I. M le l'imander, ni V Asclepius ne \^ contiennent
a. Voy. réilition de Vllcrinès (texte prrec arrompagné de la traduction Je Ficin) jtubiiéc par .\drion Tiirnèbe, à Paris, en i^'j'i, in-8*, p. i^i, 43, 4.'i, 57, ()3, X3. L'un des passapres les plus caractéristiques est celuici : « Quantumquc niatcri;n fuerat subjectuui patri. [latcr ipse corporcum af:en«, et in rnolein conprc<ïans, id totiiin spli.'ericum reddidil, impritnens qualilnlem nialeria' exislcnli immortaii, rationeque maleri.'n sempilernum iiahenti. Plenis autem idcis omnibus, qualitates peter infercns in spli;r;ram, vehit in gyrum ornni qualitatc circumscripsit. » FI ailleurs : « Deus super omnia cl circa omnia. — Mundus «-phaTa est, etc. » — Tout cela a pu avoir son point de départ dans le Tiiin'r ; on sait, en clTct, le rôle que jouent dans ce dialogue les comparaisons empruntée» à la géométrie.
MARGUERITE DE >.VVAUr.E 170
ne advient, rien ne passe, rien ne déchet, etc. K > \i serait étonnant, en cfTcl. que le docte écrivain, volontiers scrupnleux et précis en matière de citations, se fût trompé dans celte circonstance en donnant une fausse référence à propos d'une formule aussi caractéristique. Dieu est une sphère; voilà l'idée fournie par le pseudo Hermès-. Quant à la donnée si originale de cette sphère, nul doute qu'elle ait été
I. Le texte du livre V (cli. xi-viii) dilTiTe de colul-ci par quelques nuances : (( Aile/, amis, en protection de ceste sphère intellectuale, de laquelle en tous licu\ est le centre et n'a en lieu aucun circonférence, que nous appelons Dieu. » — Reniar([uoiis cjue Rabelais, de même que M'" de Gournay. applique à Dieu la comparaison, tandis que Pascal ne rajiplicjue pas directement à Dieu, mais à la nature. M"° de Goiirnay dit exactement ceci : (c Trisme^iste appelle la Deité cercle dont le centre est partout, la circonférence nulle part. » Elle emploie donc l'image du cercle, comme Marguerite de Navarre, pendant (jue Rabelais et Pascal recourent à celle de la sphère. Entre Rabelais et M"* de Ciournay, je relève la comparaison, sous une forme inconiplèlc, il est vrai, chez .Noël du Fail, dans les Contes et discours d'Eutrapcl {(k\. Assézat, t. II, p. .3-</?). ouvrapo ptiblié pour la première fois en i585. Elle ligure en latin, sans qu'on puisse deviner au juste ce qu'elle vient y faire, dans un passage de l'Epislre de Polygame à un (jcnlHhomme contre les Alhêes, où il est question de la prétlestination. \oici ce texte : « Comme si quelqu'un disoit : puisqu'il est prédestiné que je dois avoir des enfans, je n'ay que faire de me marier. Ce qui est néantmoins très faux et contre l'ordre estably en ceste nature qui est Dieu : lequel n'es jamais contraire à soy, et cujns cenlruni est uhique, circumferenlia rero nusquain. » L'absence des mots sphœra ou circulus rend ici la formule assez obscure en lui faisant jierdre quelque chose de sa grandeur. On verra plus loin que les ternies employés par cet auteur se retrouvent exactement dans Ficiu. Du Fail témoigne, du reste, en d'autres endroits de son œuvre, d'une certaine connaissance des choses platoniciennes et, en particulier, des ouvrages du chef de l'Académie florentine (voy. par ex. éd. Assézat, t. [1, p. 30 1).
a. Dans im commenlaire étrange de l'Hermès, donné en 6 vol. in-fol. par Rosseli, on constate (t. I, p. i.V'>, et t. 111, p. 161) que ce fécond glossateur a ajouté à l'atUrmation du Trismégiste relativement à la forme ronde de la divinité un ('claircissement qui n'est autre que la formule du Pantagruel et du premier article dos Pensées. Rosseli a probablement jiui'é cette dernière dans le De immorlalitatc de Ficin.
ompriinlée à un autre auteur. IS 'est-il pas permis de penser que, si la reine de Navarre ci Rabelais l'ont reproduite à peu près vers le même moment,
— la ressemblance des deux images ne saurait être contestée, car si le poète a pris le cercle comme élément géométrique, et le romancier, la spbère, Tabsence de circonférence est alïirniée des deux côtés ',
— c'est vraisemblablement que cette comparaison malliématiquc était en quelque sorte dans l'air et qu'elle se rencontrait chez des auteurs en vofrue pendant la première moitié du xvT siècle?
