‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 35 sur 95 · LE PLATONISME ET L.V LITTKUVTLHE EN FRANCE · texte numérisé non relu

LE PLATONISME ET L.V LITTKUVTLHE EN FRANCE

tant au début de la Rc forme, alors que le drapeau de cette dernière se confondait avec celui d(; la Renaissance, sorte de tiers parti qui groupa les esprits les plus renia rc^uables de cette première moitié du siècle. La plupart conservèrent des attaches plus ou moins apparentes avec la foi protestante, mais en s'abstenant désormais de lui demander les principes de direction de leur vie intellectuelle, et en éliminant du dogme tout ce qui contrariait leur rêve de tendresse et de liberté. Ainsi élargi, le programme de la Réforme se confondait aisément avec celui d'un spiritualisme indépendant. Cette phase de l'histoire religieuse et philosophique du xvi° siècle, dont on a trop négligé de tenir compte, permet d'éclairer d'une vive lumière la vie d'un Des Périers, d'un Dolet, d'un Jean de la Haye, d'un Pierre Du Val, d'un Sainte-Marthe, voire même d'un Budé et d'un Rabelais.

Mais le personnage dont l'histoire présente l'exemple le plus saisissant de cette évolution, c'est sans contredit l'auteur de VHeplainaron. Une fois gagnée au platonisme, Marguerite se constitua le champion déclaré de cette doctrine, si bien faite pour la séduire. Elle fut même, à l'origine, le promoteur exclusif de la propagande que les Ramus, les Héroët, les Scève, les Joachim du Bellay, les Le Roy, allaient continuer avec une égale ardeur dans des sens différents.

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Ce fut très probablement dans les environs de l'année i5'j(» ([^it* commen^'a à s'éveiller dans l'âme de la reine de Navarre un goût marqué pour les doctrines platoniciennes. Celle date commence, en elTet, l'une des étapes caractéristiques de sa carrière, celle où l'échec de plusieurs de ses idées les plus chères, joint à d'intimes chagrins de cœur, amena en elle le découragement et la tristesse'. Le spectacle de l'intoléi'ancc générale, le doute où elle tomba de voir jamais la raison triompher dans la conduite des affaires humaines, contribuèrent, au moins autant que les humiliations ressenties à propos du mariage de Jeanne d'Albret et l'altitude impérieuse de François I" à son égard, à la jeter dans un trouble profond. Le résultat jde la crise singulièrement poignante, traversée alors par Marguerite, fut de la porter vers le divin Platon, comme vers le guide et le consolateur par excellence. Je me borne à formuler le fait, sans y insister davantage en ce moment. L'histoire d'une évolution religieuse et intellectuelle, aussi particulière, n'étant pas susceptible d'être traitée dans cette première étude, avec tout le développement qu'elle comporte, nous lui consacrons un travail spécial que l'on trouvera plus loin. D'ailleurs, les arguments qui en justifient les conclusions sont empruntés, pour le plus grand nombre, aux œuvres mômes de Marguerite, et l'on sait que ce qu'il en parut au XVI* siècle n'a vu le jour que dans ses dernières années, à partir de lô/jy. Bien avant d'agir sur son entourage par ses compositions littéraires, la reine

I. Voir noire édition des Dernières Poésies de Marguerite de Navarre,

p. VIII-X.

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avait commencé à donner l'impulsion au mouvement platonicien, en usant des précieuses ressources que la vie de cour et l'extrême développement de la sociabilité qui en résultait mettaient à sa disposition. Ce l'ut d'abord par la conversation — Vileptaméroii le prouve suffisamment, — que la doctrine se trouva exposée dans les cercles polis dont elle était l'ame et Tinspiralrice. Les ouvrages de Marguerite reflétèrent, en quelque sorte, cette première propagande, mais ils n'en furent point l'instrument. U est donc préférable de ne pas en aborder l'examen dès le début.

L'œuvre de propagande commencée par la conversation, ce moyen d'action si puissant îiu xvi" siècle, devait se poursuivre surtout par le livre. Il fallait que la doctrine qui venait d'être communiquée à un petit nombre d'initiés fût mise à la por tée d'un public pins vaste. Les traductions de Ficin, écrites en langue latine et publiées en un format peu commode, étaient presque des ouvrages de luxe qu'on ne se procurait qu'avec peine. Il devenait donc nécessaire de provoquer la rédaction de traductions françaises, l'acilement accessibles et peu coûteuses. C'est à quoi s'employa la reine de Navarre, en prescrivant à plusieurs de ses familiers d'entreprendre des travaux de cette nature.

