LE PLATONISME ET LV LITTERATURE E.\ FRANCE
tioii de l'amour à laquelle la doctriue platonicicune nest pas restée éliangère; puisque le nom même de Délie esl l'anagramme de lldée, et que le poète voit et célèbre en son amie le symbole de la beauté, le prétexte de l'amour et l'inspiratrice de ses plus hautes pensées, plutôt que la femme elle-même '. Mais, si caractéristique soit-elle, l'œuvre de ce précurseur de la Pli'iadc, obscure, artificielle et quinlessenciée, du moins dans l'ensemble, — car il s'y rencontre aussi des passages d'un sentiment délicat et d'un souille vraiment moderne, — offre surtout l'empreinte d'un pétrarquisme non dissimulé. L'imitation du chantre de Laurc n'est pas moins visible dans les procédés de versification que dans la matière même des développements -. Or, il ne faut pas perdre de vue que l'idéal pétrarquiste dérive, pour une large part, de celui du platonisme et que, s'il a^ pu former, à certains^ moments, un courant en quelque sorte parallèle et indépendant, il s'est, à d'autres, manifestement confondu avec le premier. A ce titre, la tentative de Scève doit être signalée à celte place, puisqu'elle eut sûrement pour résultat de contribuer plus ou moins directement à la diffusion des doctrines dont le système platonicien constituait l'expression la plus parfaite et la plus pure. Le curieux esprit qui crut avoir retrouvé le tombeau de Laure, et dont certains dizains et sonnets devancent non seulement V Olive ou les Amours de Cassandre, mais encore, ce qui est plus surprcnanl,
1. 'W. Bnche croit que la Délie do Scèvo est, dans ses traits essentiels, Pernetle du Gtiillet. Cf. son article dans les Mélanges de pldlolo<jie offerts à FcrJiitnnd Bninol (Paris, 1904, 8°), p. 33.
2. Rapprochement significatif: l'édilion de Pétrarque publiée à Lyon en i5A7 f"^'' dédiée à Maurice Scève.
lOO GRANDS lÊCRIVAlNS DE LA RENAISSANCE
lello production subtile des symbolistes d'aujourd'hui, est, à vrai dire, le seul poète proprement lyonnais dont l'exemple ail dû favoriser, pendant la période qui nous occupe, le mouvement littéraire qui allait aboutir à la Pléiade et au renouvellement de la poésie lyrique française. Encore ne constatet-on pas sans quelque surprise que l'auteur de Délie, de même que Pcletierdu Mans, cet autre précurseur de la Pléiade, n'était nullement resté étranger à l'action littéraire de la reine de Navarre. C'est lui qui ouvre, par un sonnet métaphorique, de fort belle allure : « Aux dames des vertus de la très illustre et très veilueuse princesse, Marguerite de France, royne de Navarre, dévotement affectionnées », l'édition originale des Marguerites, publiée en 15^7, à Lyon, chez Jean de Tournes, par Symon Silvius. Un second sonnet du poète lyonnais clôt la première partie du recueil ; celui-là est particulièrement significatif, puisque, comme l'a remarqué M, Frank, il annonce, en termes d'oracle, l'avènement de la précieuse doctrine prècliée par la reine de Navarre :
L'esprit de Vie en corps de Mort musse .lette partout maintenant sa splendeur Par docte main de Royale grandeur En ce Thresor heureusement dressé.
La pièce finit par cette devise, digne conclusion des œuvres poétiques de l'auteur de V Ifeptaméron : Amours demourra le maistre.
La seconde et dernière partie des Marguerites est aussi précédée d'un troisième sonnet adres.sé à Jeanne d'Albret. Voici les premiers vers de cette composition, d'une forme très achevée :
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La Marguerite, où la céleste Aurore
De ses couleurs print l'imitation,
S'esclot icy en la perfection
Qui saintement ce Monde empcrle et dore.
Et de la France ainsi le nom décore.
Que par chreslienne et rare invention.
Discours divins, et haulte affection, Avec le Ciel la Terre en Dieu l'adore.