M. Ernest Havet, qui, dans sa belle édition des Pensées de Pascal-, s'est occupé de découvrir l'origine de notre formule, en signale l'existence, antérieurement à Rabelais, dans Gerson^, dans saint Ronaventure * et dans Vincent de Rcauvais, lequel reconnaît l'avoii* empruntée à Hélinand et la cite comme étant communément atlribuéeàEmpédocle''. Il n'y a rien d'impossible à ce que le philosophe sici' lien, qui a développé l'idée du T'^y.lzo; en concevant la coexistence sans mélange, sans lutte, des éléments
1. Rabelais dit : « la circonférence poinct, » et MarsucriU; : « cercle rond sans la circonférence. »
u. td. in-8°, t. I, p. 17 à iç). Notes sur l'article i".
'A. (jerson. Œuvres, éd. de Paris, lOoCj, t. I, p. 30G.
't. lUnerariiim mentb in Deum, Œuvres, éd. do Mayence, 1609, VIF, p. ^3b.
.'». Si>eculum niturale de Vincent de lieauvais, I, ch. iv : « Helinaii- «liis, P'mpedocles quoque, sic eiim fertur dilTinivisse : Dcus est sph.Tra, cujus cenlrum uhique, circumfcrentia niisquam. » Les œuvres d'Hélinand S(int perdues. Mais il a dû circuler au moyen âge, d'après M. Havet, >in petit recueil de pensées des philosophes de l'antiquité, recueil d'origine très ancienne et r<''digé en langue latine, dans lequel ymuvaient se trouver des extraits d'Enipédocle aujourd'hui perdus. (;'est vraisemblablement dans ce recueil (ju'ont été puisées beaucoup de traditions dont on ne retrouve plus maintenant la source.
MARGLEUIÏE DE NAVARUE I77
et des forces motrices sous la forme dune sphère, c'est à-dire d'une figure parfaite, et auquel Platon a fait plus d'un emprunt, notamment dans le Phèdre et dans le Banquet, ait eu recours à cette image. Je ferai observer toutefois que l'assimilation du monde ou de Dieu à une sphère se retrouve chez plus d'un penseur des premiers temps de la philosophie grecque, et spécialement chez les maîtres de l'école éléate, dans les poèmes de Parménide (vers 102 et suiv.) et de Xénophane, par exemple. En raison de l'état incomplet dans lequel nous sont parvenues les œuvres de ces anciens philosophes, l'histoire des origines lointaines de la pensée consacrée et rendue populaire par Pascal est fort difficile à établir. Mais, en ce qui concerne sa transmission dans les temps modernes, deux textes importants vont permettre de la reconstituer d'une manière tout à fait vraisemblable. Rien ne porte à supposer que Rabelais, et, à plus forte raison, Marguerite de Navarre, soient allés chercher cette comparaison dans saint Bonaventure. dans Vincent de Beauvais, ou même dans Gerson, qui ne se trouvent cités en aucun endroit de leurs œuvres et qu'on ne lisait plus guère dans les milieux lettrés du milieu du xvi" siècle. Je crois, par contre, qu'ils l'ont puisée chez deux illustres philosophes plus rapprochés d'eux, puisqu'ils sont presque leurs contemporains, qu'ils avaient étudiés l'un et l'autre et dont les seuls noms disent assez l'immense influence : Nicolas de Cuse et Marsile Ficin. Comment n'avait-on jamais signalé chez ces deux écrivains l'existence de la célèbre formule ? C'est ce qui ne laisse pas de paraître assez surprenant.
1^8 r.UANDS ÉCRIVAINS DE L\ RENAISSANCE
Elle lait narlio, chez l'un comme chez l'autre, do tout un ensemble de développements fort curieux, dont elle forme l'aboutissant et la conclusion. C'est dire quelle n'y figure point par hasard ni à titre accessoire, et qu'elle se relie à une suite de considérations vraiment importantes. Nicolas de Cuse et Marsile Ficin offrent, dans toute l'étendue de leurs œuvres respectives, peu de pages plus élevées et plus intéressantes. Le cardinal allemand est revenu sur ce sujet avec une insistance marquée dans deux de ses œuvres, le De doc fa ignorantia et le Dr ludo globi, et même à plusieurs reprises dans l'une d'elles. Voici ces divers passages à tous égards si caractéristiques. Le premier appartient au chapitre XII du livre I*' du De docla ignorantia (édition de Bâle, p. 9) :
Ita igitur agenlos et sub dirèctione maxima; veritatis incipientes, dicimus quod sancti viri et elevatissimi ingenii qui se figuris applicarunt, varie locuti sunt. Anselmus devotissimus veritalem inaximam rectitudini infinitae comparavit : quem nos sequentes, ad figurani rectiludinis, quaiu lineani rectam imagor, convoleinus. .\lii peritissimi trinitali superbenedicl« triangulum Irium aequalium et rectoruin angulorum compararunt. Et quoniam talis triangulus necessario est infinitis lateribus ("ut ostendetur), dici poterit triangulus infînitus, et hos etiam scquimur. Alii qui unitatcm infinitam ligurare nisi stint, Doum circulnm dixcrunt infinitum. Illi vero qui actualissimani Dcioxistontiam considerarunt, Deuni quasi spha^ram infinitam aflîrmarunt. Nos autem istos omnes simul de maxime recte concepisse, et unam omnium sententiam, ostendemus.
