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LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

Si je compare ensemble les deux conditions des

hommes les plus opposés, je veux dire les «grands avec le peuple ; ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu.. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien, et est capable de grands maux : Lun ne se forme et ne s’exerce que dans les choses qui sont utiles ; l’autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève^maligne et corrompue sous l’écorce de la politesse. Le peuple n’a guère d’esprit, et les grands n’ont point d’âme. Celui-là a un bon fonds, et n’a point de dehors; ceux-ci n’ont que du dehors et une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas, je veux être peuple.

Cliap. ix ( Des grands).

5. La Bruyère peintre de portraits. — Mais, malgré sa valeur de moraliste, La Bruyère est surtout connu et goûte comme peintre de portraits . Il a observé la société; il a pris de^ notes ; il a combiné, synthétisé, ramené à limite tous les détails de costume , de geste , de physionomie , de paroles qui trahissent et caractérisent tel défaut ou tel ridicule. Les contemporains ont cru que La Bruyère avait copié des personnages déterminés ; ils ont publié des Clefs, donnant les nom^ véritables des modèles. Mais les Clefs ne s’accordent pas entre elles ; et, surtout, si ces portraits étaient des copies fidèles, ils n’auraient pas conservé, depuis la fin du xvne siècle, un intérêt général. Ils sont donc précieux à la fois pour la connaissance d’une société disparue et pour celle de l’homme universel.

D’autre part, on ne saurait trop admirer et étudier l’art avec lequel La Bruyère a su varier ces portraits. En analysant ceux que nous citons, on s’attachera à la composition particulièrè de chacun d’eux, et aux procédés de développement (figures de pensées et figures de mots).

L’Homme universel (1696).

Tout portrait de La Bruyère comporte l’analyse des gestes, du costume , des paroles , des idées , du personnage décrit. De plus, on doit chercher

x Viie siècle ;

quellé est la composition du morceau ; ie plus souvent elle est dramatique, c’est-à-dire qu’une petite intrigue sert de cadre # au portrait. — Cf. à Arrias le « décisionnaire » peint par Montesquieu. ( Lettres persanes, cité P‘ 420.)

Arrias a tout lu, a tout vu, il veut le persuader ainsi : c’est un homme universel, et il se donne pour tel ; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. On parle, à la table d’un grand, d’une cour du Nord ; il prend la parole, et l’ôte à ceux qui allaient dire ce qu’ils en savent : il s’oriente dans cette région lointaine comme s’il en était originaire; il discourt des mœurs de cette cour, des gens du pays, de ses lois et de ses coutumes ; il récite des historiettes qui y sont arrivées, il les trouve plaisantes, et il en rit le premier jusqu’à éclater. Quelqu’un se hasarde de le contredire, et lui prouve nettement qu’il dit des choses qui ne sont pas vraies : Arrias ne se trouble point, prend feu au contraire contre l’interrupteur. (< Je n’avance, lui dit-il, je ne raconte rien que je 11e sache d’original ; je l’ai appris de Se thon, ambassadeur de Fra'nce dans cette cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je connais familièrement, que j’ai fort interrogé, et qui ne m’a caché aucune circonstance. » Il reprenait le fil de sa narration avec plus de confiance qu’il ne l’avait commencée, lorsque l’un des conviés lui dit : « C’est Se thon à qui vous parlez, lui-même, et qui arrive de son ambassade. »

Caractères , ch. v. De la société et de la conversation.)

^^La Fortune (1696).

Ce portrait, d un tour oratoire au début, fait songer aux plus beaux passages des oraisons funèbres de Bossuet. Mais il faut bien saisir h méthode de La Bruyère : le style n’est si noble, si périodique et si pompeux, que pour amener à la fin une antithèse entre la grandeur de Zénobie et sa ruine. ^ 0

