LA PLEIADE
AU COLLÈCxE DE FRANCE EN 1557
Le Collège de France a eu roccasion cracquérir, il y a quelque dix ans, un document singulièrement précieux, et jusqu'à présent unique, sur le premier siècle de sa vieille et glorieuse histoire. Cette pièce, qui mesure 875 millimètres de hauteur sur 827 de largeur, est de papier ; elle est en très hon état de conservation et d'une authenticité indiscutable. Jusqu'au jour où elle se trouva comprise dans la vente d'autographes du i5 juin iqoS ^ on ne la voit signalée nulle part. C'est à ce moment que notre établissement put la conquérir après une lutte d'enchères assez vive. Tout ce que l'on a pu apprendre sur ses anciennes destinées, c'est qu'elle avait été vendue autrefois à M. Paul Brenot, collectionneur, par M. Eugène Charavay. Fit-elle partie, au xvi" siècle, des archives du Collège royal ? Fut-elle conservée par la famille du professeur auquel elle valut son admission dans le corps enseignant, ou déposée dans les archives du grand Aumônier de
I. Vente faite à Paris, à Ihôtel de la rue Drouot, M. Noël Charavay expert.
qui relevait rinstitulion avant 1671 ;' Autant dliypothcses entre lesquelles le choix est possible. Une seule chose demeure certaine : ce document constitue la plus rare et la plus remarquable réunion d'autographes qui ait depuis longtemps passé en vente touchant l'histoire littéraire de la Renaissance. Il y a lieu de icmarquer, d'autre part, que. par une chance singulière, il se rapporte à la famille qui a tenu, au xvi" et xvii" siècle, par suite de ses alliances, la place la plus large peut-être dans le Collège royal, et dont l'histoire s'est confondue, pendant plus de cent ans, avec celle de l'établissement lui-même.
Yoici le texte de notre pièce, reproduit suivant la disposition de l'original :
Nos snbxifinaU certificainus Mayistruin Nlcolauni Goulu Carnotensem, nobis cognUuni, Parisiensis Academias Alumnum, in ea l'itéras Grpecns et Latinas in superloribus ordinibus daodecini annis professuin, Acadeniiœ magistratU)as perfuncluni, in omni viia sua honestè el intègre ac sine ulla reprehensione versatum. a nobis in regia cathedra perorantem et Grxce interpretantem per sex dies auditum et probatum, aaditoribus gratum, ac proinde suggestu et stipendiis regiis dignuin Judicalum, in cujus rei testimonium et ftdem nostrum chirographum subscripsiinus, anno doniini 15G7, die 15 niensis Septembris.
Audivi de lingua grœca dicenteni Gulonium ejusque orationeni probavi, ac de literis grœcis cum eodem privalim communicavi dignumque hac professione judicavi.
LiDOVicus DuHETUs, regius medicinœ professor.
Ab annis duodecim in professione grxcarum et latinaruni lilerarum cwn magna omnium approbatione mihi notase st et
inoribus inlegris janipridem perspectiis. Qiiibns noniiiiibiis régis benejicio dUfnissimns esse indetur.
Jacobus C arpenta ful s p/n7osop/jiœ et mathemalicariim arlinni regius professor.
Ego Petrus lionsnrdiis affirma me aiidisse publiée leyenlem qrece Nicolaum Guloninrn et dignissimum regia legemti facnltate existimare :
RONSVHD.
Ego Johannes Aiiratus lilerarum Gra-cariun professor Regius, cum ante .rij annos literas latinas et grœcas publiée profitentem D. Nicolaum Gulonium euin summa eruditionis fama cognovissem ; et poslea et priiKilis colloquiis, et uuper publicis e Regio suggeslu prxlectionibus auditum ac penitus perspectum approbassem : diginun putavi, hodieque pulo, qui pro me meum Regium munus legendi grxcè obeat, meusque et successor et gêner fiât.
lo. Alraïls.
Ego Remigius Bellaqueas lestificor me audisse publiée tegentem Nicolaum Gulonium in grecis litleris et regia cathedra digmimjudico.