Ainsi, un seul poète a été choisi pour présenter au public les vers de la souveraine — je ne parle pas de l'épitre liminaire de Silvius, l'éditeurde l'ouvrage, puisqu'elle se justifiait par la force des choses, — et ce poète est précisément celui de toute l'école lyonnaise qui, durant cette période, semble être demeuré en dehors du cercle de Marguerite. Le ton enthousiaste avec lequel il célèbre le triomphe des idées de la reine indique clairement qu'il en avait été pénétré, lui aussi, et qu'il n'ignorait point la voie inaugurée par cet o esprit cler et beau » ^
On s'accorde à attribuer à l'imprimeur parisien Gilles Corrozet le délicieux Conte du Rossignol-, sorte de nouvelle de V Hepkuncron mise en vers. Ce petit poème, par le charme et la simplicité du ton, est fort supérieur à la plupart des compositions de la
1. Faut-il citer, à côté de Scève, Pcrnette du Guillcl — peut-être sa Délie. — que Louise Labé fit plus tard un peu oublier, et dont les œuvres parurent en lo/Jô, par les soins d'Antoine du Moulin? Elle aussi sut trouver des accents personnels et faire preuve d'une inspiration délicate, qu'elle célébrât la Nuit, le Désespoir, Adonis ou la parfaite amitié. Une mention est due à Ponlus de Tlijard et à ses Erreurs amoureuses dont le i" livre parut dès ij'19.
2. Para à Lyon, chez de Tournes, en ibtfj (rééd. par de Montaiglon dans le lier, de Poésies françaises des AI" el A 17' siècles, l. Vlli).
lo:» r.R\M>s i.cnivMNS de la renaissance
iiirini^ épo(]uo destinées à glorifier l'amour pur et désintéressé, inipiopremenl appelé platonique. Rien du j)étrarquismc artificiel d'un Ilabcrt ou de tel autre poète de cour. Le soufile de spiritualisme qui anime cette œuvre ne prête nulle part au sourire, et la gravité n'y est pas exclusive de la grâce. La noble Yolande résiste aux instances pressantes du passionné Florent, et s'efforce de l'amener à changer son amour (( en amytié honneste ». L'amour, assuré-telle, doit le conduire à la vertu
qui l'hoinnic déifie Estudiant en la philosophie.
Après plus d'une péripétie, après bien des incertitudes et des recherches, du côté du malheureux amant, qui poursuit par toute sorte de moyens la solution de l'énigme singulière posée par Yolande pour justifier son refus, celle-ci lui découvre enfin son secret. Elle lui explique, avec une rare convenance d'expression, le curieux symbole qu'elle tire de la conduite du rossignol amoureux, et célèbre ensuite la passion chaste où la raison triomphe du désir et où les sens abdiquent. L'amant converti renonce à la volupté :
Florent devint ainsi qu'une statue
Tout immobile, et pensa longuement
A ce qu'il ha ouy diligemment;
Puis, tout ainsi qu'un liomme qui travaille
l'ar un vain songe et du dormir s'éveille,
Il commença premier à se mouvoir,
Et l'amour fol, lequel souloit avoir,
S'esvanouit comme un songe menteur ;
Puis l'amour saint, de tant de biens autheur.
Entra cIkz Imv
LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCE lOO
Ainsi l'amour lascif et sensuel En un instant devint spirituel, Ferme trop plus qu'ontjues n'axoit esté. Tant que raison vainquit la volupté.
Je ne mentionnerai que pour niroioiie le nom du poète de cour François Habert, connu dans les 'f cercles littéraires sous le nom de Banuy de Liesse. S'il s'élève dans quelques-unes de ses compositions, par exemple dans la Nouvelle Vénus ' et dans le Temple de Chasteté -, à une conception plus désintéressée et moins vulgaire de l'amour, supérieure à celle qui prévalait dans l'ancienne poésie, le ton général de ses productions reste cependant si froid et si pédant, l'abstraction et l'allégorie y jouent encore un rôle si déplaisant, qu'il ne saurait être rangé parmi les adeptes sincères de la nouvelle école.
En somme, du côté des partisans du spiritualisme et de l'amour pur, un triple courant ne tardera pas à se dessiner. Si le but poursuivi est au fond le même, il existe des degrés dans les exigences formulées. Les uns, comme Corrozet, aspirent, à la suite d'Héroët, à la spiritualisation parfaite de l'Amour; d'autres s'efforcent d'en sauvegarder surtout la dignité et l'honnêteté ; d'autres encore, tout en cherchant à le purifier, à le placer plus haut et plus loin de la terre, n'en excluent point la passion ni l'exaltation sensuelle. Suivant la théorie développée plus tard par Louise Labé dans son célèbre ouvrage.
