‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 131 sur 232 · II. -*■ L’Encyclopédie · texte numérisé non relu

II. -*■ L’Encyclopédie

i. Histoire de la publication. — Encyclopédie vient de deux mots grecs, qui signifient : « cercle ou cycle des connaissances humaines. » — En 1745, le libraire Le Breton voulut faire traduire une Encyclopdie des sciences et des arts publiée à Londres, en 1727. par Chambers. Mais il s'aperçut que l'ouvrage, sur bien des points, ctaitdéjà arriéré, et quïl valait mieux en entreprendre un antre, tout nouveau. Il en chargea d’abord l'abbé de Malves, puis Diderot et d’Alembert.

Ces deux derniers se partagèrent la besogne et cherchèrent des collaborateurs. En 1750, Diderot publia un prospectus , où il exposait le but de l’ouvrage, et indiquait les conditions de la souscription 4. En 1751, pàrut le Discours préliminaire, dans lequel d’Alembert faisait un tableau du progrès de l’esprit humain et une classification générale des sciences. Le pouvoir semblait alors aussi favorable que le public à cc dictionnaire d'une incontestable utilité.

Après deux interdictions, en 1751 et en 1757, le gouvernement craignit que Y Encyclopédie ne s’imprimât à l’étranger ; et les souscripteurs, très nombreux et très influents, réclamaient. Alors on s’avisa d’un de ces stratagèmes spirituels qui tempéraient, sous l’ancien régime, la rigueur des lois. Il fût convenu que les volumes continueraient à s'imprimer à Paris, mais porteraient sur le titre l’indication de Neufchâlel (comme s’ils étaient imprimés en Suisse), et qu’ils seraient ensuite envoyés en province, d’où ils reviendraient à Paris, avec le timbre du colportage 1 * 3. Grâce à cette fiction , qui ne trompait personne, mais qui, « tournant la loi, la respectait », Y Encyclopédie parvint à son terme, et se composa enfin, en 1772, de dix-sept volumes de texte, quatre volumes de supplément, et onze volumes de planches.

Il faut maintenant revenir aux directeurs et collaborateurs de Y Encyclopédie.

1. L’ouvrage devait coûter 280 livres ; mais le nombre do volumes ayant été dépassé, on demanda un supplément de 20 livres par volume, ce qui porta le prix à 95G livres. Il y eut, dès le début, près de 5.000 souscripteurs. — Les bénéfices matériels de l’entreprise furent considérables, les collaborateurs étant fort peu ou point du tout payésT — 2. Les volumes imprimés à Paris devaient être accompagnés du privilège du

roi délivré par les censeurs ; quant aux ouvrages de provenance étran-

gère, Il étaient l'objet d’un examen plus spmmaire,et pouvaient circuler avec ic timbre du colporlage.

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2. D Alembert (1717-1783). — D’Alembert était un enfant trouvé sur les marches de l’église Saint- Jean-ie-Rond ; recueilli par une vitrière, Mme Rousseau (chez qui il logea jusqu’à l’âge de cinquante ans), il fit d'excellentes études au collège Mazarin. A vingt-six ans, il était membre de l’Académie des sciences ; ses découvertes révélaient enlui un génie mathématique de premier ordre, que ses plus violents adversaires n’ont jamais contesté. Très bien reçu dans les salons à la mode, caractère enjoué et piquant, causeur très supérieur à ce qu’il est comme écrivain, il fut poussé par Mme du Deffand à l’Académie française (1754), et en devint secrétaire perpétuel. C’est en cette qualité qu’il a écrit des Éloges , aujourd’hui fort peu lus, d’un style sec ou afTecté, mais qui avaient pour les contemporains l’attrait des allusions. « Il ne semblait louer les morts que pour faire la satire des vivants »

Il publia plusieurs ouvrages scientifiques ( Traité de . dynamique, 1743 ; Traité de Véqnilibre et dn mouvement des fluides , 1744, etc.). Mais il reste surtout célèbre par sa collaboration à l’ Encyclopédie de 1751 à 1757. Outre le Discours préliminaire , qui est à lui seul un véritable ouvrage, il s’était chargé de la révision de tous les articles de mathématiques. Moins actif, moins enthousiaste que Diderot, il dcfnnait à Y Encyclopédie la garantie de sa haute situation académique, scientifique et mondaine. Aussi, sa retraite faillit-elle, après les persécutions du pouvoir, compromettre définitivement l’entreprise.

