LE PLATONISME ET LA LITTERATURE EN FRANCE I
Séez, prédécesseur immédiat de Pierre ou IHiiliberl Du Val, premier traducteur du Criton, devenu évéque de Séez en i5/45.
Pierre Du Val, dont le nom est connu dans la littérature par un curieux poème didactique intitulé : De la Grandeur de Dieu et de la congnoissance quon peut avoir de lui par ses œuvres. Iletn de la puissanee, sapience et bonté de Dieu, publié en i558^ et qui s'inspire manifestement des doctrines philosophiques et même des conceptions littéraires chères à Marguerite, telles qu'on les voit développées avec tant d'ampleur dans son poème des Prisons, a subi de In manière la plus évidente l'influence intellectuelle de la souveraine.
Précepteur des enfants royaux, il s'était acquis, ])ar la manière dont il avait rempli ces délicates fonctions, des titres sérieux à la bienveillance du monarque et par là même à celle de sa sœur. Tous deux l'avaient choisi, d'un commun accord, pour succéder à Dangu sur ce siège de Séez qui avait à leurs yeux une importance toute spéciale. Une fois nommé. Du Val, qui par ses relations de famille aA^ait conservé des attaches avec le monde de la cour, continua de suivre avec attention le mouvement d'idées auquel s'intéressaient si activement ses deux protecteurs. C'était un esprit ouvert, ami des études savantes, à qui l'idée de coopérer, pour sa part, au progrès de la réflexion philosophique ne pouvait manquer de sourire. Il accueillit donc avec un louable empressement les prescriptions
1. J'en ai sous la main une édition datée de i5C8 (Paris, Federic Morel, 33 feuillets).
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(|uo lui Jil Iriinsinetlro le roi. au sujel do la Iraducliou du Criton quil desirait faire exécuter. Marguerite n'était pas restée étrangère à cette entreprise : le choix de l'évêque de Séez sulïlrait à le donner à penser, si l'on ne savait par ailleurs, grâce à différents passages des Prisons, que la reine de Navarre avait fait luie étude spéciale de ce dialogue. Comme Franvois l"', dans les questions d'ordre littéraire et philosophique, se plaisait en général à suivre les inspirations de sa sœur, on est fondé à croire que, là encore, l'initiative de cette dernière avait trouvé l'occasion de s'exercer. 11 est peut-être à propos d'insister sur l'œuvre de Du Val considérée en ellemême, eu égard à l'extrême rareté de ce livre, absent de toutes nos grandes bibliothèques parisiennes et de celles de la province et de l'étranger qu'il nous a été donné d'explorer'.
Ce petit livre, dont nous avons acquis un exemplaire, il y a peu d'années, n'offre point de préface, mais seulement un « Argument », qui se termine par cette observation :
« A quoy Socrates respondit ainsi qu'il est contenu en ce Dialogue que Platon on a cscrit auquel on peult veoir et' cognoistre la grande vertu, constance, sagesse, patience et magnanimité de cest excellent Philosophe, duquel les propos approchent fort de la doctrine de .Icsuchrist, disant qu'il ne fault jamais rendre mal pour mal : et qu'on doit porter entière obeyssance aux Loix, au Pays, aux Roys, Princes et à tous ceulx qui représentent la personne de la chose publique. »
I. Nous nous sommes livré à ce sujet à une enquête aussi minutieuse que possible. II faut espérer que de nouvelles recherclies poursuivies mélliodiquemcnt dans un certain nombre do bibliothèques de province permettront de retrouver cette f)laqucttc et d'autres encore, considérées comme perdues.