I . La nouvelle Vénus, par laquelle est entendue pudique Amour. Présentée à Madame la Dauphine, etc., Lyon, de Tournes, i^lfj.
1. Le Temple de Chasteté. ... ensemble plusieurs petites œuvres poétiques, Paris, iD.'n).
lOi CllANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
ils considèrent l'union de rVmour el de la Folie comme voulue par le destin. Mais ce ne sont là que des varialions d'un même thème: tous ces poètes concourent à faire mieux comprendre ce qu'on appellerait maintenant la psychologie de la passion; à l'ennoblir et à la soustraire aux plaisanteries faciles, au persiflage séculaire de l'esprit gaulois. La grosse gaîté et la gaillardise, trop longtemps maîtresses presque exclusives de ce domaine, perdent do leur crédit. On s'aperçoit qu'il y a là des problèmes qu'un bon mot ou une grasse anecdote ne suffisent pas à résoudre ; on s'habitue à les traiter avec gravité. La conception dune vie plus noble, moins absorbée par les intérêts immédiats et jnatériels, faisant à l'Idée sa part, s'introduit ainsi dans les esprits. Une vraie politesse, exempte d'allectation et de mièvrerie, préside aux rapports sociaux. Mais le résultat peut-être le plxis appréciable de ce changement, c'est que le sérieux avec lequel on aborde l'analyse des sentiments humains, s'étend, par la force des choses, à l'examen de toutes les hautes questions du domaine spéculatif: l'étude de l'âme et de ses passions conduit à celle de sa destinée. Il n'est plus indifférent de savoir quelle place l'homme occupe dans l'univers. Les milieux mondains, jusque-là fermés à la réflexion philosophique, s'y intéressent maintenant avec sincérité; tout eu discutant les diverses doctrines formulées en matière d'expression littéraire, ils comprennent que ces dernières se rattachent à d'autres questions d'un ordre plus général, plus élevé, et que toutes les manifestations de l'activité intellectuelle se tiennent: l'une préparant l'autre et l'expliquant.
LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCE lOJ
Cependant, la cause des idées platoniciennes qui jéalisait des progrès si marqués, en amenant dans la manière de sentir et de penser les transformations profondes qui viennent d'éJre indiquées, allait passer par une période d'épreuves assez graves. Comme tous les mouvements intellectuels dont les résultats deviennent appréciables, le platonisme commençait à exciter des défiances et des animosilés dangereuses, La nature même de son succès, autant (juc le milieu dans lequel il l'avait rencontré, le désignait aux fureurs de la vieille Sorbonne et de toute la gent ignorante et fanatique qui gravitait autour d'elle. 11 est clair, en etrel, quoique cela n'ait point été remarqué jusqu'à présent, que l'apparition du célèbre traité de Uamus, dont la publication déchaîna la tempête universitaire qui signala la lîn de l'année 1543, se lie d'une manière étroite aux autres efforts tentés en faveur de la philosophie académique.
Son rôle s'explique plus aisément, lorsqu'on sait que depuis plusieurs années déjà, des esprits audacieux s'efforçaient de substituer l'autorité de Platon à celle d'Aristotc et de répandre dans le public la doctrine longtemps méconnue du premier. Ce qui a pu tromper sur le but poursuivi par Ramus, dès son entrée dans la carrière philosophique, c'est que sa propagande a pris d'abord le caractère dune manifestation anti-aristotélicienne. Les Animadversiones Aristotelicœ, dont la première édition parut à Paris en i543, au mois de septembre, chez Bogard, furent considérées surtout comme une violente attaque contre Arislote, la plus passionnée que le xvi* siècle eût encore entendue. Mais si l'on examine de plus près, non seulement cette mémorable publi-
mf) GRANDS ECRIVAINS DE LA RENAISSANCE
cation, mais aussi les ouvrages si nombreux où le philosophe picard a abordé des questions analogues, on s'aperçoit rapidement que le culte de Platon et de son maître domine sa pensée et qu'il s'élève chez lui à la hauteur d'une véritable religion. D'un tempérament agressif, Ramus a donné à son livre le caractère d'une réfutation qui, tout exagérée qu'elle puisse paraître aujourd'hui, n'était que conforme aux habitudes querelleuses du temps. Le ton en apparence négatif de cette profession de foi ne doit pas tromper sur les convictions ardentes et tout à fait positives de son auteur. Celui-ci voulait moins détruire le prestige du Stagirite que régénérer renseignement de la logique dans l'École, par l'action de la dialectique platonicienne.