Tous les éléments de comparaison contenus dans la page des Prisons citée plus haut se retrouvent dans ce développement : la ligne, le triangle, le
M.VUGLEIUTK DE NAVAUUE I79
cercle. Une telle analogie ne saurait être considérée comme fortuite, surtout si l'on songe aux données fournies plus haut sur les rapports intellectuels qui ont existé entre la reine de Navarre et ses guides spirituels, d'une part, et l'auteur du De docta ignorantia, de l'autre. Mais le même ouvrage nous offre un peu plus loin (livre III, chap. xi; édition de Btde, p. 38) un passage non moins instructif à ce point de vue :
Cenlrum igitur mundi coinciderct cum circumferentia. Non habel igitur mundus circuini'erentiaiii, nam si centrum haberet et circumferentiam, et sic intra se haberet suum initium et fincm, et esset ad aliquid aliud ipse mundus terminatus, et extra mundum esset aliud et locus : quœ ornnia veritate carent. Cum igitur non sit possibile mundum claudi intra centrum corporale et circumferentiam, non intelligitur mundus, cujus centrum et circumferentia sint Deus, et cum hic non sit mundus infinitus, tamen non potest concipi fînitus, cum terminis careat intra quos claudatur... Qui igitur est centrum mundi scilicet Deus benedictus. Illeest centrum terra; et omnium spha^rarum, atque omnium qufB in mundo sunt, qui est simul omnium circumferentia infinita.
Nous retrouvons ici le commentaire des figures d'ordre mathématique employées plus haut, et en somme l'esprit et presque la lettre des comparaisons des Prisons ; mais si nous en possédons tous les éléments, nous n'avons pas encore la métaphore même de Rabelais et de Pascal, sous sa forme si concise et si saisissante. On la trouvera au moins partiellement, — elle se complète d'elle-même par les deux passages précédents, — dans une dernière citation, empruntée au livre II du De ludo globi (édition de Baie, p. 229-200).
l8o GRANDS KCniVAINS DE LA RENAISSANCE
Niinr ad ronlniin simplicissimum me convertens video Deum ipsiim principinm. meditim, et linciii omnium circu lorum. Nani ejiis simpiicitas est indivisibilis et a'terna omnia in sua iiidivisibili et strictissima unitatc complicans. Est iuilium a^qualilalis, iiisi cnim omncs linea' a cenlro adcircumfereiiliam sinl œqualcs, ulique non est centruni circuli. Indivisibililas centri est simplex initium jrqualitatis, et nisi punctalis simpiicitas cum jequalitate sit coniiexa, ubique non j)Otesf esse centrum circuli, de cujus essenlia est a'quidistantia a circuinferentia. Sic video unitatcm, a-qualitatcm. et utriusquc ncxum in centrali puncto cardinalis. Acutè intras, et postquam advertis dictum sapicntis qui aicbat : Deum clrculuin, cujus centrum est ubique, tune vides quod sicutpunctus in omni quanto ubicpie reperitur, ila Deus in omnibus. Non lamen propterea sunt plura puncta, quia mens punctum ubique in quanto rcperit. Sic nec plures sunt l)ii, licet in sin- ;.'ulis videatur.
On voit quelle place occupe chez l'éminent penseur du xV siècle l'image qui devait être appelée à une fortune si étonnante. Sans doute, il ne l'a pas créée, mais il faut reconnaître que personne n'était plus apte que lui, grâce à ses rares connaissances dans le double domaine des mathématiques et de la métaphysique, à la mettre en relief, à en justifier l'emploi, en un mot, à la placer dans un cadre philosophique digne d'elle.
