Dernières poésies, p. a 12 et
170 (.HANDS FCniV.\I>S nE LA HRNAISSANCE
Car [Dieu] seul est raison, poix cl mesure,
Qui fait trouver la science très scure.
Las 1 tant me fut ce sçavoir dinicile.
Quand de mon œil charnel el imbécile
Je royardoys les figures portraictcs,
Que les sçavantz aux livres ont retraictes !
Sans grant labeur des escriptz anciens
Ne se font pas mathématiciens ;
Mais quand l'esprit, par terre les ouvrant.
Fut entre tovis ung seul mot descouvrant.
Tout mon travail fut tourné en repoz.
Quant ce beau mot trouvay en tous propoz :
« Je suys qui suys fin et commencement,
« Le seul motif d'un chacun élément,
« Auquel tout est et a vie et se meult,
« Gelluy qui est fait du tout ^ ce qu'il veult,
« Du sercle rond sana la circunference,
(( Par tous coslez égal sans différence ;
« Cominancemenl ne fin ne s'y retrouve,
« Et n'y a chose, estant ou vieille ou neufve,
« Qui, de ce rond, n'ayt pris création
« Et nourriture et conservation.
« Du monde tiens niullilude et grandeur
« Dans ma divine éternelle rondeur ;
<< La ligne, suys le chemin el la voye
« Par qui nully jamais ne se forvoye ;
« D'extérieur en l'intérieur entre
« Qui va par moy, et au milieu du centre
« Me trouvera, ([ai suys le poinct unique,
« Lafm, le but de la mathématique ;
M Le cercle suys dont tonte chose vient,
« Le poinct oii tout retourne et se mainctient. (Fol. 3o8 V.)
« Je suys qui suys triangle très parfaict,
(< Le tout puyssant, saige el bon en effaict,
« Qui fut, qui suys et seray à jamais,
I. Les deux iiis».. porloriî iJii toul. 'Jelle clo((iieiilc di'finition est écrit*; avec une tollo précision que nous n'avons pas cru devoir nou** permettre d'y cliangrer un mot, alors même qu'une correction n'eût pas été téméraire.
MARGUERITE DE ^VVARRE 171
;< L'éternel Dieu où n'y a si ne mais,
« Père puyssant du monde créateur,
« Très saige Filz du monde rédempteur,
« Esprit Irè's sainct le monde illuminant,
« Divinité les troys en ung tenant ;
« Brief, aux neuf cieulx ne se voit nul aspect
« Qui n'ayt à moy sa fin et son respect.
« En ces papiers et livres n'a figure
« Qui ne soit veu trop niieulx qu'en l'escripture ;
« Je suys qui suys, mais que l'espessc toille
« De l'ignorent et trop aveugle voille
« Soit mys à riens aveques son venin
« Par mon clair feu et mon esprit divin. »
0 combien fuz resjouy doublement
Quant j'entendi/ ces mots si clairement,
Et le secret d'un sçavoir si subtil
M'estoit monstre par cest esprit gentil,
Qui me tournoit la peyne que longtemps
J'avois portée en plaisant passctcmps !
Observons d'abord combien ce genre de poésie était jusque là resté inconnu dans notre littérature. Personne, en ctlet, en France, n'avait encore songé à y recourir. La poésie religieuse et philosophique, celle qui ne craint pas de laisser au second plan les joies et les plaintes de l'amour pour s'attacher de préférence aux grands pioblèmes et aux anxiétés qu'ils provoquent dans l'âme humaine, est, pour une grande part, redevable à Marguerite de son existence*. Marot lui-même, quelque guidé qu'il fût par l'idéal de la Réforme, était par tempérament trop peu porté vers cette manière de concevoir les choses pour l'interpréter avec succès, et lu Pléiade, d'autre
1. Je renvoie sur ce [)i)int aii\ articles f(ue j'.ii publiés dans le Bulk'tin de la Soc. de l'hisl. du protestantisme français, numéros de janvier, février, mars et juin 1897, notamment p. 72 et suiv.