Plus fin et plus digne que Voltaire, il avait refusé les offres de Frédéric II, qui voulait l’attirer à Berlin, et celles de Catherine 11, qui désirait lui confier l’éducation du grand-duc Paul. Mais, malgré sa tenue , d’Alembert est moins sympathique que ce fou de Diderot ou que Voltaire lui-même. Il pousse jusqu’à l’intolérance la plus étroite sa haine de la religion.

3. Diderot (1713-1784). — Il était fils d’un coutelier de Langres, et il eut toujours pour son père un amour touchant. Destiné à l'état ecclésiastique, puis clerc de procureur, précepteur famélique, il épousa une blanchisseuse, vécut de toutes sortes de besognes plus ou moins littéraires ou scientifiques, de traductions, de pamphlets, d' Essais sur la vertu , de romans licencieux. Ami fougueux et indiscret ; passionné pour tout, sans, exceptionnels, lettres, poésie, archéologie, mécanique : doué d’une prodigieuse mémoire ; capable de travailler jour et nuit, sauf à jeter dans un coin ^t à oublier ce qu’il venait d’écrire, Diderot est un des plus singuliers tempéraments d’écrivain. Il détonne, en ce xvm® siècle si froid et si géométrique, si élégant et si calculateur. Seul, Rousseau pourrait lui être comparé.

Directeur et principal* rédacteur de V Encyclopédie, Diderot

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avait pris sa tâche tout à fait au sérieux. Il fit des articles de philosophie, d’histoire, et surtout de sciences appliquées. Il allait dans les ateliers, chez les ouvriers; faisait fabriquer et au besoin fabriquait lui-même des modèles de machines, pour en expliquer exactement le mécanisme, et pour les reproduire sur les planches des derniers volumes. De plus il revoyait tout ; il répondait à tout et à tous ; il cherchait des collaborateurs et distribuait la besogne.

Ses autres ouvrages : Jacques le Fataliste , le Neveu de Rameau , le Paradoxe sur le comédien ne furent imprimés qu'à la fin du xviii* ou au commencement du xix® siècle.

Diderot est supérieur dans l'art de conter ; ses œuvres complètes renferment, sous le titre de Mélanges, un certain nombre d'improvisations fortes ou charmantes. Il excelle aussi dans la littérature personnelle. — Pour le faire goûter à ces deux titres, nous donnons la narration intitulée Le Soufflet, et le célèbre fragment Sur sa vieille robe de chambre.

Le Soufflet.

Afin de bien saisir le mérite dramatique et moral de ce petit récit, il sera bon de le réduire d’abord à sa donnée stricte. Puis les élèves devront en étudier la composition (mélange de narration et de dialogue à deux degrés), et les circonstances. Ils apprendront ainsi comment, sans digressions et sans ornements, le sujet peut fournir par lui-même tous les éléments d'une action vivante.

Nous passions à Orléans, mon capitaine 1 et moi. Il n'était bruit dans la ville que d’une aventure récemment arrivée à un citoyen, M. Le Pelletier, homme pénétré d’une si profonde commisération pour les malheureux, qu’après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez considérable au plus étroit 2 nécessaire, il allait de porte en porte chercher dans la bourse d’autrui des secours qu’il n’était plus en état de puiser dans la sienne. Il n'y avait pas, parmi les pauvres et parmi les honnêtes gens instruits et pieux dont cette ville abonde, deux opinions sur la conduite de cet homme-là 3. Mais beaucoup de riches, qui se

1. Mon capitaine, le récit est mis dans la bouche d'un soldat. — 2. Étroit, nous emploierions aujourd'hui en ce sens : Strict , qui n'est d’ailleurs que le doublet du mot étroit. — 3. C’est-à-dire : tout le monde avait pour lui la plus grande estime. -m

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ruinaient eu festins et eu -voyages à Paris, Je regar daient comme une espèce de fou, et peu s’en fallut que ses proches ne le lissent interdire comme dissipateur.

