‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 57 sur 95 · I.)| j;iUM)S KCUIVAINS DU LA UENAISSANCE · texte numérisé non relu

I.)| j;iUM)S KCUIVAINS DU LA UENAISSANCE

lemps cl de tous les i)ays reconnaissent, an fond, le nuunc Dieu '. On voit (jncllc lar<îcur et quelle liberté de conceptions out pu se lenconlrer chex liuni de Nicolas V. Mais celte compréhension, à certains éfrards trop large, des diflerenls systèmes icligieux cl pliilosopliiques ne la pas empêché de formuler dans ses principaux traités didactiques : De docta ignorantia. De Possest, Devenaiione sapientiœ, etc., un ensemble de théories vraiment originales que ses disciples de la première moitié du wi" siècle ont étudiées avec ardeur et auxquelles ils ont fait de multiples emprunts. Dieu, Vahsoluta infinllas, est à la fois le maximum et le miiilmum, il ne peut être ni plus grand ni plus petit qu'il n'est; le monde est le maximum contracté, dans son essence il n'est pas différent de Dieu ; l'universel se retrouve dans le particulier qui n'est que l'universel particularisé. La vérité absolue sur Dieu et sur le monde est inaccessible à l'homme. Ce dernier n'a donc qu'à confesser son ignorance ; c'est en elle que consiste sa science et sa sagesse : sancta et docta ignorantia. Mais si, par sa seule raison, il ne peut former que des conjectures, la connaissance de la vérité lui devient pos-t sible dès que Dieu vient l'illuminer par sa grâce. C'est pourquoi la foi est la condition de la connaissance ; elle nous transporte même au delà, en nous ouvrant les horizons de la contemplation immédiate de l'essence divine. Comme l'a fait remarquer Charles Schmidt, qui nous fournit ce résumé, par là même exact et sûr, la tendance panthéistique, quoique mitigée par le mélange d'éléments chré-

I. f}e venatione sapientix lihfr, rap. ix : <( Ouornodo sacne liter.'o et Philos<jplii idem \aric nomirianint. »

tiens, est beaucoup plus inconlcslable chez Nicolas de Cuse que chez maître Eckart ; mais rÉglise ne s'en inquiéta point*. On sait que Giordano Bruno n'a fait que développer dans toutes ses conséquences le système de celui qu'il appelait le divin Cusano et qu'il y gagna d'être brûlé-.

En résumé, le cardinal de Cuse peut être considéré comme la personnification la plus exacte et la plus résolue, sinon la plus éclatante, des aspirations qui commencèrent à se manifester, vers le milieu du xv° siècle, en faveur d'une double réforme ecclésiastique et intellectuelle; il a exprimé en même temps, d'une manière aussi complète et aussi audacieuse qu'il était possible, les tendances myslico-panthéistiques qui exercèrent sur le mouvement des idées des xv"^ et xv!' siècles, principalement entre i/iôo et i55o, une action si considérable. Le seul examen de ses doctrines suffirait donc à révéler l'influence qu'il a dû exercer sur les premiers adeptes de la Réforme en France et sur Marguerite de Navarre en particulier. Entre ses conceptions philosophiques et religieuses et celles du groupe dont Lefèvre d'Etaples et Guillaume Briyonnet ont été les inspirateurs et la sœur du Père des Lettres la protectrice, un rapprochement s'impose. Mais cette action, que la compa-

I. Ch. Schmidt, Précis de l'higt. de l'Église d'Occident, Paris, i88J, p. 369. Voy. en outre sur notre philosophe l'Encyclopédie des sciences religieuses de Lichtenberger, v° N. de C. ; Geiger, ftenaissance iind Humanismiis in Italien and Deutschland, p. 33i ; on trouvera dans Potthast, We(jweiser durch die Gesrhichtswerke des europ. Mittelallcrs, a' éd., v° Nicolas de C, une liste des travaux parus sur l'auteur du De concordantiii calholica, qui dispense d'y renvoyer ici plus en détail.

3. Le cardinal allemand a été aussi le maître de Rodolphe Agricola ; il a exercé, en outre, une influence certaine sur Lelevre d'Etaples, comme on le verra plus loin, et sur Reuchlin.

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raison des idées suflirail à démonlrcr, un texte formel, non signalé Jusqu'à ])résent. vient, d'autre part, la conlirnier et la préciser. Je l'indique dès maintenant. a\anl d'entrer dans le détail des ressemblanees d'idées et même de forme auxquelles je viens de faire allusion. 11 sagit d'un témoignage fourni par la lettre, à la fois si remarquable et si instructive, écrile par Capiton à Marguerite, le •j.-.i mars ir)28 K J'en citerai un passage assez étendu, parce que ce texte contient, à un autre point de vue, des éclaircissements précieux qu'il serait regrettable de passer sous silence. Capiton dédie à la princesse, dans cette lettre, son commentaire du prophète Osée, qui parut à Strasbourg au cours de cette même année i528. « Votre foi, écrit le théologien strasbourgcois à la reine, est pour le vaste royaume de France un exemple d'autant plus frap- ])ant qu'il est aujourd'hui plus rare et que les siècles passés en ont à peine montré un pareil. Elevée au sein des délices des cours, vous avez cependant toujours tourné vos pensées vers les choses de Dieu, en vous laissant conduire par la crainte du Seigneur, qui est la pépinière des enfants du royaume et le commencement de la divine sagesse {Proverbes, 1\, lo). C'est sous cette influence que, d'abord, vous avez traversé toute la variété des superstitions, comme je l'ai appris de témoins oculaires. Ensuite ^ous vous êtes adonnée, selon les idées du temps, à «e qu'on appelle « la contemplation de Dieu^ ,>, et

