‹ Grandeur et décadences de Rome;Chapitre 15 sur 25 · III · texte numérisé non relu

III

but. Tandis que Décimus Brutus. rejoint par trois des quatre légions de Pansa, se dirigeait lentement par Verceil et Ivrée vers le Petit Saint-Bernard (4), Antoine, arrivé le 15 mai à Forum Julii (¥vé]\x%) (2), se dirigeait hardiment dans la direction de l'armée de Lèpide, composée de sept vieilles légions de César, et qui était à Forum Voconii, à vingt-quatre milles de distance (3). Le moment critique approchait. Ces le'gions pouvaientelles prendre les armes contre leur ancien général, qui à la tête de tant de vieux compagnons d'armes venait, vengeur persécuté de César, demander du secours pour lui-même et pour le parti qui réclamait le maintien des anciennes promesses et qui en ajoutait de nouvelles, à une époque où l'esprit de solidarité était devenu si puissant dans les armées du dictateur? En réalité le proconsul de la Narbonaise désespérait de pouvoir résister à l'inclination des légiens pour Antoine; mais, homme faible et médiocre, il voulait se faire forcer la main par ses soldats, donner aux autres et se donner à lui-même l'illusion qu'il agissait par contrainte. Antoine sut seconder habilement ce désir secret de son collègue, et il se mit à jouer une comédie fort étrange, quand les deux armées, entre le 15 et le 20 mai, se trouvèrent sur les deux rives d'un petit cours d'eau appelé l'Argenté (4). Antoine ne fit même pas camper ses soldats, comme pour offrir sa poitrine à l'ennemi, s'il avait le courage de frapper; Lèpide, au contraire, se fortifia dans son camp, comme s'il avait en face de lui un nouvel Annibal (5). Quand

(1) Voy. CicÉnoN, F., XI, 19; XI, 20; XI, 23.

(2) GicÉRON, F., X, xvii, 1.

(3) CicÉRON, F., X, XVII, 1; X, xxxiv, 1.

(4) CicÉnoN, F., X, XXXIV, 1.

(5) Plutarqdb. Ant., 18; Appien, B. C, III, 83.

LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE îll

Silanus et CuUéon parurent au camp, Lèpide les réprimanda sévèrement de ce qu'ils avaient prêté leur aide à Antoine, mais, pour les punir, il se borna à les laisser en repos, par pitié pour eux, comme il l'écrivit au sénat (1). Il fit faire des démarches auprès de Plancus, quij après avoir reçu la lettre de Décimus, s'était arrêté pour l'attendre à Grenoble; mais en même temps il laissait les deux camps communiquer l'un avec l'autre par un pont de bateaux (2); il accueillait un grand nombre de faux déserteurs qui, sous prétexte d'abandonner Antoine, venaient au contraire intriguer en sa faveur dans le camp de Lèpide, en feignant de les prendre pour de vrais déserteurs; il écrivait même au sénat que l'armée d'Antoine diminuait à vue d'oeil (3); il rassurait le sénat en disant que ses légions ne failliraient pas à leur devoir (4). Et cependant il laissait des officiers, et spécialement Ganidius et Rufrénus (5), faire auprès d'elles des appels à la révolte, et il laissait parvenir auprès des soldats des messages d'Antoine, apportés on ne savait par qui, et qui, chuchotes dans l'ombre, exaltaient les soldats (6). Antoine, croyant sans doute le moment venu, se rendit un jour, les cheveux en désordre, la barbe longue, et vêtu de noir, au bord de l'Argenté, à l'endroit où le ruisseau était le plus étroit, et il se mit à haranguer les soldats de Lèpide qui étaient de l'autre côté. Ceux-ci arrivèrent en foule et il se produisit un grand tumulte

(1) CicÉnoN, F., X, XXXIV, 2; Dion, XLVI, 51 avec certaines inexactitudes que corrige la lettre de Lèpide qui est citée.

(i) AniE.N, B. C, m, 83,

(3) CicÉiiox, F., X, XXXIV, 1.

'4) CicERox, F., X, XXXIV, 2.