Toutefois, pour retrouver la formule complète, ou plutôt présentée dans les termes mêmes où on la rencontre chez Pascal et avant lui chez Vincent de Beauvais citant Hélinand, et Empédocle sur la foi d'Hélinand, il faut se tourner vers l'émule de Cusanus sur le terrain de la propagande platonicienne, vers Marsile Ficin et son célèbre ouvrage intitulé : Theoloyise platonicœ de ImmorlalUate nnimarani lihri A 17// (éditions de Paris, in-fol. de i64i, p. 3t)3,
MARGUERITE DE NAVARRE l8l
et de 1559, p. 326). Voici l'éloquente page qu'il nous livre :
Centruin mundi verum Deus est, ut in libro de Aniore disseruimus, quia unus, simplex, stabilis est et in omnibus, atque alla quelibet omnino plura composita, niobilia, circa ipsum per naturaleni ipsius appetilurn perpetuo revolvunlur. Ita centrum Deus est omnium, quia sic est in omnibus, ut cuique rei interior sit quam ipsamct sibi. Est enim circumferenlia mundi, quia extra cuncta existons ita supereminet universa, ut cujusque rei summum apicem dignitate excellai immensa. Item quanto est omnium (si dictu fas est) minimus quantitate, tanto virlute est maximus omnium. Ut centrum quidem est omnibus, ut circumferenlia vcro est extra omnia. In omnibus, inquam, non inclusus, quia est et circunferentia, extra omnia quoque non exclusus, quia est et centrum. Quid ergo Deus esl? Ut ita dixciim, Circiilus spiritalis, cujas céntruni est ubique, circumferenlia nusquam.
Cette réponse, d'allure solennelle, digne conclusion du morceau, nous offre le texte exact de la définition, tel qu'il a prévalu depuis Rabelais, lequel l'a, ainsi que Ficin, appliquée à Dieu et non au monde, à la différence de Pascal, qui s'est toutefois servi d'une forme identique.
Voilà, sans nul doute, les deux sources auxquelles ont puisé Marguerite et l'auteur du Pantagruel. Préciser le rôle de chacune d'elles serait une tâche subtile et par trop délicate. J'ai exposé plus haut les sympathies d'ordre général qui portèrent la reine vers le cardinal. Les analogies de pensée qui viennent d'être relevées au cours de cette enquête ne font que confirmer tous les indices déjà signalés. Quant aux affinités qui ont pu exister entre le royal poète et Ficin. elles sont à la fois si nombreuses et si manifestes qu'il est à peine besoin d'y insister.
i82 <;i\.\Nns ivCuiVAiNs de la renaissance
Elles (ItHduIi'iil. (Ml prt'inior lii'ii, de toul ce (jui a éir- lappoili- dans rrliide qui précède ^ où il a été l(tn«,auMiuMil parlé des tiadiieiioiis eoniinandées par la reine de Navarre, parmi les([uelles ligure celle du Conwieniaire du Banquet de Ficiu, exécutée par Silvius, peut-être l'œuvre la plus originale de l'écrivain Horenliu. L'épître dédicatoire de Silvius suffirait, du reste, à elle seule, à nous édifier sur ce point. Elles résultent encore, pour une part non moins grande, de tant tl'indicalions qui vont être groupées sur les éléments platoniciens de la pensée de l'auteur de VHeptaméron. La reine de Navarre a beaucoup pratiqué plusieurs des dialogues du philosophe athénien, mais elle n'a pu, on le devine, les aborder dans le texte original. C'est donc uniquement à travers les traductions latines ou italiennes de Eiein et surtout à travers ses œuvres personnelles, telles que le Commentaire du Banquet, — cet hymne à r.Vmour et à la Beauté qui traitait précisément des problèmes dont l'esprit de la reine de Navarre a été le plus ])réoecupé, — et le résumé de théologie platonicienne, De bnmorialitaie animarum, quelle s'est initiée à la doctrine de l'Académie. Toutes ses aspirations philosophiques et spirituelles devaient la porter par une inclination naturelle vers le docte et subtil Florentin.
l']n ce qui touche Rabelais, on comprendra qu'une enquête plus étendue s'impose, qui ne saurait prendre place ici. Je ferai seulement observer qu'il coimut Nicolas de Cuse, puisqu'il l'a cité à diverses rej)riscs dans le Pantagruel. Quant à ses rapports
1. \oy. plus liant Le Platonisme et la litténtliirr m France, p. ii5 et suiv.