Je n'entreprendrai pas de relever ici les multiples passages de l'œuvre de Ramus qui viennent à l'appui de cette assertion et dans lesquels il affirme l'excellence de l'enseignement de l'Académie, opposé à celui du péripatétisme, encore moins de raconter l'histoire de ses démêlés successifs avec l'Université. Un examen attentif des circonstances du mémorable j)rocès de lo/jl m'a conduit à penser que ce dernier comportait des dessous dont les précédents historiens n'avaient pas assez tenu compte. L'exposé détaillé des remarques que suggère cet épisode réclame une étude spéciale. Citons toutefois au passage, parmi les ouvrages de l'illustre victime de la Saint-Barthélémy qui, ses traités généraux mis à pail, se rapportent plus directement à la question présente, ses éflitioiis du Soinnium Sclpionis (i5^0), des Epilres de Platon (i549) et son parallèle de Platon et d'Aristote, malheureusement perdu.
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Pendant que Ramus donnait, dans le sein de l'Université, le signal de la révolte contre Aristote, l'ardent humaniste dont le nom a été rapproché plus haut de celui d'Héroët se décidait à collaborer ouvertement à la propagande platonicienne. Dolet se consacra à cette nouvelle cause avec la conviction et le sérieux qu'il apportait à toutes ses entreprises. Mais la Sorbonne et la Faculté de théologie — ou, pour mieux dire, le parti rétrogade tout entier, — qui le guettaient depuis quelque temps, n'allaient pas tarder à interrompre sa tentative philosophique. C'est, il importe de ne pas l'oublier, la traduction d'un dialogue de Platon qui devint le point de départ de la campagne passionnée menée contre lui. A ce point de vue, le malheureux imprimeur peut être considéré comme la seconde victime du platonisme dans notre pays, Ramus ayant été la première.
Dolet revenait du Piémont, où il avait été contraint de se réfugier, après de nouvelles poursuites ordonnées contre lui par le Parlement de Paris, lorsqu'il songea à publier, dans le courant de l'année lô^/j, en même temps que le Second Enfer, les traductions de deux dialogues : VAxiochus, alors faussement attribué à Platon, et VHlpparqae. Le Second Enfer se composait de douze épîtres en vers, dont deux adressées au roi et une à Marguerite de Navarre, que l'auteur appelle la seule Minerve de la France. « Ces compositions, dit le savant biographe de Dolet, M. Christic, ont parfois un mérite poétique peu ordinaire ; elles sont écrites avec émotion et noJ)lesse, elles sont pleines de sentiments élevés et dignes ; l'auteur v réclame sa liberté, sans
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jamais se montrer servile, en vrai disciple de Cicéron et de Platon. Mais le principal intérêt du livre n'est pas là, quand on sonji^e que cet opuscule coûta la vie à son auteur. Trois mots de la traduction de r.i.T/oc/j«5 constituèrent une des principales accusations faites contre Dolet ' ».
Les deux dialogues réunis à la suite du Second Enfer portaient le titre suivant : Deux dialogues de Platon, sravoir est : l'ung intitulé Axiochus, qui est des Misèi'es de la rie humaine et de r immortalité de lame.,. ; l'autre intitulé Ilipparchus, qui est de la convoyt'ise de lliomme, touchant la lucratif ve. Le tout nouvellement traduict en langue françoysc par Estienne Dolet. Il paraît démontré que ces dialogues n'ont pas été traduits directement sur le texte grec, l'auteur des Commenlfùres de la langue latine ayant une connaissance insulïisante de cette langue. Al. Christie pense que la traduction de VAxiochus a été faite d'après la version latine d'Agricola - ; quant à la
1. Ilomarqiions que Dolet donne au recueil île poèmes publié à propos lie sa captivité, le même titre que Marot avait donné précédemment à une œuvre composée par lui dans des circonstances analogues. En somme, au xvi° siècle, l'usage d'écrire sur ses prisons a été adopté par tous les personnages en vue qui eurent à subir une captivité quelconque. Marguerite, en écrivant l'histoire de ses prisons morales, n"a fait qu'appliquer aux choses de la vie spirituelle un genre littéraire alors tout à fait en faveur.
