LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCE 1 I
toute action. C'est ce qui explique que la traduction de l'ouvrage de Ficin en Français ait pu précéder de quinze années celle du dialogue même de Platon, donnée par le lecteur royal en langue grecque, Louis Le Roy.
Le travail de traduction fut entrepris sur l'ordre exprès de la reine, par son valet de chambre Symon Du Bois, autrement appelé Silvius, ou encore J. de la Haye. L'ouvrage parut, comme une sorte de protestation, l'année même du supplice de Dolet^. C'était la tentative de beaucoup la plus importante réalisée par le cénacle platonicien. Comme cette publication, pourtant si intéressante, n'a encore été l'objet d'aucune étude, je crois utile d'y insister 2. Elle était ainsi intitulée : Le commentaire de Marsille Ficin, Jloreiiliii, sur le banquet d'amour de Platon : faict frcmçoys par Symon Silvias, dit J. de la Haye, valet de chambre de très chrestienne princesse Marguerite de France, royne de Navarre. Avec privilège du Roy. {On les vend à Paie tiers, à l'enseigne du Pélican. M. D. xLvi.) Le volume est de petit format, comme doit l'être tout livre destiné à un grand débit. Il s'ouvre par une pièce de poésie, d'une centaine de vers, adressée à la Reine de Navarre par a quelque
I. Le privilège avait été obtenu le 7 juillet de l'année précédente, i5.'t5. La censure qui avait frappé la traduction de l'Axiochus et son auteur était de novembre i5i'i.
3. Cette traduction est aujourd'hui fort difficile à trouver. La Bibliothèque Nationale ne la possède pas. Je n'ai pu la découvrir qu'à la Bibliothèque Mazarine, ovi elle existe, il est vrai, en deux exemplaires. Le volume comprend xiv-ii4 pages. La reliure, assez élégante, porte des marguerites semées aux quatre coins. J'en ai acquis, depuis, un autre exemplaire, lequel provient de la bibliothèque do la comtesse de Verrue. La grande rareté de cet ouvrage lui donne presque l'intérêt de l'inédit ; c'est ce qui m'engage à donner quelques extraits du curieux poème qui précède la traduction.
ii6 r.n.vNDs écrivains de l\ renaissance
aiiiY (le .1. de la Haye », c'est-à-dire par le traducteur lui-niènic. Cette pièce, d'un tour assez original et délicat, renferme une allégorie qui n'est pas sans grâce, bien faite pour plaire à la souveraine. L'auteur s'élève vers les régions de l'Idée et de l'Amour pur, traduisant ses aspirations en une langue alerte et souple, sans tomber dans le vague ni dans le quintessencié :
Jadis Platon se scnlil amoureux, Non de l'amour qui faict les dolourcux. Et qui le sens et la personne ciiange : Mais d'un amour à reluy tout estrange, (^ui les Amants ne brusie, ny consume, Mais seulement dedans l'esprit allume Ung feu si doulx et si bien modéré.
Que tout le corps en est bien tempéré.
Voyant que Ibumanilé délaissait h; vrai amour pour suivre le mauvais, celui qui se fonde sur la volupté,
11 proposa de sa plume divine
D'escrire au vif sa céleste origine.
Sa fin, reffet, sa puissance et son estre,
V celle fin qu'on le peust mieux congnoistre.
Silvius expose ici la conception platonicienne de l'amour pur, opposant le sentiment qui fait les amants « en hault prétendre », à celui que personnifie Cupidon. La comf)araison qu'il trace entre les deux espèces d'amour qui se partagent le monde, est véritablement conduite avec art. Il montre la doctrine révélée par Platon exerçant sur les hommes une séduction tellement puissante, qu'elle conquiert, dans la suite des temps, un nombre considérable