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Puisque cette édition ne nous est connue que par un exemplaire qui semble être imlque, nous croyons devoir en extraire deux autres passages, parmi les plus caractéristiques :
Sociatcs. Pourquoy estes vous à ceste heure icy venu, Cri- Ion '} N'cst-il pas encores malin ? — Criton. Oui certes. — S. Et quelle heure est il à la vérité. — G. II n'est que le point du jour. — S. Je m'esbahy bien comme le Geôlier vous a voulu obeyr. — G. J'ai dcsja pris familiarilé avec lui pour être souvent icy venu vous visiter ; et davantage il reçoit de moy quelque profit. — S. Ne faictes vous que venir maintenant ? ou s'il y a longtemps que vous estes icy? — G. A la vérité il y a longtemps. — S. Et pourquoy donques ne nti'avez vous incontinent csvcillc ? pourquoy vous estes vous tenu si long temps auprès de moy sans sonner mot ? — G. Par mon serment il n'estoit pas raisonnable vous esveiller : et si moymesme estois en semblable fascherie, je ne voudrois qu'on m'esveillast.Je me suis long temps icy esmerveillé de vous, voyant comme vous dormiez si bien et si doucement : et expressément pour ceste cause ne vous ay voulu esveiller, afin que longuement demeuris.siez a vostre aise. Parcidevant je vous ay souventesfois réputé fort heureux en toute vostre vie de la façon que l'avez menée, mais encores principalement durant ceste présente calamité : de ce que si facilement vous la portez et si patiemment. — S. Ge seroit aussi une bien grande faute à moy, Griton, estant si fort aagé comme je suis, me desconforler que je doy maintenant mourir. — G. Si est ce qu'il s'en treuve plusieurs aultres aussi aagez tombans en calamité semblable, lesquelz toutesfois l'aage ne délivre de se desconforter en leur present'inforlune. — S. 11 est vray : mais pourquoy estes vous venu si matin ? — G. Je suis venu vous apporter des nouvelles fort gricfvcs et faschcuses, nompas à vous. Socrates, (comme il me semble) ains à moy et à tous vos amyz entre lesquels j"estime estre celuy qui les porte plus gricfvement. — S. Et queles nouvelles ? La Nef est elle revenue de Delos, laquelle arrivée me convient mourir ? — G. Elle n'est pas encore arrivée, mais je croy qu'elle viendra au jourdhuy, selon les nouvelles qu'en rapportent ceux qui
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viennent de Sounio, on ilz disent l'avoir laissée : el si ainsi est. il est manifeste qu'elle arrivera au jourdhuy et faudra. Socrales. lejour ensuivant que vous mourez. — S. \ la bonne heure. Criton, si ainsi plaist aux Dieux, ainsi soit fait : je ne pense pas loulesfois que la nef viendra encores ce jourdhuy. — C. El d'ont conjecturez vous cela .^ — S. Je le vous diray. Le jour d'après que la nef sera venue, il me convient mourir. ( ar ainsi le dient ceulx qui ont pouvoir en cela : par quoy je ne pense point qu'elle doyveenrores ce jourdhuy arriver, ains l'autre jour cnsuyvant : et de cela je prens conjecture par un songe que j'ay veu ccsle nuict, peu avant mon rcsveil, et semble que tout à piopos vous ayez dill'cré à m'esveiller. — C. Et quel a este ce songe ? S. Il m'a semblé veoir une dame fort honnestc et d'une excellente beauté, habillée de blanc, venir vers moy, m'appeller et me dire : Socrales, Tu viendras dans trois jours en Phtliia la fertile.
Discours des Lois ('(" \xv v").
Il y a grande apparence, Socrales, que nous et la cité l'avons esté agréables, car jamais tu n'eusses résidé en icellc plus que les autres, si elle ne t'eusl pieu et agréé plus qu'à tous les autres Athéniens. Tu ne sortis jamais de la cité pour aller veoir les jeux, sinon une foys en l'Isthme, ny aucunement ailleurs pour autre raison, si ce n'a esté pour aller à la guerre : tu n'as point fait (comme les autres; des voyages en loingtain et cstrange pays, et ne t'est aucunement pris envye d'aller veoir autre cité, ne cognoistre d'autres Loix, ains et nous et nostre cité t'avons suffy pour toutes choses, si grande estoil ton amour envers nous, et par cela confessoys assez que tu te voulois gouverner selon nous. En oultrc tu as engendré des enfans en ccste cité, comme en celle qui te plaisoit sur toutes les autres : et qui plus est, il t'estoit loysible au commencement de ton procès, de choisir l'exil si tu eusses voulu, et faire lors aveques le consentement de la cité, ce que tu entreprens faire à ceste heure maugré elle : mais tu te vantois et glorifiois qu'il ne te scroit point grief de mourir en ceste sorte, et que plus tost choysirois la mort que l'exil : et maintenant tu ne tiens plus compte de ces parolles, et n'as
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aucune révérence aux Loix, qui t'efforces les abolyr, et faiz ce que fcroit un serf trcslache et meschant, qui cherches à l'enfuvr et desrober contre les promesses par lesquelles lu nous avois accordé de vivre et le gouverner selon novis.
