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(Ve partie, conte vr.)

Après tout ce que je vous ai dit de Pétrone,. vous me trouverez bien hardi d'entreprendre de vous faire voir en notre langue quelques traits de ce qui nous reste de ses ouvrages : c’est un essai que je fais pour vous contenter, et qui demeurera, s’il vous plaît, entre nous, parce que je ne me pique pas de la gloire de bien écrire, et que je suis persuadé qu'il n’est pas aisé d'atteindre à la politesse de cet auteur. Je sais qu’il a des grâces inimitables, qu’il y a une certaine fleur d’esprit dans la manière dont il s’exprime, qu’ellese perd dès qu’elle passe en d’autres mains, que l’on trouve en tout ce qu'il dit un air si naturel et si aisé, un tour si fin et si délicat, qu'onne sauroit rendre beauté pour beauté ni le traduire sans le défigurer, Je voudrois bien néanmoins vous pouvoir conter aussi agréablement que lui sa nouvelle de la Matrone d'Éphèse, que vous avez tant d'envie d'entendre, sans rien dérober de sa gloire, ni de votre plaisir.

Après qu'Eumolpe eut garanti ses amis du danger où ils s’étoient - trouvés dans le vaisseau de Licas, et que par son courage et son adresse il eut désarmé la colère de tous ceux qui étoient entrés dans la querelle pour l’un ou l’autre des deux partis, il n'oublia rien pour calmer ce qui pouvoit rester de ressentiment dans les

esprits;et, pour assurer cette réconciliation, il fit si bien qu'on ne parla plus que de se divertir; et, tournant la conversation sur des matières agréables, il la fit tomber enfin sur l'attachement qu'ont la plupart à donner de l’amour, et sur le plaisir qu’elles ont d’être aimées, sur leur légèreté à s'engager dans de nouvelles passions, et la facilité qu’elles ont à s’en dégager.

Eumolpe qui n ’avoit jamais eu de tendresse pour le sexe, et qui n’avoit pas cette discrétion qui obligeles honnêtes gens à cacher ce qu’ils en pensent, dit cent choses plaisantes pour faire voir qu’elles n’étoient tendres que par foiblesse ou par caprice; qu’elles n’étoient fidèles que par l'intérêt, la crainte, ou le défaut d’occasions; que la coqueiterie étoit le fonds de leur humeur; et que leur vertu n’étoit qu'une habileté à la déguiser. Il dit que leur âme n’étoit pas moins fardée que leur visage, et qu'il y avoit de l’ar2 üfice en toutes leurs paroles et leurs actions, mais surtout dans leurs larmes. Il dit que c’étoit là le fort de leur déguisement, et le plus grand art dont elles se servoient pour tromper les hommes; qu'après ce qu’il avoit vu il se déferoit toute sa vie de ces femmes qui font vanité de leurs soupirs, et qui veulent se signaler par la montre d’une inconsolable douleur,

Tifreine et ses femmes écoutoient ce discours avec beaucoup d’impatience, et vouloient interrompre Eumolpe; mais il étoit en possession de dire toutes choses, et de les dire si plaisamment qu’il avoit toujours les rieurs de son côté. Comme il vit donc que le reste de la compagnie soubaitoit d'apprendre ce qu’il avoit vu, et qu’hormis Tifreine tout le monde avoitles yeux attachés sur lui pour donner attention à ce qu’il alloit mpbèr il commença à la sorte:

«Une dame resommandable par la épis de sa vertu, autant que par les charmes de sa beauté, étoit lornement et l'admiration de la ville d Éphèse, et les femmes mêmes des pays voisins venoient la voir par curiosité comme une merveille, Le Ciel lui avoit donné un époux digne d'elle; mais le bonheur dont ils jouissoient tous deux ne fut pas de longue durée, et la mort de cet époux termina bientôt le cours d’une félicité que tout le monde regardoit avec envie.