(.i) CicÉr.ox, X, XXI, 4 : corruTpii etiam per eot qui pretunt,per CauUlios liufrenos et ceteros...

(6) Dion. XLVI, 51,

Î12 GR/^NDEUR ET DËCiSDENCE DE ROME

dans le camp; mais Lepide eut peur d'une trahison aussi manifeste; il accourut et fit sonner les trompettes de façon à ce qu'il fût impossible aux soldats d'entendre un mot de ce que disait Antoine (1). Les allées et venues d'un camp à l'autre et les intrigues recommencèrent; les soldats de la dixième légion faisaient tous leurs efforts pour gagner à eux leurs compagnons (2); le seul officier qui fût sincèrement dévoué à la cause conservatrice, Juventius Laterensis (3), avertissait continuellement Lepide du danger d'une révolte, et lui conseillait de prendre tantôt une mesure et tantôt une autre (4). Lèpide feignait d'avoir peur; il le remerciait, lui promettait de suivre ses conseils, mais ne faisait rien. Il écrivait au contraire à Plancus, qui était parti le 2d sans avoir détruit le pont qui devait servir à Décimus, de ne plus venir à son secours (5); il permettait aussi aux soldats de faire impunément des démonstrations en faveur d'Antoine, même en sa présence (6). Enfin, le matin du 29 mai (7), Antoine passa à gué le ruisseau avec une petite troupe de soldats; aussitôt, dans le camp de Lèpide, les soldats brisèrent la palissade, vinrent au devant d'Antoine et le portèrent en l'acclamant jusqu'à la tente de Lèpide : celui-ci, qui était encore au lit, vint sans prendre le temps de se vêtir embrasser Antoine (8). Au milieu du tumulte, Laterensis se tua sous les yeux des soldats (9). Lelen-

(1) Plctarque, Ant., 18.

(2) Appien, B. C, III, 83.

(3) Dion, XLYI, SI ; Appien, B. C, III, 84.

(4) Appien, B. C IIF, 84.

(5) CicÉRON, F,, X, XXI, 2.

(fi) CiCÉRON, F., X, XXI, 4.

(7) CicÉRON, F., X, XXIII, 2; Appien, B. C, III, 84,

(8) Appien, B. C, III, 84; Plutarque, Ant., d8 : les deux récits se complètent l'un l'autre.

(9) Dion, XL VI, 51.

demain Lepide écrivit au sénat une lettre très brève qu'on pourrait prendre pour une moquerie : il disait que la pitié était venue à bout des soldats et de lui, et qu'il espérait qu'on ne ferait pas un crime aux légions ni à lui d'avoir été miséricordieux (1).

L'événement fut connu à Rome vers le 8 juin. L'indignation et la frayeur furent immenses. Affolé, le sénat prit brusquement un grand nombre de décisions que Ton réclamait depuis longtemps. Marcus Brutiis et Cassius furent appelés avec leurs soldats en Italie; on dépêcba des courriers aux légions d'Afrique pour hâter leur marche; Sextus Pompée fut mis à la tête de la fiotte, avec le titre de praefecttis classis et orœ maritimae et avec les pouvoirs qu'avait eus son père pendant la guerre contre les pirates (2); on établit le tribu,tum ou emprunt obligatoire pour la guerre; enfin on confia à Octave le commandement de la guerre contre Antoine (3). Mais une nouvelle difficulté se présenta, au sujet de la proscription de Lèpide. Gicéron, toujours

(1) CicÉRON, F.. X, 35.

(2) Dion, XLVI, 51. Voy. Appien, S., C, IV, 84. — Il est vrai que Dion, XLVI, 40, dit qu'un décret semblable en faveur de Pompée avait été voté après la bataille de Modène, en même temps que celui qui donnait le commandement de la guerre contre Dolabella à Cassius et la Macédoine à Brutus. Mais Dion, qui confond déjà au sujet de Brutus la décision prise en février avec la faculté qui lui fut donnée alors de prendre part à la guerre contre Dolabella, se trompe aussi au sujet de Sextus. En effet la lettre de Cicéron, ad Br., I, v, 1-2, montre que dans la séance du 27 avril, où l'on prit des décisions au sujet de Brutus et de Cassius, il ne fut pas question de l'ompée. Cicero» n'aurait pas manqué d'en parler à Brutus, car il eût été important de lui faire savoir qu'ils pouvaient compter sur ime flotte. Le titre officiel de la charge confiée à Pompée nous a été conservé par les monnaies : voy. Cohen. M. R,., Ì, p. 19, 20. Au sujet des légions d'Afrique, voy. Appie-n, IH, 85.

