COMMENT NAQUIT LA PASSION DU POÈTE
Groupons d'abord avec soin toutes les données réelles et positives, fournies par les œuvres de Marot ou par celles de ses amis sur la personne même de la mystérieuse Anne. Revenons en première ligne à lépigramme CCVIII, (jui, remarque significative, ne fut pas publiée du vivant de Marot, mais seulement en 1596'. On s'explique que le poète ne l'ait jamais livrée à l'impression, puisqu'elle renfermait en toutes lettres, comme on va le voir, le nom de la femme aimée. Voici le tcvlc de cette pièce :
J'ay une lellrc entre toutes eslite ;
.l'aymc un pays et ayme une chanson :
N est la lellrc en mon cœur bien escrile.
Et le pays est celuy d'.Ylençon ;
f.a chanson est (sans en dire le son; :
Allt'ficz tnoy, douce plaisanC fJrunette :
Elle se chante à la vieille façon ;
Mais c'est tout un, la Bru nette est jeunette.
Deux données ressortent d'abord de ce texte - : il s'agit — puisque « Anne » se prononçait à peu près « Enne » au xvi" siècle, — d'une personne
I. Daiis l'édition iii-id piiljliéc à Ni(->rt, par le docteur Mizière, ■i. M. Philipot les a dégagées, comme nous venons de le dire.
lO GR.\NDS ECRIVAINS DE LA RENAISSANCE
noiniiu''o Anne, la inrinc. par conséquent, que celle à laquelle Marot a adressé tant de pièces K et celle personne était brune. Là s'arrêtent les déductions acquises jusqu'à présent, frrâce à ce huitain. Et cependant, il en est une troisième, celle-là décisive, la plus importante, et qui a échappé à tous les chercheurs : c'est le nom patronymique de Tamic de Marot. Il est écrit dans ces vers, en lonics lettres : la jeune fille aimée par le poêle s'appelait Anne d'Alençon.
En etîet, pour peu qu'on soit familier avec les conceptions des hommes du xvi' siècle, on ne saurait admettre que le poète ait fait là une vague allusion au pays d'ovi sa belle était originaire. Il aime, si j'ose dire, le pays pour lui-même, parce qu'il représente le nom de la jeune lîllc, et non point parce que ce pays évoque à son souvenir le lieu qui a vu naître celte dernière. Une telle nuance de sentiment serait, qu'on y réfléchisse, d'une nature assez moderne, en tout cas certainement étrangère aux contemporains de Marot et de Rabelais. Alençon olï're ici une signification absolument réelle : il faut retenir le mot pour lui-même et non pour y retrouver une simple allusion. Il y a une concordance voulue entre les deux données fournies touchant l'appellation : N est le prénom Anne, et le pays, le nom de famille: Marot n'aime le pays que parce que celui-ci est en même temps le nom de sa bien-aimée. On ne le comprendrait guère célébrant, dans ce passage, la région alençoniiaise. Son but est beaucoup plus précis : il sudit de prendre le mot comme il est donné, sans
j. Notamment, on le verra, tout un livre de ses lîpiijrammcs.