéron, F., XI. xiii, 2.

(4) Cicéron, ad Br., I, v, 1; Dion, XLVI, 40.

(5) Cicéron, ad Br., I, v, 1.

(6) Voy. Cicéron, F., XI, xii, 1; XI, xiv, 3.

i94 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

sous le commandement de Décimus, propréteur plus ancien qu'Octave, mais qu'on ait toutefois laissé à celui-ci le commandement de ses cinq légions (1). Tout le monde à Rome pensait du reste que Décimus Brutus et Octave s'étaient déjà élancés à la poursuite d'Antoine (2), et l'on était persuadé que celui-ci, au bout de quelques jours, finirait comme Gatilina. Le parti conservateur semblait de nouveau à tout le monde, comme dans les premiers jours qui avaient suivi la mort de César, maître de la république; les amis, les parents, la femme du vaincu se virent accablés d'injures, de menaces, de procès; Fui vie, qui avait à ce moment à payer une propriété achetée à crédit, n'aurait pas pu trouver à emprunter un sesterce sans le secours de l'aimable Atticus, qui restait fidèle à son habitude de donner de l'argent à tout le monde (3).

Personne ne se doutait à Rome que toutes ces prévisions optimistes ne correspondaient nullement à la réalité. Contrairement à ce que tout le monde croyait à Rome, Décimus Brutus et Octave ne s'étaient pas mis à la poursuite d'Antoine le jour même de la libération et ensemble. Pendant la journée du 22 avril,

(1) TiTK-LivE, Per. 120. — Dion, XLVI, 40, dit que le commandement de ses légions ne fut pas retiré à Octave, et ceci est confirmé par les lettres de Cicéron, F., XI, xiv, 2; XI, xix, 1, qui montrent que la proposition de Drusus et de Paulus ne fut pas approuvée. Au contraire, il résulte des lettres de Cicéron, F., XI, XX, 4, que trois des quatre légions de Pansa furent envoyées par Octave à Décimus Brutus qui se plaint que la quatrième ne lui ait pas été remise; cela signifie que son droit do commander les quatre légions étaitreconnumêmepar Octave, et que le sénat les avait mises sous le commandement de Décimus Brutus. C'est du reste ce que disent Dion, XLVI, 40 et Appien, B. C, 111,76. Cette décision ne pouvait non plus être un auront pour Octave.

(2) Cicéron, ad Br., m, 4.

(3) CORNKLICS NÉPOS, AU. 9.

Décimus Brutus s'était rendu dans le campement de l'armée libératrice pour saluer Hirtius; là, apprenant la mort du consul et mis par Octave au courant de la situation militaire (1), il avait aussitôt compris que Ventidius Bassus essaierait de rejoindre Antoine sans donner dans leurs armées, en franchissant l'Apennin à la hâte et en descendant en Ligurie. Il avait donc tâché de décider Octave à passer la montagne avec ses légions pour fermer la route de Ligurie, tandis qu'il poursuivrait lui-même Antoine et tâcherait de le pousser dans les régions désolées de l'Apennin (2). Mais Octave ne s'était servi que timidement des légions, alors qu'il était, en partie au moins, soutenu par l'autorité d'un césarien aussi illustre quHirtius; comment donc eût-il osé maintenant les conduire, en même temps qu'un des meurtriers de César, à l'anéantissement définitif d'Antoine et de ses vétérans (3)? Aussi Décimus n'avait point réussi à le convaincre (4) ce jour-là; et il songeait peut-être déjà à partir seul le lendemain, quand il avait reçu dans la nuit un message de Pansa qui l'appelait à Bologne. Il s'était donc dirigé le matin du 23 vers Bologne. Mais ayant appris en route que Pansa était mort, il était revenu sur ses pas; il avait pris ses dernières dispositions; et le 24 il avait marché avec ses le'gions à la poursuite d'Antoine. Ainsi, Antoine avait eu une avance

(1) CicÉRON, F., XI, XIII, 1. Tout ce que raconte au sujet de cet entretien Appien, B. C, III, 73 est une invention ou, à tout le moins, une exagération venant d'un homme favorable à Auguste. On peut s'en rendre compte en lisant la lettre de CicÉBON, F., XI, 13, qui en montre très nettement la fausseté.