R. Bellaqlels.
Eaeit eruditiu singularis Nicolai Gulonii milii cognita ut eum dignum judicem qui in collegium regiorum professorum cooptetur.
Leodegauils a Olehcu Ictinarum lilerarum professor regius. { Monogramma .)
Ego J. Antonius Baifius onmium lilteratorum de N. Gutlonii doctrina judicio libentissime subscripsi.
Audiviocto circiter abhinc menses Nicolaum Gulonium Grœcos Scriptores publiée inlerprelanlem et scio eum ab illo tempore semper litteras Grœcas docuisse et quotidie docere. Si collegis meis, et céleris doctis viris dignus videalur, qui in nostrum collegium cooptetur, ego els libenler assenliar.
D. Lambinus litterarum Grœcarum professor regius.
SgO GRANDS ÉGRITAJNS DE LA RENAISSANCE
Il s'agit donc d'un cerlificat collectif décerné par les huit membres du jury spécial qui fut appelé, au mois de septembre 1667, à examiner INicolas Goulu, chartrain, candidat à l'une des deux chaires de langue grecque du Collège royal, sur le point de devenir Aacante par la démission de Jean Dorât. Ce savant helléniste qui fut le maître de Ronsard et de la Pléiade, se retirait pour laisser la place libre à Nicolas Goulu, son gendre. Mais, au moment où fut délivrée la pièce, il faisait encore partie du corps professoral de l'établissement. Le jury comprenait, outre Dorât, quatre autres membres du collège royal : Louis Duret, professeur de médecine, Jacques Charpentier, le fameux adversaire deRamus, professeur de mathématiques, Léger Duchesne, professeur de langue latine, et Denis Lambin, titulaire de l'autre chaire de langue grecque. A ces cinq maîtres avaient été adjoints trois hellénistes réputés, tous trois poètes et membres, avec Dorât, de la Pléiade : en première ligne, le plus illustre des lettrés du temps, Pierre de Ronsard, et avec lui Remy Belleau {Bdlaqueus) * et Jean-Antoine de Baïf.
L'attestation collective donnée par ces huit examinateurs, sous la date du i5 septembre 1567, porte que le candidat, élève de l'Université de Paris, a professé depuis douze ans des cours supérieurs de langue grecque et de langue latine, qu'il a rempli plusieurs charges dans cette Université, que sa vie est digne d'estime et qu'elle n'a jamais donné lieu
I. De Nogent-le-Rotrou, par conséquent presque le compatriote de- Mcolas Goulu.
au moindre reproche, et qu'après l'avoir entendu discourir et expliquer des textes grecs dans la chaire royale pendant six jours consécutifs d'épreuves variées, ses juges ont constaté que l'auditoire l'avait écouté avec plaisir et qu'il était de tout point digne d'être choisi et subsidié par le roi. Ce certificat est suivi de huit mentions autographes spéciales, toutes signées, délivrées par chacun des membres de jury. Ces mentions, dont le texte est différent, spécifient pour le compte personnel de chaque examinateur que les résultats de l'épreuve ont été très favorables à Nicolas Goulu, qu'il avait déjà une réputation bien établie de professeur dans le domaine des langues grecque et latine, qu'il était de mœurs excellentes et que la fonction qu'il sollicitait ne saurait être confiée à un homme plus expert. Dorât fait, avec une insistance marquée, l'éloge de son érudition et formule des vœux ardents pour qu'il devienne à la fois son successeur et son gendre K
Cette belle pièce nous fournit donc des autographes de huit personnages, tous célèbres à des titres divers dans l'histoire littéraire du xn" siècle. La difl'érence des encres est nettement perceptible sur l'original. Il est à remarquer que Dorât, Ronsard, Baïf, Belleau et Durct ont adopté l'écriture italienne. C'est là, en général, une caractéristique propre à tous les adeptes fervents des conceptions de la Renaissance. Rabelais usait du même genre d'écriture, et l'on sait que ses autographes se rap-
I. Le docte historien de Ramus, M. Ch. Waddington, a cru, à tort, que Dorât avait fait entrer son gendre au Collège royal à la faveur des guerres civiles et sans examen, en dépit de Tordonnancc obtenue par Ramus, dont il va être question.
