‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 73 sur 95 · GRANDE CONTROVERSE FEMININE. LA PARFAIGTE · texte numérisé non relu

GRANDE CONTROVERSE FEMININE. LA PARFAIGTE

AMYE. — POLÉMIQUE QU'eLLE SUSCITE. RABELAIS

s" Y TROUVE MÊLÉ.

Bien qu'on ne puisse prétendre qu'à aucun moment la tradition satirique et antiféministe ait été assoupie ou oubliée, un poète toulousain semble bien lui avoir apporté, très peu de mois après la publication du Pantagruel et du Gargantua, un regain d'actualité et comme une consécration nouvelle. Gratian ou Gratien Dupont, seigneur de Dru sac, lieutenant général de la sénéchaussée de Toulouse, se chargea, en efTet, vers i534, de pousser le cri d'alarme contre les panégyristes du beau sexe. Ce gros personnage, poète à ses heures et auteur d'un traité de versification, était convaincu que l'influence de plus en plus notoire exercée par les femmes dans les divers milieux sociaux constituait un danger redoutable. Sous le titre peu ambigu de Controverses des sexe masculin et fœminin, il publia

à Toulouse, en i53/i, un vaste poème divisé en trois livres, qui n'est qu'une suite d'invectives violentes, souvent grossières, à l'égard des femmes, et comme une contre-partie du Champion des Dames de Martin Le Franc, réédile' en i53o K 11 paraît que l'auteur avait été mal marié, ce qui l'excuse peut-être sans le justifier. Nous savons par lui qu'en dehors de ses intentions antiféministes, il avait encore le dessein de donner, à l'usage des jeunes gens auxquels il dénonçait les embûches des filles d'Eve, des modèles et des exemples de toute sorte de rimes et de vers. C'est ainsi qu'il a accumulé au cours de son œuvre quantité de ballades, de lays, de rondeaux, de virelais, de chansons et de chants royaux. Très expert dans les secrets de nos vieux arts poétiques, il compose des pièces dans les rimes les plus compliquées et les moins connues : la Bateléc, la Fraternisée, la Rétrograde, l'Enchaînée, la Brisée, l'Equivoque, laSenée, la Couronnée, l'Emperière, etc. Mais, en aucun cas, les variétés du rythme n'ont empêché Drusac de poursuivre son but : compiler tout ce que les écrivains sacrés et profanes ont écrit contre les femmes, défendre de la façon la plus énergique le sexe masculin contre le sexe féminin, dévoiler le caractère des mauvaises femmes, — il n'y en a guère de bonnes, d'après lui, — leur vain caquetage, leurs tours, les diversités infinies de leurs mensonges et de leurs tromperies, les pièges qu'elles tendent aux pauvres amoureux et les mobiles trop souvent inavouables de

i. Depuis la première publication de ce travail, M. Gliarles Ouimont a publié dans la Revue des Éludes rabelaisiennes de 1906, p. I à 28 et 1 35 à 153, l'étude qui nous manquait sur Gralian du Pont sieur de Drusac, et les femmes.

leur conduite, Tl faut lire notamment (fol. 61 v" de l'édition de 1 540 la définition en règle de la femme, cause de la chute de l'humanité, source première du péché, et qui u jamais à l'homme ne fut profitable, » ainsi que les anathèmes odieux dirigés contre l'amour. Les plus ingénieuses figures de poésie ne servent qu'à accumuler davantage les épithètes, les allusions, les comparaisons, les rimes les plus virulentes, quand elles ne sont pas obscènes. Pendant plus de vingt cinq pages (du fol. 87 au fol. 100), on voit s'étaler sans interruption des jeux de mots d'une grossièreté révoltante, grâce aux thèmes fournis par deux syllabes fatidiques chères à tous les conteurs gaillards, mais dont nul n'a usé aussi librement et avec moins de légèreté. Au folio 180, on trouvera la plus cynique des comparaisons que le génie de l'homme ait pu inventer contre les femmes. Le troisième livre du poème contient de nombreuses anecdotes toutes plus tendancieuses, plus insultantes les unes que les autres. On y trouve (fol. 191 v") l'histoire de « Deux ^onnains de ceitain monastère qui, par superbe, s'en allèrent au Pape pour obtenir de se confesser l'une de l'aultre, sans estre tenues s'adresser aux prebstres pour se confesser, » que raconte Rabelais au chapitre xxxiv de son livre III en l'attribuant aux nonnains de Fontevrault. Gratien Dupont personnifiait au premier chef, à Toulouse, les tendances rétrogrades ; il fut en particulier l'adversaire acharné de Dolet. Son poème obtint cependant, et peut-être à cause de cette attitude même, un succès dont il n'était digne à aucun point de vue; il fut réédité en 1587 et en i5/ji. Il importe de noter au passage cette dernière date. Remarquons encore