(2) CicÉRON, F., XI, X, 4.

(3) Décimus Brutus le dit clairement : Cicéhon, F., XI, x, 4 : sed neque Cœsari itnperari potest, nec Cœsar exercitui tuo.

(4) CicÉRON, F., XI, xiii, 1.

1«6 GRANDEUR Et DÉCADENCE D.J ROME

de deux jours (1), et n'était poursuivi que par un seul général; c'était là une première déception; mais plus grave était l'autre déception qu'Antoine luimême préparait à ses ennemis de Rome, en leur prouvant par les faits qu'il n'était ni abattu ni résigné à périr comme Catilina, bien qu'il fût abandonné de tous et n'eût plus avec lui que de faibles troupes. La rage de la défaite et l'imminence du danger avaient soudain surexcité dans cet homme, qui avait été si incertain pendant les derniers mois, l'imagination et la volonté, et lui avaient fait concevoir et mettre aussitôt à exécution un projet vraiment césarien : il prendrait décidément^ pour se rendre dans la Narbonaise, la route de la Ligurie; il irait immédiatement escalader cet Apennin escarpé, sauvage et désert depuis Tortone jusqu'à Vado, où Décimus Brutus voulait le pousser à la mort comme un cerf blessé. C'était une entreprise audacieuse d'aventurer dans des montagnes désolées, où elle pouvait mourir de faim, une armée qui, si elle n'était pas défaite, comme on le disait à Rome, avait certainement souffert dans les dernières rencontres. Mais l'homme qui avait lutté avec César contre Vercingétorix n'hésita pas à choisir cette route, qui, si elle était plus difficile, était aussi plus courte que celle du petit Saint-Bernard et qui lui rendait beaucoup plus facile et plus rapide sa jonction avec Ventidius, à qui il avait ordonné de franchir l'Apennin. En prenant la route de la Ligurie, il allait justement au-devant de Ventidius; il pouvait se retrouver avec lui à Vado, il raccourcissait le chemin que son général aurait eu à faire seul, c'est-à-dire le plus dangereux et celui où les soldats et le chef, se

(1) CiCÉRON, F., XI, XIII, 2.

sentant loin de lui, se seraient le plus facilement découragés. Avec les quatre légions e.^ la cavalerie qui était encore en bon ordre, avec les troupes de soldats qu'il avait recrutés, mais qui n'étaient encore ni formés en légions ni armés, il avait donc franchi, le 22 et !e 23, les trente milles qui séparent Modènede Parme. Le soir du 23 il avait fondu sur Parme comme un tourbillon, et abandonné la ville aux soldats, qui y avaient fait quelques dégâts (1); le 24 et le 25 il avait parcouru les quarante milles qu'il y a de Parme à Plaisance; le 26 il s'était dirigé sur la via Milvia, vers Dertona (Tortone), distante d'environ cent kilomètres, et où il arriva probablement le 28, pour faire reposer ses soldats un jour et entreprendre le 30 l'ascension des montagnes qui le séparaient de Vada Sabatia (Vado). Au contraire, Décimus avait trop présumé des forces de son armée, qui était en partie composée de recrues, qui était épuisée par les privations du siège et dépourvue de tout, même de mulets et de chevaux (2), car on les avait mangés pendant le siège (3); il ne put donc, pendant les premiers jours, avancer que lentement. Pendant ce temps. Octave se rendait avec son armée à Bologne, pour préparer le retour solennel des dépouilles d'Hirtius et de Pansa.

Tout ceci fut connu à Rome dans les premiers jours du mois de mai, au moment où l'idée fausse que tout le monde se faisait sur la défaite d'Antoine créait une

(1) CicÉRON, F., XI, XIII, a, Voy. Cicéron, F., X, xxxiii, 4 : Parmam direptam Les ennemis d'Antoine ont dû exagérer les choses pour faire de lui un brigand et un suborneur d'esclaves. Antoine n'avait pas assez de temps à perdre pour s'occuper à saccager les villes ou à vider les ergastula.