(3) Appien, B. C, III. 85; Dion, XLVI, 42 et 51, confirmé par CiCSRON, F., X, zxiv, 4.

porté à prendre des décisions énergiques, l'avait aussitôt demandée; mais Lèpide avait à Rome trop de parents et trop d'amis; et sa belle-mère, la puissante Servilia, travaillait de toutes ses forces à le sauver (1). On vint à bout de faire différer la délibération, et on perdit ainsi l'effet de la rapidité, qui est le plus puissant dans les révolutions. De meilleures nouvelles arrivèrent bientôt : Plancus^ ayant appris ce qui s'était passé le 29 mai sur les bords de l'Argenté, était revenu en arrière (2); Décimus, par Verceil et Ivrea, avait remonté la vallée d'Aoste, où les rusés Salassiens, en menaçant de lui barrer la route, lui avaient fait payer une drachme par soldat (3); après avoir passé le Petit Saint-Bernard, il avait opéré sa jonction avec Plancus à Grenoble dans la première moitié du mois de juin. Mais un scandale inattendu éclata alors. Octave commettait à ce moment suprême une erreur très grave : il tournait de nouveau sa pensée vers un accord avec les conservateurs, et pensant qu'il pourrait à ce moment de terreur obtenir du sénat l'autorisation de présenter sa candidature au consulat, il engagea de nouveau Cicéron à en faire la proposition (4). Et Cicéron, séduit par l'idée de redevenir consul, y consentit. Mais cette fois, la nouvelle ambition d'Octave fut si mal jugée, non seulement par les conservateurs mais par tout le public impartial, qu'aucun magistrat n'osa prendre parti pour lui. Cicéron dut abandonner son idée, et cherchera dissuader Octave de briguer le consulat (5). Les esprits, déjà montés contre le jeune homme, s'irri-

(1) Cicéron, ad Br., 1, xii, 1.

(2) Cicéron, F., XX, xxiii, 3.

(3) SxRAnoN, IV, VI, 7 (205).

(4) Dion, XLVI, 42.

(6) Cicéron, ad Br., I, x. 3.

tèrent encore plus : on alla jusqu'à affirmer qu'il avait fait assassiner Hirtius dans la bataille et qu'il avait fait empoisonner Pansa blessé, afin d'avoir plus de chances d'arriver au consulat (1). Mais l'impression de ce scandale une fois évanouie^ tout le monde retomba bientôt dans l'indécision ordinaire et vers la fin de juin personne ne faisait plus rien. Plancus et Décimus attendaient Octave; celui-ci, ayant compris qu'il ne pouvait pour l'instant espérer le consulat, écrivait qu'il allait venir immédiatement, mais il ne bougeait pas (2); Antoine réorganisait ses légions avec l'aide de Lèpide et demeurait dans la Narbonaise. A Rome, on s'imaginait que Brutus et Cassius arriveraient d'un jour à l'autre, mais Cassius était loin et il avait à combattre Dolabella. Quant à Brutus, il était retombé dans une grande prostration physique et morale : il souffrait de l'estomac (3); il se laissait mener par le rusé Gaïus Antonius, au lieu de lui appliquer le décret de proscription rendu le 26 avril contre les partisans de son frère et, trompé par lui, il réprouvait la bienveillance que Cicéron témoignait à Octave (4), Il continuait à prétendre que le mieux était d'en venir à une entente avec Antoine. 11 se préoccupait aussi beaucoup de la proscription imminente de Lèpide et il écrivait à ses amis de Rome en leur recommandant sa sœur et ses neveux qui seraient ruinés par cette proscription (5); enfin, au lieu de faire ses préparatifs pour passer la mer et venir en Italie, il songeait à faire une

(1) C'était là probablement l'origine des bruits que l'on faisait courir et dont parle Suétone, Aug. 11.

