LES DIFFERENCES
ENTRE l'Édition de i5'|I et celle de i56o au point
DE ^ LE DE la LANGUE ET DU STYLE
C'est qu'en effet le texte de i5/ii révèle la nouveauté de l'effort accompli, par son allure archaïque même. Il est, dans la pleine acception du terme, une traduction, où la phrase française semble
I. « Pour diverses raisons, les éiliteiirs du Corpiix ont prcfôré ou dû suivre comme texte principal la traduction de idCo, qu'ils estimaient inaulhentiquc ; il faut aller chcrclier au bas des pages la traduction primitive, déchiquetée, rompue en mille tronçons pour l'ajuster au plan déiinitif de Calvin qui a bouleversé l'ordre primitif de son ouvrajjre. Il est impossible dès lors de se représenter la suite et le naturel développement do la véritable Institution française ; impossible d'en faire ni étude ni usajîc sérievix. » (ficvuc liistorique, art. cité, p. 7O.)
moulée sur la phrase latine, et où l'auteur n'a pas cherché à atténuer les subordinations et coordinations qu'implique la langue ancienne, féconde en incidentes. Chose digne d'être notée, ce style se lapproche étrangement de toutes les parties oratoires ou épistolaires du roman rabelaisien, si proches elles aussi de la prose latine, qu'on les croirait par endroit traduites d'un texte antérieur. Ainsi, d'un côté comme de l'autre, les commencements de l'éloquence française restent intimement associés et, si l'on ose dire, soudés à la langue mère. L'émancipation, l'allure indépendante ne viendront que plus tard.
Quand nous comparons le texte de lô^i à celui des éditions postérieures ^ nous découvrons sans peine la trace de l'assouplissement que l'habitude d'écrire et le perfectionnement de la langue apportent au style de l'écrivain. On saisit sur le fait la volonté constante de Calvin de rajeunir, ou si l'on veut, de rafraîchir son style. Sa tendance visible est de s'écarter du latin, au fur et à mesure que les années s'écoulent, et de donner à ses phrases un tour plus conforme au génie de sa langue maternelle. Cela est si vrai que l'éloignement des expressions trop sensiblement latines se marque même dans des détails de formules de politesse : dans la préface adressée à François I", le tutoiement, calqué sur celui du latin, disparaît dès i545 ; de
I. Nous renvoyons aux variantes du Corpus Refonnatoruin qui rendront sensibles les modifications successives apportées par Calvin à son style, nous réservant de revenir sur ce sujet avec détail, dans le 3" fascicule de notre édition. On trouvera dans l'articic de M. Lanson cité plus haut(/?ei'ue historique, p. 71 et suiv.) un chois d'exemples de ces différences.
même, les titres de : 0 très noble Roy, très excellent Boy, très illustre Roy, etc., sont remplacés par celui de Sire. Les mots qui ont gardé l'empreinte latine, comme convertir, cogitation, abjection, abnégation, sapience, oraison, génération, etc., sont remplacés par tourner, pensée, petitesse, renoncement, sagesse, propos, secte. Les exemples abondent ; tantôt les mots dérivés du latin sont remplacés par des synonymes, tantôt par des locutions composées, dans d'autres cas par des verbes. Cet effort vers une forme plus souple, plus vi\ante, n'est pas moins sensible dans la construction : inversions évitées, voix active ou pronominale substituée à la voix passive, emploi plus fréquent de on, de c'est de, c'est que, ily a, l'otcy ; simplification des locufîons, telles que jusque là où qui devient jusques, — et si encores il esfoit ainsi remplacé par et encore qu'ainsi fust, — que nous vous me transformez par pour être trcuisjormez , — car quelquonques quilz par quels qu'ils, — mais s'unissant avec nous, par mais se donnant et communiquant à nous ; suppression de mots explétifs : rien d'avantaige devient davantage tout court. On observe, d'une manière générale, l'élimination des complications inutiles ; ce début de phrase du chapitre u (livre II, ch. n, en i56o) : Or nous congnoistrons à quel but nous devons tendre en considérant devient Or voicy le moyen qui nous gardera d'errer, c'est de considérer ; — et de Ja'icl nous voyons comment il confesse, que le combat dont nous avons parlé, d'entre l'Esprit et la chair, estait en sa personne devient et qui ne pcwloit, pur feintise, en descr'ivant ce combat de la chair et de l'esprit qu'il sentoil en sa personne ; — nous avons pensé es tre du devoir de nostre
office de confermer (i5/ii et i5/15) devient en i56o : f estime qiiil viendra bien à propos de confermer. Notons encore le remplacement par l'indicatif de la proposition infinitive ; ceste esire la vie éternelle devient : [nous croyons] que cest la vie éternelle ; l'emploi du relatif à la manière moderne : cestiiy estoit un Père qui est remplacé par cestoit aussi un Père qui disoit ; ceste de i5/ii est remplacé par celle, dans certains cas, pendant que icellc remplace, en i56o, celle de i54i ; et de celle corruption de i5/ii est remplacé, en i56o, par et de la corruption. Il arrive que le texte latin est traduit en i54i avec plus d'exactitude qu'en i56o : ainsi (chap. i5 du livre IV de i56o) ; ut amplius non sit, aut noljis negotiuni non facessat est rendu, en i54i et i545- par : cju^il ne sert plus et quil ne nous face, etc., tandis que nous trouvons plus tard : qu'il ne nous face, tout court.