que le second livre des Controverses des sexes masculin et Jeminin s'ouvre par le récit de deu\ combats allégoriques soutenus successivement par l'auteur contre « ung- g^ros nombre de souldars de Venus » et contre les femmes muguettes. Drusac décrit minutieusement les deux armées assaillantes et lance, chemin faisant, plusieurs allusions locales assez curieuses. Ces pages ne sont })as la partie la moins amusante de son poème '. François Billon reprendra plus tard le thème de ce combat symbolique.

Les années comprises entre i5,3o et i7)t\'î eurent une action décisive sur le développement des tendances idéalistes que l'on a caractérisées plus haut. Dans les environs de l'année ir)3o. la situation du royaume fut, d'une façon générale, on le sait, très favorable aux progrès de la Renaissance : les traductions et les impressions savantes se multiplient, le Collège royal est fondé, les productions artistiques les plus merveilleuses naissent de toute part, la pensée française acquiert une force, une grâce et une justesse qu'elle n'avait pas encore connues : Marot, Uabelais, Marguerite d'Angouléme et bientôt Calvin touchent à leur plein développement. Certes, les luttes religieuses qui s'annoncent vont retarder ou compromettre en plus d'un cas cette poussée magnifique : elle continuera pourtant, pour aboutir, peu après i.")'|o, à une civilisation intellectuelle infini-

I. A sijxnaler encore, au fol. 181, le morceau intitulé : a Les autheurs qui lilasment les femmes et en quel lieu. » On trouve p. 53 \°. CCS quatre vers, qui rappellent de très près un passage de Rabelais, m, chap. 82 :

« De quoY Platon des philosophes maistre Doubtoit si point les femmes debvoit mcstre Au ranc des bestes par raison dominées. Ou bien des brutes du monde abominées. »

ment supérieure, dans l'ensemble, à celle de la période précédente. Les milieux sociaux qui virent s'élaborer des œuvres telles que le Pantagruel, ïHeptaméron et \ Institution chrétienne supposent une culture, une élégance et une puissance de raisonnement que les âges antérieurs n'avaient point atteintes. Ces dix ou douze années virent donc s'accomplir un mystérieux travail de transformation dont les conséquences se manifestèrent aussitôt. Divers recueils de rondeaux nous permettent de saisir sur le vif ce travail latent. Une simple âme de femme, demeurée inconnue, fît alors entendre les premiers cris du cœur et le langage de la passion vraie K Le drame de sa vie fut, sans doute, à peu près ignoré de ses contemporains ; on peut y voir cependant la preuve la plus saisissante de cette révolution du sentiment caractérisée par Michelet quand il a écrit : « La vraie Renaissance est la Renaissance du cœur. » Le premier roman sentimental de la littérature française date de ce moment (i538). Il est l'œuvre d'une femme demeurée quelque peu mystérieuse, Hélisenne de Grenue. Les Angoysses douloureuses qui procèdent d'amours, contenant troys parties composées par dame Hélisenne de Crenne, laquelle exhorte toutes personnes à ne suyvre folle amour, sont une confession plaintive, que l'auteur a voulu rendre complète et qu'il fait remonter jusqu'aux premières années de sa jeunesse. Une telle autobiographie n'eût pas été possible seulement dix ans plus tôt -.

1. Les cent cinq rondeaiilx d'Amour. Nous comptons reparler de ces poésies, auxquelles nous avons consacré une leçon à l'École des hautes études en igoS.