(2) CiCBHON, F., X, XXIV, 4.

(3) Cicéron, ad Br., I, xiii, 2.

(4) Voy. sa lettre à Atticus, dans Cicbhon, ad Br„ 1, 17. Voy, aussi Cicéron, ad Br., I, iv, 4 et suiv.

(«) GioiRON, ad Br., 1, 13.

expédition contre les Besses. C'est ainsi que Cicéron avait à lutter contre ses amis les plus chers, contre Brutus lui-même. Le 30 juin, Lèpide fut enfin déclaré ennemi public; mais on mit un nouveau délai entre la menace et le châtiment : on voulut laisser aux soldats le temps d'obtenir leur pardon, et on leur accorda jusqu'au 4" septembre pour abandonner le proconsul (1). Les choses cependant en étaient arrivées à un point où les événements devaient forcément se précipiter, malgré les craintes, les hésitations, les incertitudes, et tous les efforts que l'on faisait pour les arrêter. Ce n'était pas sans raison qu'Antoine et Lèpide prolongeaient leur séjour dans la Narbonaise. Les conjurés et les conservateurs, malgré la frayeur à laquelle ils étaient en proie, avaient reconquis presque tout l'empire dont Antoine, au mois de juillet et au mois d'août précédents, semblait leur avoir enlevé la domination. Ils avaient en Europe les dix légions de Décimus en qui ils pouvaient avoir pleine confiance, les cinq légions de Plancus et les trois légions d'Asinius, qui paraissaient devoir leur rester fidèles; ils avaient en outre conquis l'Orient, où Brutus avait recruté de nouveaux soldats et élevé à sept le nombre de ses légions, et où €assius, avec ses dix légions, devait bientôt vaincre Dolabella. En outre, SexUis Pompée, à Marseille, se procurait des navires dans tous les ports de la Méditerranée; il achetait et enrôlait des marins en Afrique et préparait une flotte. Eux qui ne disposaient que de quatorze légions, que pouvaient-ils faire contre des ennemis si puissants? Il était nécessaire de reconstituer une grande armée césarienne en Occident, en «menant la plupart des généraux de l'Europe à s'unir

(1) CiGÉUUN, J. XII, Z, 1.

à eux, ou en leur enlevant leurs légions, s'ils refusaient. On ne pouvait donc plus s'obstiner à se montrer hostile à Octave. Heureusement, Lepide (1) pouvait devenii l'honnête courtier de ce grand marché politique, et réconcilier les deux rivaux. Il était le plus âgé des trois; il avait été le grand ami de César, et il était demeuré à Técart de la querelle. On fît donc des démarches auprès de Plancus et d'Asinius, qui avaient été aussi les amis de César; on envoya auprès de leurs armées des gens chargés de répandre des invitations, des soupçons, des promesses, et de chercher à entraîner les soldats au moyen des généraux et les généraux au moyen des soldats; Lèpide lit en même temps, dans les premiers jours de juillet, des démarches pour une réconciliation avec Octave. Le moment était opportun. Octave venait d'être déçu dans ses espérances au sujet du consulat, et, ayant compris qu'il ne pouvait plus compter ni sur les conservateurs, ni sur le sénat, il se souvenait de nouveau qu'il était le fils de César, s'apprêtait à se montrer l'émule d'Antoine comme défenseur actif de la cause césarienne. D'ailleurs ses soldats, peu à peu gagnés eux aussi par cette espèce de folie césarienne qui envahissait les armées, faisaient continuellement des démonstrations dans lesquelles ils proclamaient qu'ils ne combattraient jamais contre des soldats de César (2). Si Octave avait eu encore quelque doute, ses soldats les auraient vite fait disparaître. Il fit donc bon accueil aux propositions de Lèpide; il tint à ses soldats des discours enflammés, où il faisait l'éloge de son père; il leur promit qu'une fois élu consul, il leur ferait donner les récompenses promises.