Tandis que nous nous rafraîchissions à l’auberge des Trois-Piois, une foule d’oisifs s’étaient rassemblés autour d'une espèce d’orateur, et lui disaient : — « Vous y étiez ; racontez-nous comment la chose s’est passée. — Très volontiers, messieurs, répondit l’orateur du coin v qui ne demandait pas mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à l’église de Saint-Paterne, était sur sa porte; M. Le Pelletier l’aborde et lui dit : — « Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour mes amis, car c'est ainsi qu'il appelle ses pauvres, comme vous savez. — Non, pour aujourd’hui, monsieur Le Pelletier. » M. Le Pelletier insiste : — « Si vous saviez en faveur de qui je sollicite votre charité ; c’est une pauvre femme qui n'a pas un guenillon pour entortiller son enfant. — Je ne saurais. — C’est une jeune fille qui manque d'ouvrage et de pain. — Je ne saurais. — C’est un manœuvre qui n’avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud. — Je ne saurais, vous dis-je. — Allons, allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que vous n’aurez jamais occasion de faire une-action plus méritoire. — Je ne saurais, je no saurais. — ^lon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot !... — Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos ; quand je veux donner, je ne me fais pas prier... » — Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son arrière-boutique, où M. Le Pelletier le suit : il le suit de son arrière-boutique dans son magasin, de son magasin dans son appartc-

4. Du coin, du coin de celle rue. Cet « espèce d’orateur » est un habitue de ce coin ; c’est là qu’il s’arrête d’ordinaire pour conter les nouvelles aux oisifs.

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ment ; là, M. Aubertol, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet. » Alors mon capitaine se lève brusquement et dit^à l'orateur : — « Et il ne le tua pas ? — Non, monsieur; est-ce que Ton tue comme cela? — Un soufflet, morbleu ! un soufflet ! et que fitil donc ? — Ce qu’il fit après son soufflet reçu? il prit un air riant, et dit à M. Aubertot I — « Cela c est pour moi ; mais, mes pauvres*? »

A ces mots, tous les Orléanais présents s'écrièrent d'admiration, excepté mon capitaine, qui disait : — « Votre M. Le Pelletier, messieurs, n’est qu’un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j’avais été là. Un soufflet, morbleu 5 ! « L’orateur lui répliqua : — « Je sais, monsieur, que vous n’auriez pas laissé le temps à l'homme brusque et insolent de reconnaître sa faute!... — Non certes ! — Eh bien M. Aubertot tout en pleurs s’est jeté aux pieds de M. Le Pelletier; en lui présentant sa bourse, en lui donnant mille excuses... — N’importe, j'aurais, dit le capitaine la main sur sou arme et l'air tout enflammé, j’aurais coupé le nez et les deux oreilles à votre Aubertot. » L'orateur, avec dignité lui répondit : — « Monsieur, vous êtes militaire, et M. Le Pelletier est chrétien. » Ce mot si simple fit un effet prodigieux ; la rue retentit d’applaudissements, et moi je me disais : « On est plus grand quand on a k’ Évangile dans son cœur que lorsqu’on le renferme dans le fourreau de son sabre. »

. ^ Melun y es .)

3. On remarquera, comme la narration. eàt habilement coupée par l'exclamation du capitaine ; nous ne savons pas encore quelle est la réponse de M. Aubertot à la dernière question de M. Le Pelletier.

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Regrets sur ma vieille robe de chambre (1772).

Ce célèbre morceau, qui nous révèle le Diderot intime, débraillé et bon enfant, travailleur obstiné et maniaque, est aussi très intéressant à étudier, pour des élèves, comme développement ingénieux et brillant . d’un aimable paradoxe. 11 fut publié sous forme de petite brochure, en 1772, probablement à i’insu de Diderot, avec la note suivante (de Grimm ou de Meister) ; « M. Diderot ayant eu occasion de rendre un service signalé à Mme Geoffrin, celle-ci imagina, par reconnaissance, d’aller déménager un jour tous les haillonsndu réduit philosophique et d’y faire mettre d’autres meubles, qui, quoique beaux, étaient d’une extrême simplicité, et ne sont devenus si recherchés que sous la plume poétique du pénitent en robe de chambre ecar late. » On comparera -aux Regrets sur la vieille robe de chambre , l’épître de Sedaine. A 'mon habit , et la chanson de Béranger : A mon vieil habit.

