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Épilogue de la nouvelle XXXII, la Vengeance da mary

II. Et même, suivant son anirraaiion, n'ayant (( jamais osé tenter l'amour des dames, de peur d'y lrou\cr moins qu'il en désire. » {Épilogue de la nouvelle XXX II.)

11)0 (;u\M>s icuiN VINS nr i,\ iiEXAissANcr

Ou ivmar(|U(> (l;nis loult- rcteiuluo ilu recueil, e'esl-à-dire au cours des soixante-douze entretiens (|ui suivent les nouvelles elles-mêmes, une eutenU^ tacite entre l'arlamcnte (Marguerite) et l)a«foucin, (|ui ne se dément sur aucune question importante, si controversée soit-elle. L'accord est absolu. Mar- ^^ucrite ne perd aucune occasion de défendre Dagoucin ni d'expliquer favorablement, à laide de lines iiuiinces de langage, les propos de ce personnage, (pic ses as])iralions idéalistes exposent à cliaque itistant au persiflage, parfois acéré, souvent d'allure gauloise, des îiutres interlocuteurs. On a donc toute faculté de compléter, sur bien des points, les opinions de l'un de ces deux devisants par celles de laulre, cl de saisir sans grande peine l'orientation générale qui leur est commune. Toutefois, cet accord n'cmj)écl»e i)as cliacuu d'eux de conserver sa personnalité, de même que le langage et les manières de voir propres à son sexe. Les théories, les idées et les senllmeids peuvent ofTrir beaucouj) de ressem blaiices, mais le ton diffère.

L'exposé de principes le plus significatif fait pai Dagoucin se rencontre dans l'épilogue de lajaoïivcllc VIll. Au milieu de plaîsaiilcnes assez libres inspirées par l'iiistoire d'un mari artisan de sa |tr<i[iic infortune, notre personnage élève soudain les réflexions de ses compagnr)ns vers les hauts sommets, en esquissant une théorie de la nature et des fondements de l'amour manifestement inspirée par la doctrine platonicienne, non pas pure peut-être, mais telle (pi'elle fut conçue par les penseurs de la Renaissance. Il évoque d'abord le célèbre mythe de 1 \ndrogyne du fUtriqurl. v\ montre que si l'amour

est le plus puissant des sentiments humains, il en est en même temps, lorsqu'il n'est pas vicié pnr des motifs bas et égoïstes, le plus noble et le plus grand. « Pour ce que l'homme ne peult sçavoir, di«t Dagoucin, où est ceste moyctié dont 1 "un ion est sy esgale que l'un ne diffère de l'autre, il faut (piil s'arresle où l'amour le contrainct ; et (jue, j)our quelque occasion quil puisse advenir, ne change le cueur ne la volunté : car, si celle que vous ayme est tellement semblable à vous et d'une mesme volunté, ce seia vous que vous aymerez, et non pas elle... Je veulx dire que, si nostre amour est fondé sur la beaidté, bonne grâce, amour et faveur d'une femme, et nostre fin soit plaisir, honneur et proffict, l'amour ne peult longuement durer ; car si la chose sur quoy nous la fondons default, nostre amour s'envolle hors de nous. Mais je suis ferme à mon opinion que cclluy qui ayme, n'ayant aultre lin ne désir que bien aymer, laissera plus tost son àme par la jnort que ceste forte amour saille de son cœur. — Par ma foy, dist Simontault, je ne croys pas que jamais vous ayez esté amoureux ; car, si vous aviez senty le feu comme les aultres, vous ne nous peindriez icy la chose publicque de Platon, qui s'escript et ne s'expérimente poinct. — Sij'ay aymé, dist Dagoucin, j'ayme encores, et aymeray tant que vivray. Mais j'ay si grand paour ([ue la denrionstralion face tort à la perfection de uiori amour, que je crains que celle de qui je debvrois désirer l'amytié, semblable l'entende : et inesmes je n'ose penser ma pensée, de paour que mes œils en révèlent quelque chose ; car, tant plus je tiens ce feu celé et couvert, et plus en moy croist le plaisir