... Mais lu délaisseras ces citez et l'eu iras en Thessalye vers les amys de Crilon, car aussi y a il en ces lieux là très grand desordre, et une intempérance elTrence, et a l'advcnture qu'il prendront grand plaisir et se riront bien fort quand ilz orront dire et compter comme tu seras sailly et fuy de la prison, accoustré de quelque habit nouveau, vestu de la robe d'un berger, ou ayant en quelque aullre sorte changé ton babil, ainsi qu'ont accoustumé se desguiser ceulx qui s'cnfuyenl. Mais nul ne diroit jamais que toy, homme desjà vieil cl ancien. ayant de reste si peu de temps à vivre (comme il est vraysemblable) ait ozé souhailter vivre si ignominieusement après avoir enfraint les souveraines loix de ton pays. Peult esire aussi que par delà tu n'olîenserois persone, autrement il le conviendra ouyr beaucoup de choses indignes de toy, et vivras en grande servitude, conlrainct de complaire et flater toutes sortes de gens. Bref, que feras tu en Thessalye, sinon yvi'ogner et gourmander, comme si lu eslois allé par delà seulement pour disner ? Et que deviendront lors ces beaux propos de justice et de toute autre vertu ?...
Sachez certainement, mon compaignon et amy Crilon, qu'il m'est advis que j'oy toutes ces parolles, et comme les Corybanles pensent lousjours oyr le son de leurs flûtes et tabourins. ainsi le son de ces paroles continuellement nie corne et bruit aux oicilles, et ne permet que j'entende autre chose. Parquoy soyez adverty que si vous me dittes aucune chose contre ce qu'il me semble maintenant, vous le direz en vain, toutesfois si vous pensez faire quelque chose d'avantage, dictes le. — G. Certainement, Socrates, je n'ay rien que je puisse dire. — S. Cessez donques, Crilon, et faisons ainsi puis qu'ainsi dieu le commande.
L'année suivante parut à Lyon, chez Gryphe, une traduction de V Apologie de Socrafe, due à François Hotman. Cette œuvre, dédiée à Guillaume Trye par une épître datée de i5.^8, est relativement peu
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imporfanle ; elle clôt la série des traductions de dialogues de Platon antérieures à i55o.
\otre énumération ne serait pas absolument complète, si nous n'y ajoutions la mention d'un travail qui, bien que paraissant n'avoir jamais été imprimé, fut certainement connu et apprécié à la cour de France. Il s'agit d'une traduction du Phédon faite par Jean de Luxembourg, alors abbé d'Ivry et plus tard évêque de Pamiers. L'ouvrage est dédié au duc d'Orléans, fils de François I", qui mourut si malheureusement en i5/i5. Le manuscrit, aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (fonds fr. 1081) est d'une écriture soignée ; c'est l'exemplaire même qui fut offert au jeune prince. La traduction est rédigée en un style un peu lourd peut-être, mais non sans saveur ni sans charme *. Le chef-d'œuvre de Platon, pré-
I. La traduction doit ôtrc antcriourc à iTj/Io, puisque Jean do Luxembourg devint, vers cette date, évêque de Pamiers, et qu'il n'en preml pas le titre dans l'épître liminaire de l'ouvrage. Voici un court passage de cette traduction qui en montrera la sincérité presque naïve : ce sont les paroios échangées entre Socrate et le serviteur des Onze. <( Socrates, dit ce dernier, je pense que je ne trouveray poinct en toy ceste estrange façon que j'ay acoustumé de veoir aux aultres, car ilz se courroucent contre moy et me mauldissent que je leur signillie et dénonce qu'il l'aull qu'ilz boyvcnt le venin, <juant les juges les contraignent à ce faire ; mais quant à toy, je l'ay congneu, et mcsmes maintenant, de nol)le et magnanisme couraige, fort doulx et gralieulx, et le plus iKjmme de bien do tous ceulx que j'ayjamais veu venir en ce lieu. El pour ce. je sçay certainement que tu ne seras poinct courroucé contre moy, (jui n'en suys coulpable, mais contre cculx que tu congnoys avoir la puissance de la cause do ton alTaire. Parquoy, tu entendz bien quel messaige maintenant je t'aportc. Adieu ett'eJTorce, selon ton pouvoir et ta grande vertu, d'endurer ceste nécessité. » Et, quand il eut ainsi parlé, il s'en alla tout plorant. Et Socrates, le regardant, luy dist : (( Adieu donc, mon amy, nous ferons ce que tu dis » ; et en se retournant vers nous commeni;a à dire : « Messieurs, combien cesl homme est gratieulx et civil, et certainement ce n'est pas de ceste heure qu'il avoit acoustumé de me saluer, mais il le faisoil auparavant bien souvent ; et sy parloit aiilcunes fois à moy, et a tnusjours esté hom.mc de bien.