Il advient cependant que, pour renforcer une déclaration, Calvin, dans le texte de i56o, complique une formule qui était plus simple en i54i : ainsi (livre 111, chapitre 9 de i56o) : Pour vray il est ainsi, c'est qu'il faut est représenté en î54i et i545, par ces simples mots : il faut que. De même, il arrive que la traduction française, aussi bien en i54i qu'en i56o, supprime des nuances que fournit le texte latin : velut rem omnium faustissimam est traduit par : comme une chose très heureuse, tournure moins énergique. Réciproquement, le texte français accentue en plus d'un cas l'image fournie par le latin : dans cette phrase /jf/r /a vertu duquel les montagnes découlent comme la neige au soleil, les quatre derniers mots qui évoquent la comparaison ne figurent pas dans le texte latin. On peut assurer qu'il
JEAN CALVIN CfjO
est, en matière de style, peu de comparaisons aussi instructives que celle des deux textes de i54i et de i56o.
Rapprochons quelques phrases empruntées aux Irois textes latin et français (chapitre i ') :
1539 : « Aobis suavissimc hlandunur et lanluni non semidei videmur. »
i54i : « Nous nous Jlatons et ap taudis sons et peut -s'enjault que nous ne nous estimions demy Dieux. »
i56o : (( \ous sonimes bien aises et /lous baignons à nous Jlater jusques à nous primer comme demi dieux. » —
lojQ : (' \on secus atque oculus, cui nihit alias obversatur nisi nigri coloris, candidissimum esse Judicat, quod lamen subobscura est albedine, vel nonnulla etiam Juscedine aspersum. »
i5/ii : « Tout ainsi que iœil, lequel ne voit riens que clioses de couleur noire, juge ce qui est d'une blancheur obscure, ou bien encores à demy gris, estre le plus blanc du monde. »
i56o : (( Comme un œil qui ne voit que du noir, estime que ce qui est bran ou de couleur obscure et moyenne est de souveraine blancheur, pour ce quily est ainsi accoustumé. » —
1539 : « Si cœperimus cogitationem in Deum erigere et expendere qualis sit et quam exacla... {sit Juslitiae perfeclio) », traduit en i54i (p, 2) par : a Si nous nous dressons une fois notre cogitation au seigneur et recong naissons quelle est la perfection de sa justice » , devient ensuite : « Si nous commençons à élever nos pensées à Dieu, et bien poiser quel il est, et combien la perfection de sa justice est exquise. »
376 GRAiNDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
Il n'est pas nécessaire d'insislcr plus longtemps sur la diflerence des deux styles.
Nul doute qu'en procédant de la sorte Calvin n'ait cherché à rendre son style plus coulant, plus familier aussi, plus conforme en un mot au vocabulaire et ù la syntaxe populaires. L'intérêt de la propagande était lié à ses yeux à l'emploi d'un langage accessible au plus grand nombre des fidèles. Son sens si profond et si juste des réalités l'a évidemment inspiré en cela comme en tant d'autres cas.