I, Hcriiiiiijîiril, (Jirresfiondimcr des n[fiiniiatfiirs, t. II, p. 119 et suiv. La IfjUrc-dédicacc ist on latin. On rcprofliiit ici la traduction donné»! par M. Herminjard.

j. C'est à-dirc la tli<'()]of;if rnystifiuc (note de IL).

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VOUS en avez heureusement profité, si, loutcfois. celle mélhodc peut porter d'heureux fruits. J'ai lu moi-même doux lellres eu français qui vous étaient adressées '. et dans lesquelles, à limitation de Micolas de Casa, on |)hilosophait sur l'essence et la puissance de Dieu. Enfin, l'expérience vous a appris la vanité de toutes ces œuvres et de toutes ces pratiques auxquelles vous vous étiez livrée, le plus souvent sans y moltrc votre co'ur. Vous avez également éprouvé comhion cette philosophie de haute volée apporte avec elle de fatiji^ue et combien elle procure peu de satisfaclion. .Je vois d'ici les crises intérieures par lesquelles vous avez dû passer, quand vous avez senti disparaître successivement votre pleine confiance en vos bonnes œuvres et en cette lumineuse philosophie sacrée que vous vous représentiez comme la vérité chiétienne elle même et comme le gage assuré de réternilé future. Mais vous avez fini par voir resplendir au milieu de toutes ces ténèbres la vraie lumière et Celui qui est la vie du monde : Jésus-Christ... » Voilà de nobles et véridiques pensées, qui attestent chez celui qui les a conçues une singulière clairvoyance de jugement. C'est toute l'histoire de la vie morale et religieuse de la reine de Navarre qu'il résume en quelques lignes, et cela avec une admirable divination ; il considère, en effet, comme terminée une évolution qui ne l'était pas encore, mais qui a bien abouti au résultat final qu'il spécifie. Il n'y a pas à s'y tromper, ce texte éclaire étonnamment le poème des Prisons. On ne

I. C'élaiont [)robablement deux leltrcs de l'évèque de Meaux, Guillaume Briçonnet (note de II.).

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saurait dire (in'il ;»i)porlo une preuve uouvcUe en fmeurde raiitlienticilé do cette (ruvr(\ [luisque son atlribulion à Margueiilc ne fait l'objet daueuu doute, mais il en fait assurément mieux comprendre, mieux apprécier la trame, qui est fournie par la réalité même '.

Quant à ce qui concerne l'allusion faite explicitement par Capiton à la philosophie de Nicolas de fiuse. il esl évident qu'elle n'est pas due au hasard. Il suilit de lire ([uelques-unes des lettres échanjj^ées entre l'évêque de Meaux et sa royale correspondante pour se rendre compte des similitudes de pensées et de formules qui su}?géraicnt naturellement au réformateur alsacien la comparaison dont il a usé dans son épître dédicatoire-. Les images empruntées au vocabulaire des malhémaliqucs trahissent à chaque instant l'imitation du cardinal allemand qui, on le sait, avait remis en faveur le goût des symboles pylhagoriques.

Les sympathies intellectuelles qui portèrent (àiillaume Briçonnet. le premier directeur spirituel de Marguerite, vers l'auteur du De f)en (thsrondito.

I. Jf lie puis insister ici sur ce rapproclicmeut, renvoyant pour de plus amples dcveloppemenls à mon introfluclinn au volume des Dernières pocsit-s de Mar(jucrilc de \axarrr, Paris, Arniaixl Colin, iSgO. in-8', p. XLV à i.\xv, d surtout p. xi.\i, lxii, etc.

a. Xoy. f/asxiin le recueil manuscrit de cette corresj)f)ndance à la Bibliotlièquc nationale (fonds fr. ii'iy')). (^c n'est pas par un ou plusieurs passages cités en particulier que l'on peut faire comprendre CCS ressemblances. Elles résultent d'une lecture plus étendue de la correspondance : c'est l'impression t,'énérale qui s'en dégape qui les fait apjiarailre plutôt que quelques textes isolés. De même, il faudrait donner (\<- nombreuses citations des œuvres de Cusaïuis, ce qu'il est impossible d'cnln-prendrc ici. Les rapprocliements si^'nalés plus loin ftufliront à marquer les rapports intellectuels dont nous parlons et leur évidence.