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sente pour la première fois en un langage facilement accessible, dut rencontrer à la cour plus d'un lecteur sérieux; il circula sans doute de main en main, comme tant daulres ouvrages de l'époque, qui, par cela même qu'ils demeuraient manuscrits, n'en excitaient que davantage la curiosité.
Une dernière mention doit être réservée à une traduction que signale un recueil bibliographique, mais qu'il nous a été impossible de découvrir. Son existence, en l'absence d'une donnée plus précise et surtout d'une autorité indiscutable, paraît problématique. La Croix du Maine en rapporte le titre sous la forme suivante : « De l'obéissance qu'on doit à Justice et la Patience qu'il convient avoir quand on est condamné à tort : Livre de Platon intitulé Criton, tourné du grec en françois par Simon Vallambert (Paris, Olivier Mallard, i5/i2) » ^ Il n'y aurait rien de surprenant à ce que ce personnage, médecin, chaud admirateur de Cicéron, qui vécut quelque temps à Lyon, eut traduit le Criton, mais il convient de ne rien affirmer, jusqu'à ce qu'un témoignage plus sûr permette de fixer la date et le caractère de celte publication.
Pendant que les traductions françaises se multi-
Parquoy maintenant il me plainct, d'une certaine bonne nature. Doncques, Crito, il luy fault pardonner et, si le venin est desjà pillé, faictes que qnelcun me l'aporto ; et s'il ne l'est pas cncores, dictes luy qu'il le pille. »
I. Aug. Bernard, dans son livre sur Geoffroy Tory, 2" éd. i8G5, 8° (p. ùli), transforme cet ouvrage en une traduction des Dialogues de Platon. La confusion est évidente. Remarquons que cet érudit afdrme avoir tenté vainement de découvrir un exemplaire de la traduction en question. On sait que celte période des cinquante premières années du xvi' siècle est celle qui offre, dans la plupart de nos grandes bibliothèques, à commencer par la Biljliotlièque nationale, les lacunes les plus nombreuses et les plus considérables.
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pliaient ainsi, un certain nombre d'éditions grecques ol lalinos venaient attester, concnireninient, la faveur chaque jour plus marquée dont jouissaient les études platoniciennes. De lo^"] à i55o, on vit se succéder, en fait de dialogues séparés, des impressions de VAxiochus (i547 et i5.^8), des Lois (éd. gr. ibli"]), des Epi/res (éd. gr. chez Wechel. ibl\8) et lat. lie Uanuis, i5^4()), du Polilique (i5/i8), de Théagès et de Yllipparque (iô'iq) ; en fait d'éditions latines complètes, celle de Grynée, donnée à Lyon, en i.j^O, et celle donnée par le grand imprimeur de Tournes, dans la même ville, en i55o ; l'une et l'autre reproduisaient le texte de Ficin, revu et corrigé à laide de manuscrits grecs. La première, de grand format, d'une exécution très soignée, était précédée d'une éloquente préface, dans laquelle Grynée s'élève contre les dangers que fait courir à son siècle un enthousiasme excessif pour les beautés littéraires, au détriment du progrès des idées et de la philosophie, trop négligée. L'habitude, dit-il, de ne tenir compte que des qualités de rex})ression amènera à la longue les mêmes inconvénients que produisaient autrefois l'ignorance et la barbarie. Le goût exclusif pour la littérature pure, sans souci des intérêts supérieurs de la raison, de la sagesse et de la vertu, est absolument répréhensible. (( Kien de plus funeste, lorsque l'étude des choses est séparée de celle des mots. » Le charme décevant des belles paroles enlève toute virilité à la pensée. La philosophie platonicienne peut efficacement combattre cette tendance fâcheuse. Aussi importe-t-il de la propager le plus possible. La situation présente n'ofl're-t-elle pas quelque analogie avec celle qui existait du temps