Suivant une remarque faite déjà par M. H. Châtelain, on devine, à travers les traductions successives, un souci manifeste de rendre avec une exactitude plus rigoureuse, on pourrait dire presque religieuse, le texte latin, comme s'il s'agissait d'un texte classique consacré. Ainsi ces mots de la seconde page ; (( i\am si vel terrain despicimas medlo die, vel intuemiir quœ aspeclui nostro circumcirca patent, sont traduits de la sorte en i54i (p. 2, ligne 27) : a Car si nous regardons en plainjour bas en terre : ou si nous contemplons les choses qui sont à Ventour de nous )), et sous cette autre forme plus courte, en i56o (Opéra, III, col. -^i) : « Car si nous jetions la veue en bas en plein jour et que nous regardions à lentour par cy par là. » La correction qui peut paraître au lecteur non averti un simple rajeunissement fiançais, correspond en réalité à une traduction plus littérale. Il arrive aussi que telle expression latine, traduite d'abord par un terme français tout à fait adéquat, se trouve renforcée, dans la dernière traduction, par un terme plus imagé. Ainsi homines... obsequenliores, d'abord traduit par populaire... plus obeys-
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sanl, est rendu, eu i5Go par populaire... plus ductible. Quasi nulli sunt, d'abord traduit par presques rédigez a néant, est rendu ensuite par quasi sesvanouissenl {Opéra, III, col. /ja).
Il convient de noter encore plusieurs changements caractéristiques : la locution // nous semble advis devient il nous semble ; le Seigneur est remplacé en maints endroits par le simple nom de Dieu, et au lieu du singulier collectif /'/iomme, est mis le pluriel les hommes (p. 2, 1. 8, 10, i/i, 29 ; p. 4, 1. 5, o3, etc.) ; terriennes devient terrestres ; il est, il y a ; il appert, on void ; iceux, telles gens: déduire (un argument), tirer (p. 2, 1. 34 ; p. 3, l. 23 ; p. 4, 1. 7, 29, 39). Mais, contrairement à ce qu'on pourrait attendre, cest est une fois remplacé par tel : cette phrase : Or de eest espoventement nous avons plusieurs exemples débute en i56o par : Or de tel estonnemenf, qui fournit en même temps une expression atténuée.
Visiblement, en certains endroits, la concision est sacrifiée à l'aisance. Cependant « tout balancé, remarque le même érudit, les cas 011 Calvin substitue à une syntaxe lente une syntaxe plus rapide sont les plus nombreux, et la différence est sensible, en particulier, en ce qui concerne les particules conjonctives. Elles sont d'ordinaire moins massises en i56o qu'en i54i. Mais, économisant des mots pour les jointures et les attaches de ces propositions, Calvin prend plus de liberté pour déployer, selon la tendance analytique de notre langue, les éléments de la proposition plus chargés de sens ; au besoin un substantif, s'il est par lui-même un mot de valeur,
sera divisé en plusieurs éléments qui composeront une proposition complète. Souvent, il répartit le contenu sémantique dun seul mot latin entre deux mots français appariés (adjectifs, substantifs ou verbes). Mais ce qui est plus intéressant encore à faire observer, ce sont les corrections qui ajoutent au premier texte la couleur et l'énergie d'un équivalent plus concret i. Une telle constatation contribue à faire mieux saisir combien les reproches d'austérité excessive, dirigés contre le style de Calvin, sont peu justifiés. Petit de Julleville s'est trompé en affirmant cjue le Réformateur français écrivait « sans images », qu'il était u pauvre en métaphores » et que « toute poésie lui était étrangère». Plus Calvin avance en âge, et plus son vocabulaire s'enrichit, usant de lermes plus puissants de sens ou plus colorés. Pendant que sa pensée acquiert plus de force et plus d'éclat au contact de l'expérience, sa phrase gagne en nombre, en équilibre et en relief. Entre un certain nombre de détails caractéristiques qui ont été relevés dans ce sens, on peut signaler le suivant : Calvin use en i5^i d'un certain nombre de mots de formation savante en tion. Bien qu'un grand nombre de ces mots abstraits — une bonne moitié, — aient fait fortune dans la langue, le Réformateur tend à les éliminer pour échapper à la lourdeur et à la monotonie de leur suffixe. Quelques-uns d'entre eux ont été remplacés par l'inlinitif correspondant, avec un léger changement dans la construction des mots voisins.
Une curieuse tendance que révèle encore la comparaison des deux textes, c'est la substitution d'équi-
valents aux adverbes en ment. Ainsi pareillement se trouve remplacé, en lâôo, par «M.ç^t bien, naturellement par de nature '.
SUPÉRIORrrÉ DU TEXTE DE lô^l. JUSTIFICATION DE