(2) Cicéron, F., XI, xni, 2.

(3) AppiEN, B. C, m, 49.

nouvelle confusion. La victoire de Modène — et c'est là une contradiction curieuse qui montre à quel point de dissolution politique les hautes classes de Rome étaient arrivées — avait justement nui à l'autorité de l'homme à qui en revenait le mérite principal. Cicéron comprenait qu'il était nécessaire de profiter sans perdre un instant du grand désordre où se trouvait le parti césarien, pour le frapper à mort, en commençant par anéantir Antoine. Il était donc plein d'impatience et il rabrouait le sénat et les sénateurs, pour les empêcher de s'assoupir dans l'illusion béate d'une victoire qui était précaire; mais, les consuls étant morts, le gouvernement de la république était confié à un obscur propréteur, Aulus Cornutus, c'est-à-dire qu'il n'y avait personne à la tête des affaires. Pendant le siège de Modène, le danger avait rendu quelque vigueur à l'assemblée fatiguée, mais, maintenant, le plus grand nombre des sénateurs, qui n'avaient consenti à la guerre qu'à contre-coeur, et qui désiraient seulement se faire l'illusion qu'il n'y avait plus de motifs d'inquiétude, d'effort ni de lutte^ ne prêtaient plus la même attention à l'orateur des Philippiques et considéraient ses discours comme les folles harangues d'un vieillard exalté. On voyait en outre se ranimer dans l'ombre des querelles d'intérêt, de sourdes rivalités personnelles, de mesquines susceptibilités. On ne pouvait donc plus prendre aucune mesure sérieuse, car l'assemblée savait toujours faire traîner les discussions en longueur et les remettre à plus tard; elle n'approuvait que des expédients dilatoires. Cicéron ne se sentait plus le sénat dans la main, comme le mois précédent; et il s'apercevait que la mort de Pansa avait été pour lui-même un malheur, car, malgré ses tergiversations, l'illustre consulaire était du moins un homme d'énergie et de

boù sens (1). Mais dès qu'on apprit à Rome que Décimas marchait seul à la poursuite d'Antoine^ de nouvelles difficulte's surgirent. L'ancienne discorde entre les partisans d'Octave et ses ennemis, qui s'était apaisée pendant la guerre, se ralluma. De nombreux membres du sénat s'indignèrent contre Octave, qui demeurait inactif à Bologne (2); les parents des conjurés, toujours inquiets, les ennemis, les jaloux du jeune homme — et ils étaient si nombreux I — profitèrent de ce mécontentement pour lui nuire; et deux seuateurs, Lucius ^milius Paulus, frère de Lèpide, etLivvus Drusus, proposèrent de donner à Décimus le commandement des légions de vétérans recrutés par Octave (3). C'était une politique de lutte qui, menée avec énergie et esprit de suite, aurait pu ôter à Octave toute possibilité de nuire. D'autres, au contraire, parmi lesquels Cicéron, qui comprenaient que la victoire n'était pas encore définitive, recommandaient la prudence, et conseillaient de continuer à flatter Octave et de se servir de lui pour défendre l'Italie (4).Cassius lui-même,

(1) Cicéron, F., XI, xiv, 1; Cicéron, ad Br,, I, i, i.

(2) Les historiens de l'antiquité trop attachés aux traditions favorables à Auguste n'ont pas compris que le refus d'Octave de prendre part à la poursuite d'Antoine fut la première cause de la discorde entre le sénat et Octave.

(3) Voy. dans Cicéron la lettre F., XI, xix, 1, qui fut écrite le 21 mai. Les propositions furent donc faites dans la première décade de mai, et non aussitôt après la nouvelle de la victoire de Modène. Cela montre que la proposition ne fut pas une provocation gratuite, comme le voudrait Dion, XL VI, 40, mais qu'elle fut faite, quand on sut, dans les premiers jours de mai, qu'Octave ne partait pas à la poursuite d'Antoine.