(1) TiTE-LivB, Per., 119 et Eutr., VII, 2. nous disent que Lèpide fut l'agent de la réconciliation.

(2) Dion, XL VI, 42.

Il amena de cette façon les soldats à décider d'envoyer à Rome une députation composée de centurions et de soldats pour demander qu'Octave fût élu consul, et que la proscription d'Antoine fût annulée (1). L'ambassade arriva à Rome vers le 15 juillet (2), à un moment où les conservateurs étaient inquiets, parce qu'ils étaient sans nouvelles au sujet du retour de Brutus en Italie^ à un moment aussi où les menées de plus en plus suspectes d'Octave avaient tout à fait discrédité Cicéron, et où on apprenait que partout en Italie le tributum (3) avait causé dans les classes riches un grand mécontentement. La députation arriva ainsi jusqu'à Rome sans avoir rencontré aucun obstacle sur son chemin; et les centurions purent pénétrer dans la curia, où le sénat s'était réuni pour les recevoir, plein de crainte et de méfiance. Mais leur insolence fut telle qu'elle redonna de l'énergie et du courage même à ce sénat pusillanime, qui à la fin, irrité, les congédia brusquement (4). Octave eut connaissance de ce refus dans la troisième décade de juillet; et alors, enhardi par l'accord de plus en plus probable avec Antoine et avec Lèpide, il en vint à une audace suprême. Quand les soldats se rendirent auprès de lui pour lui offrir les insignes consulaires, il les accepta, en feignant d'y être contraint, et il se mit en marche avec ses huit légions. Si les premières menées de Lèpide et d'Antoine avaient poussé Octave à prendre de nouveau l'attitude

(1) Dion, XLVI, 42-43; Appien, B. C, III, 87-88; Suét«ne, Aug., 26.

(2) Plancus, dans les Gaules, était informé de cette tentative le 28 juillet. CiGÉRON, F., X, xxiv, 6. Il y a peut-être une autre allusion dans la lettre de Cicéron ad Br., I, xiv, 2, qui fut écrite le 11 juillet. Voy. aussi Cicéron, ad Br., I, xviii, 4.

(3) Cicéron, ad Br., I, xviii, 5.

(4) Dion, XLVI, 48.

d'un césarien et d'un démagogue, la nouvelle attitude, si nette et si hardie, prise par Octave poussa également Antoine et Lèpide à faire tous leurs efforts pour suborner les armées de Plancus et d'Asinius, et pour révolter celle deDécimus. Ils ne voulaient pas se laisser dépasser par leur ancien rival, devenu subitement leur ami. Dans toutes les armées les intrigues et le travail caché des agents du parti populaire redoublèrent d'intensité; le fanatisme césarien s'échauffa; la fidélité des légions chancela, sapée à ses fondements... Il ne fallait plus qu'une secousse pour précipiter les événements sur la pente fatale; et cette secousse c'était Octave qui devait la donner, par son expédition sur Rome. S'il réussissait à s'emparer de la ville et à se faire élire consul, le fanatisme césarien éclaterait dans toutes les armées avec une telle violence, qu'il emporterait tous les esprits. Ainsi il y eut à Rome, à l'approche de l'armée, une grande panique. On mit les femmes et les enfants à l'abri dans les villas du voisinage; on ferma les maisons (1); le sénat, pour arrêter les légions, leur envoya des délégués avec l'argent qui leur était promis; le 25 juillet Casca, Labéon, Scaptius et Cicéron, qui était au désespoir, comprenant qu'il avait été le premier artisan de la puissance d'Octave (2), se réunirent pour étudier la situation dans la maison de Servilia, la Niobé de la dernière révolution de Rome, et qui symbolise avec sa famille la tragique discorde de l'aristocratie romaine. Elle avait à ce moment son gendre à la tête et un fils dans l'armée césarienne, qui voulait la vengeance de son grand ami; un fils et un gendre à la tête du parti

(Il ArpiEN, B., C, m, 89.

