Epigrammc C.W, éd. Jannet, III, p. 5o
12 OHANns i:riuv\iNs nr i.a renaissance
M. Philijxil ptMiscnl que celle, expression sir>-nific ([ue laiiiie de Maiol élail d'orijîiiie noble '. Us noiit pas compris (pi'il y avail dans celle allnsion une donnée formelle, du plus hatit intérêt. La lignée des dieux ne sauiail sii,nnlier siniplenieul la noblesse : les allusions si nondjreuses de même nature (ju'il est aisé de recueillir dans les littératures de tous lesâges, jnouvenl qu'une telle qualidcalion s'ai)plique uniquement à une origine royale ou princière. En langage })oélique, les dieux, il est à peine besoin d'y insister, n'ont jamais figuré les simples nobles, mais toujours les lois ou les princes, c'esl-à dire les personnes qui sont de soncbe souveraine. 11 n'y a donc point de doute en l'espèce : Anne est d'origine |)rincière. On voit combien celte première constalation accroît l'intérêt et la portée du problème. Tous les textes que nous allons interroger par la suite nous montreront que la jeune fille aimée par Marot était d'une naissance telle qu'il n'osait d'abord s'élever jusqu'à elle. Kl cependant, il n'a pas craint de passer outre et de ne tenir aucun compte de la distance, alors immense, qui séparait un simple poète d'une personne de sang royal. Pourquoi et comment une telle résolution a-t-elle été possible sans dommage pour lui •> ^ous donnerons bientôt l'explication de ce fait en apparence si étrange.
I. M. Fromage, lor. cit., p. ij''> : « cl qtiaiid Marot Ja dit df la 'I ligne des dieux », nous sommes bien tentés de la considérer comme de famille noble. » — M. Pbilipot loc. cit., p. 7a, remarque que « Anne était rie baulc naissance, de la ligne des dieux », comme s'exprime Marot dans l'épigramme CXX. » Comme ces deux érudils idenlifif-nt ,\nne avec Anne d*- Heauregard, dont la famille n'a aucune notoriété particulière, il est clair «pie l'expression implique à leurs yeux une simple noblesse.
LE ROMAN n AMOLIl DE CLEMENT MAROT ID
l'oursuivons notre cnquèle sur rorigiric de la jeune Anne '. lin contemporain notoire, ami de Marot, nous apporte encore à cet égard un témoignage singulièrement précieux : c'est celui que nous lencontrons dans les poésies d'Klienne Dolet (pièce Wlll du 11 livre) -. En voici la Iradutlion :
.1 Anne, amie de Clénicnl Marot.
« Anne, pourquoi hésites-tu à rendre à Marot son ardent amour, lui qui peut rendre ta renommée éternelle;' Oui, il peut conférer cette pérennité, mieux cpie les dieux eux-mêmes, ces dieux de qui In as tiré ion ori</ine, digne de tant de respecl. O amour vraiinoiil digne d'une vierge divine !... »
Ainsi nous retrouvons ici la même idée : Anne est extraite du sang des dieux. Puisque nous avons l'occasion de citer ces vers de Dolet. disons tout de suite que l'auteur des Commentaires de la langue la fine a adressé à la même Anne, cji même temps
1. Dans l't'pigr. L\l : (< A ^ !»abc;m », Marot a soin de l'aire romarfiucr à son ancienne maîtresse qu'Anne est « plus noble et mieux l'amée » qu'elle. Mais ce témoifïnage. utile à citer, ne nous renseigne pas avec la même netteté que celui qui vient d'être cité.
Ad Annam Clementis Maroli amicain.
Anna, (|uid enixé dubilas rcdamare Marotum,
Aeternam qui te reddcrc; laudc polest.' Aelernam plus Diis ipsis : (jeniis iinde vcrenduni
Diixisli. O diva Vinjine diijntis iimnr. Hoc pra-stribit Amans : qiiod Amantis nomine pondus
Acccdel taudis, quantaquc lama, vide.
Non certé is solus meritis te laudibus alto
Aequabit Cœlo : te meliora manent.
Quotquot in boc a:'vo vigueruiit carminé Vates,
(]crtabunt nomen concelobrare luum.
Idque ut ccrtum babeas, Magni jam Musa Doleti
Incipit excultis te resonare modis.