(4) Cicéron, XI, xiv, 1 : mirabiliter, mi Brute, laetor mea consilia measque sententiat probari de deceinviri$, de trnando adulet' cente. La lettre fut écrite à la fin de mai, en réponse à une lettre de Cicéron expédiée vers le conamencement de mai. Ceci prouve : i' que la proposition des decemviri fut faite par Cicéron : i* qu'au commencement de mai Cicéron était d'avis qu'il

le plus intelligent des conjurés, semble n'avoir pas été éloigné à ce moment-là d'engager des pourparlers pour conclure un accord avec lui (1). Cette politique aussi, bien qu'opposée à l'autre, aurait pu amener à un résultat favorable, si on avait eu le courage de la suivre jusqu'au fond. Dans l'énervement universel, au contraire, le sénat ne sut se décider ni pour l'une ni pour l'autre politique; et il adopta une solution moyenne, qui avait les dangers des deux propositions, sans aucun avantage. La proposition d'vEmilius et de Livius fut jugée trop hardie : et le sénat ne l'approuva pas, craignant que les soldats ne voulussent pas obéir (2); mais on n'engagea pas non plus de pourparlers pour se faire d'Octave un allié et on l'abandonna à lui-même, en le laissant sans ordres à la tête de ses légions. Mais le sénat se faisait illusion en croyant se débarasser par cette politique de tous les soucis que pouvaient donner Octave et son armée. Au bout de quelque jours, on reçut à Rome des lettres d'Octave où il priait le sénat de donner à ses soldats les récompenses qui leur avaient été promises (3); c'est-

fallait ornare aduleseentem et (puisqu'il se réjouit de ce que Decimus Brutus est d'accord avec lui) qu'il y avait des opposants.

(1) Cela semble résulter de Dion, XL VII, 28, selon lequel Cassius T^ TE Katffapt uepl r&v cuvaXXaYùv inéaxzile.

(2) Dion, XLVI, 40, le dit, et Cicéron, F., XI, xix, 1; XI, xiv 2, le conflrme. *

(3) Appien, B. C, III, 86 et 88, parle de deux ambassades de soldats d'Octave à Rome, dont la première aurait eu lieu à ce moment-là. Mais j'ai peine à croire qu'il ait eu recours deux fois à un procédé aussi révolutionnaire, et pour la première fois à un moment où la situation n'était pas encore désespérée. Toutefois, cenarne U n'est pas vraisemblable que le sénat, si mactif après la délivrance de Modène, ait pris l'initiative d'envoyer cette espèce de message aux soldats, je suppose que le message fut décidé à la suite de démarches faites par Octave.

i-dire non seulement les deux mille sesterces que le sénat avait décidé, le 4 janvier, de donner aux légions qui s'étaient révoltées, mais vingt mille sesterces promis par Octave si on était vainqueur à chaque soldat, non seulement des deux légions révoltées, mais des cinq légions tout entières (1). Chef inactif d'une armée inutile^ confiné dans une petite ville de la Gaule, n'osant se révolter contre le sénat, qui de son côté n'osait pas lui donner des ordres, Octave se trouvait alors à Bologne dans un grand embarras, et ne savait véritablement que faire de son armée. Il préparait les quatre légions de Pansa, pour les envoyer à Décimus (2); il laissait en même temps à Ventidius le passage libre dans l'Apennin. Il voulait seulement montrer aux soldats par cette démarche auprès du sénat qu'il s'intéressait vivement à leur sort. C'est pour cela qu'il était aussi difficile au sénat de répondre oui que de répondre non. Des tiraillements aussi longs qu'inutiles recommencèrent. A la fin, ceux qui ne voulaient rien accorder aux soldats et ceux qui voulaient au contraire se montrer généreux, s'arrêtèrent encore une fois à des dispositions intermédiaires et contracdictoires : on décida que seules les deux légions révoltées, comme le portait le sénatus-consulte, recevraient une récompense, et non pas vingt mille, mais dix mille

(1) Dion, XLVI, 40; et Appien, B. C, III, 86, disent en substance la même chose en se complétant l'im l'autre. Dion dit que l'on décida de donner 10,000 sesterces à une partie des soldats et rien aux autres ; Appien dit qu'on envoya aux deux légions révoltées la moitié du donativum qu'on leur avait promis. Il faut donc admettre qu'il y eut désaccord sur l'interprétation du sénatus-consulte du 3 janvier; que le sénat l'appliquai la lettre pour ce qui concerne le nomlTe de ceux qui avaient droit au donativum, mais qu'il y eut poiu* la somme une transaction et que l'on décida de n'en donner que la moitié.