2. Nous renvoyons à rexceliente analyse que M. G. Reynier a donnée de ce roman dans son ouvrage : Le Roman •fenliinenlal avant l'Astrée

LE TIERS UVRE DU « l'ANTAGUUEL » -.l'i)

Ce fut peut-cire en ce cjui louclie la question féministe, et pareillement la eonccption de lamour et de la beauté, que le clian^Lj^emcnt fut le plus soudain et le plus apparent. Un tout petit livre, presque une simple plaquette, en ai)porta la révélation : je veux parler de cette Parjuicle Amye d'Antoine Héroët, qui lit un si grand bruit et devint le signal d'une querelle longue et passionnée, dont, précisément, le lIlMivrc du Pantagruel ne fut qu'un épisode entre beaucoup d'autres. Peu d'ouvrages ont excité en leur temps jjareil oiage. Les controverses qu'il suscita furent infinies et se prolongèrent pen- <lant plus de quinze ans '.

Platonicien fervent et mêlé de i)rès à la résurrection du platonisme dans notre pays, Héroët- appartenait, comme tous les adeptes de cette doctrine renaissante, comme Bonaventurc des Périers et Pierre Du \al, comme Jean de la Haye, Charles de Sainte-Marthe, elc. au cercle littéraire de Marguerite de Navarre, qui fut. on le sait, le bon génie du mouvement néo-platonicien de la Renaissance française. La Parfaiclc Amye parut en lô^a, à Lyon, chez Pierre de Tours, et, d'autre part, à ïroyes ; elle fut immédiatement l'objet d'une série nombreuse de rééditions : en i543, encore à Lyon, chez Etienne

(Paris, 1908, iii-ia). Ce livre fournira également d'utiles et sûres indications sur les nouvelles et romans italiens et espagnols qui ont oxcreé une iniluence en France pendant la première moitié du XVI' siècle.

1. Pour la clarté de notre démonstration, nous avons di\ reproduire ici, en les abrégeant, quehiucs-unes des données qui figurent dans les études précédentes : le Platonisme cl la UUéralure en France à l'époque de la Renaissance, et Munjuerite de Mavarre et le Platonisme de la lirnaissance.

2. Il fut surnommé par un contemporain « l'heureux illustrateur du haut sens de Platon. »

!28o GRVISDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE

Dolel, fervent platonicien lui-même, et à Rouen. A partir de 1544 jusqu'en i55o, elle fut réimprimée plus de dix fois, et la série continua en i555, i556, etc. C'était là un succès sans précédent, auquel tous les contemporains, partisans ou adversaires, ont rendu hommage. « Ce petit œuvre, qui en sa petitesse surmonte les gros ouvrages de plusieurs », comme le disait Pasquicr un demi-siècle plus tard, valut à son auteur l'admiration et l'amitié des meilleurs écrivains du temps ; il offrait une véritable codification de l'amour spirituel ou « honnête amitié ».

La Parfaictc Vniyca dit un critique sagacc', est un ouvrage singulier. Il ne ressemble aucunement aux poèmes allégoriques de la période précédente et n'a nulle analogie avec les poèmes mythologiques de la Pléiade. Ce serait un traité, s'il n'y avait pas autant de sentiments; ce serait un roman, s'il n'y avait des incidents dramatiques; ce n'est pas un conte. Je suis presque tenté de le rattacher à ce genre d'oeuvres connues en notre lemps sous le nom de Confessions. Si l'on songe à l'inspiration morale, on peut dire que c'est un poème de chevalerie féminine.