(2) CicBRON, ad Br., l, xviii, 1-3

de la conjuration. On décida, dans cette réunion, de faire un nouvel appel à Brutus, pour qu'il revint en Italie (1). Mais Octave sut persuader aux délégués du sénat de revenir sur leurs pas, en leur faisant croire que de nombreux sicaires étaient postés sur la route (2). La majorité du sénat fut alors prise d'une telle frayeur qu'elle se tourna contre les Pompéiens, et dans un accès de lâcheté céda sur tous les points. Il fut décidé que l'on donnerait les vingt mille sesterces, non seulement à la légion de Mars et à la quatrième, mais à toutes les légions; qu'Octave ferait partie de la commission pour la répartition des terres; et qu'il pourrait demander le consulat, sans être à Rome. Des messagers furent envoyés en toute hâte pour avertir de tout cela le jeune général (3). Mais les messagers étaient à peine partis que l'on apprit que les légions d'Afrique étaient arrivées à Ostie (la légion de Sardaigne était sans doute déjà à Rome depuis quelque temps). Tout à coup les Pompéiens, les parents des conjurés et Cicéron reprennent leur ascendant sur la majorité pusillanime; et en l'effrayant de nouveau, ils lui font annuler les décisions prises. On ordonne une levée de soldats, on fortifie la ville; on se met même à la recherche de la mère et de la sœur d'Octave pour les garder comme otages (4). Les premiers délégués du sénat étaient donc à peine arrives auprès de l'armée qu'ils furent rejoints par d'autres

(1) Cicéron, ad Br., I, xviii, 1-2.

(2) Appien, B. C, III, 88.

(3) Appien, III, 90; Dion. XLVI, 44 : Dion se trompe certainement en disant que le sénat nomma Octave consul.

(4) Dion, XLVI, 44 et Appien, III, 90, parlent l'un et l'autre de ce revirement dans la politique du sénat, mais sans en donner la raison; Drdmann, G. B , l*, 244, la trouve ji;=teraent dans l'arrivée des légions d'Airique dont parle Appien, B. C, III, 91,

Li. PIN D'UNE ARISTOCRATIE 221

délégués qui rétractèrent tout ce qui avait été dit, sans obtenir d'autre résultat que d'irriter encore plus vivement les soldats (1). Octave envoya alors à Rome des émissaires qui se mêlèrent au peuple dans les tavernes, sur le forum, dans les petites rues des quartiers populaires, pour rassurer les masses sur les intentions d'Octave, pour faire de grandes promesses aux légions d'Afrique qui étaient d'anciennes légions de César, et les pousser à la révolte. A son arrivée sous les murs de Rome, quand les légions d'Afrique et de Sardaigne se déclarèrent pour lui (2), l'entraînement fut général. La ville se rendit, les chefs du parti conservateur prirent la fuite; et le jour suivant le fils de César put entrer à Rome avec une escorte. Il embrassa sur le forum sa mère et sa sœur que les Vestales avaient cachées; il fit un sacrifice à Jupiter Gapitolin: il reçut de nombreux sénateurs et Cicéron, avec qui il semble avoir eu un entretien plutôt froid; puis il retourna auprès de son armée hors de la ville, tandis que le sénat préparait l'élection consulaire. Le 19 août, les formalités ayant été rapidement remplies. Octave et Quintus Pédius étaient élus consuls (3).

Ce que les conservateurs redoutaient depuis un an se produisit alors. Après avoir fait valider son adoption par les comices curiates, après avoir versé avec les deniers publics aux soldats une partie des récompenses et au peuple une partie du legs de César,

(1) Appien, B. C, III, 92.

(2) Appiex, B. C, III, 92 : cette révolte dut se produire au moment même de l'axrivée d'Octave, sans quoi on ne comprendrait pas qu'il fût entré dans Rom :- sans coup férir.

(3) Dion, XLVI, 43-46; Appien, B. C, III, 92-94. La date du 19 août est donnée par Dion, LVI, 30, et Tacite, Ann., I, 9. Ce sera aussi la date de la mort d'Auguste. Velleius, II, lxv, 2, se trompe. Voy. C. /. L, X, 3682.