2. Hichard (^opley Christie, Etienne Dolet, le martyr de la Renais fonce, sa vie et sa mort, ouvrage traduit de l'anglais par C. Stryenski (Paris, 188O, in-H"), p. !i'Mj.
Dans une note de la page fiiO, M. Christie signale l'opinion de Née de la Hochelle, d'après latiuelle VAxiochus aurait été traduit en français et imprimé à Paris avant 1^1/4^. Cette assertion s'appuie sur une mention assez vague du catalogue de la bibliothèque du comte de Hohcndorf. Suivant la Croix du Maine, Postcl serait l'auteur de cette trailuction. Dans le catalogue Yemeniz. n* .'173, figure également une traduction de l' Axiochus imprimée à Paris par Denis Janot, mais sans date. M. Christie pense que Urunet, en identifiant cette traduclioa
LE l'LATOMSME ET LA LlTTEKAlXUE E\ FRANCE I09
Iraduclion do VHipparque, elle a été élaborée sûrement d'après la version de Ficin. Nous pensons que cette dernière a été consultée également pour VAœiochns. l.a préface (pie Dolet mit en tête de son opuscule renferme au sujet des œuvres de Platon une déclaration curieuse qui mérite d'être citée. Notre auteur, après avoir raconté par suite de quelles circonstances il fut amené à passer en revue ce qu'il appelle ses trésors, c'est-à-dire ses papiers et manuscrits, durant un séjour à Lyon an milieu des siens, continue en ces termes : k Mes trésors sont non or ou argent, pierreries et telles choses caducques et de peu de durée, mais les efforts de mon esprit, tant en lai in qu'en vostre langue françoyse : thresors de trop plus grand'conséquence que les richesses terriennes. Et pour ceste cause je les ay en singulière recommendation. Car ce sont ceulx qui me feront vivre après ma mort et qui donneront tesmoignage ({ue je n'ay vescu en ce inonde comme personne ocieuse et inutile. Revoyant donc mesdicts thresors, je trouvay d<^ fortune deux dialogues de Platon, par moy aulstres foys traduicts et m\s au net, et pour ce quej'avois résolu et concluz en moy, de mettre en lumière certaines compositions par moy faictes sur la justification de mon second emprisonnement,
avec la deuxième édition do celle de Dolet, a commis une erreur. La question est dinUile à trancher, puisque aucun exemplaire de cette prétendue traduction de Postel, antérieure à celle de Dolet. n'a pu être retrouvé. Nous considérons donc son existence comme fort contestable, d'autant plus que, dans les mentions citées plus haut, aucune date précise ne figure. Peut être des recherches entreprises k la bibliothèque impériale de Vienne, où se trouve la collection Hohendorf, aboutiraient-elles à un résultat plus certain. Remarquons, à ce propos, que VAxiochus, quel qu'en soit l'auteur, était au XVI' siècle fort populaire. Ficin avait attribué l'ouvrage à Xénocrate.