Sga GU VNDS ÉCRIVAINS DE LA RENAISSANCE
proclient beaucoup de ceux de Raphaël, La signature de Léger Duchesne, resté fidèle à la vieille écriture bien qu'il eût en partie renoncé aux anciennes méthodes, est accompagnée d'un monogramme également d'allure archaïque. Baïf se contente de signer avec ses initiales Le certificat de Ronsard est particulièrement remarquable. On ne saurait souhaiter un autographe plus réussi ni plus caractérisé*. C'est un spécimen admirable qui ajoute une valeur toute spéciale à cette pièce où se trouvent ainsi groupés quatre représentants de la Pléiade sur sept.
Notre document est, croyons-nous, le premier de ce genre qui ait été retrouvé. On peut déterminer avec précision dans quelles circonstances il a été rédigé. Les épreuves dont il nous fournit en quelsorte le procès-verbal, avaient été instituées très peu de temps auparavant, en vertu d'une ordonnance royale de mars ]566. Elles restèrent en vigueur quelques années seulement. Nous saisissons là les origines historiques de la présentation ^actuelle des candidats par le corps professoral, lors de chaque vacance de chaire. Jusqu'à la découverte
1. Cela est si vrai que M. Edouard Faral a pu établir, en se fondant sur les caractères de récriture de notre pièce, qu'un manuscrit du livre II de la Franciade (Bibl. Nat., fr. igiii) était de la main même de Ronsard. (Cf. Rev. d'hisl. lilt. de la France, n° d'oct.-déc. 1910, p. (385). Depuis, M. Faral a eu quelques doutes sur ses propres conclusions touchant les autographes du poète. Il les a exposés dans la même Revue, n" de juillet-sept. 19' 3, p. G72. Je crois toujours que la mention de Ronsard a bien été écrite par lui, et non par un secrétaire.
de la pièce de 1567, on n'avait point de donnée exacte sur le fonclionnenient de ce rouage intéressant ; on ignorait même s'il avait jamais réellement fonctionné. Voici à quelle occasion les examens d'admission furent institués par l'autorité royale pour tous les candidats à une chaire quelconque de lecteur ou piofesseur royal.
En i565, l'un des lecteurs en mathématiques, Paschal ou Pasquier du Ilamel étant mort, sa succession fut attribuée par faveur à un mathématicien sans valeur, d'origine sicilienne, nommé Dampestre Cosel. L'enseignement de ce personnage, également incapable de s'exprimer en langue latine et en langue française, ne pouvait être que ridicule. Avec son courage et sa perspicacité ordinaires, Ramus, doyen des professeurs, entreprit de l'évincer de l'établissement et de faire annuler une nomination qu'il jugeait très préjudiciable au prestige de la corporation. Une instance fut engagée devant le Parlement, lequel donna raison à l'illustre maître et prescrivit que le nouveau lecteur devrait, pour entrer en charge, subir un examen public en présence de tout le corps professoral. En même temps, Ramus obtenait du gouvernement royal des lettres patentes d'un caractère général qui réglaient de la façon la plus heureuse, pour l'avenir, le mode de recrutement du personnel enseignant de l'institution (24 janvier 1066). Aucun lecteur ne pouvait être nommé sans s'être soumis à la formalité de l'examen. En conquérant ainsi des garanties qu'on pouvait croire définitives pour les nominations de professeur, le vaillant réformateur de l'enseignement touchait à l'un de ses buts les plus chers. De
nouvelles difficultés s'étant produites, il fit promulguer par le roi Charles IX, très bien intentionné alors à l'égard du Collège, des lettres-patentes confirmatives, datées de Moulins le 8 mars i566, c'està-dire postérieures de peu de semaines aux célèbres édits sur l'administration de la justice et des finances, complément des réformes proposées aux Etats d'Orléans.