L'auteur met en scène une amante qui raconte comment et pourquoi elle a aimé, comment elle aime, et qui se préoccupe de raconter les accidents métaphysiques, non les faits extérieurs et matériels de son histoire. Elle veut nous prouver, par son exemple, ce que c'est que la perfection d'amour, elle expose tout ce qu'elle a ressenti, tout ce qu'elle a pensé, tout ce qu'elle a trouvé en elle-même de nécessairement et logiquement passionné. L'intention bien marquée du poète est de montrer le type exquis de la femme ensevelie dans le dévouement amoureux : il nous amène Vénus, tout entière à sa proie attachée, mais la Vénus des premières heures de la Renais-

I. ^L cil. d'Iléricault dans le Recueil des jioèles franraii, de Crcpet» l. I.

sanco. 11 a développe dans ce poème les plus (iiies, les plus délicates de ses qualités, mais il y laissa trop voir reflbrt de la iiiélhodc et les traces de la réflexion laborieuse. Du moins a-t-il étudié l'amour dans de nobles cœurs, dans le sien sans doute. On sent là un parfum de véritable tendresse, d'une tendresse chaleureuse, parfois gracieusement simple el doucement naïve. L'Amie semble avoir tant dejoie au cœur, tant de candeur sur les lèvres que l'œuvre saisit et attache le lecteur... On entend son propre cœur qui résonne à l'unisson...

La parfaite Ainye nous expose, en un langage subtil et cliarmant, ses idées sur l'échange des pensées et des sentiments ; elle célèbre, avec un rare bonheur d'expressions, les âmes qui s'attirent, se réu nissent et se confondent en Dieu. La jalousie lui est étrangère : que pourrait-elle craindre d'une rivale;' Son amant est, à ses yeux, hors de toute atteinte :

Il me souvient luy avoir ouy dire Que la beaulté, que nous voyons reluyre Es corps humains, n'estoit qu'une estincellc De ceste là qu'il nommoit immortelle...

Jamais peut elre, dans tout le cours du xvi<= siècle, une œuvre littéraire n'a réussi à causer pareille émotion. De i5/|2 à i555, et même plus tard encore, le grand public suivit avec une attention soutenue les passes d'armes retentissantes suscitées par l'apparition do ce petit livre. La « Querelle des femmes » en prit une acuité toute nouvelle, et l'on peut dire, sans crainte d'exagération, que dans les huit ou dix années qui précédèrent l'avènement de la Pléiade, elle demeura, avec la résurrection du platonisme, le fait le plus saillant de l'histoire des idées. Au reste, pour peu que l'on se reporte aux témoignages de singulière estime décernés au « poète philosophe »

par Joachim du Bellay et ses confrères de la Pléiade, on comprendra que la nouvelle école n'a point cherché à diminuer le prestige d'Héroët ni à discuter la noblesse et la vérité de ses conceptions.

Ce fut un poète normand, La Borderie, dont Marot avait apprécié les premières productions, qui commença, par la mise au jour de son Amye de Court (Paris, i543), l'ardente controverse dont la Parfaicte Amye venait de donner le signal. Nous avons apprécié ailleurs cette œuvre tour à tour ironique et agressive, voire même empreinte de cynisme. Inspirée par la tradition gauloise, elle offre cependant un caractère bien particulier. On y trouve, à divers égards, un reflet curieux et sans doute exact des mœurs du temps, telles que nous les voyons se révéler dans les grandes villes et dans certains milieux de cour, sous la poussée du luxe, du bien-être et des appétits matériels, favorisée par l'accroissement général des richesses.

L'impulsion était donnée : la contre partie de la Parfaicte Amye suscita à son tour une réponse. Ce fut un autre disciple de Marot, Charles Fontaine, le traducteur d'Ovide et d'Ausone, le futur auteur de la Fontaine d'Amours (i546) et des Ruisseaux de Fontaine (i555), qui s'en chargea. Il publia à Lyon, en i543, la Contre-Amye de Court, protestation généreuse et parfois éloquente dirigée contre les théories utilitaires qui venaient de trouver en La Borderie un interprète habile et quelque peu goguenard. Son œuvre, très attachante à divers points de vue, et où abondent des aperçus larges et variés, et même des théories scientifiques fort imprévues, est une apologie de l'amour désintéressé, uniquement fondé sur

LE TIERS Ll\Ri: I)L « l'AMAGRLEL ») 283

riioiineur, en opposilion absolue avec celui de l'Amie de cour.

Il atteint de la sorte à une conception sociale de l'amour peu banale, et réussit du même coup à délinir avec talent le rôle de la libre volonté et de r u élection n dans les affections terrestres.