Bonavcnture Des Périers, qui s'était déjà essayé à ce genre d'études en composant plusieurs traductions, entre autres celle de VAndrienne de Térence, acheva le premier sa tâche. Il voulait probablement, en flattant la souveraine dans ses sympathies les plus vives, justifier son retour en grâce auprès d'elle. Il est même permis de supposer que

les largesses donl le poète fut l'objet de la part de sa proteetriee. vers la lin de i54i, ont pu être motivées par le serviee qu'il rendit à la eause de la philosophie antique, en achevant la première traduction française dnn dialogue de Platon. L'étude des circonstances qui on! rempli les deux dernières années de sa vie. aussi bien que riiistoire de ses rapports avec la reine, ne permettent pas de placer après i5'|i la date d'exécution de ce travail. Le découragement et l'abandon dans lesquels il tomba, au cours des années i542 et i5/i3, ne lui laissèrent ni le loisir ni les ressources nécessaires pour publier lédilion qu'il préparait de ses œuvres, cl en tète de laquelle devait figurer le Lysis. Après qu'il eut mis fin à ses jours, au commencement de lôfi^, son ami Antoine Du Moulin s'occupa de surveiller chez Jean de Tournes l'impression de ce recueil, qu'il prit soin de dédier à Marguerite. L'ouvrage parut la même année. Il s'ouvre, sans doute suivant la recommandation du poète défunt, par « Le discours de la queste d'amytié dict Lysis de Platon, envoyé à la Royne de Navarre ». Cette translation, faite en prose et comprenant une quarantaine de pages, est suivie dune ])iète de vers assez étendue, qui en est comme l'épilogue poétique, sous ce titre : « Queste d'amytié à la Royne de Navarre » ^ L'ouvrage, élaboré avec un grand soin, fut évidemment exécuté d'après la traduction de Ficin. L'auteur des Joyeux Devis n'ignorait

I. J'ai consLiU' avoc ('tonneincnt (|irauriin des aiiliMirs qui ont traité de Des IVriers n'avait parlé avec détail do sa traduction du LysLs. C'est cependant une œuvre caractéristique à tous égards, qu'il importait de signaler.

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pas le grec, mais sa science philologique n'allait pas jusqu'à le mettre en élal de s'attaquer directement au te\tc original. On retrouve dans cette traduction les qualités de style qui font de Des Périers l'un des prosateurs les plus remarquables de l'époque : une langue souple et précise, une phrase alerte et courte. Comme le recueil des Œuvres de l'ancien valet de chambre de la reine de Navarre obtint une assez grande diffusion, il en résulta que le Lysis fut lu et apprécié par une foule de personnes, qui ne l'auraient jamais connu s'il n'avait pas ainsi paru dans un gracieux petit volume, côte à côte avec de beaux vers.

Vers le même moment, deux autres familiers de Marguerite, Antoine Héroët et Etienne Dolet, le premier, âme tendre et sereine de poète, que des compositions assez hardies n'empêchèrent point par la suite d'occuper le siège épiscopal de Digne, le second, humaniste au tempérament âpre et batailleur, à qui une carrière plus tragique encore que celle de Des Périers a valu d'être appelé, non sans raison, le martyr de la Renaissance, s'attachèrent, avec un généreux enthousiasme, à la cause des idées platoniciennes et lui donnèrent, chacun à sa manière, une éclatante adhésion. Il est un peu surprenant, au premier abord, que des hommes, de caractères si opposés, se soient voués simultanément à la même œuvre, mais si l'on considère qu'ils obéirent en cela aux désirs d'une commune inspiratrice, et que, d'un autre côté, leur contribution fut de nature assez différente, une telle rencontre paraîtra plus explicable. En réalité, ils personnifient, l'un et l'autre, le double courant qui se mani-

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fesla après lô'io dans la ]>ropag'ali(^n du plalonismo : le picinicr, d'ossence pliilosophiqiie et ('•nidile. inclinant davantage vers les questions spéciales de méthode et de métaphysique pure : c'est celui auquel se rattachenl Dolel, Ramus, dont on parlera hientcM, et plus lard Louis Le Roy ; le second, dune nature plus vague, d'une signification plus large, plus universelle : c'est celui des j)()ètes et des littérateurs. Il se rencontre dans les cours et dans les cercles polis : les noms d'Héroët et de Sainte-Marthe suffisent à le caractériser. Ce courant offre une tendance plutôt psychologique ; on j)ourrait presque le définir une manière de penser et de sentir, une conception générale des choses et de la vie qui sapplique à l'homme tout entier. Ses sources sont aussi moins exclusives ; aux théories proprement platoniciennes, qui en forment le fond essentiel, se mélangent des idées d'une origine moins pure, telles que celles qui sont empruntées au mysticisme alexandrin ou au Trismégisle. On conçoit sans peine que Marguerite s'y soit intéressée plus activement qu'à l'autre, qui se développa de préférence dans les écoles et dans les milieux exclusivement savants.