(2) CiCSRON, F., XI, XX, *■

sesterces; on décida aussi que cette réponse serait communiquée aux légions directement par une ambassade du sénat, comme pour leur faire voir qu'elles dépendaient effectivement du sénat et non dOctave (1); on décida enfin comme compensation et sur la proposition de Gicéron, qui ne voulait pas irriter les soldats, de nommer une commission de dix membres, parmi lesquels serait Gicéron, pour payer aussitôt le donativum et chercher des terres à distribuer à quatre légions. Deux de ces légions étaient certainement les légions révoltées; les deux autres, que nous ne connaissons pas, pouvaient être celles des vétérans de Décimus Brutus (2). G'était aussi peut-être pour montrer quel intérêt il portait aux vétérans que le sénat, à cette séance, chargea Lèpide et Plancus de fonder au confluent du Rhône et de la Saône cette colonie qui plus tard devint Lyon. En somme le sénat répondait aux soldats par des décisions équivoques qui devaient inspirer des soupçons au général, et par de nouvelles promesses qu'il n'était pas en état de tenir, car les terres que l'on pouvait distribuer en Italie étaient peu nombreuses, à moins qu'on ne voulût les acheter à un prix très élevé, et le trésor public était vide, les tributs des riches provinces de l'Orient ayant été séquestrés en route par Brutus, par Gassius et par Dolabella. Gicéron pensait avec effroi que pour tenir les promesses

(1) Dion, XLVI, 40; Appien.B. C, III, 86.

(2) Décimus Brutus, dans la lettre F., XI, 20, écrite le 25 mai d'Ivrea, parle, en même temps que des décemvirs, des distributions de terres et du paiement des sonames en argent, ainsi que des plaintes des soldats à ce sujet. Cela semble indiquer que toutes ces décisions furent prises en même temps, dans la première décade de mai : c'est pourquoi je les rattache aux démarches d'Octave. Appien, B. C., III, 86, dit d'ailleiu-s que les décemvirs devaient s'occuper de payer les sommes d'argent.

faites aux. soldats il faudrait imposer à l'Italie le tributum ou empiunt de guerre forcé, et qu'il faudrait contraindre les gens à cet impôt au moment où l'or et l'argent se faisaient rares en Italie et où le crédit devenait très difficile, car, même dans la classe aisée, beaucoup de gens, pour se procurer de l'argent comptant, étaient obligés de vendre au rabais leurs maisons, leurs fermes, leurs champs, leurs objets d'art, leurs créances.

Tandis que le sénat prenait ces décisions à Rome, l'infatigable Antoine avait gravi, le 30 avril, les montagnes de la Ligurie; il avait pendant six jours avancé sur la route d'Acquae Statiellee à Vado, dans les montagnes sauvages et désolées, en se demandant si Ventidius ne s^arrêterait pas, s'il ne serait pas défait, ou s'il ne le trahirait pas en route. Son sort dépendait en partie de Ventidius et du succès de sa mission. Le 5 mai, Antoine arriva enfin à Vada Sabatia (Vado). Il n'y trouva pas Ventidius, qui, ayant cinquante milles de plus que lui à parcourir, ne pouvait pas encore être arrivé; mais il y trouva probablement des nouvelles de lui qui avaient été expédiées à l'avance, et qui le décidèrent à envoyer en avant-garde Lucius avec un corps de cavalerie (1) et quelques cohortes, et à l'attendre à Vado, pour empêcher que l'armée de Décimus pût s'interposer entre eux, si elle arrivait à Vado avant Ventidius. C'était là maintenant la grosse question : Ventidius arriverait-il avant Décimus? Celui-ci avait réorganisé du mieux qu'il avait pu son armée, tout en avançant, et il en avait accéléré la marche. Le 5 mai, un peu avant l'arrivée d'Antoine à Vado, il

(1) CicÉRON, F., X, XXXIV, i; F. X, xv, 3; £.., Antonium, praemissum cum equilibus.