MARGUERITE DK >AV\HHE l83
avec l'œuvre de Ficin, ils rcssortent d'inductions variées et tout à fait sérieuses : à la fois de ses sympathies à l'égard du plutonisme que j'ai essayé de définir dans un travail à part, et de certaines circonstances. leslées jusqu à présent obscures, de sa vie dérudit. Il est un premier indice que l'on peut signaler dès maintenant, c'est que, parmi les trois ou quatre ouvrages dont l'existence dans la bibliothèque des Cordeliers de Fontenay-le-Comte, au moment où Rabelais y portait le froc, aurait été constatée par Benjamin Fillon, ligure un exemplaire de la traduction complète des dialogues de Platon donnée par Ficin en i/i83 et imprimée au monastère de Saint-Jacques de Ripoli, à Florence. Certes, si l'un des fils de Saint-François a du manier avec amour le précieux volume possédé, dès les premières années du XYi*" siècle, par le couvent de Fontenay, ce fut sans contredit Rabelais, ([uand, en compagnie de Pierre Amy. son frère en hellénisme, il s'initiait aux beautés des écrivains grecs. On est en droit de penser que l'auteur du Pantagruel se livra, dès cette époque, à une étude approfondie de Platon et qu'il a été évidemment amené par là à consulter les traductions et les commentaires du philosophe ilorentin, auxquels les plus savants hellénistes n'ont cessé de recourir depuis quatre siècles. Le De imniorkditale surtout, qui contient la quintessence des méditations platoniciennes de Ficin, a été, pendant toute la Retiaissance, l'objet de lectures attentives dans le monde des hellénistes et des philosophes auquel appartenait Rabelais, tandis que Vincent de Beauvais et même (ierson, dont on évoquait les noms plus haut, n'étaient guère lus dans ce même
iS'l C.UAXnS KCUIVAINS Oi: LA Ui;>AlSSA>(^i:
^roui)o. Si lad versa ire (le la Sorbonne pratiqua peu les in\sti(}ues et les llu'olo<,Mcns du moyeu âge, sauf peul-èlro pour avoir le droit don médire, il se seutil, ou revauche, porté naturellemcut vers les écrivains de sou teuips, grâce auxquels la grandeur de la «Mvilisatiou hellénique, son culte le plus cher, avait élé de nouveau révélée au monde. 11 est donc l)lau' sible d'admettre que l'ami de Laurent de Médicis a été pour lui, comme poui- tant d'autres de ses contemporains, liniliateur dans la connaissance des idées platoniciennes ; et c'est mis en goût sans doute par ce premier contact indirect avec les œuvres de l'auteur du Phédoii, que Rabelais se décida à ac((uérir le texte original du maître de l'Académie dans l'édition princeps de Venise, publiée en septembre i5i3, que nous pouvons afTirmer avoir été en sa possession personnelle dès le temps de son séjour au couvent de Fontenay-le-Comte.
Le nom d'Hermès Trismégisle a été prononcé plus dune fois au cours de ce travail. Puisque l'occasion s'est offerte de parler de cet énigmati(pie lecueil, d'une origine néo-platonicienne iqui ne saurait être mise en doute, il est indispensable, avant d'étudier un autre aspect du platonisme de la reine de Navarre, de faire remarquer qu'elle n'ignora nullement cet auteur, dont l'étrangeté séduisit queUpies-uns des penseurs les plus éminenis de l'époque de la Uenais sance : Ficin, Lefèvre d'Etaples, Adrien Turnèbe. Kile fai.sait même, à la suite de ses maîtres, très grand cas de cet ouvrage, aufpiel elle a accordé dans les Prisons une intéressante mention qui précède immédiatement les belles appréciations consacrées à Job, à Socrate et à Platon. 11 est clair
MAIIGUEIUTE DE \AVARUE l8.')
que, dans l'esprit de la princesse, Hermès était la plus ancienne autorité profane, presque la plus vénérable, louchant les questions divines. Mais, par cela même qu'elle partageait ce préjugé avec tant de bons esprits de son époque, il serait injuste de le lui reprocher. Observons encore qu'elle a cité avec éloge, au cours du même poème, un autre philosophe appartenant également au groupe des néo-platoniciens, Maxime de Tyr, qu'elle appelle le Grand Tyrien. Voici le curieux témoignage rendu sur le Trismégistc ' :
Mais, toutesfoys, rien qu'ung mot je ne viz.
Bien qu'il y eust de dilTerentz devis ;
Ce mot : « Je suys, » partout j'y relrouvay :
Tout le surplus fut de moy reprouvé.
Ce mot icy je congneuz en Hermès
Plus clairement qu'en nul si ne mais ;
L'on ne sçauroit Père et Filz demander
Ne Saincl Esprit plus clair qu'en Pimander '^.
Or, n'ostoit il de nation juifve,
Mais il avoit congnoissancc naïfve.
Par cet esprit qui tout homme illumine
Venant au monde et qui çà bas chemine.
De Cil qui est, duquel l'élection
L'avoit tiré à la perfection
De ce sçavoir qui n'est par l'homme acquis
Et qui seul est à l'honnne bien requis ^.
