PLATONISME DE LA RENAISSANCE
Dans l'étude que nous venons de consacrer à l'attachante question de la propagation du platonisme en France à l'époque de la Renaissance *, nous sommes arrivé à cette conclusion, que l'honneur d'avoir provoqué et dirigé ce mouvement de rénovation philosophique devait revenir, pour la plus grande part, à la femme supérieure dont l'influence s'est fait sentir, sous des formes si diverses, sur la civilisation tout entière de l'époque, à la reine Marguerite de Navarre. Les recherches complémen-
I. Je n'ai pas craiiit, dans la présente étude, de traiter de diverses questions qui, ou égard au but qui y est poursuivi, peuvent paraître accessoires ; mais, sur ce terrain de l'histoire intellectuelle, encore si peu exploré, il est indispensable de ne pas s'en tenir à un seul ordre de faits nia un seul courant d'idées, trop rigoureusement délimité. A ne considérer que le problème principal, sans tenter d'éclaircir ceux qui > confinent, on risquerait fort de n'aboutir qu'à des conclusions incomplètes, étroites et sans doute aussi [)eu solides. Dans ce domaine, plus quo dans aucim autre peut-être, tout se tient, et il ne suffit pas de procéder isolément à l'analyse d'un élément, fùt-il parmi les plus importants, pour aboutir à un résultat vraiment utile.
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laiies auxquels nous nous sommes livré par ailleurs, spécialement en ce qui touche les difl'érentes phases de la diffusion des idées platoniciennes dans noire pays, n'ont fait que rendre sur ce point notre conviction plus profonde. Il reste maintenant, sans revenir sur les faits si nombreux et si probants sur lesquels s'est appuyée notre première démonstration, et qui ont révélé l'action immédiate exercée dans ce domaine par la sœur de François I"', à considérer en soi, si l'on peut dire, le platonisme de la reine de Navarre. Après avoir cherché à définir son rôle dans la transformation décisive qui s'accomplit, entre i5/io et i53o, dans la manière de penser et de sentir des classes éclairées, il importe de reconstituer l'évolution intellectuelle qui amena la reine à a^ir si résolument dans ce sens. Quelles influences ont pu produire chez elle l'ensemble de sentiments et d'idées qui peuvent le mieux se grouper sous cette appellation de platonisme ; quelles circonstances cxpli([uent le développement intérieur qui la conduisit vers le divin philosophe ; jusqu'à quel point a-t-elle approfondi et pénétré les doctrines de l'Académie, connues évidemment en plus d'un cas par des intermédiaires ([ui en avaient altéré la pureté primitive ; dans quelle mesure leur a-t-elle apporté son adhésion ; enfin, et surtout, que retrouvons-nous de l)roprement platonicien dans son œuvre littéraire, miroir fidèle de ses pensées et de ses convictions intimes ? Voilà autant de questions qu'il est devenu nécessaire de résoudre, d'autant mieux qu'elles se lient à plusieurs des côtés les plus délicats et les plus ignorés de l'histoire de notre Uenaissance française. Ce sera l'objet du présent travail.
MAUGLERITE Dli NAVARRE I '| I
Vouloir préciser l'origine exacte des conceptions philosophiques de l'auteur de VHeptamévon peut sembler téméraire, et cela avec d'autant plus de raison que ces conceptions se rattachent à ce qu'il y eut dans l'ensemble de sa doctrine de plus subtil, de plus mystérieuxet peut-être aussi de plus féminin. Il n'est pas douteux, en effet, qu'il doit existei" j)lus d'un rappori entre les sympathies platoniciennes de la reine de Navarre et les préoccupations d'ordre mystique qui absorbèrent plusieurs années de sa jeunesse, et qui, après avoir disparu pendant longtemps pour laisser la place à des convictions plus fermes et mieux définies, se manifestèrent de nouveau, au cours de ses dernières années, dans quelques-unes de ses produr^tions littéraires les plus caractéristiques.