Elle parut si sensible à cette perte que toutes les marques d’une douleur ordinaire étoient trop foibles pour exprimer la sienne, Elle ne se contenta pas, selon la coutume, d'assister tout éche= velée à la pompe funèbre de son mari, de fondre en larmes, et de se battre la poitrine devant le peuple qui accompagnoit le convoi. Elle voulut suivre le défunt jusqu’au monument, et, l'ayant fait embaumer et mettre dans un cercueil, elle le fit porter dans un sépulere

à la mode des Grecs. Et, comme si la mort n’avoit pas eu le pouvoir de les séparer, elle se résolut à ne point quitter le corps, à pleurer nuit et jour, et se laisser mourir de faim auprès de lui,

Ses parents et ses amis ne purent la détourner d’une résolution si cruelle, et les magistrats, voyant que leurs conseils, ni même leur ‘autorité, ne gagnoient rien sur cet esprit tout occupé de son désespoir, furent contraints de l’abandonner, Cette dame enfin devenue plus illustre par l'excès de sa douleur qu'elle ne l’étoit auparavant par sa vertu.ni par sa beauté, avoit passé trois jours sans prendre aucune nourriture, n'ayant pour compagnie qu'une femme fidèle et affectionnée, qui mêloit ses larmes à celles de sa maîtresse, et prenoit le soin d'entretenir la lumière qui les éclairoit dans l’obscurité de cette grotte. On ne parloit d'autre chose dans la ville d'Éphèse ; une vertu si rare faisoit l'entretien le plus ordinaire du monde, et chacun la proposoit comme un exemple admirable d’amour et de fidélité, \

Dans le même temps le gouverneur de la province ayant fait attacher en croix quelques voleurs, tout proche de la triste demeure - où la vertueuse dame se consumoit en regrets au pied du cercueil

de son cher époux, le soldat commandé pour garder les croix de peur que les corps ne fussent enlevés, aperçut, durant les ténèbres et le silence de la nuit, la lumière qui étoit dans le monument, et crut | entendre les plaintes d’une personne affligée. Aussitôt, ir À xement de curiosité commun à tous les hommes, il s’avança de quelques pas de ce côté-là pour savoir ce que ce pouvoit être; mais, entendant redoubler les mêmes plaintes, il descendit enfin dans la grotte pour s’éclaircir de la vérité,

Au bruit qu'il fit en entrant, cette dame désolée tourna devers lui les yeux qu’elle tenoit auparavant attachés sur le corps de son mari; mais si, malgré sa douleur, elle fut surprise de l’abord de cet inconnu, il ne le fut pas moins par un spectacle si lugubre, et par la vue de la plus belle personne du monde, Il eut bien de la peine à s'assurer si ce n’étoit point une illusion, et si ce corps qu’il voyoit étendu, et ces femmes qui le gardoïent, n’étoient pas autant de fantômes.

Dès qu'il fut revenu de son premier étonnement, il vit bien que

ces objets devoient causer plus de compassion que de crainte, et, par les plaintes qu’il entendoit, il comprit le sujet d’une affliction si extraordinaire. Il remarqua même sur le visage abattu de cette illustre affligée des charmes que la douleur et l'abstinence n’avoient que bien peu diminués. Et, comme l'amour s’insinue aisément dans les cœurs par pitié, il la plaignit et l’aima presque en un même moment, et,commencant déjà de s'intéresser à sa conservation, il fut

chercher quelque nourriture, et la porta aussitôt dans ce tombeau.

Il n'oublia rien pour l’exhorter à ne persévérer pas davantage dans une résolution si funeste et des regrets superflus, Il lui dit que la sortie de ce monde étoit la même pour tous les hommes, et qu’il falloit aller en même lieu, Il lui représenta que, la fin de la vie étant inévitable, les regrets de sa perte étoient inutiles. Il se servit enfin de toutes les raisons que l’on emploie d'ordinaire pour adoucir de semblables afflictions ; mais, au lieu de se montrer sensible à la consolation de cet inconnu, elle redoubloit les efforts de sa douleur, se meurtrissoit le visage avec plus de violence qu'auparavant, et s’arrachoit les cheveux qu’elle jetoit sur le cercueil de son cher époux comme de nouveaux sacrifices de son amour et de son désespoir,

Le soldat ne se rebuta point de cette obstination, et,s’imaginant qu’il pourroit la fléchir plus aisément par l'exemple de sa suivante;: il essaya de persuader celle-ci par toutes sortes de moyens. Comme sa douleur étoit moins forte, et qu’elle n’avoit pas trop bien résolu de se laisser mourir de faim, elle ne sut résister plus longtemps au pressant besoin de manger et à la vue des viandes qui la tentoïent davantage que tous les discours de ce consolateur. Enfin elle se laissa vaincre, et, surmontant un reste de pudeur qu’elle avoit de montrer moins de courage que sa maîtresse, elle tendit la main pour recevoir le secours qu’on lui offroit si généreusement,

Dès qu'elle eut repris quelque vigueur par un peu de nourriture, elle se mit à combattre elle-même une douleur si opiniâtre par toutes les raisons que son amitié ou l'envie de sortir d’un si triste lieu lui purent inspirer. « Que vous servira, disoit-elle à sa maîtresse, de vous ensevelir toute vivante dans ce tombeau, et de vouloir rendre à la destinée une âme qu’elle ne vous demande pas encore?

