‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 74 sur 95 · LE CARACTERE DU TIERS LIVRE DE RABELAIS. CON · texte numérisé non relu

LE CARACTERE DU TIERS LIVRE DE RABELAIS. CON

TIL\^TES qu'il OFFRE AVEC LES PRECEDENTS. CIR- CONSTANCES DE SA PUBLICATION. SES RELATIONS

ÉTROITES AVEC LA CONTROVERSE SUSCITEE PAR l'cCUVRE

d'hÉROET. LE FORT INEXPUGNABLE DE BILLON.

PREUVES DÉCISIVES QU'lL APPORTE TOUCHANT LES LIENS OUI EXISTENT ENTRE LE TIERS LIVRE ET LA QUE- RELLE DES FEMlklES.

Le Gargantua et le i*' livre du Pantagruel gardent d'un bout à l'autre le caractère de récit; ils ne perdent en aucun cas l'allure du conte ; ils renferment des mythes, des descriptions, mais pas une seule dissertation morale. L'histoire se développe normalement ; discours et discussions n'y tiennent d'autre place que celle qui leur revient légitimement pour4es besoins de la trame ou du récit. Le IIP livre offre un aspect entièrement différent ; il semble n'avoir presque rien de commun avec le reste de l'ouvrage ; un fil très tenu, si même il existe, le rattache aux deux livres précédents. C'est une question spéciale qu'on y trouve traitée dans les quatre cinquièmes de ses chapitres. Ajoutons que IV* livre, qui est censé motivé par le voyage de Pantagruel et de Panurge à la recherche de l'oracle qui doit résoudre le problème posé par le livre précédent, ne s'occupe pour ainsi dire pas de ce même problème. Ses rapports avec le IIP livre sont donc très

LE TIERS LIVRE DU <( l'ANT.VGRLEL » 'H)l

lointains au ])oinl de vnc do la matière trailéc. Tl reprend le caractère des deux premiers livres et présente, comme nous croyons l'avoir démontré, le tableau c\act et concret d'un périple maritime bien défini *. On peut donc affirmer que le 111" livre tient dans le roman rabelaisien une place absolument à part, et que le conteur n'a jias pu clianj^er du tout au tout sa manière, le ton et, si j'ose dire, le r\tlimc de son ouvrage sans des raisons vraiment décisives. D'autre part, douze années s'étaient écoulées depuis l'apparition du second livre, et, lorsfju'il rentre soudain en scène, c'est justement pour jompre avec son plan primitif, renoncer au voyage annoncé à la lin du II" li\ re, suspendre la narration, changer brusquement au bout de quelques chapitres le lieu où agissent ses héros, en nous ramenant des régions fantaisistes d'Utopie (fiction si commode pour un roman de chevalerie) en pleine Touraine, sans même nous en avertir, en un mot pour nous conduire vers un ordre d'idées aussi nouveau qu'imprévu. Et cet arrêt ne dure point quekjnes pages, il se prolonge pendant près de quarante chapitres. L'œuvre, empreinte jusque-là d'une inlassable fantaisie, se transforme en enquête, en dissertation. Plus d'aventures : des consultations, des conversations dogmatiques, des aperçus juridiques, théologiques, moraux, économiques, etc. Bref, un auteur encore infiniment savoureux, toujours sa\anl, toujours rempli d'humour, mais dominé par de tout autres préoccupations, nous apparaît. Subissant la conta^ gion commune aux penseurs et aux écrivains, vers

I. ^^)y. nolru ouvrage : Les Xainijalioiis de PaidcKjniel, étude sur I.i géographie rabelaisienne (Paris, Leclerc, 8*, iqoj).

i5/iô, Rabelais n'a plus d'allenlion que pour les énij^mes redoutables du mariage et de la femme; il ne songe qu'à faire entendre sa voix dans le concert général. Cet homme, que le mystère de la destinée et de la liberté humaines a toujours si profondément attiré et troublé, concentre maintenant toutes les puissances de sa réflexion sur un aspect particulier de ce grand secret. Par moment, riiorizoïi semble sur le point de s'élargir ; mais l'auteur ramène aussitôt son investigation vers le but volontairement limité qu'il s'est choisi ; il obéit à une pensée constante et fermement définie.