Ces dernières lettres mettaient aux choix des lecteurs des conditions qui offrent quelque chose de très fier, de grandiose même, mais que le malheur des temps devait laisser bientôt à l'état de lettre morte. On retrouve sûrement dans les considérants de cette ordonnance quelques-uns des termes de la requête présentée avec succès par Ramus. Voici le texte de l'acte royal qui formera le commentaire naturel de notre pièce. « Charles, par la grâce de Dieu, loy de France, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut. Le feu roy Françoys, nostre très honoré seigneur et ayeul, aima tant en son vivant et les lettres et les lettrez, qu'il voulut que en l'Université de Paris y eust des professeurs à ses gaiges en toutes langues et sciences. Ce qui succéda si heureusement, que les plus doctes personnages de l'Europe ont esté appelez à ladicte profession, et faict un si grand fruit qu'il en est sorty un nombre infiny de gens doctes, qui par tout le monde ont tesmoigné la grandeur de nostre dit ayeul. Ce qui a esté continué par feu nostre très honoré seigneur et père. Et nous avions ung mesme désir et volonté, et vaquant une place de professeur aux mathématiques, nous aurions donné ladicte place à ung qu'on nous avoit dit estre suffisant et capable. Mais nostre bien
amé maistre Pierre de la Ramée, Doyen de nos professeurs, voyant que contre nostre désir, celluy que nous avions pourveu de ladicte place estoit incogneu et son eiiidition cachée, et que, voulant faire quelques leçons, il se seroit monstre ridicule, en au roi t présenté requeste à nostre cour de Parlement, faisant entendre la surprinse domageablc à toute la République, afin que celluy qui se disoil pourveu fust examiné, ce que par la dicte Cour auroit esté ordonné, que nous aurions trouvé bon et raisonnable ; à cause de quoy, afin que à l'advenir Testât de nos professeurs soit baillé que aux plus doctes et capables, de l'advis de nostre conseil et de nostre certaine science, plaine puissance et auctorité royal (sic), nous avons ordonné que, advenant la vacation d'aucune place de noz professeurs en quelque science et langue que ce soit, on le fera sçavoir par toutes les Universitez fameuses et autres lieux, et que ceux qui se vouldront présenter et soumettre à la dispute et lecture de la profession vacante, ainsi qu'il leur sera proposé par le doyen et les autres professeurs, y seront receuz, pour après estre choisy par nous le plus sufifisant et capable de ceulx qui auront leu et disputé, dont nous serons advertiz par le doyen et autres professeurs, et par nous pourveu ainsy qu'il appartiendra, et sans préjudice de l'arrest de nostre dicte cour pour le regard de celuy qui doit estre examiné. Donné à Moulins, le 8 mars i566. — Registre au Parlement le 2 avril i566 » ^.
I. Archives nationales, Xi% 8(J2G, i° (jo v°, et notre Histoire du Collège de France, pp. 21O et suiv.
Peu de temps avant cette seconde ordonnance, la nomination, peu correcte, du trop célèbre Charpentier, en remplacement de Dampestre, avait derechef excité les esprits, le futur meurtrier de Ramus refusant de se soumettre à l'épreuve de l'examen. En sa qualité de doyen de la compagnie, et fort de l'approbation de la majorité de ses collègues, Ramus s'opposa à cette prétention avec la plus grande énergie. Il démontra que le nouveau lecteur était encore plus ignorant que Dampestre en mathématiques. Cette protestation n'ayant point réussi à amener la soumission de Charpentier, son grand adversaire introduisit une requête en Parlement'. La cause fut plaidée avec une extrême animation de part et d'autre. Ramus, dans sa réponse, apporte de précieux renseignements sur l'historique de la question de l'examen, a Huit autres lecteurs royaux, dit-il à Charpentier, demandent cet examen et poursuivent avec moi cette affaire : leurs signatures en font foi, leur requête a été déposée au Parlement, et pourtant vous osez affirmer que je suis votre seul adversaire!... Ce n'est pas moi seul qui m'oppose à votre admission ; ce sont tous ces professeurs royaux, et non seulement ceux-là, mais encore Euclide, Archimède, Ptolémée, et tous les mathématiciens du monde...