Après Fcjnlaiiie, qui se ranfic ainsi avec ferveur dans le camp dlléroët, un quatrième jouteur entre en lice : Paul Angier, de Carentan ; il prit parti dans y Expérience pour la tbèse de la Borderie, pendant que le Bourguignon Papillon, valet de chambre de François l"', autre ami de Marot, se classe, dans le Aouvel Amour, du côté de la Conlre- Amye. Toutes les pièces du procès ne lardèrent pas à être réunies par différents éditeurs en un seul volume, ce qui augmenta encore leur diffusion. A Paris et à Lyon parurent ces Opuscules d'Amour, dont de nombreux exemplaires viennent aujourd'hui encore attester la vogue passée. La plupart des écrivains du temps se trouvèrent ainsi amenés à prendre nettement paiti dans le débat ; et, naturellement, en première ligne, à côté des poètes, les moralistes et les conteurs, ceux-ci surtout qui, depuis des siècles, faisaient porter sur les relations des deux sexes le principal effort de leur invention. Le problème posé leur appartenait, si l'on peut dire, autant qu'aux poètes.

Pour continuer Téimmération sommaiie, et que nous ne cherchons point à rendre complète, des premiers, nous citerons d'abord les poètes de l'école lyonnaise, dont l'inspiration se porta avec une prédilection particulière vers les définitions, l'analyse et la glorification de l'Amour. Le plus repré-

28 'l GRA>DS ÉCUl VAINS DE LA RENAISSANCE

sentatif de tous. Maurice Scève, publia à Lyon, en i544, c'est-à-diic au moment où la querelle de la Parjaicte Amye allait arriver à son apogée, son poème de Délie, objet de plus haule vertu, empreint de platonisme, et où l'influence pétrarquiste peut également revendiquer une large part. Si cette œuvre paraît au premier abord obscure, artificielle et compliquée, il est juste de reconnaître qu'une étude plus attentive y révèle des beautés véritables et qu'il se rencontre chez cet ancêtre des précieux nombre de passages d'un sentiment délicat et d'un souffle vraiment moderne. Après lui, Pernette du Guillet, dont les poésies parurent en i545, Jeanne Gaillarde, Clémence de Bourges et Louise Labé, — dont les œuvres, parmi lesquelles le Débat de Folle et d' Amour , virent le jour en i555, — revendiquèrent avec une énergie singulière les droits de la femme et de la passion. « Le plus grand plaisir qui soit après Amour est d'en parler, » disait la Belle Cordière. Si ses vers portent la marque d'une exaltation sensuelle non dissimulée, on y relève, d'autre part, la trace d'un désir profond de purifier l'amour, de lépurer, de le placer plus haut et plus loin des réalités terrestres : double tendance, quasicontradictoire, dont on retrouverait aisément plus d'un exemple dans la littérature féminine.

Pendant que s'élaboraient toutes ces œuvres d'une inspiration si nouvelle, la reine de Navarre composait pour un cercle choisi de lettrés et de femmes spirituelles ses poésies les plus significatives : la Distinction du vray Amour, ta Mort et Résurreetion d'Amour, plusieurs épîtres en vers à son frère, la Response à une chanson faicle par une Dame et les

LE TIEUS LIVRE DU « l'ANTAGRUEL » 285

admirables pièces du manuscrit a\\>. de; la bibliothèque de l'Arsenal ' ; elle iédi<^eait les nouvelles de VJfepkmiéron et leurs moralités, aujourd'hui sans prix poui- nous, puisqu'elles nous permettent do saisir sur le vif, apiès trois siècles et demi, les conversations d'un des milieux les plus ralïinés qui furent jamais. Sans doute, ces contes circulèrent d'abord sous le manteau, c'est à-dire sous la forme de manuscrits, mais leur action n'en fut pas moins sensible.