Ni les troubles, Zénobie qui agitent votre empire,

1. Zénobie, reine de Palmyre, fut vaincue par l’empereur Aurélien er l’an 272 de notre ère, et emmenée captive à Rome.

les grands écrivains français

ni la guerre que vous soutenez virilement contre une nation puissante depuis la mort du roi votre époux, ne diminuent rien de votre magnificence : vous avez préféré à toute autre contrée les rives de l’Euphrate 2 pour y élever un superbe édifice; 1 air y est sain et tempéré, la situation en est riante; un bois sacré 1 ombrage du côté du couchant; les dieux' de Syrie, qui habitent quelquefois la terre, n’y auraient pu choisir une plus belle demeure; la campagne autour est couverte d’hommes qui taillent et qui coupent, qui vont et qui viennent, qui roulent ou qui charrient le bois du Liban 3, l’airain et le porphyre; les grues etles machines gémissent dans l’air, et font espérer à ceux qui voyagent ers l’Arabie de revoir à leur retour en leurs foyers ce palais achevé, et dans cette splendeur où vous désirez de le porter, avant de l’habiter vous et les princes vos enfants. N’y épargnez rien, grande reine, employez-v l’or et tout l’art des plus excellents ouvriers, que les Phidias et les Zeuxis 4 de votre siècle déploient toute leur science sur vos plafonds et sur vos lambris; tracez-y de vastes et de délicieux jardins, dont l’enchantement soit tel qu’ils ne paraissent pas faits de la main des hommes; épuisez vos trésors et votre industrie sur cet ouvrage incomparable; et après que vous y aurez mis, Zénobie, la dernière main, quelqu’un de ces pâtres 5 qui habitent les sables voisins de Palmyre, devenu riche par les péages de vos rivières, achètera un jour à deniers comptants cette royale maison pour

2 Euphrate, fleuve qui prend sa source en Arménie, se réunit au Tigre avec lequel il forme le ClialL el-Arab, et se jette dans le golfe Pcrsique.-

— 3. Liban, chaîne de montagnes de Syrie, célèbre par ses cedres. Phidias, célèbre sculpteur grec du v* siècle avant J.-C., a travai le au

Parthénon; Zeuxis, peintre grec de la même époque. - 5 On doit comprendre que La Bruyère symbolise, dans cette histoire de Zenobie, celle de certains grands seigneurs du xvue sied e. Le pâtre enrichi par le péage des rivières , c’est quelque intendant, quelque iermier générai, qui achète du produit de ses rapines le palais d une grande famille

ruinée par lui.

XVIIe SIÈCLB

l’embellir, et la rendre plus digne de lui et de sa fortune. ( Caractères , ch. vr. Des biens de fortune.)

L’Amateur de tulipes (1691).

Voici un des petits chefs-d’œuvre de La Bruyère. Après avoir étudié sa définition de la curiosité (considérée en tant que manie), on analysera les gestes et la physionomie de l'amateur de tulipes : ici, tout est concret, tout se voit; il y a un décor, et dans ce décor un personnage agissant. Dans le dernier tiers du morceau, La Bruyère passe à l’étude et à la critique des sentiments qui animent ce personnage; et la phrase qui termine le portrait établit un contraste ironique, une antithèse éloquente entre cette curiosité et son objet .

La curiosité n’est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu’on a et ce que les autres n’ont point. Ce n’est pas un attachement à ce qui est parfait, mais à ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n’est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente, qu’elle ne cède à l’amour et à l’ambition que par la petitesse de son objet. Ce n’est pas une passion qu’on a généralement i pour les choses rares et qui ont cours, mais qu’on a seulement pour une certaine chose qui est rare, et pourtant à la mode.

Le fleuriste2 a un jardin dans un faubourg ; il y court au lever du soleil, et il en revient à^son coucher. Vous le voyez planté 3 et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire 4 ; il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne 1 a jamais vue si belle, il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour l’ Orientale ; de là, il va à la Veuve ; il passe au Drap-d'or ; de celle-ci à Y Agathe, d’où il revient enfin à la Solitaire , où il se fixe, où il se lasse, où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée, bor-

1. Généralement, sans aucune exception. — 2. Fleuriste se dit aujourd’hui

de celui qui vend des fleurs ; dans ce passage de La Bruyère, fleuriste ,

gignifie : amateur de fleurs. — 3. Planté, le mot fait spirituellement image à nsi que l’expression suivante... qui a pris racine. — 4. La Soitalre» nom d’une espèce de tulipes, ainsi que Y Orientale, la Veuve, etc. . .

