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Les éditions des « Caractères ». — La première édition

parue en 168S, portait pour titre : les Caractères de Théophraste, traduits du grec , avec les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. La même année, deux autres éditions ne furent que la réimpression de la première, dans laquelle dominaient les maximes morales, et où il y avait peu de portraits. — La quatrième édition (1689) contenait un grand nombre d’additions; et pour ne pas entrer dans un détail infini, disons que, de la première à la huitième, le total des articles avait passé de 420 à 1.130. — On adopte aujourd'hui comme texte de La Bruyère celui de la neuvième édition, qui s’imprimait au moment même où il est mort, et qui parut en 1696. ~

3. La composition dans les « Caractères ». — Les Caractères de La Bruyère comprennent seize chapitres : I. Des Ouvrages de V esprit ; IL Du Mérite personnel ; III. Des Femmes ; IV. Du Cœur : V. De la Société et de la Conversation ; VL Des Biens de fortune; VU. De la Ville ; VIII. De la Cour ; IX. Des Grands ; X. Du Souverain ou de la République ; XI. De l'Homme ; XII. Des Jugements ; XIII. De la Mode ; XIV. De quelques Usages ; XV. De la Chaire ; XVI. Des Esprits forts. — Il est impossible, quelque bonne volonté ou quelque subtilité qu’on y apporte, de trouver une suite dans cette nomenclature Peut-être y a-t-il une gradation entre les chapitres VII, VIII, IX, X, où les ridicules de la ville , de la cour , des grands, sont suivis d’un chapitre sur le souverain ? — Mais s’il n’y a pas de lien d un chapitre à l’autre, si La Bruyère à seulement groupé sous des titres assez généraux, et selon leur espèce, les notes nombreuses qu il avait accumulées, il est peut-être vrai que le dernier chapitre, Des Esprits forts , a été dans sa pensée le couronnement de tout l’ouvrage. C’est du moins ce qu’il affirme dans la préface du Discours à V Académie française.

Si l’on examine chaque chapitre en particulier, on reconnaît que La Bruyère y reste fidèle à son titre, et que toutes les observations morales ou tous les portraits contenus par exemple dans le chapitre Des Grands se rapportent bien a la noblesse de cour. Mais il n’y a aucun lien, aucune transition, aucune gradation même cachée entre les différents morceaux groupes sous un même titre.

Cette absence d'ordre , dans le plan général et dans les chapitres, est l'effet d’un art très calculé. La Bruyère savait qu un livre de morale suivie risque fort d’ennuyer. Il a voulu éviter le tour didactique et le ton doctoral. Les Caractères sont de ces livres que l’on peut ouvrir à la première page venue, quitter reprendre, lire à petites closes, sans fatigue et avec profit.

xvi r SIECLE

4. La Bruyère moraliste. — On ne trouve pas dans les Caractères un « système » comme dans les Maximes . Mais ce serait faire tort à La Bruyère que de lui refuser le titre de moraliste . Il a dit lui-même dans sa Préface : « On ne doit parler, on ne doit écrire que pour l'instruction. » Et dans son premier chapitre. il ajoute : « [Le philosophe] demande des hommes un plus grand et un plus rare succès que les louanges, qui est de les rendre meilleurs. » — Sa méthode est simple; elle est à la fois sociale et chrétienne. Elle s'appuie sur la solidarité, la charité et le sentiment de nos devoirs d'état.

D’ailleurs, La Bruyère n’accepte pas sans protestations l'organisation actuelle de la société; il en fait une satire mordante et souvent profonde. Il parle des fermiers généraux et de leur scandaleuse fortune, des grands seigneurs paresseux et malfaisants, des paysans misérables, etc., avec une éloquence ironique et irritée. H a souffert lui-même, chez les Condé, de l'insolence des « petits marquis » et des parvenus; et il entrevoit un nouvel état de choses où le mérite personnel l'emporterait sur les biens de fortune. Mais s'il annonce sur certains points le xvme siècle, La Bruyère reste fidèle au dogme chrétien de la corruption originelle de l'homme, et croit que celui-ci doit et peut travailler à sa perfection individuelle.

Par les quelques fragments qui suivent, on jugera de La Bruy èvelhoralistexit précurseur du XVIII* siècle.

II y a du plaisir à rencontrer les yeux de celui à qui Ton vient de donner.

Les choses les plus souhaitées n’arrivent point; ou, si elles arrivent, ce n'est ni dans le temps, ni dans les circonstances où elles auraient fait un extrême plaisir.

Il faut rire avant que d être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.

La vie est courte, si elle ne mérite ce nom que lorsqu’elle est agréable, puisque, si l’on cousait ensemble toutes les heures que l’on passe avec ce qui plaît, l’on ferait à-peine d’un grand nombre d’années une vie de quelques mois 4 .

Qu il est difficile d’être content de quelqu’un !

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