‹ Grands écrivains français de la renaissanceChapitre 85 sur 95 · LE STYLE DE CALVIN · texte numérisé non relu

LE STYLE DE CALVIN

De très bonne heure, le jeune Réformateur eut conscience de la puissance merveilleuse de l'instrument de propagande que lui conféraient ses dons exceptionnels d'écrivain, a Que je sois déclamateur, il (Westphal) ne le persuadera à pereonne ; et tout le monde sait combien je sais presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. » Il écrit même à Farel, en septembre i5/J9 : « Certes, je ne me dissimule pas combien est déplaisante la prolixité d'Augustin, maisje me demande par contre si ma propre brièveté n'est pas trop condensée. » Il semble qu'il ait apprécié, avec sa clairvoyance ordinaire, ce que celte qualité incontestable pouvait offrir d'excessif. Quoi qu'il en soit, dans la dédicace à Simon Grynée qui figure en tête de son commentaire de l'Épître aux Romains (iSSg), le Réformateur a exalte avec une visible prédilection les dons de clarté, de facilité, de sobriété et aussi de brièveté qu'il préconise pour la rédaction des Commentaires des Livres saints : «... Or combien

I. L'étude que nous faisons plus loin des caractéristiques du style de Calvin, dans l'édition originale de i54i, nous amènera nécessai rement à formuler toute une série d'antres considérations sur la lanfnie du Réformateur.

JEAN CALM^i J.)I

((ue je scaclio ([lie c«'slt' opinion n'est pas receue de tous, et que ceux qui ne la rcçoyvent, ont aussi quelques raisons (|ui les induisent à estre d'autre avis, toutesfois quanta moy on ne me peut deslouiner d'aimer ceste brièveté... Cela fera que d'un cosié, nous (jui appi-ouvons plus une brierveté, ne rejetterons point ou mesprlseions les labeurs de eeux qui sont longs et copieux... : et d'autre part aussi ceux-là nous supporteront mutuellement, encore qu'il leur semble que nous soyons par trop briefs et serrez... J'ay pris peine de tellement modérer et compasser mon style, qu'on peut apercevoir- (jue je me suis proposé ce moyen-là comme mon patron pour me régler dessus. » 11 blàmc ensuite la prolixité de Bucer « qui ne peut s'estancher et faire fin » et conclut avec insistance qu'il faut i( user de friande sobiiété » dans l'interprétation de la parole de Dieu.

Tous ses coreligionnaires se rendirent aisément compte, dès ses premières publications, des dons qu'il ne refusait pas de s'avouer à lui-même. iSoml)reux sont les témoignages que l'on pourrait rccueillii" dans ce sens. Près du moment où la première édition de la version française de Vlnslilation venait de paraître, l'arel reconnaissait hautement la supériorité littéraire et théologique de son jeune collaborateur el, companint son propre ouvrage avec celui de son collègue, il écrivait : c Jean Calvin, mon bon et entier frère, a, en son Instilution, si amplement traité tous les points touchés en mon livret que, surmontant non seulement ce que jay touché, mais ce que je pourroye loucher, il a osté l'occasion à moy et aux autres d'en vouloir plus plei-

iiement escrire. Que tous ceux qui auront vu mon petit livre regardent donc cette belle InstUulion, laquelle regardant, ils n'ont plus besoin de ma petitesse, ni de prendre peine à lire mon petit liviet. »> (Epilre aux lecteurs fidèles.) Pareillement, Jean Sturm déclare en tête de l'édition française de lô^b ^ : « Jean Calvin, c'est un homme d'un jugement qui pénètre jusqucs au bout, et d'une doctrine admirable, et d'une mémoire singulière: et lequel en ses escrits, c'est merveille comment il parle de tout, et abondamment, et purement. Dont, son Institution de la Religion Chrestienne, en est un tesmoignage évident. Laquelle une Uns l'ayant mise en lumière, puis après l'enrichit, mais maintenant l'a rendue toute parfaite. Tellement que je ne sache nully qui ait onc plus parfaitement escrit, ny pour demonstrer la vraye Religion, ni pour corriger les meurs, ny pour abatre les abuz. Et quiconques auront atteint jusque au poinctz des choses qu'il enseigne en ce Livre la, que telz croyent hardimant qu'ilz sont parfaitement establiz. » Il serait facile de citer ici d'autres déclarations de même nature.