Circonstance vraiment étrange et qui n"a jamais été signalée, un poète contemporain avait indiqué à Rabelais, par avance si l'on peut dire, lorientation qu'il convenait de donner à son Tiers Livre. François Habert, le poète berrichon, a publié en effet vers ]542 (privilège daté du 9 septembre de cette année) un singulier ouvrage en vers qui a pour titre Le Songe de Pantagruel. Dans ce poème, l'auteur suppose que Pantagruel rêve qu'il offre un grand banquet où sont conviés tous les esprits bien nés et doués de bon jugement, auxquels il demande de lui révéler la Vérité qu'il s'eflorce de découvrir. Il les écoute, enregistre leurs réponses et se décide, la nuit suivante, à consulter Gargantua, « son père mort». Celui-ci lui adresse une sorte de harangue morale qui comporte une satire très vive de la plupart des classes sociales d'alors (soldats, marchands, juges, nobles, moines). Il n'y a de vertu que chez les bergers, assure-t-il. Survient Panurge qui arrive de Babylone, tenant un lis en main, et qui raconte à son maître un tournoi extraordinaire auquel il assista en

LE TIERS I.IVIW: DU « PANTAGRUEL » SqS

Orient. Celte fètc fui pour lui le poinl de départ de toute une série d'aventures nouvelles. Gargantua revient, crie très fort et demande à Pantagruel de se marier :

Ne cliorclie \wiul en ce inonde nnc foniine

Dont ù jamais lu puisse avoir dillanic ;

Ne cherche point une femme lubrique

Tant seulement apte au jeu veneriquc,

Aymaiil plaisirs cpii sont desordonnez.

Cherchant esbal/ à mallieur adonne/.

Et qui n'a rien en sa simple cervelle

Ou'abitz nouveaulx, pour estre ou setnbler belle.

iN'e cherche point ime faidse hypocrite...

Ne celle en qui gist faidsc alTection

Suyvant le inonde, et son ambition.

Pleine d'erreur et de concupiscence.

De jalousie et de folle insolence.

Ne celle aussi qui d'autant qu'elle est belle

Encontre toy furieuse et rebelle, etc.

Quatre ans avant rai)i)arition du 71er.s Livre, Habert suggère ainsi à Uabclais comme une sorte de programme de son futurlivre. Evidemment ces enquêtes, ces coiisullalions répondaient à une préoccupation générale ; elles étaient, pour ainsi dire, dans l'air.

A.U fond, ce livre, dépourvu d'épisodes fantastiques ou mythiques, se présente comme le plus sérieux de tous. C'est celui où il y a le plus d'érudition, le plus de textes, de citations; c'est le livre de l'humaniste, du philologue, du botaniste, du médecin, l'ouvrage de la maturité, celui de l'homme (pii a vécu, agi et douté. Aussi, malgré l'absence complète de trame, n'est-il pas pour nous le moins prenant.

M. Hculhard, dans son docte volume : Rabelais et ses voyages en Italie, pense que le 111" li^ re parut seulement dans l'automne de ij46, bien que le privilège

iû4 (JRANDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE

ait été concédé dès le 19 septembre de l'année précé dente. Il croit que les allusions et tout le cliquetis guerrier du prologue s'expliquent par les travaux de défense entrepris sur les frontièies françaises après le traité de Crépy. J'estime, pour ma part, que les souvenirs du séjour de l'écrivain en Piémont, de i53g à 1543, et des campagnes de Guillaume du Bellay auxquelles il assista, sont pour beaucoup dans les énumérations belliqueuses de l'auteur de Pantagruel.

Quoi qu'il en soit, deux faits sont assurés : dès l'automne de i5/i5, Rabelais était décidé à publier son IIP livre et celui-ci vit le jour en i546, c'est-àdire que sa préparation et son apparition coi'ncident avec la période la plus chaude de la bataille féministe dans laquelle il prend si nettement et si vigoureusement parti. Il est bon de remarquer que le prologue sur lequel M. Ileulhard se fonde exclusivement pour fixer la date de publication à l'automne de i546 est, selon toute évidence, le morceau qui a dû être écrit en dernier lieu, à l'heure même du lancement du livre. Le volume parut chez Chrétien Wechel, à l'Ecu de Baie, sous le nom de Rabelais.