De noire temps, une œuvre ne saurait exercer aucune inlluence tant qu'elle n'est pas imprimée ; au xvi" siècle, grâce à la vie de cour, aux petits cénacles lilléraires, aux habitudes intioduites par la propagande religieuse, — mystique et protestante, — grâce aux traditions de lépoque, encore si voisine, où l'art de l'imprimerie était ignoré, les choses n'allaient pas de même. Il convient donc, pour apprécier l'action d'un livre, de ne pas toujours s'en rapporter à sa date de publication et de tenir compte du moment où il a été élaboré.

En I j/iG et lô^y parurent coup sur coup une série de poèmes qui se rapportent manifestement à la querelle. C'est d'abord le Beauvaisien Cilles d' Aurigny qui publie le Tuteur d Amour (lô/iG, lô^y, ijj.S), dans lequel il se prononce pour l'amour vertueux et honnête ; puis François Ilabert, d'Issoudun, connu dans le monde des écri^ains sous le nom de Banny de Liesse cherche dans La JSouvellc Vénus, par laquelle est entendue pudique Amour

I. Publiées pour une partie p;ir Le Roux de Linry et [)our le reste par nous.

(1547), et dans le Temple de chasteté (i549) ^ s'élever à une conception plus noble, plus désintéressée de l'amour, supérieure à celle qui avait prévalu dans l'ancienne poésie. Toutefois, le ton général de ses productions reste si froid et si pédant, l'abstraction et l'allégorie y jouent un rôle si déplaisant, qu'il ne saurait être rangé parmi les adeptes sincères de la nouvelle école. En i546, paraît à Poitiers le Commentaire du Banquet de Marsile Ficin traduit par J. de la Haye, avec une poésie d'allure toute platonicienne comme préface.

Au cours de l'année i547 ^^^ ^^^^ ^" jour également ce joli Conte du Rossignol, attribué à l'imprimeur parisien Gilles Corrozet, et qu'on prendrait pour une nouvelle de la reine de Navarre mise en vers. Ce petit poème, par son charme, par l'aisance du ton et l'ingéniosité de son symbolisme, l'emporte sur la plupart des compositions de la même période destinées à glorifier l'amou'- chaste.

En même temps, des publications de textes et de nombreuses traductions tant de dialogues platoniciens, par Des Périers, Dolet, etc., que de poèmes italiens consacrés à l'amour et à la femme, viennent renforcer l'effort des œuvres françaises. Je citerai seulement, sans parler des ouvrages de Boccace, VHecatomphile de L. B. Alberti, traduit en i534, les trois Dialogues sur l'Amour de Léon Hebrieu, publiés en italien dès i535 et traduits en lo^g puis deux fois en i55i, le Peregrin de Caviceo, traduit avant i54o, le traité de la Nature d'Amour de Mario Equicola, le Courtisan de Castiglione, les Asolains de Bembo, les ouvrages de Ficin, devenus l'objet de traductions multiples, le Livre de la dignité

LE TIERS LIVRE DU d PANTAGRUEL » 'J.Sj

des femmes de Sperone Speroni, édité en io\2 et en 1550. etc. On doil noter comme un fait très rare la publication, en lô^iy. d'une traduction en vers par Miciiel d'Aniboise d'un ouvrage italien dirigé contre les femmes : le Bis de Demoerite et le pleur dlleva-

clile invention de Fregoso *.

Il faudrait énumércr maintenant les compositions poétiques éditées entre i549 et i555 : telle plaquette comme la Lonenge des Jemmes, « invention extraite du commentaire de Panfor/ruel sur VAndrogyne de Platon, » i55i. satire en vers âpre et cynique, ou, dans le sens opposé, les divers recueils d'Olivier de Magny. les odes et sonnets de Jacques Taliureau et enfin les premiers poèmes de la Pléiade, et tout d'abord les Erreurs amoureuses de Pontus de Tyard, VOllve de du Bellay, les Odes et les Amours de Ronsard ; puis des œuvres à la fois en pi-osc et en vers, comme le Discours des Champs Faes à l'honneur et exaltation de T Amour et des Dames, de Cl. de Taillemont (i553), le dialogue latin de P. Godefroy (i.'>52). puis encore Les très merveilleuses victoires des femmes du .\ouveaa Monde et comme elles doibvent à fout le monde par raison commander et mesme à ceulx qui auront la monarchie du monde vieil (i553), par Guillaume Postel, apologie du sexe féminin, les Dialogues de Tahureau contre les femmes (antérieurs à i555), les Colloques d'Amour et le Monophile d'Kticnne Pasquier, les traductions des Amadis, et enfin le célèbre Fort inexpugnable de l'honneur

I. Plusieurs traductions ou adaptations d'ouvrages espagnols seraient également à citer. On en trouvera l'indication dans la première partie de l'ouvrage do M. Rcynier mentionné plus haut.

féminin, construit par François du Billon, composé dès i55oet publié en ij55 '.