De même que chez Jean Lemaire de Belges, trente ans plus tôt, et chez Rabelais, au même moment, on ne constate pas chez Calvin, considéré comme écrivain, l'existence d'un style unique. Si l'auteur du Pantagruel emploie tour à tour, suivant les besoins de son exposé, le style oratoire, le style narratif et descriptif et celui qu'on pourrait appeler d'un mot commode le style dramatique, c'est-à-dire celui de ses merveilleux dialogues, Calvin, de même,

I. Ce témoignage figure déjà, en latin, a» titre de l'édition de i5/|3 ; on le retrouve, en français, dans l'édition de i55i, etc.

lotira tour, sait recourir au style oratoire on philoso- |)liiqu(\ ample cl ^navc, aussi bien qu'à relui de la |)ok'inifjuc. iucisir. rapide et empreint d'une ironie redoutable. Celte distinction apparaît déjà nette tnent dans la première InstUulion. On a remarqué, en eftet, que la première partie est moins polémique, plus simple, d'un ton relativement calme et mesuré. Dans les trois derniers chapitres, au contraire, I ai'deur de la controverse amène l'écrivain à employer une forme plus vive, plus àpie même ; I indi<,niation n'en est pas absente, mais Jamais elle ne dépasse un certain dcjL^ré. Il est avéré que les lermes violents s'y rencontrent en beaucoup moins ,i,nand nombre que dans les éditions suivantes. A. l'auiore de sa vie d'apôtre, le Héformaleui- tliercbe à se contenir, il semble cependant échapper à linthience de sa formation classique, lelle (pi'elle se révèle dans son commentaire:' de Sénèque. Platon, \mbroise, Augustin sont assurément cités en i536, mais, d'une façon généiale, on remarque dans cette ('dition un emploi beaucoup moins fré([uent des ;;iands écrivains grecs et romains, des Pères et même des philosophes du moyen âge, que dans les éditions ])ostérieures du même livre.

L'occasion est bonne, semble-t-il, pour protester contre l'erreur trop répandue qui représente, depuis le jugement de Bossuet, le style de Calvin comme essentiellement c tiiste ' ». Il sufTit d'évoquer le Traité

I. Donnons-lui donc, puisqu'il le veul tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'liommc de son sivcle ; mettons le nn'me si l'on veut au-dessus de Luther; car encore que Luther eût quelque chose de plus original et do plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporte par l'étude. Luther triomphait de vive voix ; mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin, et son

des Reliques, VExcuse à M. de Falais, l'Excuse à Messieurs les iSicodémites, les divers traités contre les Libertins, les ConvnenUdres sur les Épitres de saint Paul, les Sermons sur V Harmonie évangélique ou sur la Passion, nombre de ses préfaces et lettres françaises et d'une manière générale les œuvres de polémique ou de circonstance, conçues et composées en français. On jugera, en les lisant, combien, dans les écrits qui ne sont pas traduits du latin et qui offrent un caractère moins dogmatique, moins oratoire, Calvin sait renoncera la hauteur et à la gravité de la phrase latine. On admirera cette aisance familière, ces rappels constants à la réalité concrète, ces comparaisons pleines de relief, ces images empruntées au monde extérieur et à l'ambiance quotidienne, ces apologues malicieux, goguenards même, qui communiquent aux pages citées plus haut tant de mouvement et de vie. On oublie les préoccupations dogmatiques pour se laisser entraîner par la verve du polémiste et la forte séduction du psychologue. Point de tension, point d'effort calculé vers la poésie ; on voit, au contraire, se révéler à chaque pas les indices du voisinage de la vie, les preuves d'une expérience judicieuse et variée. C'en est assez, comme on l'a dit, pour dissiper la tristesse des déductions les plus tendues. Et quelle éloquence simple, alerte et pénétrante dans ses lettres I

Il y a sûrement une grande part de légende dans cette réputation d'austérité continue qui est devenue

style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. » 11 observe un peu plus haut que « Calvin raisonnait plus conséquemment que Luther. » Quelques pages plus loin, Bossuet parle encore du « beau style de Calvin ». Histoire des Variations, livre IX. 11 faut remarquer que le inot triste signifie plutôt ici austère, sévère.

l'apanage de Calvin écrivain. Le Picard avisé et réaliste, aussi bien que le juriste habitué à distin^Mier les espèces et à tenir conii)ledes laits, ne moururent jamais en lui. Tous ceux ([ui ont eu l'occasion d'étudier les aspects divers de son génie littéraire savent combien le profond connaisseur d'iiommes qu'était le Réformateur, sensible aux côtés .sociaux des choses €t épris d'action, sut éviter l'ennui et la monotonie dans toutes les productions où il eut à cœur de ■déployer les ressources de son style.

« Quant à la syntaxe de Calvin, observe Petit de Jnlleville*, quoique un peu plus lente que la nôtre, et plus amie (.lune phrase qui se déploie, et des tours périodiques, elles reste, pour nous-mêmes, parfaitement claire et intelligible, grâce à la netteté des constructions. Bien plus, quoique sa phrase périodique soit au fond Icjule latine, il sait bien que le génie des deux langues n'est pas tout à fait le même, ni surtout leurs ressources, la nôtre étant pauvre en relatifs, et manquant de flexions casuelles : aussi prend-il soin de n'embarrasser point sa période française de trop longues incises, comme on en trouve encore, cent ans plus tard, dans Descartes. Calvin, pai" la syntaxe, est en a^ancc sur Descaries. » ^lais, si le style de Calvin est « bien conduit », cet ordre, cette méthode, cette mâle vigueur que l'on admire ne se traduisent pas seulement par l'enchaînement des pensées, par la subordination des idées secondaires à la principale : la même maîtrise se révèle dans la contexture interne des propositions, dans le groupement des mots qui les cons-

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