I. loannis Calvini Opéra, I, p. xli
■2. 11 faut rapprocher de ce texte celui de Jièze sur l'organisalion du travail de Calvin. (( Estant de si petite vie il dormoit aussi fort peu. Mais pour cela quelque lassitude qui s'en ensuivist, il ne laissoit pas d'estre toujours prest au travail et à l'exercice de sa charge ; car les jours que ce n'cstoit pas à lui à prescher, estant au lict, il se faisoit apporter, des les cinq ou six heures, quelques livres, afin de composer, ayant quelquun qui escrivoit sous lui... Voilà cornaient il a dicté les matins la plupart de ses livres, estant en continuel et tresheurcux travail d'esprit. » (Bèze, Vie de Calvin, éd. Franklin, p. 211.)
\ la lumière de ce récit, toutes les difficultés s'cclairoiil : l(>s erreurs de la traduction trouvent leur explication ualurcUc. (Calvin a rclait, en la dictant, la traduction des sept premiers chapitres, puis il se conteiitii, ])our aller plus vile, de traduire seulement les additions et découpa le reste dans son ancienne traduction. De là, les défaillances de la traduction qui viennent des secrétaires ou du réviseur : erreurs de doctrine, g^rossières ignorances.
De tout cela résulte celte conclusion que Calvin a fait la traduction de iJ(io; seulement toute la partie matérielle d'écriture, de révision, de correction d'épreuves n'a jjas été faite par lui. Très fautive sans doute, la traduction de i5Go est cependant de Calvin. \vi, M. Lanson rejoint les éditeurs du Corpus, en aflliinaiil ([ue cette traduction a beau être l'o'uvre du Kcîforinalcur, elle manque absolument d'autorité au point de vue littéraire. Exécutée dans des conditions de précipitation et d' « incurie », elle est le produit d'une besogne matérielle, non point d'un véritable travail littéraire.
Une conséquence assez inattendue découle de ces faits : la règle qui veut que pour les œuvres classiques, on reproduise d'oidinaire le dernier texte publié et revu par l'auteur, souffre, en ce qui touche VInslitulion, une éclatante exception. Le texte de i7>6o n'enregistre nullement les derniers progrès du goût et de la réflexion de l'auteur. Il ne s'est agi que de mettre hâtivement l'i-dilion française au courant des améliorations et additions — doctrinales et confessionnelles — déjà introduites dans le texte latin. Nul motif ici pour donner la préférence à la dernière édition. « Toutes les raisons.
au contraire, engagent à préférer la première à la dernière. On ne saurait trop y insister; le vrai texte, au point de vue littéraire, — le vrai texte de l'Institution française, le seul dont il y ait à tenir compte, c'est le texte de 15^ti . Non pas seulement à cause des faules de l'édition de i56o, mais pour des motifs plus graves et plus généraux. Mais écartons d'abord une objection. Si on prend le texte de la/ii, on mutile V Institution: on la réduit de près de moitié. L'objection serait grave si l'on se plaçait au point de vue religieux, s'il s'agissait de faire une édition confessionnelle. Elle tombe dès qu'il s'agit de littérature, car les additions portent surtout sur des questions de dogme ; ce qu'il y a de plus humain, de plus littéraire, ce qui est vue profonde de l'âme humaine, haute doctrine morale, le plus important du moins et le plus beau, se trouve déjà dans l'édition de i54i- Ce n'est pas par un hasard que, des extraits choisis par MM. Marcou, Hatzfeld, Calien, aucun ne répond aux additions du texte latin de iSSg. On pourra toujours, quand on voudra pénétrer toute la pensée et toute l'âme de Calvin, se reporter à l'ouvrage complet, ainsi qu'on Vii \l's Méditations de Descartes après son Discours de la Méthode, mais comme texte littéraire et, si j'ose dire, classique, il n'y a que le texte de i5/ii qui compte. » Après cela, la grande raison qui milite en faveur du texte de i54i, cest assurément sa date. Au moment où il parut, notre prose n'avait encore à offrir que les deux premiers livres de Rabelais (le Tiers livre est de i546) et les quelques pages du Cymbalam niundi. Vingt ans plus tard, la production littéraire était devenue intensive dans tous les