1()S CHANPS KCrUVAlNS \W. I, \ RENAISSANCK

<lr srnvoir i\\\r j'avnic parfaiclemcnl. — lia. par ma loy. dist Ciéburoii. si no croys je pas que vous 110 fussioz bioii aiso (rosiro aymô. — .To no dis pas lo contraiie, disl Da<.;onoin. mais quand je seroys ta ni aymé que j'aymo, si n'en sçauroyt croistro mon amour, oomme elle ne sçauroyt diminuer pour n'eslro si très aymé que j'aymo fort. » Nous oonnaissons ce lanp;ago : il révoillo, ru plein xvi"" siècle, l'écho, sans doute assez lointain, mais sensible tout do luème, des discussions immoilollcs qui rom])lissonl la seconde partie du Hanquel cl la première du Phèdre, écho que les jardins de la villa Careg-gi avaient déjà entendu cinquanlo ans plus tôt, et que le poète de VOlive et du sonnet de Vldcc fera revivre à son tour, quelques années après Marguerite. La préoccupation de ramener l'amour à un principe spirituel d'ordre général se manifeste dans foîis les propos de Dagoucin. Mais, chose importarite à constater, et qui n'est pas ])our surprendre puisqu'il fut d'Église, son platonisme reste toujours chrétien, comme l'avait été celui de Ficin, comme l'était celui de sa protectrice la reine de Navarre. L'épilogue de la nouvelle Xtl (la Veiujeance du frère), sans parler d'autres passages, suffît à le prouver : « Voyià. mesdames, » conclut Dagoucin, « qui vous doibt bien faire craindre ce polit dieu qui prend [)laisir à toiinenler autant les princes que les pauvi'cs, cl lc< foriz que les foibles, et qui les aveuglit jusques là d oublier Dieu et leur conscience, et à la fin leur pro[)rc vie. Et doibvent bien craiiulre les princes et ceiilx qui sont en auclorité, de faire desplaisir à moindre que eulx. Car il n'y a nul qui ne puisse nuyrc (juand Dieu se ^('ult venger du pécheur, ne

si grand qui sccust mal faire à coluy qui est en sa garde. »

Et avec des ])cnsers si graves, si moraux, quelle haute concc[)tion, presque religieuse, de l'Amour! On peut en juger par la verte réplique que s'attirent un peu plus loin les devisantes, de la paît de Dagoucin. Toutes, en effet, persistent à soutenir que le mal d'amour n'a jamais fait mourir personne. Parlamcnte, elle-même, se met de la partie : « Vous vouldriez donc, » dit-elle à notre personnage, a pour saulver la vie d'un qui dict nous aymer, que nous meissions noslre honneur et nostre conscience en dangier? — Ce n'est pas ce que je vous dy, reprend Dagoucin, car celuy qui ayme parfaictcment craindroit plus de blesser l'honneur de sa dame qu'ellemesme. Parquoy il me semble bien que une rcsponse honnesle et gracieuse, folle que parfaicle et honneste amitié requiert, ne pourroit qu'accroistre l'honneur et amender la conscience; car il n'est pas vray serviteur qui cherche le contraire, n Je relève ici l'expression qui sert en quelque sorte de mot de ralliement à tous les contemporains qui partagent les aspirations idéalistes de Parlamente et Dagoucin: la parfaictc cl honnesle amillé. C'est à la définir que s'appliquent les platonisants de l'époque, poètes ou traducteurs, et c'est aussi à en étudier l'essence et les manifestations variées que tendent plusieurs des nouvelles les plus intéressantes du recueil qui nous occupe. Parlamente demeure, d'un bout à l'autre de VUeplarnéron, l'arbitre reconim de tous en ces délicates matières. De nombreux passages l'attestent; je n'en signalerai qu'un seul: celui où Dagoucin lui attribue la parole, enjoignant ce com-

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nuMilaire à sa décision : « Je la donne, » eonelul-il, « à Pailanienle ; car je pense qu'elle doit sçavoir, plus que nul autre, que c'est que d'honneste et parfa ic te amitié. »

Dans répilo«îue de la nouvelle LUI {la Fille d'I'Jvc), où Dafj<iU( in affirme que l'amour « vertueuse » doit répudier les sif^iies extérieurs, ilircan, — certainenienl le roi Henri de Navarre, époux de Marguerite, — formule assez exaelement l'opinion de la majorité des devisants, en appréciant de la sorte les sentiments quelque peu quintessenciés de leur compagnon : « Je vous asseure, Dagoucin, dist Ilircan, que vous avez une si haulle philosophie qu'il n'y a homme icy qui lentende ne la croye ; car vous nous vouldriez faire accroyre que les hommes sont anges, pierres ou diables. — Je sçay bien, répond Dagoucin, que les hommes sont hommes et subjeclz à toutes passions, mais si est-ce qu'il y en a qui aymeroient mieulx mourir que pour leur plaisir leur dame feist chose contre sa conscience. — C'est beaucoup que mourir, distOéburon, je ne croiray ceste paroUe, quand elle seroit dicte de la bouche du plus austère religieux qui soit. — Mais je croy, dist Hircan, qu'il n'y en a point qui ne désire le contraire. Toutefoys. ils font semblant de n'aymer point les raisins, quand ilz sont si haults qu'ilz ne les peuvent cueillir. »

On voit, par ce trait plus que malicieux, que Dagoucin a souvent affaire à forte partie, et qu'il n'a pas trop de tout son calme de philosophe ni de l'appui de Parlamente pour faire face à des attaques aussi vigoureuses. Il lui arrive, parfois, de laisser passer sans protestation des réflexions agressives manifestement dirigées contre les opinions qui lui