1. On trouvera l'exposé de tonte cette liistoire si cnrieuse dans la liemonsirance de Pierre de la Rame, faicte au Conseil privé, en la Chambre du Roy, au Louvre, le 1S de janvier 1. ')(]?, touchant la profession royalle en mathématiques. Paris, André VVcchel, 8°, de 5i pages. Je l'ai résnmée dans VHistoire du Collège de Fronce (Paris Hachette, \8ç)'i), cliap. VI, à laquelle je lais ici quelques emprunts. VVaddington, Ramus, sa vie, ses écrits, et ses opinions, Paris, i855, 8% p. 17G, donne l'arrêt du Parlement, qui fut modilié, observe Ramus, par un grelTier complaisant.
L\ PLEIADE AU COLLEGE DE FRANCE Oj)"
On soutien l que c'est la première fois que je soulève cette question de l'examen ; mais rien n'est plus faux ; car c'est sur ma requête que le cardinal de Lorraine a exigé un pareil examen, il y a dix ans, de mon propre élève, Jean Pœna. Plus tard, après la mort de Paschal du Ilamel. et avant la nomination ofTiciclle de Dampestrc, Jean de Montluc, évêque de Valence, accédant à mes prières et poussé par son zèle pour les arts libéraux, avait écrit au loi pour obtenir qu'il y eût un examen public... Mais, dit-on encore, je n'en ai pas appelé d'autres à l'examen. Je le confesse; car je ne suis doyen que depuis peu, et l'ordonnance du roi est trop récente pour que j'en aie pu faire déjà l'application. »
Pasquier nous a laissé un saisissant tableau de cette mémorable joute oratoire. La teneur de l'arrêt rendu par le Parlement est on ne peut plus divertissante. Il était décidé par la liante cour que Charpentier, qui prétendait lire aussi en philosophie, serait tenu de lire, dans un délai de trois mois, Aristote, au livre de Cœlo, le livre de la Sphère de Proclus, ou bien les Éléments d'Euclide et de Sacro- Bosco. Néanmoins, il était dispensé de l'examen, cette épreuve se trouvant seulement maintenue pour tout autre candidat, à l'avenir. A l'aide du même stratagème, employé plus tard par Figaro, Charpentier, changeant une conjonction en disjonctive, s'était réservé indûment, grâce au texte modifié de l'arrêt, le droit de lire en mathématiques ou en philosophie^.
I. Il fait dire à l'arrêt (suivant Raniiis) : « lire Aristote et Proclus ou les éléments d'Euclide et de Sacro-Bosco », ce qui revient au
De nouveaux incidents vinrent encore compliquer la situation déjà si tendue. La Remonstrance adressée par Ramus, en janvier 1667, au Conseil privé resta sons résultat. Charpentier fut maintenu dans sa chaire, encore qu'ilaitété convaincu d'avoir réclamé un salaire de ses auditeurs, pratique essentiellement contraire au principe de gratuité de l'institution. La suppression de toute redevance scolaire constituait, en effet, l'une des innovations les plus heureuses réalisées par la création des lecteurs royaux, en i53o. Ce fut pour Fintrépide champion de la réforme de l'enseignement un échec cruel. Enhardis par leur victoire, Charpentier et ses partisans firent pleuvoir sur le vieux maître un déluge de libelles contenant les calomnies les plus grossières. Condamné à la prison. Charpentier dut se rétracter, mais sa haine ne désarma pas. Diverses tentatives criminelles, dont il était probablement l'inspirateur, furent dirigées contre la vie de Ramus. Celui-ci comprit que l'exil seul pouvait le soustraire à tous ces dangers, chaque jour plus menaçants. En attendant de pouvoir quitter Paris, il cessa de paraître au Collège royal. Cette réserve, fort naturelle, explique l'absence de son témoignage parmi ceux des examinateurs chargés d'apprécier les mérites de Nicolas Goulu. Du reste, en septembre 1667, il se trouvait à Saint-Denis, dans le camp du prince de Coudé. Sans cette circonstance, le grand savant aurait figuré évidemment au premier rang des juges, en sa qualité de grammairien et de philologue, également maître de tout le domaine de l'antiquité classique. Avantde
même. L'instance de Ramus est du 8 mars i56G ; l'arrêt du Parlement du II mars.