Remarquons tout d'abord que le premier contact de la fille de Louise de Savoie avec la philosophie antique ne datait pas seulement de l'époque de sa maturité intellectuelle. Dès le temps de son éducation, si nous en croyons un contemporain bien informé, Charles de Sainte-Marthe, les précepteurs de Marguerite, parmi lesquels figure au premier rang Robert Hurault ^ avaient enseigné à leur gracieuse élève les éléments de la philosophie profane. V Oraison funèbre prononcée par le docte
!. Sur rindépendancc d'idées et l'esprit philosophique de ce personnage, abbé de Saint-Martin d'Autun, voy. Ad. Chenevière, Bonaventure des Périvis. (Paris, i885, 8°), p. lo et suiv.
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mailre des requêtes de la reine de Navarre fournit à ce sujet un certain nombre de renseignements précieux : (( Et, pour ce que, nous dit-il, par longue et certaine expérience, nous avons aprins la sentence (le Platon estre vraie, que lors les republi([ucs seront heureuses quand, ou les philosophes y régneront, ou que les roys et les princes y philosopheront, ses précepteurs Iny tenoicnt tousjours quelque salutaire propos de philosophie à celle fin que, quand elle ontendroit qu'on doit fuir une telle chose et suivre l'aultre, elle imprimast en son esprit qu'ainsi le failloit faire, puisque tel estoit l'advis des philosophes. » Et, plus loin, l'aimable panégyriste, dont l'exactitude est attestée par les rapprochements les plus probants, insiste sur ce même côté de l'éducation intellectuelle de la future reine de Navarre : (( Les experts et saiges instructeurs de Marguerite luy inculquèrent et meirent en l'esprit les plus nécessaires préceptes et institutions de philosophie... Il ne fauU, toutefois, qu'on pense, quand nous faisons mention de philosophie, que nous ne parlons que de celle quis'aprend es escripls do Platon et des autres philosophes, car nous entcndojis aussi de la philosophie evangeliquc, qui est la parolle de Dieu, des saincts et salutaires préceptes de laquelle Marguerite fut, par ses instituteurs, si bien endoctrinée et inslruicte "... )>
Voilà l)ien la caractéristique par excellence de l'aulour des Prisons, que sa robuste foi religieuse ne ferma jamais au culte de la nature pas plus qu'aux
I. Oraison funèbre de Marguerite de Navarre jirononcéo par .Sainle- Marllic, p. l\\ et .'|3, t. I de l'cd. <lc Vlleplainéron de M. do Montaiglon.
inspirations de la science profane, et qui s'ellorça toujours, au contraire, de réaliser une harmonieuse fusion de ces deux éléments. Il paraît que son penchant si peu dissimulé pour les leçons de la sagesse antique excita contre elle des critiques malveillantes, voire même les plaisanteries plus ou moins discrètes de certains milieux rétrogrades. On disait que ce n'étaient pas là les délassements d'une femme appliquée à ses devoirs et que la lecture des livres des philosophes, des « auteurs ethniques, )) comme on les appelait alors, ne convenait guère à son sexe. Ce même reproche, nous l'avons entendu souvent depuis. Observons seulement que, dès lo^g, Sainte- Marthe y faisait la même réponse, qui a été redite plus d'une fois, de nos jours, dans le débat sans cesse renaissant dont la haute culture féminine est demeurée l'objet : « ... S'il est ainsi, pourquoy ne sera il donc permis aux femmes de puiser en la commune fontaine, qui sont les livres, ce qui leur est commun avec tous les hommes ? Les livres des gentils et ethniques ont monstre les vertus à nos prédécesseurs ; les sainctes lettres nous les mettent aussi devant les œils, mais c'est plus perfectement que les aultres. Si ceuls qui lisent les jihilosophes etregardentles sainctes Escriptures pour y apprendre une intégrité de mœurs sont de nous estimés bons, sages et prudents, pour quelle raison deffendronsnous aux femmes de lire les mesmes livres * ? » Ce qui achève de donner raison à notre panégyriste, c'est que cette femme, si amie des philosophes, n'en était pas moins dune rare habileté dans les plus