‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 107 sur 232 · II. — Madame de Maintenon · texte numérisé non relu

II. — Madame de Maintenon

1 . Vie. — Françoise d’Aubigné est née à Niort, le 27 novembre 1635. Son père Constant d’Aubigné, fils du célèbre soldat et écrivain protestant Agrippa d’Aubigné, s’était converti au catholicisme. Arrêté pour trahison, il fut enfermé dans la prison de Niort ; gracié, il devint gouverneur de l’île de Grenade. A sa mort, en 1645, sa veuve regagna la France avec ses trois enfants, et mourut bientôt elle-même. La petite Françoise, que l’on appelait la jeune Indienne , fut élevée par Mm® de Neuillant qui lui fit épouser, à l’âge de seize ans, le poète Scarron, un des plus fameux représentants du genre « burlesque », infirme, mais spirituel et bon, et dont le salon était fréquenté par tous les beaux esprits du temps. Mme Scarron, veuve à ^vingt-cinq ans, et sans

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ressources, devint gouvernante des enfants de Mme de Montespan. Pour la récompenser de son mérite et de son zèle, Louis XIV lui donne en 1674 la terre de Maintenon avec le titre de marquise, et en 1685, il l’épousa. Mme de Maintenon n’eut jamais le rang officiel de reine de France; et il ne semble pas qu’elle ait exercé une influence sur la politique. On sait seulement que Louis XIV aimait à consulter celle qu’il appelait « Votre Solidité ». Mais la grande affaire de Mme de Maintenon fut la fondation et l’administration de la maison de Saint-Cyr.

2. Saint-Cyr. Mme de Maintenon éducatrice. — Ayant conservé de son enfance et de sa jeunesse de poignants souvenirs, elle voulait mettre les jeunes filles de son rang à l’abri de pareilles mésaventures. Elle commença par relever une maison de Rueii, dirigée par M“« de Brinon, et y plaça cent pensionnaires, auxquelles le roi consentit à accorder des bourses et une dot. Puis, elle fonda, en 1684, la maison de Saint-Cyr, destinée a recevoir deux cent cinquantë élèves, nobles et pauvres, dans les mêmes conditions. Elle fit elle-même les règlements et choi- . sit les maîtresses.

Au début, 1 éducation de Saint-Cyr est trop mondaine. On se préoccupe surtout de former ces jeunes filles aux belles manières et au beau style. Ce ne sont que réceptions, concerts, représentations dramatiques. Toute la cour y vient. On y joue Andromaque, et trop bien. Mm® de Maintenon commence à s’alarmer. On abandonne le répertoire profane ; on joue Esther , avec quel succès, Mm« de Sévigné suffit à nou&l’ap prendre 1 Alors Mm® de Maintenon songe à réformer Saint-Cyr. Jusqu’à la fin de sa vie, elle s’en occupe quotidiennement. Elle y fait de fréquents voyages. Elle inspecte, elle examine; elle donne des instructions aux élèves et surtout aux maîtresses. Après la mort du roi elle s’y retire.

Mm® de Maintenon éducatrice a donc deux moments. D’abord, elle se trompe, de très bonne foi. Elle compte trop sur l’excellence de la nature, et croit qu’il faut développer chez les jeunes filles le sentiment du beau et de l'élégance. Quand elle revient de son erreur, elle l’avoue avec franchise : « Nous avons voulu de l’esprit, et nous avons fait des rhétoriciennes ; de la dévotion, et nous avons fait des quiétistes ; de la modestie, et nous avons fait des précieuses.; des sentiments élevés, et l’orgueil est à son comble. » — M“® de Maintenon s’applique dès lors à former le cœur et l’esprit par une méthode directe , par des leçons de choses morales, afin de préparer ces jeunes filles à la fois nobles et pauvres à devenir de bonnes mères de famille. El cherche avant tout à prévenir ses élèves contre toutes les vanités, toutes les illusions, toutes les exaltations du sentiment. Non seulement

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V instruction est réduite à ce qu’il y a de plus simple et de plus pratique (le cat ’chisme, l’histoire, etc.), mais la religion même y est défendue contre l’excès de la dévotion i il leur laut « une piété solide, simple, gaie, douce et libre... car il ne s agit pas de faire des religieuses ». Plus que 1 instruction, elle s occupe de l'éducation, et, par des entretiens fréquents elle cherche à donner aux élèves et aux maîtresses une sincère droiture d'esprit.

Toutes les questions, même les plus délicates, doivent être abordées franchement et simplement.