s'éloigner de la capitale, il voulut donner une preuve mémorable de sa sollicitude à l'égard des études mathématiques, on fondant par son testament, en datedu i^'aoïit i568, une nouvelle chaire de lecteur royal, destinée à l'enseignement de cette science. L'homme qui allait tomber, quatre ans plus tard, martyr de la cause du Collège de France, laissait par son testament ooo livres de rente pour le traitement d'un professeur. Celui-ci, dans l'espace de trois ans, devait enseigner le cycle des sciences mathématiques, non selon l'opinion des hommes, mais selon la raison et la vérité. La prescription fondamentale du testament portait que nul ne serait appelé à cette chaire autrement que par voie de concours. Voici quel était le règlement minutieux prévu par Ramus. Le doyen du Collège devra annoncer, trois mois à l'avance, un concours où seront appelés, avec le professeur en fonction, tous les autres mathématiciens, à quelque nationalité qu'ils appartiennent. Pendant ce temps, les candidats pourront faire des leçons et donner ainsi des preuves de leur savoir. Nul ne sera admis à concourir s'il ne possède à la fois les lettres grecques et latines et tous les arts libéraux, outre les mathématiques. Trois mois après la publication du concours, les candidats subiront un examen public auquel seront priés d'assister le premier président du Parlement, le premier avocat général, le prévôt des marchands, les professeurs royaux et tous ceux qui en manifesteront le désir. Pendant sept jours consécutifs, ils parleront une lieure sur les principaux points de chacune des sciences mathématiques : un huitième jour sera employé à répondre aux
objections, à résoudre les problèmes et à démontrer les théorèmes proposés par tout venant. Tous les trois ans, un semblable concours aura lieu, de telle sorte pourtant qu'à égalité de mérite, le professeur sortant de charge soit préféré aux autres candidats. Ramus réalisait sa plus chère idée en instituant ce concours régulier, qu'il savait bien devoir rapidement tomber en désuétude pour les autres chaires. (I Brave, grande et magnifique ordonnance, s'écrie Pasquier, en parlant du testament, et qui mérite d'être gravée en lettres d'or au plus haut du temple d'honneur... On ne saurait assez trompeter la mémoire de Ramus, qui, par une hardiesse royale, ouvrit le premier la porte aux particuliers pour les semondre et inviter à créer des professeurs publics. » Par une coïncidence digne d'être notée, trois cent trente-deux ans plus tard, la fondation Claude- Antoine Peccot devait faire revivre, au moins en partie, celle de Ramus, définitivement disparue depuis la Révolution, de sorte que, actuellement, certaines des conceptions personnelles de Ramus persistent encore dans l'établissement en faveur duquel elles avaient été primitivement élaborées. (' Ainsi, observe un historien, le seul savant méconnu par François I" est le seul qui ait été digne de l'imiter et de perfectionner son ouvrage. »
En somme, tout le monde, vers 1667, après les aventures de Dampestre et de Charpentier, s'accordait pour admettre que les lettres-patentes de Charles IX touchant les examens des candidats lecteurs n'auraientguère l'occasion d'être appliquées. Jusqu'à présent, aucun indice ne nous avait permis de penser que cette formalité eût été jamais respectée.
LA PLÉIADE AU COLLEGE DE FRANCE /ioi
Nul cas particulier n'était venu démontrer, dans l'histoire du Collège, qu'une prescription si utile fût entrée dans la pratique. Tant d'intérêts semblaient devoir se liguer pour l'écarter! Et voilà qu'après une éclipse de plusieurs siècles, le document qui vient d'être retrouvé nous prouve — et sous la caution de quels noms ! — que la garantie de compétence préconisée par Ramus a réellement existé. Faut-il admettre que Dorât, en adoptant son gendre pour son successeur, éprouva plus particulièrement le désir de se conformer à la règle qui venait d'être établie, dans le but d'arrêter les commentaires malveillants ? Cela n'est pas impossible. Politique ou non, sa détermination posa en même temps un utile exemple.