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sont chères. L'épilogue de la nouvelle XXXIV (l'Aniour spiriluelle) nous offre un exemple piquant de celte réserve, qui contraste avec les fortes déclarations provoquées, dans d'autres nouvelles, par des propos analogues, u II y en a, déclare intentionnellement le devisant Géburon, qui ont le cueur tant adonné à l'amour de sapience que, pour choses que sceussent ouyr, on ne les sçauroit faire rire, car ilz ont une joye en leurs cueurs et un conlentennent si modéré que nul accident ne les peut nmer. n (C'est bien là la conceplion du sage antique telle qu'elle ressort du Phédon.) — <( Où sont ceux-là ? o interrompt Hircan. — « Les philosophes du temps passé, reprend Géburon, dont la tristesse et la joye n'est quasi point sentie; au moins n'en monstroient-ilz nul semblant, tant ilz eslimoient grand vertu se vaincre eulx-mesmcs\H leur passion... — Si est-ce, dit Géburon, que les anciens estimoient ceste vertu grande... — Toutefois, vous verrez qu'ils reprennent toutes choses mauvaises, repart Géburon, et mesmes Diogènes marche sur le lict de Platon, qui estoit trop curieux à son gré, pour monstrer (pi'il desprisoit et vouloit mettre soubz le pied la vaine gloire et convoitise de Platon, en disant: Je conculque et desprise l'orgueil de Platon. — Mais vous ne dictes pas tout, dit Saffredent, car Platon lui respondit que cestoit pour un aultre orgueil. » Dagoucin les laisse dire et Parlamente n'intervient que pour faire observer, parlant ici plus en protestante qu'en philosophe, qu'il est impossible que (( la victoire de nou^-mesmes se fasse par nous-mesmcs, sans un merveilleux orgueil. ») Aussitôt, dame Oisille, — c'est-à-dire Louise de Savoie, — de profiter de l'occasion pour

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formuler Vnnc de ces réflexions, d'allure absolument évaii.ir(''li([iic. qui lui sont familières. S'aulorisant d'une parole de sainl Paul, elle censure, non sans quelque vivacité, les philosophes anciens qui par- A inrent par la seule lumic're de la raison à connaître un Dieu créateur de toutes choses, mais qui, estimant avoir mérité et conquis par eux-mêmes ce savoir, « ont esté faictz non seullement plus ignorans et desraisonnablcs que les aullres hommes, mais que les besles brutes. » L'entretien tourne à l'homélie et s'achève sur un exposé, entièrement inspiré par l'esprit de la Réforme, du rCAc de la foi dans le salut et de la gratuité absolue du don de la grâce fait par Dieu à sa créature. « Regardons, constate avec raison Simon tault, de là où nous sommes venuz: en parlant d'une très grande follye, nous sommes tombez en la philosophie et théologie. »

Enfin, — et c'est par ce témoignage que s'achèvera l'esquisse morale de notre devisant, — dans la nouvelle LXX intitulée le Secret, Dagoucin, provoqué par un propos pessimiste de Longarine, qui trouve que u c'est le meilleur du tout de n'aymer point, ) formule une éloquente protestation qui résume avec netteté sa conception de l'éminente dignité de l'amour en tant que principe de vertu : « ISous appelions, répond-il, de ceste sentence, car, si nous pensions les dames sans amour, nous vouldrions cstre sans vie. J'entendz de ceux qui ne vivent (jue pour l'acquérir; et encores qu'ilz n'y advicnnent, f espérance ks souslient et leurfaicl faire mille choses honnorahles ^usques à ce que la \ieillesse change ces honnesles passions en autres peynes. Mais qui pcnscroit que les dames n'aymassent point, il faul-

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droit en lieu d'hommes d'armes, faire des marchans ; et, en lieu d'acquérir honneur, ne penser que à amasser du bien. »> L'amour, ressort moral par excellence, fondement des belles actions et source des hautes pensées : voilà l'un des aspects de la théorie platonicienne que la Uenaissance, en France comme en Italie, s'est plue à mettre davantage en relief. Le Cortegiano de Castiglione, notamment, fournit une preuve éclatante de la faveur rencontrée dans les milieux de cour par cette théorie. S'il est un passage du Banquet que les commentateurs et les poètes d'alors ont développé et approfondi avec une complaisance visible, c'est sans contredit celui dans lequel Phèdre et Agathon célèbrent à l'envi les qualités de l'amour céleste et ses effets bienfaisants sur l'ame. Cet amour inspire à l'homme ce qu'il faut pour se bien conduire, la honte du mal, l'émulation du bien. Le courage, le dévouement, l'héroïsme en sont les effets directs '. Dans les discours de Dagoucin, aussi bien que dans ceux de Parlamentc, apparaît la distinction entre la Vénus populaire et la Vénus céleste, qui forme le point de départ de la théorie de l'Amour développée dans le Banquet.

Nous avons donc affaire ici à un platonisant avéré. Toutefois, si convaincu, si agissant que soit Dagoucin, il n'est pas, dans V Heplaméron , le champion principal de la cause académique. L'auteur même du recueil, Marguerite-Parlamente, tout en lui faisant la part belle, s'est visiblement réservé l'exposé des doctrines les plus saillantes. De ses lèvres

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