1. Dernières poésies, p. aoS. Les mots « Je suys » doivent être complétés ; c'est J'abrévialion de la formule : « Je suis Celui qui suis. »
2. Pimandrr est le titre du principal dialogue attribué au Trismégiste.
3. M. J. de la Perrière a sipfnalé notre formule au début de l'Ordre de Chevalerie, de Symphorien Champier (i5io) : « [Dieu] qui est une esphère inintelligible duquel le centre est partout et la circonférence en nul lieu. » (Cf. Revue des études rabel. igoO, p. ^66). C'est la première apparition de la formule en langue française. Marguerite et Rabelais ont-ils connu son ouvrage ?
iSG i;UVM>S KCIUVAI.NS DE LyV RENAISSANCE
^ollS croyons avoir sutlisamment détermine, au cours lies pa^cs précédentes, le rôle des éléments d'origine niyslique cl néoplatonicienne dans la formation des idées philosophiques de Marguerite de Navarre. Le penchant très niartpié qui la conduisit vers les théories de l'auteur du Banquet remontait «insi aux années de sa jeunesse ; il se confondit même pendant longtemps avec ses asi)irations s])iriluelles. 11 s'en faut de beaucoup que l'accord qui s'opéra chez elle entre ses opinions religieuses et ses opinions philosophiques ait été quelque chose d'exceptionnel à celle époque. T iie telle fusion s'est rencontrée, en etïet, à des degrés dillérents, chez la plupart des nobles esprits de la première moitié du XVI* siècle qui appartinrent au groupe des modérés, c'est-à-dire à celle sorte de tiers-parti qui acceptait à la fois le programme de la Réforme et celui de la Renaissance, alors que le drapeau de la première restait encore uni à celui delà seconde. En France, la scission se fait surtout par Calvin et i)ar VInslilalion rhrétirnne, mais, même après l'apparition de cette œuvre dont l'action sur le mouvement inlellectuel de l'époque fut si puissante et si décisive, certaines âmes, tout en demeurant quelque peu attachés à l'idéal protestant ^ ne renoncèrent ni ou
I. Je renvoie, pour cotlc 'jneslion, h ma piil)lii'ali(in antérieure : Les Idéi's rrUgieiises de Marguerite de Naoarre, d'après son ipuvre poétique (les Mfirguerilrs el Irx Dernières poésies), i vol. in-8% Paris, Fischbaclicr, 189K.
M.VUGlEI\ITi: DE NAVAUUE 187
culte ni à l'élude de la pensée antique. Ce fut précisément le cas de la reine de ^avarre aussi bien que celui de plusieurs des membres les plus distingués de son groupe littéraire, tels qu'un Des Périers, un Dolct, un Jean de la Haye, un Pierre Du Yal, un Charles de Sainte- Maithe. Le respect de Platon ne cessa jamais de se concilier dans leur esprit avec l'amour et la pratique de TEvangilc. Certes, le réformateur gene\ois les en censura ludement tant dans V Inslilulion chrélieniie que dans VExcase aux Micodémites et dans le Pelit traicté monstrant que c'est que doit faire un homme fidèle cognoissaid la vérité de l'évangile, quand il est entre les papistes. Rien ne lui paraissait plus dangereux, plus monstrueux même, que cet accord, dans les mêmes âmes, du credo chrétien, fondé sur l'autorité divine, avec un spiritualisme présomptueux, divers et incertain, d'origine exclusivement humaine. Au fond, la grande querelle engagée par Calvin contie les libertins spirituels n'est qu'un des épisodes de la lutte qu'il poursuivit toute sa vie et avec une ténacité infatigable, — en réalité très clairvoyante, si l'on se place à un point de vue vraiment chrétien. — contre les séductions et les charmes de la spéculation antique.
Comment la sœur de François I", depuis longtemps familiarisée avec les doctrines du maître de l'Académie et avec celles de ses disciples alexandrins, fut-elle conduite à affirmer ses sympathies à l'égard des idées platoniciennes, en s'appliquant avec une activité surprenante à favoriser leur propagation dans les milieux cultivés, et, d'autre part, en s'inspirant directement de ces mêmes idées dans nombre de passages importants de ses œuvres les
l88 r.HKM>S KCUIVA1>S DE LA HENAISSANCE
plus achevées et les plus personnelles, c'est ce qu'il est à proposd'exaniinermaintenantdansledétail. S'il n'est pas téméraire d'assigner une date un peu précise à une évolution psychologique aussi délicate, c'est aux environs de l'année i.5/io que nous la placerons sans trop d'hésitation. Bien des indices vraiment prohants justifient l'hypothèse de cette date. Elle commence, en effet, l'une des étapes carach'MJstiques de la carrière de Marguerite, celle oii l'échec de certaines de ses plus chères espérances, des désillusions de diverse nature, le spectacle de l'intolérance générale et des haines religieuses qui s'alTirment, sa brouille avec Montmorency et le parti j)uissant qu'il inspire, les humiliations qu'elle ressent à l'occasion du mariage de Jeanne d'Alhrel avec le duc de Clèves, l'attitude impérieuse du frère tant aimé à son égard, — sans parler des graves soucis que lui causent la question sans cesse renaissante du recouvrement de la Navarre espagnole et la conduite publique et privée de son mari, — la décident à se détourner chaque jour davantage des grandes affaires et à rester à l'i cari de la politique, pour se réfugier dans la méditation des plus hauts problèmes de la vie spirituelle et dans le travail littéraire^ Elle renonce, en quelque sorte, à s'occuper des destinées générales cl immédiates du royaume pour se consacrer à l'action intellectuelle (pic l'étendue de sa culture, en même
1. Je n'iri>isler3i p;is davantage sur les causes (|iii «jiil contribué à amener re clian^çcment profond dans l'existcnco de l;i reine de Navarre. On les trouvera énumén'cs (]aiis l'ouvrage de M. de la Ferrière-FV-rcy, Manjuerilu d'Anijoulême : étude sur ses dernières années, dan« rintroduclion aux Dernières poésies, p. viii et suiv., et dans rélude sur le Platonisme et la littérature en Franrr.