domaines : le Tiers cl le Quart Livre du Pa/dayruel, les Propos riislif/ucs de» Du l^til, la Déjensc et illustration, avaient paru el la IMriadc^ avait accoin[)li son œuvre; un faraud nombre de traductions avaient vu le joui- : philôsopliicjnes. morales, religieuses, scientifiques sans parlei" de celles (jui venaient de mettre à la portée du grand public la plupart des œuvres notables des littératures antiques et étrangères; citons seulement les traductions donm'cs par Louis Le lloy, les l Vt'.v de Plular<pic dAmyot, VAmadis d'JIerberay des Essarts. Les Joyeux Devis et Vlleptanirroii se trouvaient dans toutes les mains, le Traité (le la Servitude volontaire était composé; l'IIospital faisait entendre sa noble parole; Charles de Sainte-Marthe avait déjà prononcé ses Oraisons Junèbres, llamus, Pasquier et Ambroise Paré élaient connus, et plus d'un écrivain préparait déjà des œuvres morales, à la manière des Vncicr)s. en attendant Montaigne; enfin (lalvin lui-même avait mis au jour une série considérable et prodigieusement variée d'ouvrages en français : livres de polémique, lettres, sermons, commentaires, etc., et d'antres écrivains réformés l'avaient suivi dans cette voie : les noms de Viretel d'Esliennc suffisent à le rappeler.
On peut donc assurer qu'en i56o, VInslitulion perd à peu près toute signification littéraire. Elle se noie, comme on l'a dit. au milieu de la prédication, de l'apologétique, de l'e.végèse protestantes, elle a l'air de continuer un mouvement bien antérieur, alors que vingt ans plus lot, en i5:'|i, elle avait glorieusement innové. Or, si tous les historiens de notre littérature placent VInslitulion à cette dernière date, c'est toujours à l'édition de i50o que toutes les
citations sont empruntées. On nous fait juger de la g-randenr de l'œuvre réalisée par Calvin en i54i par un texte élaboré dix-neuf ans après cette date mémorable. Et cependant les différences présentées par les deux textes s'accusent profondes et continues ; elles ne consistent pas seulement, comme on pourrait le supposer, en simples nuances d'expression : en réalité, nous avons affaire à deux styles distincts que séparent el différencient vingt années d'évolution de la langue française, vingt années pendant lesquelles la pensée, la conception de lart et de la science ont été transformées et renouvelées, avec plus de rapidité peut-être que pendant nulle autre période de l'histoire intellectuelle de notre pays.
Notre but, en publiant le texte de i5/ii, a donc été de restituer aux amis des lettres françaises un ouvrage qui a marqué une date inoubliable dans l'évolution de notre littérature et qui, ne subsistant qu'en un nombre infime d'exemplaires, ne pourrait être admiré et étudié avec fruit à une époque qui, comme la nôtre, est de plus en plus avide de connaître ses origines. Il est nécessaire de remarquer, en effet, que l'édition critique du Corpus Reformatorum ne prétend en aucune façon nous redonner le chef-d'œuvre original de Calvin, puisque le texte de i56o lui sert de base, et qu'il comporte une disposition totalement diflerente de celle de i54i. Il fimdrait un labeur extrêmement long et compliqué pour retrouver, à travers les variantes et les notes de chaque page, tous les éléments qui pourraient permettre une reconstitution du texte primitif. En réalité, on ne parviendrait à réaliser cette reconsti-
tution (lu'en traiiscrivanl çà ot là, à l'aide duii travail de mar([iicU'rie qui dcinaiidcrait de longs mois, tous les passages et fragments qui appartiennent au texte de i5^ii, pour les grouper ensuite dans leur ordre véritable'. Grâce à la réimpression (pii vient d'être exéeutée, l'ouvrage a reparu dans sa splendeur première, — comme un beau bronze net de tout alliage et produit d'une coulée unique, — tel qu'il fut donné avant les remaniements qui le transformèrent. De la sorle, on admirera une œuvre d'une seule venue, ainsi qu'elle ai)parnt à sa vraie date, grave et gauche à la fois, sans aucun ornement d'cmpninl.