Octave fit pleinement ce qu'Antoine n'avait osé faire qu'à moitié : il fit proposer par Quintus Pédius et approuver facilement par les comices une loi qui déférait tous les auteurs de la mort de César et tous leurs complices à un tribunal spécial, pour être condamnés à Vinterdictio aqua et igni et à la confiscation (1). La fortune capricieuse avait une fois de plus relevé un parti pour abaisser l'autre; l'amnistie du 17 mars 44, le chef-d'œuvre politique deCicéron, était annulée; Érophile, cet obscur vétérinaire de la Grande Grèce qui, le premier, avait excité le petit peuple à la vengeance du dictateur assassiné, triomphait sur toute la ligne. En peu de jours, les amis d'Octave, alléchés par ce qui devait revenir à l'accusateur des biens du condamné, se répartirent les conjurés comme une proie, et chacun d'eux se chargea d'accuser tel ou tel. Ils furent donc bientôt tous condamnés par contumace. On ne fit d'exception ni pour Casca, qui était tribun; ni pour Brutus, qui combattait alors contre lesBesses; ni pour Cassius, dont Agrippa fut l'accusateur; ni pour Décimus, qui, s'étantuni àPlancus, attendait les secours d'Octave pour combattre Antoine; ni pour Sextus Pompée, qui n'était entré pour rien dans l'assassinat de César, mais qui, faute plus grande, avait reçu les mêmes pouvoirs extraordinaires que son père dans la guerre des pirates (2). Le parti césarien était le maître à Rome et en Italie, avec Octave à la tête d'une armée de onze légions, et dans la Gaule narbonaise avec les quatorze légions de Lèpide et d'Antoine. L'effet de ce succès ne se fit pas longtemps attendre. Asinius Fol- Ci) Dion, XLVI, 47-48; Appien, B. C, III, 95; Tite-Live, Ep., 120; Velleius, II, lxix, 5.

(2) Plutarque, Brut., 27; Velleius, II, lxix, 5; Dion, XLVI, 48-49.

lion, dont les soldats étaient déjà hésitants, était^ quant à lui, bien disposé à l'égard d'Octave par reconnaissance pour César; d'ailleurs seul au fond de l'Espagne avec trois légions, il ne pouvait rien faire. Il finit donc par se décider, et au mois de septembre il partagea ses légions entre Antoine et Lèpide, en en donnant deux au premier et une au second (1). Restaient les deux armées de Brutus et de Plancus. Mais Plancus qui, dans la crainte de perdre le consulat pour l'année suivante, était demeuré jusque-là si fidèle au sénat, ne pouvait pas ne pas abandonner Décimus Brutus après sa condamnation, s'il ne voulait pas se brouiller à la fois avec Antoine, Lèpide, Octave et Asinius (2). Décimus et lui n'avaient que quinze légions, alors que les autres réunis en avaient vingt-huit; pouvait-il continuer la lutte dans des conditions si graves d'infériorité? Plancus trahit donc à son tour. De ses cinq légions, trois furent prises par Antoine et deux par Lèpide (3). Décimus, abandonné par Plancus et proscrit, essaya d'aller par voie de terre avec son armée rejoindre Brutus en Macédoine, et il se mit en marche; mais les promesses qui avaient déjà eu raison de tant d'armées, l'exemple et une sorte de folie césarienne qui s'emparait des troupes entraînèrent sur la pente commune ses légions, déjà effrayées du grand et pénible voyage qu'on leur demandait. Le long de la route les soldats, les uns après les autres, par petits groupes, par cohortes, se mirent à abandonner Décimus pour passer à Antoine et à Octave. L'armée finit par se débander : et les quatre légions anciennes, qui étaient

(1) Appien, B. C, III, 97.

(2) Pldtarque, Ant., 18; Dion, XLVI, 53; Vbllmds, II, Lxiii, 3.

(3) Appibn, B. C, m, 87.