temps que le charme incomparable de son esprit, lui donnaient le droit d'exercer sur des groupes d'élite. Ainsi, d'une part, développement intérieuiet perfectionnement moral, et, de l'autre, prosélytisme philosophique et littéraire : tel va être le double objectif de la vie de la reine de Navarre. I.a trame du poème les Prisons, véritable autobiographie de notre princesse, ne devient explicable que si le critique tient compte de cette nouvelle orientation. Ajoutons, puisque l'occasion se présente de le dire, que l'existence même de la Marguerite des Marguerites ne saurait être comprise que si l'historien y distingue résolument plusieurs époques bien marquées. La dernièie de ces périodes, qui va de i54o à la mort de la reine, est précisément celle qui nous occupe. La fin du second livre des Prisons et le troisième livre tout entier en révèlent, on l'a vu, avec une précision qu'on ne leur supposerait pas tout d'abord, et le sens et les péripéties. Par contre, cette période une fois fixée et caractérisée, plusieurs témoignages énigniatiques formulés par les contemporains sur l'attitude de la reine, durant ses dernières années, deviennent compréhensibles, à commencer par le célèbre dizain qui ouvre le troisième livre de Rabelais, et qui, adressé (( A l'Esprit de la Royne de Navarre, » a eu le privilège d'intriguer plus d'un commentateur :
FnANçois Rabelais A l'Esprit de la Royne de Navarre.
Esprit abstraict, ravy et ecstatic.
Qui, fréquentant les cieulx, ton origine.
As délaissé ton hoste et domestic.
Ton corps concords, qni tant se niorigine
A tes cilicl/.. en vie pero^rino.
Sans sentoineiit, et conimc en Apathie,
Voiiidrois tu poinct faire quelque sortie
De ton manoir divin, perpétuel ?
Et ça bas voir une tierce partie
Des Fairls joyeux du bon Pantagruel ?
C'est vers i545 que l'auteur de Pantagruel s'adressait en ces termes à sa protectrice, mais la vie pérégrine et extatique que les vers de Rabelais attribuent à la princesse datait déjà de plusieurs années.
Marguerite commença également, — le fait est certain, — vers Tannée lô/io, à s'adonner, d'une façon à la fois plus méthodique et plus exclusive, à ses travaux littéraires et à ses études savantes. Les Prisons insistent expressément sur cette circonstance que viennent confirmer par ailleurs les témoignages de Charles de Sainte-Marthe, de Brantôme, de Symon Silvius, de Dolet, etc. C'est le moment où les lettrés lui décernent le glorieux surnom de seule Minerve de la France. En outre, les diverses dates que l'on peut, en toute sécurité, assigner à ses principaux ouvrages, lesquels sont en même temps ceux qu'elle a élaborés avec le plus de soin, permettent de constater que la période par excellence brillante et féconde de son activité d'écrivain commence avec ce moment vraiment décisif. L'événement qui sert de cadre à VHeplaniéron date de i54i , et, d'autre paît, le projet qui amena la reine à concevoir l'idée de ce recueil est sûrement postérieur à l'été de i538 et antérieur à celui de i542. Même si l'on admet ique la reine avait amassé déjà depuis quelque temps les matériaux de ses récits, il faut
reconnaître que la rédaction de la plupart des nouvelles ne saurait être placée avant i54o. Le style « doux et Huant », si avancé pour l'époque, le A^ocabulaire épuré, et, en outre des caractéristiques de la langue, l'objet même des conversations, le ton des discussions, la nature des questions agitées, les personnages mis en scène, les nuances de sentiment qu'ils expriment : tout concourt, avec les vraisemblances bistoriques, à démontrer que le célèbre recueil de contes a été presque exclusivement composé, en tant qu'œuvre littéraire, pendant les six ou sept années qui précédèrent la mort de François I"^.