Mais si les deux courants, pris dans leur ensemble, se complétèrent utilement, si même ils se confondirent chez f(uelques esprits plus compréhensifs, on est frappé de constater combien fut diff'érent le sort de leurs représentants respectifs. Pendant ((u'un Rarnus endura de longues et dangereuses persécutions, officiellement motivées par ses attaques contre A ristote, mais où sa foi, hautement confessée, en la doctrine socratique et platonicienne, « le salut, le port

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entrevu », fut certainement pour quelque chose ; pendant qu'un Dolet paya de sa vie la traduction risquée d'un passage de VAxiochus, les poètes et les conteurs qui demandaient surtout à la philosophie académique des inspirations nouvelles, un idéal particulier dans les choses de l'art et de la littérature, des notions plus élevées sur la nature des affections humaines, n'eurent pas à souffrir de leurs tentatives. Quelques-uns même, Pierre Du Val. Héroët etScève, par exemple, n'en recueillirent que des honneurs ou de la gloire. Ni l'Église, ni l'Université ne cherchèrent à les inquiéter, tandis qu'elles s'effrayèrent l'une et l'autre de visées philosophiques susceptibles d'atteindre les dogmes, de transformer les méthodes et de ruiner le vieil édifice de la dialectique.

Antoine Héroët, dit la Maison Neufve, était d'origine parisienne. Sa vie, qui pendant longtemps n'avait fait l'objet d'aucun travail approfondi, est encore assez mal connue ^ On ignorait, entre autres choses, qu'il eût été pensionné par la sœur de François 1" et protégé activement par elle. Ce fait, que m'ont révélé les comptes de la maison de Marguerite, offre une grande importance, puisqu'il montre notre personnage faisant partie de la cour de Navarre, dès l'année i524, et très probablement depuis plus longtemps encore — les comptes présentent une lacune pour les années antérieures. — et rece-

!. Depuis la première publication de ces pages, deux éludes lui ont élé consacrées à des titres divers : la ijremière qui coricernc principalement sa famille, est de M. Lucien Grou ; elle a paru dans la lieviie d'Iiist. litl. de la Franrc, i8ij(), p. 277-282; la seconde, plus étendue, est due à M. Ferdinand Goliin ; elle figure en tète de son excellente édition des Œuvres poétiques d'Héroët (Paris, njog, ia-12), qui sera citée plus loin.

vant une ])cnsion relativement considérable. Le chiflVe même de celle subvention annuelle, aoo livres, indique que le bénéficiaire jouissait d'une situation exceptionnelle auprès de la souveraine, car aucun autre familier de son groupe érudit et lettré, si ce n'est peut-être Amyot, ne figure sur les états pour une somme aussi élevée'. Ce rapprochement prouve d'une manière formelle que le futur évéque de Digne, considéré jusqu'à présent comme un écrivain plutôt indépendant ou n'ayant d'attaches qu avec le cercle lyonnais, vécut dans liiilimité de Marguerite. Celle-ci. par là même qu'elle l'entretenait avec autant de générosité, ne restait assurément pas étrangère à ses productions littéraires, que la pension avait pour but de faciliter. Si donc, entre les préoccupations philosophiques qui marquèrent les dix dernières années de la reine et les œuvres mises au jour par Iléroët vers ij'jo, les analogies d'esprit et de tendances, sans oublier celles de doctrine, sont si évidentes, il faut bien les expliquer par cette même action intellectuelle qu'exerça lauleur de ïfJeplaniéron sur tous les écrivains de son entourage, et dont lun de .ses protégés les plus favorisés devait être le premier à reconnaître l'excellence.

C'est comme poète qu'Antoine Héroct entreprit à la fois de traduire librement les ])ages du Banquet relatives au célèbre mythe de YAiidroijyne ainsi qu'à la théorie de V Accroissement d'amour, et de se faire, dans une remarquable composition en trois chants

I. \oy. If:s Comptes cle Louisf de Savoie et de Mnrfjnerile d'Angouienie, publiés par Ahel Lefranc cl Jacques Houlengir (Paris. 1905, 8"), p. 80 et 9O.

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