N'exercez point sur vous ces injustes rigueurs; Que votre désespoir épargne un peu vos charmes, Les dieux, peu touchés de vos larmes, Ne vous rendront jamais l'objet de vos douleurs, La Mort est un monstre inflexible, Et ce corps insensible Ne se peut ranimer par l'excès de vos pleurs; Renoncez à la triste gloire D'être fidèle et tendre pour un mort, Vos regrets ne sauroïent changer l'ordre du sort; Perdez de votre amour la funeste mémoire, Songez à vivre et cessez de pleurer, Malgré de votre époux la perte douloureuse; Vous pouvez encore être heureuse :

Vous avez dans vos yeux de quoi la réparer,

ou

Si celui que vous pleurez avec tant d'amertume étoit à votre place, il seroit sans doute plus raisonnable que vous n'êtes, et se consoleroit plus aisément de vous avoir perdue, Croyez-moi, défaitesvous d'une foiblesse dont les seules femmes sont capables, et jouissez des avantages de la lumière tant qu'il vous sera permis. Ce corps

que vous voyez devant vous vous apprend assez quel est le prix

et la brièveté de la vie, et vous avertit que vous devez mieux la ménager. » k

La faim et le desir naturel de se conserver sont de puissants séducteurs en de pareilles occasions; et la personne du monde la plus désespérée a bien de la peine à se défendre d'écouter ceux qui lui conseillent de vivre. Il ne faut donc pas trouver étrange si cette femme, qui paroïssoit si résolue à mourir de’ sa douleur, fut contrainte de succomber à ces persuasions, et à l'exemple de sa suivante. ;

Ce soldat officieux, voyant qu'il avoit gagné sur elle une chose qui lui paroïssoit d’abord impossible, porta ses desirs plus loin; et, comme l'amour nous fait imaginer de la facilité dans toutes les choses qu'il nous fait desirer, il crut trouver encore moins de résistance dans la vertu de cette belle affligée qu’il n’avoit fait dans son désespoir,

Et, pour en venir à bout, il lui dit tout ce que les premiers feux d’une passion, aidée d'une grande espérance et d’une occasion favorable, peuvent inspirer de plus touchant. Le jeune homme ne paroïssoit pas à la prude ni désagréable de sa personne, ni sans esprit. Elle commençoit à remarquer qu'il faisoit toutes choses avec beaucoup de grâce, et qu'il n’étoit pas incapable de persuader, Déjà cette sympathie secrète qui fait plus souvent et plus tôt que l'estime la liaison des cœurs agissoit si fortement sur le sien que les conseils de la suivante, qui n’oublioit rien pour reconnoître les grâces de leur bienfaiteur, achevèrent de la gagner.

« Pouvez-vous, lui disoit-elle, moins faire pour celui qui vous a sauvé la vie que de répondre à son amour, et, puisque vous rencontrez heureusement en lui de quoi vous consoler de la perte que vous ayez faite, étouffez, si vous me voulez croire, dans la douceur

. d’être aimée le reste de votre douleur.

C’est pousser trop longtemps d’inutiles soupirs; Ne vous opposez point à ces justes desirs.

La nature vous dit qu’il est doux de les suivre : Ce n’est pas assez que de vivre, Il faut vivre pour les plaisirs. »

Il est aisé de s’imaginer le reste, et qu’il falloit un cœur plus J. DE LA FONTAINE. vr 24

st

insensible que le sien contre de si fortes attaques. Le moyen après tout qu'une femme abattue par une silongue abstinence, et l'excès de son déplaisir, eût la force de résister à la violence d'un soldat entreprenant et'passionné, ou plutôt comme se pouvoit-elle défendre d'aimer, et de satisfaire un Rose à qui elle avoit de si grandes obligations ?

Ils demeurèrent ensemble non RE la première nuit d’une aventure si rare, mais encore le lendemain et le jour d’après, dans

cette grotte, les portes si bien fermées que quiconque y fût venu

auroit pensé sans doute que cette femme; que l’on croyoit la plus honnête du monde, avoit expiré sur le corps de son mari.