Nous avons dit quelle place tient VHeptaméron, — quoique publié seulement en i558, — dans ce grand conflit. Telle nouvelle, la XIX*" par exemple, est comme un véritable manifeste des nouvelles doctrines sur l'Amour, telle autre apparaît comme la plus éloquente revendication des droits de la femme, telle autre comme un appel à l'élargissement de la vie sentimentale. Noël du Fail, le principal conteur de l'époque, Rabelais mis à part, a fort bien noté et expliqué dans ses Propos rustiques et plus tard dans ses Baliverneries le changement des façons d'aimer survenu de son temps, aussi bien que le rôle plus considérable joué dès lors par les femmes, même dans les milieux de petite ville et de village.

Je m'excuse de ce long tableau, en le justifiant par cette double circonstance que, d'une part, il n'a jamais été tracé cl que, de raulrc, il paraît susceptible d'éclairer l'histoire littéraire du xvi" siècle en même temps que celle des œuvres de l'auteur du

I. Nous avons réuni un assez grand nombre d'autres données sur l'histoire des publications féministes et antiféuiinistes du xvi" siècle; elles ne sauraient trouver place ici, d'autant moins qu'elles concernent surtout la seconde moitié du siècle. Peut-être les exposeronsnous dans un autre travail. En ce qui touche l'histoire de la controverse au \\u' siècle, on peut consulter ini intéressant travail de M. G. Ascoli, qui fut un de nos meilleurs auditeurs de l'Ecole pratique des Hautes-Etudes : Essai sur l'histoire des idées fdininisles en France du .Y17° siècle à la Béoohdion, dans la Reime de synthèse historique, igoO (t. XIII), pp. 26-27 et 1G1-184, avec une utile bibliographie, pp. ()9-ioG. Cf. dans la même Revue, année 1906, l'étude judicieuse de M. H. Piéron : In précurseur inconnu du féminisme et de la Révolution : Poulain de la Barre, et notre article du Temps (3b mai iç)oG) : Le féminisme au temps de Molière.

LE TIERS IJVllE DL u PANTAGRUEL » 289

Pantagruel. Il prouve, nous semble-t-il, et d'une laçon saisissante, que pas un écrivain ayant agi ou produit entre lil/io et i5r>5 n'est resté étranger à la <[uerelle des femmes. Comment dès lors supposer un seul instant que le plus grand d'entre eux, le plus représentatif, le plus désireux d'associer son œuvre à toutes les préoccupations sociales, politiques, religieuses, scientifiques et même coloniales de son époque, ait pu demeurer en dehors de la lutte i* L'hypothèse ne saurait se soutenir; à priori, tout lu contredit. Rabelais a dû, au contraire, s'associer, et de très près, à ce mouvement si curieux d'idées, et c'est précisément dans ce but qu'il a composé son lir livre. De ce que la chose n'a jamais été dite, son évidence n'en est pas moins claire. L'induction la plus sûre suffit à l'établir; mais si, par surcroît, nous pouvons faire reposer cette constatation si importante sur des textes contemporains, il ne restera plus qu'à l'introduire désormais sans réserve dans l'histoire de Rabelais et de son œuvre '.

I. Depuis l'apparition de celte étude (igo.'i), de nombreuses adhésions ont été apportées à ses conclusions. Je citerai seulement la plus récente, celle qui a été formulée par M. Lanson dans ses cours de la Sorbonne, en 191' (voy. Revue des Cours et Conférences, 31' année, 3* série, p. 108-109).

Page 1