lie) (.UA\ns t.CUIVAINS DE LA RENAISSANCE
il ma semblé bon dy adjousier lesdicts Dialogues : veu que la matière de l'un*; n'y convienl pas mal (c'est asçavoir des Misères de la vie immaine), et l'auUrc est pour vous signifier que fay commencé, et saysjà bien avant en la traduction de toutes les œuvres de Platon. De sorte que, soit en voslre Royaulme ou ailleurs (puisque sans cause on me descbassc de France), je vous puis promettre qu'avec layde de Dieu je vous rendray dedans ung an révolu tout Platon traduict en vostrc langue... »
Il y a dans ce passage une preuve évidente de la sollicitude spéciale manifestée par le roi àjrégara~ des idées platoniciennes. La traduction du Criton publiée par Philibert Du Val, évêquc de Séez, en 1547, iious fournira par la suite un second argumenta l'appui (le ce fait. Il ne paraît pas douteux, lorsqu'on étudie l'histoire des rapports intellectuels de François I" et de sa sœur, et que l'on cherche à définir la portée de l'influence qu'ils exercèrent réciproquement l'un sur l'autre, que le roi, en s'intéressant à cette propagande philosophique, ne fit qu'obéir aux suggestions de la reine de Navarre. Si, comme on a pu l'indiciuer avec raison, Marguerite semble avoir été, en plus d'un cas, l'instigatrice des efforts tentés par le Père des lettres pour la cause de la civilisation, si le mérite de plusieurs des mesures intelligentes, })rises durant ce règne, dans le but de favoriser la haute culture, doit remonter jusqu'à elle : à plus forte raison peut-on supposer que son action toute-puissante s'est fait sentir avec une énergie parliculière dans les questions relatives au platonisme. En plaidant la cause d'un mouvement d'idées dont le succès lui tenait si fort au cœur,
LE PLATONISME ET L.V Ll TTEKATURE EN FRANCE III
elle rcnconlia sûrement des accenls d'une rare éloquenee. On devine les épanchements auxquels elle fut amenée, dans le but de faire comprendre à son frère limporlanco des doctrines récemment embrassées par elle. Le roi, dont les sympathies en matière d'hellénisme furent toujours si sincères et si actives, ne pouvait man([uer d'adhérer à une entreprise qui avait pour but de communiquer aux hommes éclairés de son royaume les plus sublimes résultats de la pensée grecque. 11 y vit sans doute un moyen de leur faire acquérir celte fleur de délicatesse dans les sentiments, cette élévation dans les idées qui avaient communiqué à la Renaissance italienne et aux œuvres d'art de toute nature qu'elle produisit, la grâce suprême qui manquait jusqu'à présent aux écrivains et aux artistes français.
Ce qui achève de démontrer que la reine de Navarre ne dut pas rester étrangère à l'entreprise à la fois littéraire et philosophique de Dolet, c'est la situation même de ce dernier à l'égard de la princesse, sa protectrice. L'ode éloquente adressée à Marguerite dans ses Carmina exprime assez le culte enthousiaste et reconnaissant qu'il lui avait voué. Ne lui avait-il pas dû son salut dans la circonstance la plus critique de sa vie, quand, accusé du meurtre du peintre Compaing, il allait être arrêté et, selon toute évidence, jugé avec la dernière sévérité ? Dolet n'oublia jamais l'appui qu'il avait trouvé auprès de Marguerite. Peut être comprit-il qu'il n'était point de meilleur moyen de prouver sa gratitude à sa bienfaitrice, que de contribuer pour sa part à répandre les idées qu'il savait lui être spécialement chères. Mais il avait compté sans les haines tenaces
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<lcs tht'olo«,M(Mîs. A peine le Second En/er et les deux diaU^fi^uos en question (Haicnt-ils livrés à l'impriineiir. que Doict dut s'enfuir do Lyon en toute liàtr. Il fut arrêté à Troyes, au commencement du mois de septembre i544. et transféré aussitôt à Paris, où il fut écroué à la Conciergerie. On sait comment le premier président, Pierre Lizet, qui le poursuivait dune animosité particulière, pour sa triple (pialilé d'imprimeur, d'hérétique et d'érudit, s'ingénia à découvrir dans ses récents écrits des charges suffisantes pour justifier une condamnation capitale ^ L'examen du Second Enfer et de Vllipparque ne donna aucun résultat, mais celui de VAxiochus réalisa, dans une certaine mesure, les espérances du parti qui poursuivait sa perte. Le i4 novembre i5/M, la Faculté de théologie, réunie dans la grande salle do la Sorbonne, se fit lire un passage de la traduction de Dolet dans lequel se trouvait la phrase suivante : « Pour ce qu'il est certain que la mort n'est point aux vivants; et quant aux défunclz, ils ne sont plus : doncques la mort les attoucho cncores moins. Parquoy elle ne peult rien sur loy, car tu n'es pas encores prest à décéder; et quand tu seras decedé, elle n'y pourra rien aussi, attendu que tu ne seras plus rien du tout. » Cette dernière proposition fut jugée hérétique, conforme à l'opinion des saducéens et des épicuriens, et, en conséquence, une censure, dont voici le texte, fut aussitôt formulée sur le livre suspect : « Quant à ce dialogue mis en
t. \'oir l'oTivrape <l(\jà cilé ^U• Cliristie ol le Procès d'E.iticnne Dolet, «le Taillandier. Le distinguo bibliothécaire de la Société de l'histoire du protestantisme français, M. N. VVeiss, m'annonce qu'il a découvert j des documents nouveaux sur la condamnation de Dolet.