Le soldat, charmé de sa maîtresse et du secret de sa bonne fortune, alloit pendant le jour acheter de quoi lui faire bonne chère, et le portoit dans le monument dès que la nuit étoit venue. Cepen, dant les parents de l’un de ces voleurs que l’on avoit pendus, s'étant aperçus qu'il n’y avoit plus de garde auprès d’eux, enlevèrent le corps, ‘et lui rendirent les derniers devoirs ; mais le soldat, à qui les soins de son plaisir avoient fait négliger ceux de sa charge, voyant le lendemain qu’il n’y ‘avoit plus de corps à l’une de ces croix, tout effrayé de la crainte du châtiment qu’il avoit mérité, revint trouver sa pale, et lui conter le malheur. oi venoit de lui arriver. |

Il n’alloit pas moins que de la vie dans la faute qu’il avoit faite, et sachant combien le gouverneur de la province étoit sévère, à désespéroit de sa grâce, et ne vouloit point attendre sa condamnation. Il étoit donc résolu de se faire justice lui-même, et de punir sa négligence de sa propre main pour éviter la honte du supplice. Il sembloit que rien ne le pouvoit détourner de cette pensée, et qu’une mort violente alloit ravir à cette belle le second objet de son amour. Il la supplioit déjà d’avoir soin de sa sépulture, et de le mettre dans ce même tombeau qui devoit être fatal à son époux et à son amant. Il étoit enfin sur le point d'exécuter un dessein si funeste, lorsque cette dame, qui, durant son discours, n’avoit songé qu'aux moyens de l'empêcher, arrêta le coup de son désespoir.

« Aux dieux ne plaise, s’écria-t-elle, que je sois réduite à regretter en même temps la perte de deux pefsonnes qui me sont si chères, puisqu'il y a des expédients pour m'en garantir : il est juste que ce qui me reste de l’une serve à me conserver l'autre, et j'aime bien mieux voir pendre le mort que de voir périr le vivant, »

À ces mots le soldat, tout transporté de joie, se jette aux pieds de sa maîtresse, et,ravi du conseil ingénieux d’une femme si avisée, il confesse que son amour et ses services sont trop heureuse-

APPENDICE. 3x

ment récompensés, Après cela, ils se mirent en devoir tous trois de tirer le corps du cercueil; le soldat le chargea sur ses épaules, et fit si bien qu'il l’attacha sur cette croix d’où l'on avoit enlevé Pautre. c th Le lendemain deux amis du mort, poussés de la curiosité d'ap- «prendre ce qu’étoit devenue la vertueuse femme, s’en allérent de bonne heure vers le tombeau. Ils s’entretenoient en chemin des louanges d’une fidélité si extraordinaire, et, quand ils furent proches des croix, ils levèrent par hasard les yeux sur celle qui étoit le plus près d'eux, où ils reconnurent le visage de leur ami dont les traits étoïent encore assez remarquables. La peur les saisit à un tel point au lieu d’aller jusqu'au monument pour s’en assurer davantage, ils coururent tout eflrayés vers la ville d'Éphèse, où ils firent avec peine le récit de ce qu'ils venoient de voir. La nouvelle s’en répanditaussitôt, et le peuple accourut en foule pour voir un spectacle si nouveau, chacun disant avec étonnement : « Commentse peut-il faire qu'un mort soit sorti du cercueil pour aller au gibet? » En ce moment Eumolpe fut contraint de finir son conte, parce . qu'ilse fit un si grand éclat de rire dans toutela compagnie qu’on ne lui donna plus d'attention. Les mariniers qui s’étoient approchés pour l’entendre s’en retournèrent à leurs manœuvres en battant des mains sur une aventure si plaisante, Et Tifreine même, } qui, durant le récit d'Eumolpe, en avoit rougi plus d’une fois pour l'honneur de son sexe, ne put s'empêcher d’en sourire, Le seul Licas, qui avoit un fonds de mauvaise humeur, capable d'empoisonner toutes Les joies du monde, se prit à dire en branlant la tête d'un air chagrin : « Si j’avois été à la place du gouverneur de la province, j'aurois fait détacher le mort de cette croix, et l’aurois fait remettre dans le tombeau avec les mêmes honneurs que la première fois, et j'aurois fait pendre en sa place, avec toutes les marques d'infamie, une si méchante femme. » Ce jugement fut trouvé si à contre-temps et de si mauvais goût qu’on ne fit pas seulement semblant de l'entendre, et chacun se remit à rire plus fort qu’auparavant.

(Samnr-Evnemon», conte ajouté aux Wouvelles en vers, par M. de L. F., Paris, 1665, in-12, p. 33-60.)

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