2. Stcphani DoU'li Carntinain libri quatuor. Lyon, i538, /j", p. 83.
l4 GRANDS 15CRIVMNS DE LA RENAISSANCE
qiià la hellc « Uubclla », la orirbiv amie de Nicolas Bourbon, une autre pièce (jui ii^ure au livre I"' de SCS Cunnina^. Dans celle-ci, comme dans la précé- <iente. Dolet vante aux deux jeunes fdles le pouvoir merveilleux, le don divin dont disposent ses amis Alarol et Bourbon, qui peuvent rendre leurs noms clernels en les cbanlanl dans leurs vers. Ce même tbèine. alors neuf et |)iquanl dans la poésie fiançaise. avait été déjà développé par Marot lui-même, comme nous le verrons, à l'occasion de son amour pour Anne. Ronsard et les poètes de la Pléiade devaient le traiter avec une complaisance particulière.
Maintenant, comment Marot a-t-il pu aspirer à un pareil amour que tout alors, d'après les habitudes sociales, semblait devoir lui interdire ? Un seul mot suffira pour expliquer cette apparente anomalie : Anne d'Alençon qu'il a aimée était bien d'origine royale et princière, mais de lignée bâtarde. Et, par cette simple révélation, tous ceux qui sont familiers avec les œuvres de Marot s'expliqueront sans ])eine et ses allusions, demeurées jusqu'ici non comprises,
I. Pièce L\I\, p. 57. Ajoutons que Dolot a adrfssô à Rubclla seule la pièce L\II du livre II, p. 108. Voici le drhul do la pièce L\I\ : Ad Annam démentis Maroli cl liubcllam Micolnï Borbonii Arnicas.
Felices nimium, si bona vestra noverilis, PucUœ amala; lam eximie, elTlictimque a viris Tarn nobili ingcnio ab Amatore uno aliquo Ucf-'e ecquid expcctare licet, pra^ter munera, Opcsquo magnas ? .Sed opil)us pruîstat decus, ,\etcrnaque fama noininis, ncgolio \ullo quam Amatores facile vcstri queunt Confcrre vobis. Strcnuo jarn animo, et studio Amatc, Virgines, Deos plané, haud liomines Amatis, .•clernum dare nomen qui queunt Scriplis suis. Deos amatc, Virgines.
LE nOMAN DAMOLK DF CLKMENT MAROT l5
et son audace et sa coniîancc si touchante. S'il s'était agi d'une véritable princesse du sang, ses vœux n'auraient pu monter si haut, mais l'origine bâtarde, tout en conférant à cette personne une situation à part, élevée et enviable, selon la conception du temps et la coutume de la famille d'Alençon en particulier, permettait en même temps au soupirant des espoirs et des témérités qu'une descendance légitime eût absolument exclus.
Anne d'Alençon était, en effet, la lille de Charles, bâtard d'Alençon, frère illégitime de Charles, duc d'Alençon, qui fut l'époux de Marguerite d'Angoulème, sœur de François P' ; elle se trouvait donc être, par la voie bâtarde, la nièce de la Marguerite des Princesses, auteur de VHeptaméron, ce qui explique sans doute que tant de commentateurs, trompés par certaines apparences et analogies, aient cru devoir identifier la mystérieuse amie de Marot avec la duchesse d'Alençon. On sait que le duché-pairie d'Alençon fut possédé, aux xv" et xvi* siècles, par une branche de la maison royale de Valois ; il resta, après l'extinction de cette branche, arrivée par suite de la mort du duc Charles, décédé sans enfants, dans le domaine utile de Marguerite, duchesse douairière, jusqu'à la mort de cette princesse (iS/ig). Les généalogies des ducs d'Alençon données tant par l'historien Odolant Desnos * que par les Sainte-Marthe- et le Père Anselme^, pré-
1. Mémoin'S historiques sur la ville (PAlençon et sur ses seigneurs. Alençon, 1787, 2 vol. in-8°, II, pp. 222-224, ouvrage d'une érudition remarquable.
:!. Histoire généalogique de la Maison de France, i6:'i7, f°, t. I", pp. 970 à 974.