Nous citons une de ses instructions aux dames de Saint-Cyr ; on y verra précisément combien de Maintenon se préoccupe de revenir sur des erreurs qu’elle a commises, et avec quel bon sens elle cherche à guider ses collaboratrices.

Réforme de Saint-Cyr.

A Madame de Fontaines 4

Maîlresse générale des classes.

20 septembre 1691.

La peine que j’ai sur1 2 les tilles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu’à cette heure3; il est bien juste que j’en soulFre,

1. Mm8 de Fontaines, une des dames de Saint-Cyr. — 2. Sur, au sujet de. — 3. Voici quelques-unes des réflexions de Mme de Maintenon sur cette première période de Saint-Cyr : « On écrit trop à Saint-Cyr, disait-elle, on ne peut trop en désaccoutumer nos demoiselles. Il vaut mieux qu’elles n’écrivent pas si bien que de leur donner le goût de l'écriture, qui est si dangereuse pour les filles* . N'en faites pas des rhétoriciennes, ne leur inspirez pas le goût de la conversation. Elles s'ennuieront à mourir dans leurs familles; quelles aiment le silence: il convient à notre sexe... Ne leur montrez plus de vers : tout cela élève l’esprit, excite l’orgueil, leur fait goûter l'éloquence et les dégoûte de la simplicité ; je parle même de vers sur de bons sujets : il vaut mieux qu’elles n'en voient point^ »

« Apprenez-leur à être extrêmement sobres sur la lecture, à lui préférer toujours l’ouvrage des mains, les soins du ménage, les devoirs de leur état. Elles ont infiniment plus besoin d'apprendre à se conduire chrétiennement dans le monde, et à gouverner les familles avec Sagesse que de faire les savantes et les héroïnes. Les femmes ne savent- jamais qu a demi, et le

peu quelles savent, les rend communément Hères, dédaigneuses et dégou-

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puisque j’y ai contribué plus que personne, et jer serai bien heureuse si Dieu ne m’en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s’est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu’il l’emporte même par dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j’ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr ; mais j’ai bâti sur le sable U N’ayant point ce qui seul peut faire un fondement solide, j’ai voulu que les filles eussent de l’esprit, qu’on élevât leur cœur, qu’on formât leur raison; j’ai réussi à ce dessein ; elles ont de l’esprit et s’en servent contre nous; elles ont le cœur élevé et sont plus fières et plus hautaines qu’il ne conviendrait de l’être aux plus grandes princesses, à parler même selon le monde ; nous avons lormé leur raison et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies. G’est ainsi que Ton réussit quand le désir d’exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles, dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que nous-mêmes-, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal et auquel j’ai plus de part que personne.

Nous avons voulu éviter les petitesses de certains couvents et Dieu nous punit de cette hauteur; il n’y a point de maison au monde qui ait plus besoin d’humilité extérieure et intérieure que la nôtre : sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse, sa noblesse, l’air de faveur qu’on y respire, les caresses d’un grand roi, les soins d’une personne en crédit3, l’exemple de

tées des choses solides. » Kt encore : « On dit que vous ne voulez point chanter les chants d’église, et que vous désespérez M. Ni' ver s (le maître de chant). Vous chantiez si bien les chants d 'Esther, pourquoi ne voulezvous pas chanter les psaumes? Serait-ce le théâtre que vous aimeriez, et netes-vous pas trop heureuses de faire le métier des anges? » (Duc db Noailles, de Maintenons III, p. 107-108). — 4. Sur le sable, parole de l'Evangile déjà paraphrasée par Racan : Le bien de la fortune est un bien périssable; Quand on bâtit sur elle , on bâtit sur le. sable. — 5. Une personne en crédit , c’est Mmo de Maintenon ; l’expression est spirituelle venant de l-épousc même do Rouis XTV.

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la vanité et de toutes les manières du monde qu’elle vous donne malgré elle par la force de l’habitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises. Bénissons Dieu de nous avoir ouvert les yeux : il vous inspire la piété ; elle augmente tous les jours chez vous ; établissons-la solidement. Ne soyons point honteuses de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de parler et demandons instamment à Notre-Seigneur qu’il change le fond de nos cœurs, qu’il ôte de votre maison cet esprit d’élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité, de liberté de juger et de dire son avis sur tout, de sc mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser la charité ; qu’il ôte cette délicatesse, celte impatience des moindres incommodités : le silence et l'humilité en seront les meilleurs moyens. Faites part de ma lettre à notre mère supérieure6; il faut que tout soit commun entre nous.

Lettres sur l] éducation des filles.)

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