MMir.UERlTE DE NAVAIUIE i;)r)

s'étaient afTirmées bien avant la correspondance qui s'établit, vers io-à\, entre lui et la fille de LouiBc de Savoie, alors duchesse d'Alençon. Elles furent même dès le début si profondes et si actives qu'elles amenèrent le prélat à faire entreprendre une édition. — la plus complète et la plus soignée qui eût encore paru, — de son maître préféré en matière de philosophie. C'est là un fait des plus significatifs : il éclaire de quelque lumière la question des origines de ce mysticisme néoplatonicien qui a été l'un des éléments tout à fait saillants de la période initiale de notre Renaissance franruise.

Coïncidence frappante, Briçonnet confia la tâche de préparer et d'exécuter cette édition de Cusanus au plus éminent penseur de l'époque, qui était, en même temps que son ami. l'érudit le plus autorisé poui- un tia\ ail de ce genre, à Lefèvre d'Elaplcs. Dès 1609, le savant Picard s'occupait de recueillir les matériaux nécessaires à cette entreprise, et Bcatus Uhenanus faisait part à Ueuchlin du désir de l'humaniste français de grouper tous les ouvrages du cardinal qui pouvaient être demeurés inédits, spécialement le Directorium specnlauiis '. Nul doute que Lefèvre ait apporté à son recueil un soin et un scru- ])ulc extrêmes ; en tout cas, rien ne fut négligé pour donner au volume un aspect remarquable au point de vue typographique. L'impression, qui dura huit mois, fut terminée en i5i4, et l'ouvrage parut -. 11 était précédé d'une lettre- dédicace adressée à Guillaume Briçonnet. alors encore évêque de Lodèvc,

r, Hermiii.jani, t. H, p. 12:2, note l'i. ■2. Bibl. liai., réserve Z. 280, P.

i6o cuwos Kcnn VINS dk l\ uenaissance

dans l;uju(>ll(' l'iMuiiuMil ('"dilciir, après avoir fait rrlo{i:c tic Nicolas (li'Cusc. raconlail combien le prclal, (t boiioriuu aullioruni oniniuin, cum lalinoruni luni •ifrircoruni, solcrlissimiis indag:alor, » avait ardemment désiré raclicvemcnt de cette œuvre, qui devait fournir tant de hautes et sublimes conceptions à tous les esprits avides d'une culture supérieure. On sent que les éloges décernés par Lefèvre à Nicolas de Cuse sont inspirés par une conviction profonde, et ([u'il lavait |)rali(|ué longuement et avec une évidente prédilection ; on devine également, par ces déclarations mêmes, que leur commune sympathie pour le i)hilosophe allemand n'avait pas peu contribué à raj)procher l'évèquc de Lodèvc et le plus illustre des professeurs de l'Université de Paris au commencement du XVI' siècle. L'auteur du De docla ifjnoranlia a été pour beaucoup dans les rapports intellectuels si étroits qui s'établirent entre ces deux hommes, autour desquels allaient se grouper pour un temps tous les partisans du progrès philosophique et religieux. Observons, à ce propos, que la double influence des mystiques et des néo-platoniciens a été, en ce qui louche Lefèvre d'Etaples, infiniment plus marquée qu'on ne l'a cru généralement. Le docte restaurateur (le la ])hilosophie d'Aristote ne s'était inillement cantonné dans le culte et l'étude du maître du Lycée ; il avait acquis, au contraire, une connais sance très sérieuse des dialogues platoniciens et se plaisait à les citer, rapprochant, et presque toujours avec une irréprochable impartialité, les enseignements de l'Académie de ceux du péripatétisme. Toutefois, il se plaçait prudemment à l'abri des polémiques en déclarant, comme on l'a vu plus

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liaut, qu'il ne voulait pas plus être rang^é parmi les platoniciens que parmi les arislotéliciens ^. Mais si Lefèvre n'est pas resté étranger aux doctrines de Tauteur du Banquet, il s'est pénétré sûrement, avec une application encore plus continue et plus apparente, des œuvres de la philosophie alexandrine et du mysticisme médiéval. La simple énumération des éditions qu'il publia, et dont plusieurs représentent Uîie somme de travail considérable, montre jusqu'à quel point son activité s'est déployée dans ce sens. Non seulement il s'initia au néo-platonisme chrétien du pseudo-Denys l'Aréopagite et aux étranges conceptions de l'Hermès Trismégiste, dont il publia le texte latin fourni par la traduction de Marsile Ficin, mais il s'adonna aussi avec une égale ardeur à l'étude des œuvres de Raymond Lulle et de Richard de Saint-Victor, comme en témoignent les diverses éditions qu'il fit paraître de leurs œuvres. Son goût ])Our le pseudo-Denys, qu'il y a lieu de rapprocher de celui pour Nicolas de Cuse, lui était pareillement commun avec Guillaume Briçonnet. Tous deux étaient intimement persuadés di^l'identité del'Aréol)agite avec saint Denis, apôtre des Gaules et martyr-. Telle était, d'ailleurs, l'opinion générale des savants de l'époque ; aussi, lorsque Luther eut déclaré que les œuvres de l'Aréopagite ne contenaient que des rêves creux et du platonisme, son opinion fut-elle condamnée par la Sorbonne^ comme fausse, téméraire, arrogante et injurieuse. D'autre part, il im-

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