3. Histoire généalogique et chronologique de la Maison royale de France
l6 GRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
senttMil pour chaque duc, à cotr de lu lignée légitime, la liste de ses bâtards, avec riiidicalion de leurs alliances, de leurs domaines, de leur descen dancc. Le bâtard Charles qui nous intéresse ici, comme père d'Anne, était lils du duc Uené ^ ; il fut d'abord seigneur de la terre de Saiid Paulde-Vicomte (Orne, canton de l'Iers), en la baronnie de Sonnois. que le duc Charles, son frère, lui avait confirmée ainsi qu'à ses descendants, le i4 octobre 1517.
Il figure en i5iy pour une pension de 5oo livres sur la recette de Sonnois ; c'est la plus élevée de toutes les allocations qui figurent sur ce document -. En i7m-, il reçoit comme [)remier cliambellan une somme de -oo livres-'; en i52/|, un changement
cl des grands ofjiciers de ht couronne (Paris, 17^0-1733, iii-f", t. I", pp. 273-27,')), oCfre la généalogie des bâtards, avec quelques lacunes, — nolaniment en ce cjui touch(> Ann(> d'Alcnçon, — comblées par O. Desnos.
1. Ueué eut plusieurs enfants naturels : 1° >in premier bâtard qui porta ('gaiement lo nom de Charles, et fut capitaine de la ville d'Alençon. Son existence, inconnue aux généalogistes, a été révélée par l>esnos ; il mourut vers i52'i. C.o personnage avait épousé, le 18 déccml)rc l'^ifi, Hen(''C Le Beauvoisin, lille unique do Jean Le Heauvoisin, seigneur de Konlaines-lliant et de Jeanne d'Aclié. Sa veuve se remaria à Ilené de Sillv, bailli d'Alençon, qui joua un rôle important à la cour de Marguerite de Navarre ; u" le second bâtard Charles dont il vient d'être question ; 3° Marguerite, bâtarde d'Alençon, mariée à Jacques de Bois-Guyon, puis à Jean de Bournel ; ti° Jaquette, bâtarde d'Alençon ou de Perche, mariée à Gilles Désormes. seigneur de Saint (iermain et de Jodainville, conseiller el premier maître d'hôtel du Roi Louis \II, mort sans enfants. Les prédécesseurs de René eurent également un certain nombre de bâtards dont plusieurs jouèrent un rôle important.
On verra bientôt l'utilité de toutes les indications que nous fournissons ici sur la famille d'Aimc. Plusieurs pièces de Marol leur devront, en outre, leur explication.
2. (jini/jl/'s de Louise de Savoie et de ManjuerUc d'Awjoulême, publiés par Abcl Lefranc et Jac<pies Boulenger (Paris, IL Champion, k)o5, 8';, p. 23.
3. tbid., p. 3o : « Charles bastard d'Alençon comprins les cinq cens livres à luy ordonnez sur la recette de Sonnoyc,.. Vil* L livres. »
LE RO>ï.\N DAMOLK DR CLEMENT MAKOT 1 7
survioiit : le duc lui oclroic la l)aronnio de Cany et de Canycl ' qui comporte Goo livres de revenu annuel, « pour et en récompense de la maison de Saint-Paoul ot V' livres de rente à luy promis en assiette en nostrc baronnie de Sonnois. Moyennant laquelle baronnie et rente, ledit bastard s'est departy et a remis en nos mains lesdites maison et X" livres de rente. Et outre, pour et au lieu de Testât qu'il avoit et souloit avoir de nous, luy a esté délaissé par usufruit, l'outre plus de nostre ditte seigneurie de Cany-». c Noble et puissant seigneur » Cbarles était donc, par le rang social et par la fortune, le premier personnage de la cour d'AIençon. 11 épousa Germaine de Balue, nièce du cardinal ^, et eut d'elle deux fdles, Anne d'Alençon, notre liéroïnc, dont il va être parlé, et Marguerite d'Alençon, sa sœur, dame de Cany-Canyel, mariée, le i3 septembre ir)3o. à Lancelot du Monceau, sei gneur de Tignonville en Beauce, premier maître d'hôtel de la reine de Navarre, et morte en couches en i55i. Il mourut avant 1539*.
Le voile qui cachait jusqu'à présent la personnalité de la « grande Amie » de Clément Marot est donc déchiré: avant de raconter l'histoire détaillée de