Contraste singulier et cependant explicable, ce nouvel ouvrage, dans lequel les femmes sont si maltraitées, est dédié à la plus féministe d'entre elles, à la reine de Navarre, alors plongée dans ses rêves platoniciens et dont les aspirations idéalistes sont célébrées avec un rare bonheur dans le dizain liminaire. 11 convient d'observer encore que Platon, alors mieux que jamais en faveur, est jdIus souvent cité et invoqué dans le IIP livre que dans les autres.

L'enquête sur le mariage commence avec le chapitre IX ; mais, dès le chapitre vi, la question est

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annoncée et posée. Faut-il admettre que les chapitres précédents, dont la scène se passe sûrement en Dipsodie, étaient dt\jà écrits, et depuis assez longtemps, quand Rabelais résolut de s'occuper de la controverse féministe? Cette hypothèse serait, à certains égards, séduisante ; elle expliquerait comment, modifiant son plan après ini long arrêt dans la composition de son roman, liabchiis ne songe plus à prévenir ses lecteurs qu'il aborde un domaine différent, et que la scène sera désormais transportée au benoît jardin de Touraine.

On peut distinguer quinze consultations ou épreuves : la consultation de Pantagruel ; les sorts homériques et virgilianes ; le sort des dés ; la divination par les songes ; la sybille de l'anzoult ; la divination par les signes ; les consultations successives du poêle Haniinagrobis, (Jean Lemaire de Belges), d'Kpistcmon, de Hcr Trippa (G. Agrippa), (h; Jean des Entommeures, du théologien Ilippothadée (Lefêvre d'Etaples), du médecin Rondibilis (Rabelais lui-mérnc et non pas Rondelet), du philosophe Trouillogan, du juge Bridoye et du fou Triboulet. La consultation de l'oracle de la Dive liouteille. qui fera l'objet des voyages racontés dans les livres IV et V, forme la seizième et suprême tentative de nos Pantagruélistes, celle qui amène le dénouement de l'œuvre et qui nous dévoile l'énigme de la destinée humaine, dont Rabelais place la solution dans un déterminisme peu compatible avec la liberté.

On le voit : le seul examen de l'ouvrage, les remarques et les rapprochements de toute nature qui. viennent d'être formulés suffisent à nous révéler

avec évidence le lien certain et étroit qui rattache le III'' livre du Pantagruel a la « Querelle des femmes. » Il serait tout à fait superflu de chercher à pousser plus loin la démonstration. 11 importe maintenant de confirmer cette explication nouvelle du Tiers livre à Taide d'un texte qui nous prouve que les contemporains de Rabelais en ont bien jugé ainsi. Or, ce texte nous le possédons, aussi clair, aussi probant qu'il était possible de le souhaiter.

Un écrivain du xvi" siècle s'est, en effet, dans le camp féministe, constitué l'historien quasi-officiel de la querelle ; il se nomme François Billon et a consacré tout un gros volume au récit de la controverse. Dès i55o, nous le savons par son propre témoignage, son livre était écrit ; il le publia en i55.5 sous ce titre déjà mentionné plus haut : Le Fort inexpugnable de l'honneur du sexe féminin, construit par Françoys de Billon, secrétaire. — On les vend à Paris, chez lan d'AUyer, libraire, surle pontSainct Michel, à l'enseigne de la Rose blanche. i555, in-^" de vi-260 feuillets (532 pages). Cet ouvrage est le triomphe de l'allégorie. Dédié à Catherine de Médicis, à Marguerite de France, duchesse de Berry, à Jeanne d'Albret, à Marguerite de Bourbon, duchesse de Nevers, et à Anne de Ferrare, il constitue le panégyrique le plus enthousiaste, le plus passionné qui ait été peut-être jamais composé en l'honneur des femmes. Sans doute, un symbolisme indiscret nuit à sa valeur littéraire ; le style est étrangement lourd et incorrect, l'attaque parfois brutale, surtout à l'égard de Rabelais ; mais on ne saurait lui refuser le sens du pittoresque ni une science assez approfondie de son sujet. Il a essayé d'écrire, avec une

tu

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