L'une des œuvres sans contredit les plus gracieuses des Marguerites, la Coche ou le Débat d'Amour, a été écrite, nous le savons positivement, vers i54o-. Le beau manuscrit qui subsiste <le ce poème, manuscrit qui fut offert par la reine à la duchesse d'Étampes et qui fit partie successivement, en notre siècle, des collections du baron Pichon et du duc d'Aumale, porte, en effet, cette dernière date. Un autre poème très important, le chef-d'œuvre de Marguerite, le Triomphe de r Agneau, paraît bien con-
1. La mort de François \". (jiii jeta Marguerite dans un accablement physique et moral si profond, n'interrompit peut-être pas complètement la composition des Nouvelles de VHeplnméron, mais elle la ralentit sûrement d'une manière sensible. A dater de ce moment, la reine perdit toute sa gaieté. Pendant les cinq ou six premiers mois qui suivirent, elle sembla même avoir renoncé à toute occupation profane. 11 faut tenir grand compte de ce fait pour l'étude de la composition de VHeplaincron et la détermination des dates qui s'y rapportent.
2. La Perrière, op. cit., p. ^9. La Coche ne saurait être de loSa, comme l'a pensé l'un des éditeurs de VHeptaméron. Marguerite y parle de ses « cinquante ans, » ce qui suflirait, à défaut de bien d'autres indices, à dater l'œuvre.
iga OUANDS KCIUVAINS DE LA RENAISSANCE
temporaiii de la (loche, à en juger par la plénitude de l'inspiralion autant que par l'ampleur de la forme. S'il existe une œuvre de parfaite maturité, c'est bien celle-là. L'impression est la même en ce qui touche les Chansons spirituelles et les admirables morceaux du manuscrit 5n2 de l'ArsenaP. De même, les belles épîtres en vers des Marguerites se placent toutes dans les environs de l'année i5/i3. Quant à l'ensemble considérable des Dernières poésies récemment publiées, les pièces qui le composent rentrent incontestablement, et sans aucune exception, dans la période que nous essayons de définir. La presque totalité de ces poèmes, parmi lesquels il s'en trouve de si instructifs pour aider à pénétrer l'âme de notre reine, peut être rapportée sans hésitation aux quatre ou cinq années qui précédèrent sa mort. Notons encore que la comparaison de ses lettres, telles qu'elles figurent dans l'édition si incomplète de Génin, n'est guère moins suggestive que celle de ses ouvrages proprement littéraires. Que l'on rapproche seulement les lettres de i5/ioetde lo^ii, pour ne pas aller au delà (les n"' cxi, cxii, cxiii, cxvii et cxvHi du tome H, par exemple), de celles de la période comprise entre i520 et i53o, et l'on se rendra facilement compte de tout le développement qu'avait subi son esprit, aussi bien que de la sobriété élégante et des délicatesses qui apparaissent dans son style des dernières années. A peine soupçonnerait-on que la même main a pu écrire les lettres étranges, quintessenciées, adressées à l'évêque
I. Publiées en partie par Le Roux de Lincy, Heplaméron, I, CCXI et •■uiv., et par nous. Dernières poésies, 349 et suiv.
MARGUERITE DE NAVARRE IqS
Guillaume Briçonnet, vers i523, et telle épître en vers des Marguerites (éd. Frank, III, p, 228) :
Puis que vos yeux, remplis d'autre lumière, ^ Regardent droit à la beauté première...
Mais qu'cst-il besoin de poursuivre cette énumélation ? Que la reine de Navarre soit parvenue, pendant les années mélancoliques qui marquèrent la fin de sa carrière, à une originalité de pensée et de sentiment tout à fait extraordinaire, même en ini temps qui vit se réaliser de si grands progrès dans le domaine de l'intelligence, c'est ce que proclament assez haut et son histoire et l'étude comparative de son œuvre.
Il s'agit maintenant de rechercher dans quelle mesure et surtout sous quelle forme les préoccupations philosophiques de la reine de Navarre se sont manifestées dans ses ouvrages. Chez cet écrivain sincère et spontané entre tous, les œuvres littéraires peuvent être considérées à bon droit comme le miroir fidèle des pensées et des convictions intimes. Nous avons indiqué ailleurs ^ tout ce que peut fournir une enquête de ce genre à travers les nombreuses compositions poétiques de la princesse, au point de vue spécial de ses sentiments religieux. L'examen que nous allons entreprendre ici, et qui comprendra à la fois V Heptarnéron et le vaste cycle des poésies,