En effet, on ne doit pas perdre de vue que la première génération de lecteurs passée, un danger nouveau menaça l'établissement. Ce péril fut si visible pour les contemporains qu'ils s'en émurent à plus d'une reprise. Un profond historien de l'époque se fit même l'écho de leurs craintes dans une page mémorable, qui mérite d'être citée ici ^ : « Et depuis, comme nous sommes en un royaume de conséquence, ce qui s'estoit passé par connivence en la personne de Charpentier pour ses mérites, ouvrit la porte à d'autres ; de telle façon que nous avons veu un professeur du roy s'estre demis de sa place en faveur du mariage de sa fille et un enfant fort jeune avoir esté pourveu de la chaire de feu son père, pour honorer sa mémoire, comme si ce fust une chose
I. Etienne Pasquier, Œuvres, éd. d'Amsterdam, 1720, t. I, p. gaS et suiv.
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patrimoniale et héréditaire. Non que je [ne] les estime avoir esté et estre gens capables et suffîsans aux professions qu'ils ont exercées et exercent; mais la façon ne m'en peut plaire, craignant qu'avec le temps ces places n'aillent au mespris. Je voy le docte cardinal du Perron mettre toute son estude au bastiment du collège dont je vous ay cy dessus parlé. Dieu veuille que par cy après ce ne soit un corps sans ame. et un magnifique collège de pierres, au lieu de celuy qui fut premièrement basty en hommes, par le roy Françoys. »
Entre i56o et iSgi, Jacques Amyot, le célèbre évêque d'Auxerre, grand aumônier de France, exerça la juridiction supérieure sur l'établissement. Des lettres-patentes du i6 février 1674 confirmèrent et précisèrent, dans le plus grand détail, les droits de contrôle et de surveillance de ce haut dignitaire sur le Collège. En même temps, elles insistèrent sur la nécessité de maintenir la formalité de l'examen préalable : « Charles, etc. A nostre amé et féal conseiller et grand aumosnier, maistre Jacques Amyot, evesque d'Auxerre, salut et dilection. Nous avons esté advertys que quelques-uns ayant impetré de Nous par importunité ou autrement les lettres de lecteurs du Roy en nostre Université de Paris, s'y estant ingérez sans avoir premièrement esté esprouvez et examinez et après installez par personnage ayant authorité de nous... pour ce Nous [vous] avons choisy et esleu pour doresnavant régler, scindiquer et controoler lesdits lecteurs,., examiner et approuver ceux qui debvront succéder aux places vacantes,... appeler avecques vous gens de suffisante condition cl lit-
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térature en tel nombre que bon vous semblera, pour en sçavoir bien juger, affîn que sur vostre rapport nous leur ordonnons et faisons depescher lettres de provision... etc. ^ » Amyot cherchait ainsi à poursuivre lœuvre courageuse de Raraus, mais il est bien évident, par les termes mêmes de l'acte de 167/1, que le règlement institué en i566 avait déjà subi une série d'atteintes. Qui sait ? le jury constitué en 1667 en resta peut-être l'unique sanction. Toutefois si les semences jetées par l'auteur des Advertlssements sur la reforma lion de l' Université de Paris, aa Roy ne devinrent pas toutes immédiatement fécondes, l'avenir devait se charger de les faire fructifier. Une pareille somme d'énergie n'a pas été dépensée en pure perte. On peut affirmer, pour ce qui concerne spécialement le Collège de France, que si cet établissement a pu survivre aux guerres civiles et conserver intact, à travers tant d'intrigues et de corruptions, le sentiment de sa dignité, c'est aux traditions défendues par Ramus, au prix même de sa vie, qu'il en a été redevable-.
Nous achèverons cette étude en groupant divers renseignements sur les personnages cités dans le