i7'-< <.nAM>s Kcun AiNS i)i: i,a renaissance
<(Mr, a plutol contribiiô. après lâ.'x), à orienter la |)()ésie IVaiieaise dans un sens assez dilTérenl. Aucun j)oèle franvais navail eiuore parlé sur ce Ion des questions divines. Il convient de se tourner vers l'Italie et de remonter jus(pi"à Dante, que la reine avait si bien pénétré entre tous les poètes, pour rencontrer des accents analogues et ce que j'oserai appeler le même souci des choses éternelles. Si l'on veut trouver un écrivain moderne qui ait repris, depuis l'auteur des Maryucriles, cette >einc poétique longtemps méconnue, il faut, laissant de côté Du Barlas et son poème trop descriptif, descendre jusqu'à Milton. Le Paradis jtcrdu a réalisé, en effet, avec une inspiration plus soutenue, l'épopée protestante que la reine de Navarre avait devinée et entrevue et à laquelle elle avait manifestement préludé par les trois chants de ses mystérieuses Prisons et par une autre composition (jui peut être regardée comme son chef-d'œuvre, le Trioinp/ir de l'atjncaa ' .
Cependant, si le développement qui vient d'être reproduit apporte un argument d'une portée réelle en faveur de cette assertion, son intérêt n'est point limité à cette circonstance. Ce qui lui donne, par ailleurs, un prix singulier, c'est qu'il renfeime l'un des éléments de la formule célèbre de la sphère ou du cercle infini. » dont le centre est partout, la circonférence nulle part»), définition immortalisée depuis j)ar Pascal. Habelais, qui l'a employée en deux endroits de son œuvre-, ne l'a introduite que dans
I. \o>. dans la Urvue ifs Deux-Mondes du i*" juin i89<) la notice liiblio^'raphiqiie f.-l dans celle du i5 juin de la mrinc année l'arliclc de M. I)oumic sur les Dernières [lOrsies.
3. Au troisième livre, début du cliapitrf' xiii, et au cinquième, — dont rautlifnticilé donne lieu à diverses réserves, — chapitre final
MAIUIIEIUTE DE N.VVAKUE ly^
lY'dilion de im.>. de son troisième livre (chap. xiii) ot les éditions précédentes de ce même livre ne lu renferment pas. N'est-il pas surprenant de constater que. avant l'époque où Habelais allait donnera cette admirable comparaison droit de cité dans la littérature française, — M"' de Gournay la lui a empruntée^ pour la transmettre ensuite à Pascal, — la reine de Navarre s'en était déjà inspirée, eu la développant avec tant d'ampleur qu'il est certainement dans le poème peu de passaf>es où éclate davantage la plénitude de sa réflexion philosophique ?
Une telle ronconlie vaut la peine d'ètic éclaircie. Par suite de quelle transmission la définition de la Divinité dont la fortune devait être si grande a-t-elle pénélié dans notre langue? Si, comme il sendjie, le royal poète y a recouru l'un des premiers en son siècle, à quelle source l'a t-il puisée? On ne la découvre, avant les Prisons, que dans un ouvrage du polygraphe Symphorien Champier, qui eut très peu de ditVusion au \vi' siècle : L'Ordre de Chevalerie (vers i5io). Que cette comparaison ail ainsi séduit une telle succession d'esprits supérieurs, il y a là de quoi légitimer une minutieuse enquête sur son origine. Certes, de savants critiques ont déjà posé le problème à propos de Rabelais et de Pascal, mais les deux textes décisifs qui vont être introduits dans le débat prouveront qu'il n'est pas inutile d'y revenir.
(xLviii), celui de tout le dernier livre qui reufernie le plus manifestement peut-être l'empreinte de Rabelais. Voy. Gebhart, liabelais, p. i33.