LE PLATONISME ET LA LITTERATLHE E.\ FRANCE IlÔ
français, iiililulé Axiochus, ce lieu et passage, c'est assavoir : (iltcnda que lu ne seras plus rien du loat, est mal traduit, cl est contre l'intention de Platon, auquel, il n'y a, ni en grec, ni en latin, ces mots : rien du loul. » Ce fut sur cette remarque grotesque, faite par des théologiens ignorants. « qui ne savaient même pas épeler le titre du livre qu'ils condamnaient », que fut basée laccusation de blasphème, l'un des trois chefs d'accusation sur lesquels se fonda la sentence capitale qui envoya Dolet, deux ans plus tard, au bûcher de la place Maubert. Comment •Marguerite et le roi lui-même n'intervinrent-ils pas en faveur du malheureux dont les tentatives de propagande platonicienne allaient causer en partie la perte? C'est là une question à laquelle l'examen des circonstances qui accompagnèrent le jugement et le supplice de Dolet, permet aisément de répondre. N'est ce j)as en i5^|G, année néfaste entre toutes, que s'accomj)lirent les massacres épouvantables de Cabrières et de Mérindol.^ La reine de Navarre s'était retirée en Béarn, découragée, le cœur humilié et meurtri, pendant que le roi de France, las des luttes, affaibli par la douleur physique, laissait définitivement le champ libre aux persécuteurs.
Tandis que se liviaient ces rudes batailles, dont la liberté de penser formait l'enjeu, les imprimeurs parisiens et lyonnais ne restaient pas inactifs. De i5.'ji à i544 paraissaient trois éditions grecques de dialogues : la première, de Y Apologie (i5/ii) ; la seconde, du Banquet publiée par \\ echel (i.l/jS) — véritable événement typographique, puisqu'il s'agit de la première édition parue en France de cette
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uun ri', dans sa langue originale ; — la troisième, des livres l cl II de la République avec le texte latin ('i5/i4)'. Citons encore les Epltres publiées en grec et en latin, la même année, et diverses réimpressions du Timée et de VAxiochus.
En ce qui touche la diffusion de la doctrine ellemême, l'œuvre commencée n'avait pas, d'ailleurs, été interrompue. 11 était trop clair que, dans l'affaire de la condamnation de Dolet, YAxiochns n'avait été qu'un prétexte. L'entourage idéaliste de Marguerite se décida à frapper un coup décisif. Pour y réussir, aucune publication ne paraissait plus opportune que celle du célèbre commentaire de Ficin sur le Iktnqiiet, manifeste par excellence de l'évangUe platonicien. On sait le succès prolongé de ce livre, l'œuvre favorite du savant florentin. Peut-être même fit-il un peu perdre de vue le dialogue admirable auquel il s'appliquait. C'est qu'en effet les contemporains de la reine de Navarre étaient, pour la plupart, mieux préparés à apprécier le commentaire que l'original lui-même, dont l'infinie perfection était parfois faite pour les dérouter. La révélation do l'hellénisme n'était pas encore assez complète dans notre pays, pour permettre à la généralité des hommes éclairés de saisir toutes les nuances d'un pareil chef-d'œuvre. D'autre part, ce préjugé, implanté par les méthodes d'enseignement du moyen âge, qu'il était préférable de s'attacher à la glose plutôt qu'au texte lui-même, n'avait i)as encore perdu
1. .le ne cite que pour mémoire une plaquette puljliée chez Oryphc (Lyon, i-">!iâ), rééditée par de Tournes (i.')5o), et contenant une traduction latine faite par .S, Corrado de six courts dialogues, tous apocryphes.