I. Cilc par Janssen, loc. cit
MARGUERITE UE NAVARRE li)l
que de ramener toutes les discussions religieuses sur un terrain pacifique. Rappellerai-je, à ce propos, que ce fut aussi l'un des plus chers rcves de la reine de jNavarrc et qu'elle y échoua comme le cardinal allemand ■' La critique du Coran, composée par lui, semble bien indiquer ([u'à son avis il y a du bon dans toutes les religions et que, par contre, aucune d'elles n'est absolument parfaite. 11 appelait de tous ses vœux l'établissement d'une sorte de paix perpétuelle dans le domaine de la religion comme dans celui de la philosophie, mais il mourut sans avoir vu l'humanité s'acheminer vers cette ère idéale de tolérance universelle, à laquelle aspirèrent non moins vainement, au siècle suivant, Marguerite et tous les nobles esprits qui s'inspiraient de sa pensée. Au fond, on l'a dit avec raison, Nicolas de Cuse était avant tout un mystique autant par la méthode que par le tempérament, et c'est là une constatation qui importe au plus haut point dans la question qui nous occupe. Comme philosophe, il a uni avec une rare faculté d'éclectisme la connaissance des maîtres de l'antiquité à celle des néo-platoniciens de l'époque alexandrine et des mystiques du moyen âge. C'est même, on peut le dire, l'un des aspects caractéristiques de son système. Il avait étudié avec soin Hugues de Saint- Victor, Amaury, Jean Scot, et se plaisait à les citer ; mais les auteurs du groupe de philosophes et de théologiens qui commence avec Plotip, dont il s'était le mieux pénétré et qui ont agi le plus fortement sur la formation de son esprit, sont sans contredit Proclus, dont il avait médité spécialement les commentaires sur Platon, le pseudo- Denys l'Aréopagite, qui eut une si grande influence
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aux xV cl xm" siècles, et. j)lus prcs de lui. son compalriolc. uiaîlrc Eckart. Son système de spcculaliou religieuse est, pour une large part, fondé sur ces trois maîtres. Cette prélércnce lui constitue un lien <le plus, et non des moins a[)|)rcciables, avec Ficin et ses disciples llorcntins, qui avaient jîresquc tous étudié avec une ardente conviction les théories de IKcole d'Alexandrie. Il ne faut pas perdre de vue (pie le chef de la modcine Académie, pour ne citei" ni Pic de la Mirandolc, ni Landini, ni les autres, avait traduit et commenté les ouvrages de Plolin, de Jamblique et de Proclus, aussi bien que ceux de Platon ; Ficin s'enthousiasma pareillement pour rilermès Trismégiste, pour le pseudo-Denys, et inclina même, à certains moments, vers les rêves de la tliéurgie, de l'alchimie cl de l'astrologie. Cette tendance le conduisit à un mysticisme assez étrange (jui le [)orta à dénaturer plusieurs des doctrines de l'auteur liu Timée. Or, une étude attentive des idées du cénacle de Meaux auquel présidait Briçonnet, surtout des œuvres de son représentant le plus illustre, Lefèvre d'Étaples. démontre précisément, et d'une façon indubitable, que la même évolution intellectuelle qui s'était produite précédemment chez les platoniciens de Florence s'accomplit égale ment dans ce docte milieu. Les précurseurs de la Kéforme cl de la Renai.ssance en France, puisqu'au début les deux mouvements s'y confondirent, appartenaient à un groupe que les théories néo-platoniciennes et mystiques avaient sérieusement pénétré. On peut même, élargissant le point de vue, affirmer ([ue ces doctrines, malgré les exagérations des maîtres de l'Kcole alexandrine, malgré les écarts
(l'imagination et les prodigieuses subtilités de leurs successeurs, séduisirent, à des degrés divers, uiais presque toujours avec une force singulière, tous les esprits distingués des xv" etxvi" siècles que la philosophie aca(lénii(jue avait par ailleurs attirés et couquis, C'est, nous le verrons, ce qui arrivajustemcnt pour la so'ur de François I"' et ce qui explique, mieux que toute autre hypothèse, les conceptions quintessenciéeset les rêveries vagues qui se mélèicnt chez elle au platonisme le plus sincère. II n'est pas douteux que Nicolas de Cuse ait ouvert la voie dans ce sens, en donnant l'exemple de cet éclecticisme assez peu scientili(iue, de ces combinaisons audacieuses desystèmes souventdissemblables, qui contribuèrent à faire gauchir nombre d'excellents esprits de la Kenaissancc et à enlever à leurs travaux philosophiques une valeur durable. Ici encore, mais dans un sens plutôt fâcheux, l'évêque de Brixen a été un initiateur : il a fourni le prototype non seulement des platonisants des xv' et xvi" siècles, mais encore de la plupart des penseurs du même temps, — il y a toutefois d'éclatantes exceptions, — qui exercèrent leur activité, trop conciliante, dans le champ de la métaphysique pure et de la haute spéculation. Le cardinal professait celte idée, à coup sûr généreuse mais utopiquc, que les esprits supérieurs, les seuls qui comptent en définitive au point de vue de l'avancement de l'humanité, doivent tendre à s'élever assez haut dans le monde des idées pour ne plus trouver de diversité dans les croyances, ou tout au moins pour considérer comme négligeables les différences qui les séparent aux yeux du vulgaire. Il paraît bien avoir admis que les sages de tous les