‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 102 sur 232 · Cf. Bossuet. Méditation sur la Brièveté de la vie · texte numérisé non relu

Cf. Bossuet. Méditation sur la Brièveté de la vie

282 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

L’on est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit.

Il y a des lieux que l’on admire, il y en a d'autres qui touchent et où l’on aimerait à vivre.

Chap. iv ( Du Cœur).

Si le financier manque son coup, les courtisans disent de lui : c’est un bourgeois, un homme de rien, un malotru ; s’il réussit, ils lui demandent sa fille 2.

Fuyez, retirez-vous; vous n’êtes pas assez loin. Je suis, dites-vous, sous l’autre tropique. Passez sous le pôle et dans l’autre hémisphère; montez aux étoiles, si vous le pouvez. M’y voilà. Fort bien, vous êtes en sûreté. Je découvre sur la terre un homme avide, insatiable, inexorable, qui veut, aux dépens de tout ce qui se trouvera sur son chemin et à sa rencontre, et quoi qu’il en puisse coûter aux autres, pourvoir à lui seul, grossir sa fortune et regorger de biens.

L’on ouvre et l’on étale tous les matins pour tromper son monde, et l’on ferme le soir après avoir trompé tout le jour.

Il y a des misères sur la terre qui Saisissent le cœur : il manque à quelques-uns jusqu’aux aliments, ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L’oïi mange ailleurs des fruits précoces ; l’on force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse : de simples bourgeois, seulement à cause qu’ils étaient riches, ont eu l’audace d’avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles : tienne qui voudra contre de si grandes extrémités; je ne veux être, si je le puis, ni malheureux ni heureux : je me jçtte et me réfugie dans la médiocrité.

Il y a des âmes sales, pétries de boue et d’ordure,

2. Ceci fait songer à Mme de Grignan, mariant son fils à la fille d*un fermier général, et disant : « Il faut bien fumer ses terres. »

éprises du gain et de l’intérêt comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d'une seule volupté, qui est celle d’acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix 3, uniquement occupées de leurs débiteurs, toujours inquiètes sur le rabais ou le décri 4 des monnaies, enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être d«es hommes. Ils ont de l’argent.

Ce palais, ces meubles, ces jardins, ces belles eaux vous enchantent et vous font récrier d’une première vue sur une maison si^délicieuse et sur l’extrême bonheur du maître qui la possède : il n'est plus, il n?en a pas joui si agréablement ni si tranquillement que vous; il n’y a jamais eu un jour serein ni une nuit tranquille; il s’est noyé de dettes pour la porter à ce degré de beauté où elle vous ravit : ses créanciers l’en ont chassé ; il a tourné la tête et il l’a regardée de loin une dernière fois ; et il est mort de saisissement.

Chap. vï ( Des biens de fortune).

L’avantage des grands sur les autres hommes est immense par un endroit : je leur cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous et leurs flatteurs ; mais je leur envie le bonheur d'avoir à leur service des gens qui les égalent par le cœur et par l’esprit, et qui les passent quelquefois 5.

3. Denier dix, manière de calculer l’intérêt aux xviic et xvm® siècles. Au denier dix signifie qu’on paye un denier d’intérêt pour dix deniers prêtés fc’est du 10 p. 100. Au denier vingt = 5 p. 100. — 4. Décri, cri public par lequel on défend l'usage de quelque monnaie ou de quelque autre chose (Acad.). Il se prend aussi au sens figuré, et signifie perte de la réputation. CS. le dérivé décrier. — 5. Ou ne saurait méconnaître dans ce passage et dans le suivant, l’accent personnel d’une âme délicate et fière qui a souffert d’une position subalterne chez les Condé.

Page 1