était à Tortone, où il apprenait la fausse nouvelle, re'pandue par hasard ou avec intention, que Ventidius avait rejoint Autoine à Vado (1). Décimus y ajouta foi un instant; il écrivit une lettre désolée à Gicéron, en le priant aussi de lui faire envoyer de l'argent, parce qu'il se trouvait à court (2). Mais pendant la nuit, il put sans doute se convaincre que la nouvelle n'était pas vraie, car le lendemain matin il fit avancer son armée dans la direction d'Acqui, et le 6, le 7 et le 8 mai il marcha sans s'arrêter et arriva dans la journée du 9 à trente milles de Vado (3). Il eut enfin là des renseignements plus exacts sur Antoine. Ventidius était arrivé, probablement le 7, et Antoine avait pu un instant se croire en sécurité. Mais au bout de quelques heures il avait eu une amère déception : les trois légions étaient très fatiguées, et quand, le 8, Antoine leur avait parlé, en déclarant que son intention était de rejoindre Lèpide, l'idée qu'il faudrait faire encore plus de cent milles dans ces régions sauvages les avait tellement effrayées, qu'elles s'y étaient refusées, en disant bien fort qu'elles voulaient rentrer en Italie^ même au risque d'y mourir, Antoine avait dû leur promettre de les diriger dès le lendemain sur PoUenzo, tandis qu'il se rendrait lui-même avec ses troupes dans la Gaule narbonaise (4). Décimus Brutus, informé de tout cela, changea son itinéraire^ et marcha en toute hâte sur Pollenzo, où il arriva en effet une heure avant l'avantgarde de Ventidius, en rendant ainsi un grand service à Antoine (5). En effet, se voyant repoussées de Pol-

(1) CiCÉRON, F., XI, X, 3.

(2) CicÉRON, F., XI, X, 5.

(3) CicÉRON, F., XI, XIII, 3.

(4) CicÉMON, F., XI, XIII, 3.

(5) CicSRON, F., XI. xiij, 4.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE t05

lenzo, les trois légions se résignèrent à reprendre le chemin de la Gaule, et elles suivirent Antoine à deux jours de distance (1).

Quand ces choses furent connues à Rome, dans la troisième décade de mai, Gicéron fut de plus en plus d'avis quii fallait ménager Octave; mais les ennemis d'Antoine et les envieux qui jalousaient Décimus accusèrent celui-ci d'avoir maladroitement laissé échapper le fugitif (2). Leur irritation fut d'autant plus vive qu'au bout de quelques jours d'autres lettres de lui arrivèrent, où il conseillait, comme Gicéron, de se montrer prévenant pour Octave et d'appeler en Italie Marcus Brutus (3). Gette proposition avait été mise en avant à Rome aussi ces jours-là, pour calmer l'inquiétude qu'avaient apportée les nouvelles d'Antoine, et il était également question de faire venir en Italie la légion qui était en Sardaigne et de hâter le voyage des légions d'Afrique (4). On apprit sur ces entrefaites que Lucius Antonius était arrivé le 8 mai à Forum Juin (5). Et l'irritation grandit encore, quand, sur la fin de mai, revinrent les ambassadeurs qui s'étaient rendus au camp d'Octave pour parler aux soldats. Le fils de César leur avait ménagé un accueil fort étrange. On les avait fait entrer dans le camp et on avait réuni les soldats, mais ceux-ci s'étaient refusés à entendre les ambassadeurs, si Octave n'était pas présent; il avait fallu y consentir; Octave était venu et les ambassadeurs avaient exposé les décisions du sénat : mais l'esprit

(1) CicÉRON, F., XI, XIII, 4 : voy. Cicéron, F., X, xvii. 1: Ventidius bidui tpatio abest ab eo.