22i GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

les meilleures, se mirent en marche pour rejoindre Antoine et Lèpide, les six autres pour rejoindre Octave. Décimus, abandonné ainsi, et errant avec une escorte de quelques hommes seulement, fut pris dans les Alpes par un chef de barbares qui le mit à mort sur l'ordre d'Antoine, à qui Décimus avait cependant sauvé la vie pendant la conjuration (1). Ainsi le parti conservateur avait perdu la dernière armée et le dernier général qui lui restaient en Occident; il avait perdu l'Italie et les provinces de l'Europe, et cela définitivement, s'il ne survenait pas de désaccord parmi les chefs de la nouvelle révolution césarienne. Mais cet espoir même, si certaines gens le nourrissaient, fut bientôt perdu. Quelque chose de plus fort qu'une volonté ou des caprices personnels imposait à ces chefs l'entente : les armées de Brutus et de Cassius. Celui-ci avait au mois de juin, à Laodicée, vaincu Dolabella qui s'était tué; il lui avait pris deux légions, ce qui portait à douze le nombrs des siennes; Brutus et lui étaient donc, avec leurs dix-neuf légions, les maîtres de TOrient, c'est-à-dire de la partie riche de l'empire. Pendant tout le mois de septembre un grand nombre de messages durent être échangés entre Lepide, Antoine et Octave; et peu à peu un pio, et d'accoid se dessina dans ses lignes générales. Ils s'entendirent facilement à distance pour rétablir la diclalure de César, qu'ils se partageraient entre eux, en se faisant nommer triumviri r&ipuhlicœ constiliienclœ, avec les pleins pouvoirs que César avait eus pendant les dernières années. Mais si l'accord pour le dessin véii'ral était facile, il leur fallait avant tout se rassure;tiiuiuellcment en se donnant des gages de paix; il y

(1) Dion, XLYI, 53. Appien, B. C, II, 97-98; Yelleius, II, 64.

avait en outre un grand nombre de questions secondaires, mais graves, à résoudre, et pour cela une rencontre était nécessaire. La chose n'était pas facile, car Octave et Antoine se défiaient l'un de l'autie. Où et comment les deux rivaux pouvaient-ils se rencontrer? On commença cependant par se rapprocher. Octave partit de Rome avec ses onze légions, en disant qu'il allait combattre Antoine et Lèpide, selon les ordres du sénat (1); Lèpide et Antoine, après avoir laissé Varius Gotila avec cinq légions dans la Gaule transalpine, descendirent en Italie avec dix-sept légions et dix mille cavaliers (2). Tandis qu'ils avançaient. Octave fit proposer par Q. Pédius et approuver par le sénat une loi par laquelle la proscription prononcée contre Antoine et contre Lèpide était annulée (3) . C'était leur donner une garantie considérable. II demeurait cependant toujours difficile d'organiser une rencontre où il n'y eût place ni pour le soupçon ni pour la peur L'endroit finit par se trouver; et il fut convenu que la rencontre aurait lieu, non loin de la via ./Emilia et de Bologne, dans une petite île au confluent du Reno et du Lavino, qui sans doute, à cette époque-là, se jetait non pas dans le Samoggia, mais dans le Reno. Cette petite île était reliée aux deux rives par deux ponts (4). Les trois chefs pourraient se rendre dans l'île en laissant leurs soldats au-delà des deux ponts, et ils dis-

(1) Dion, XLVI, S2 ; Appien, B. C, III, 96.

(2) Plutarque, Ant.. 18; Dion, XLVI, 54.

(3) Dio.N-, XLVI, 52; Appien, B. C, III, 96.

(4) Les textes anciens où est décrit l'endroit de la rencontre sont : Suétone, Aug., 96; Plutarohe, Ant., 19 et Cicéron, 46; Dion, XLVI, 53; Appien, B. C, iv, 2; Florcs, IV, 6. — On a beaucoup écrit au sujet de cet endroit. Voy. Giornale Arcadico du 1825; Borghesi, QEuvre$, Paris, 1865, vol. 4, p. 91; Frati, dans les Atti della R. Deputazione di Storia patria delle Romagne, 1868, p. 1 et suiv.

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