LE REMÉDE
GONTE.
Nous ignorons d’où la Fontaine à tiré cette anecdote, On sait combien"étaient communes autrefois ces facéties triviales, basses, grossières, combien nombreux ces bouffons, baladins, bateleurs, conteurs de tréteaux, comédiens de foires, de halles, de carrefours, dont la verve ie égayait tant nos bons aïeux. Si on voulait se donner la peine de feuilleter les recueils, jadis si répandus, d’équivoques, de brocards, turlupinades, joyeusetés, naïvetés, simplicités, gausseries, où « l’escopette d'Esculape » joue un si grand rôle, tous les récits plaisants, toutes les comédies désopilantes, ôu des apothicaires de tout rang et de toute espèce sont mis en scène, depuis les farces de nos vieux auteurs jusqu'à Gros-Guillaume, Gautier Garguille, Guillot Gorju, Tabarin, Scarron, Molière, Dominique, Gueullette, Regnard, etc., on ÿ rencontrerait peut-être une historiette analogue à celle-ci. Ajoutons que la Fontaine a bien pu l’ etre à son propre fonds, quoiqu’il-prétende (vers x10-1x1) « n'avoir rien avancé qu'après des gens de foi ».
Rappelons cependant la méprise, non moins amusante, dont, s’il faut en croire Saint-Simon ( 4dditions au Journal de Dangeau,tome II, p. 135), Estoublon, maître d'hôtel de la reine Anne d'Autriche, et Mme de Brégis, auraient été l’un le héros, l'autre la victime :
« Passant devant la chambre de Mme de Brégis, qui donnoit sur une galerie, à Saint-Germain, Estoublon en trouva la porte entr'ouverte, et la vit sur son lit le derrière à l'air, et une seringue appuyée au lit; il se glisse doucement, insinue le lavement, remet la seringue, et se retire, La femme de chambre, qui étoit allée dans la garde-robe chercher je ne sais quoi, revient et propose à sa maîtresse de se remettre en posture; elle demande ce qu’elle veut dire, et ajoute enfin qu’elle rêve apparemment. Grande cacophonie entre elles. Enfin la femme de chambre regarde à la seringue, et la trouve vide, et proteste tant et si bien qu’elle n’y a pas touché,
Lo CONTES. [c. x
que la Brégis croit que c’estle diable qui lui a donné son lavement, …. Dès qu’elle parut chez la reine-mère, voilà le Roi et Monsieur à lui parler de son lavement; et elle, étonnée et furieuse tout ce qu’on peut l’être, apprit la dernière de la cour ce qu’elle devoit à Estoublon. »
Cette aventure eut une grande vogue, et a été bien souvent racontée, avec plus ou moins de variantes : voyez, dans l'Élite des bons mots (Amsterdam, 1725, in-12, 1° partie, p. 167-170), la pièce intitulée « le Clystère »; et nombre d’autres nouvelles galantes ou cavalières, ainsi qu’on disait autrefois, de scènes burlesques, d'imaginations, allusions, allégories, folâtres, comme « l'Apothicaire de qualité », « l'Apothicaire dévalisé », de Villiers, « l’Apothicaire parfumé », « l’Apothicaire empoisonné », de Préfontaine, « l'Allée de la Seringue », de le Noble, ete., etc.
Si l’on se plait à l’image du vrai,
Combien doit-on rechercher le vrai même‘!
J'en fais souvent dans mes contes l'essai,
Et vois toujours que sa force est extrême,
Et qu'il attire à soi tous les esprits ?. 5
Non qu'il ne faille en de pareils écrits
Feindre les noms; le reste de l'affaire
Se peut conter sans en rien déguiser;
Mais, quant aux noms, il faut au moins les taire, 1. Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable:
Il doit régner partout.
(Borzrau, épitre 1x, vers 43-44.)
2. Rapprochez la Fiancée, vers 1-7 et note 6. Le poëte a dit ou du moins semblé dire le contraire à la fin de la Préface de sa première partie : « Ce n’est ni le vrai ni le vraisemblable qui font la beauté et la grâce de ces choses-ci; c’est seulement la manière de les conter, » Les deux propositions sont soutenables : tantôt c’est le sel, lésprit, les saïllies, que l’auteur répand dans une nouvelle, les ornements, plus ou moiris agréables, dont il l’enrichit, qui «atti= rent » le lecteur, tantôt c'est un simple fait raconté naïvement, un tableau d’après nature. — Voyez ci-dessous, les vers 96-105.