(2) Cicéron, F., XI, xiv, 3.

(3) Cicéron, F., XI, xiv, 2. La lettre a dû être écrite à la fin de mai.

(4) Cicéron, F., XI, 26, prouve que le 3 juin Décimus Brutus e&vait que cette proposition était dans l'air.

m Cicéron, F., X. xv, 3.

de corps était à cette époque-là si puissant entre les compagnons d'armes, qu'il y avait eu un<^ protestation générale, et que ceux à qui l'on offrait unt récompense s'étaient indignés avec plus de violence que ceux qui étaient privés (1). Ils n'étaient pas satisfaits non plus de la loi agraire : ils se plaignaient qu'Octave n'eût pas été choisi pour en faire partie (2). C'était là un premier signe du danger qui menaçait du côté d'Octave. Malgré les illusions que se faisaient bien des gens à Rome, celui-ci ne pouvait rester longtemps sans agir. Si la force des choses n'y suffisait pas, il serait entraîiié à l'action par son entourage, qui était tout composé d'anciens officiers et d'anciens soldats de César. Bien qfils eussent pris les armes contre Antoine, ils avaient tous pour les conservateurs une haine très vieille et très forte, et ils avaient très peur qu'il se fît une restauration conservatrice sur les ruines du parti césarien. Beaucoup d'entre eux cherchaient à brouiller Octave avec Cicéron; on allait jusqu'à lui conter que Cicéron aurait dit qu'il fallait le faire tuer (3), et on l'engageait à montrer de l'audace (4). Les conservateurs qui l'avaient fait propréteur allaient, lui disait-on, chercher à se débarrasser de lui, comme ils cherchaient déjà à le discréditer en l'appelant l'enfant. Puisque Antoine était presque abattu par la mauvaise fortune, il fallait qu'Octave se mît bien vite à la tête du parti césarien, qui n'avait plus de chef. N'avait-il pas lui-même, en suivant

(1) Dion, XLIV, 41 ; Appien, B. C, III, 86.

(2) Cicéron, F., XI, xx, 1.

(3) Cicéron, F., XI, xx, 1; Voy. Velleios, II, lxii, 6.

(4) Cicéron, ad Br. I, xxx, 3, dit que ce furent les amis d'Octave qui le poussèrent à briguer le consulat, et la chcse paraît très vraisemblable.

l'exemple d'Érophile, donné le branle à cette agitation pour la vengeance de César, qu'Antoine avait continuée si heureusement? Lui, le fils adoptif et l'héritier de César, n'était-il pas l'homme le mieux fait pour continuer ce mouvement avec efficacité? Les deux charges de consul étaient vacantes : des difficultés légales et les intrigues des aspirants trop nombreux avaient retardé les élections : il fallait qu'Octave se portât candidat au consulat, en se présentant au peuple comme le fils de César, et en disant qu'il était prêt à reprendre, pour le bien du peuple et des soldats, tous les projets que la conjuration avait empêché son père d'accomplir. On n'avait pas encore vu à Rome de consul de dix-neuf ans, mais les temps étaient si étranges ! Il serait sûrement élu, et il deviendrait ainsi le chef du parti césarien. Octave n'était pas insensible à ces projets flatteurs; il conservait auprès de lui une des légions de Pansa et il était occupé à en recruter deux autres; mais il hésitait. Il se rendait compte que certains conservateurs cherchaient à lui enlever son armée, et il en était inquiet (1), Mais pouvait-il à lui seul se mettre à la tête du parti de César, sans être aidé au moins par quelqu'un des plus puissants gouverneurs des provinces voisines de l'Italie? Il se demandait parfois s'il ne pourrait pas se réconcilier avec Antoine; il traitait bien les soldats d'Antoine qu'il avait fait prisonniers; il remettait en liberté certains de ses officiers, après leur avoir fait entrevoir qu'il ne serait pas très éloigné d'en venir à un accord (2). Mais à Rome, bien peu de gens se doutaient de tout cela; on se plaignait au contraire que le jeune

(!) PtTJTARQtJE, Cic, 45.