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

dée, huilée, à pièces emportées, elle a un beau vase ou un beau calice ; il la contemple, il 1 admire ; Dieu et la nature sont en tout cela ce qu’il n’admire point ; 1 ne va pas plus loin que l’oignon de sa tulipe, qu’il ne livrerait pas pour mille écus, et qu’il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les œillets auront prévalu . Cet homme raisonnable, qui a une ame, qui a un culte et une religion, revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée ; il a vu des tulipes 5. ( Caractères , chap. xm. De la Mode.)

L’esclave de la Mode.

Iphis voit à l’église un soulier d’une nouvelle mode ; il regarde le sien, et en rougit; il ne se croit plus habillé. Il était venu à la messe pour s’y montrer, et il se cache : le voilà retenu par le pied dans sa chambre tout le reste du jour. Il a la main douce, et il l’entretient avec une pâte de senteur. Il a soin de rire pour montrer ses dents; il fait la petite bouche et il n y a guère de moments où il ne veuille sourire. Il regarde ses jambes, il se voit au miroir; 1 on ne peut être plus content de personne qu’il l’est de lui-même. Il s est acquis 1 une voix claire et délicate, et heureusement il parle gras*2; il a un mouvement de tête, et je ne sais quel adoucissement dans les yeux, dont il n oublie pas de s’embellir. Il a une démarche molle et le plus joli maintien qu’il ést capable de se procurer. Il met du rouge 3, mais rarement, il n’en fait pas habitude . il est vrai aussi qu’il porte des chausses * et un chapeau 5, et qu’il n’a ni boucles d’oreilles, ni collier de perles : aussi ne l’ai-je pas mis dans le chapitre des femmes. ( Caractères , Ch. xm. De la Mode.)

5 La Bruyère donne par la coupe même de sa phrase la sensation de cnvnrtee eue doit causer l’antithèse entre les idees.

tPïl s’est acquis .. Il ne l’avait pas naturellement. - 2. Parler gras ou arassever c’est prononcer la lettre r comme un 1. - 3. Du rouge, du fard, surfes Tèvres et sur les joues. - 4. Chausses pour ha ut de chausses, culotte. — 5. Les femmes, au xvu* siècle, ne portaient point de chapeai..

XVIIe .SIÈCLE

6. La Bruyère critique littéraire. — Non seulement dans le premier chapitre des Caractères (De la Société et de la Conversation), La Bruyère a jugé plusieurs ouvrages et plusieurs auteurs, mais, dans son Discours k V Académie française, il a défini cl loué ceux de ses nouveaux confrères qui étaient ses amis. On étudiera ces jugements d’une sûreté singulière.

Les grands écrivains du siècle de Louis XIV (1693).

Un autre *, plus égal que Marot et plus poète que Voiture, ale jeu, le tour et la naïveté de tous les deux ; il instruit en badinant, persuade aux hommes la vertu par l’organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au sublime : homme unique dans son genre d’écrire ; toujours original, soit qu’il invente, soit qu’il traduise ; qui a été au delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.

Celui-ci 2 passe Juvénal, atteint Horace, semble créer les pensées d autrui et se rendre propre tout ce qu il manie, il a, dans ce qu’il emprunte des autres, toutes les grâces de la nouveauté et tout le mérite de l’invention; ses vers forts et harmonieux, faits de génie, quoique travaillés avec art, pleins de traits et de poésie, seront lus encore quand la langue aura vieilli, en seront les derniers débris. On y remarque une critique sûre, judicieuse et innocente, s’il est permis du moins de dire de ce qui est mauvais, qu’il est mauvais.

Cet autre 2 vient après un homme loué, applaudi, admiré, dont les vers volent en tous lieux et passent en proverbes, qui prime, qui règne sur la scène, qui s est emparé de tout le théâtre ; il ne l’en dépossède pas, il est vrai, mais il s’y établit avec lui ; le monde s’accoutume à en voir faire la comparaison. Quelques-

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