(2) AruEN, B. C, III, 80,

homme fût obligé de rester inactif à Bologne; et vers la fin de mal, tout le monde perdit l'espoir de voir Décimus infliger à Antoine le sort de Catilina. Son projet d'empêcher la jonction d'Antoine et de Ventidius ayant échoué, Décimus n'avait pas osé aventurer ses légions nouvellement recrutées dans la Ligurie sauvage; il s'était dit que si les fuyards étaient bien accueillis par Lèpide, il faudrait aussi faire la guerre à celui-ci; et il avait décidé d'aller rejoindre Plancus dans les Gaules, en revenant dans la Cisalpine, et en traversant la région qui s'appelle maintenant le Piémont. Plancus devait être consul avec lui l'année suivante; ils pouvaient donc déjà se considérer l'un et l'autre comme collègues et agir d'un commun accord. Il avait écrit aussitôt à Plancus et il avait laissé reposer quelque temps à Pollenzo son armée, qui souffrait de la dysenterie (1); puis, vers le 10 mai, tournantie dos à la Ligurie, il s'était acheminé vers la vallée du Pô. Il était donc désormais certain qu'Antoine pourrait arriver sain et sauf jusqu'auprès de Lèpide. Tout le monde à Rome commença alors à se demander avec anxiété ce que Lèpide allait faire. Traiterait-il Antoine en ennemi comme il le disait dans ses lettres (2)? Où était-il déjà d'accord avec lui comme l'affirmaient de méchantes langues (3)? Il était vraiment difficile de deviner d'après ses actes les intentions du proconsul. Comme Lucius Antonius approchait, son officier Culléon, qui gardait la frontière de la province, s'était réuni à lui au lieu de s'opposer à son passage (4); mais à la même époque, Lèpide écrivait à Plancus, en

(1) Appien, b. c, III, 81.

(2) CiCÉRON, F., X, XXXIV, i.

(3) CicÉRON, F., X, XXXIV, 3.

(4) Appibn, B. C, III, 83, cofiìrmépar CicÉnoN, F., X, ixxiv, 2

lui disant qu'il était résolu à combattre Antoine, et en lui demandant des renforts de cavalerie. Que prétendrait-il donc faire? Plancus, au contraire, semblait être pour les conservateurs un soutien fidèle : il avait descendu le cours de l'Isère jusqu'à Gularo (Grenoble); il avait construit un pont, et le 12 mai il avait fait passer l'armée, et envoyé à la hâte en avant 4,000 cavaliers, dès qu'il avait été informé de l'arrivée de Lucius à Forum Julii (1). Mais tandis qu'à Rome tout le monde s'occupait de Lèpide, Octave, comprenant qu'il était dangereux de perdre encore du temps, et ne pouvant arriver à prendre un parti décisif, cherchait de nouveau à jouer un double jeu. Il écrivait d'une part à Lèpide et d'une autre à Asinius, pour savoir s'ils seraient disposés à le reconnaître pour chef du parti césarien (2); et d'une autre à Cicéron en lui conseillant de briguer le consulat et de le prendre pour collègue : il était si jeune qu'il se laisserait guider par lui sous tous les points, et qu'il l'aiderait à sauver la république (3)1 Et cette proposition ne déplaisait pas à Cicéron, mais il se sentait déjà découragé et comme paralysé par l'aversion et le mépris que les conservateurs témoignaient de plus en plus à l'égard du jeune homme; et il n'osait pas se prononcer.

Dans cette confusion universelle personne ne savait plus ce qu'il voulait. Antoine seul courait droit à son

(1) Cicéron, F., X. xv, 2-3.

(2) Ai'PiE.v, B. C, III, 81.

(."!) Api'ien, B. C, III, 82; Plutarque, Cic, 45. Appien place ces tentatives avant la jonction d'Antoine et de Lèpide; Dio.v, XLVI, 42 les place après. Dion est coniirmé par Cicérox dans sa lettre ad Br., I, x, 3, qui fut écrite après la trahison de Lepide. Mais on peut mettre d'accord les deux récits, en supposant que les négociations furent engagées une première fois» Duis suspendues, puis reprises.

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