Pourquoi ne l’avoir pas gardée ? Elle était faite à moi, j’étais fait à elle. Elle-=moulait tous les plis de mou corps sans le gêner : j’étais- pittoresque et beau. L’autre, roide/ empesée, me mannequine L II n’y avait aucun besoin auquel sa complaisance ne se prêtât, car l’indigence est presque. toujours officieuse. Un livre était-il couvert de poussière, toujours un de ses pans s'offrait à l’essuyer. L’encre épaisse refusait-elle de couler de ma plume, elle présentait le flanc. On y voyait tracés en longues rajes noires les fréquents services qu’elle m’avait rendus. Ces longues raies annonçaient le littérateur, l’écrivain, l’homme qui travaille. A présent, j’ai l’air d’un riche fainéant ; on ne sait qui je suis.

Sous son abri je ne redoutais ni la maladresse d’un valet, ni la mienne, ni les éclats du feu, ni la chute de l’eau. J’étais le maître absolu de ma vieille robe de chambre ; je suis devenu l’esclave de la nouvelle. A chaque instant je dis : « Maudit soit celui qui inventa de donner du prix à l’étofie commune en la teignant en écarlate l Maudit soit le précieux vêtement que ja

1. Mannequin, mot venu de l’allemand Mannchen, petit homme, dimi< nutif de Mann. Désigne, en terme d'atelier, une 'grande poupée articulée dont les peintres se servent pour étudier le jeu des draperies. Manne quiner signifie se servir d’un mannequin, ou habiller quelqu’un, comme un mannequin, avec raideur.

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révère ! Où est mon ancien, mon humble, mon commode lambeau de calmande 2 î Mes amis, gardez vos vieux amis, craignez l’atteinte de la richesse ; que mon exemple vous instruise. La pauvreté a ses franchises ; lopulence a sa gêne. O Diogène ! si tu voyais ton disciple sous le fastueux manteau d’Aristippe 3, comme tu rirais ! O Aristippe, ce manteau fastueux fut payé par bien des bassesses. Quelle comparaison de ta vie molle, rampante, efféminée, et de la vie libre et ferme du cynique déguenillé ! J’ai quitté le tonneau où je régnais, pour servir sous un tyran. »

Ce n’est pas tout. Ecoutez les ravages du luxe, les suites d’un luxe conséquent 4 *. Ma vieille robe de chambre était une :j avec les autres guenilles qui m’environnaient. Une chaise de paille, une table de bois, une tapisserie de Bergame, une planche de sapin qui soutenait quelques livres ; quelques estampes enfumées, sans bordure, clouées par les angles sur cette tapisserie ; entre ces estampes, trois ou quatre plâtres suspendus formaient, avec ma vieille robe de chambre, l’indigence la plus harmonieuse.

Tout est désaccordé6; plus d’ensemble, plus d’unité, plus de beauté... J’ai vu la bergame céder la muraille à la tenture de damas ; la chaise de paille reléguée dans l’antichambre par le fauteuil de maroquin ; Homère, Virgile, Horace, Cicéron, soulager le faible sapin courbé sous leur masse, et se renfermer dans une armoire marquetée, asile plus digne d’eux que de moi ; une grande glace s'emparer du manteau de ma cheminée ; ces deux

2. Calmande, jétoffe de laine lustrée d’un côté (étvm. inconnue). — 3 Diogène, philosophe grec cynique (413-323 av. J.-C.) : on connaît sa rude franchise et son dénuement volontaire ; Aristippe, de Cyrène, son

contemporain, ne recherchait au contraire que le bien-être et le plaisir.

— 4. Conséquent avec lui-même. — 5. Une avec,, c'est-à-dire qu’il y avait

de Yunitèf de l’harmonie, entre ce vêtement et les autres guenilles.

— 0. Désaccordé... sans unité, sans harmonie; se dit, au propre, d'un instrument à cordes.

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jolis plâtres que je tenais de Falconet 7, et qu’il avait' réparés lui-même, déménagés par une Vénus accroupie : l’argile moderne brisée par le bronze antique. La table de bois disputait encore le terrain, à l’abri d’une foule de brochures et de papiers entassés pêle-mêle, et qui semblaient devoir la dérober longtemps à l’injure qui la menaçait. Un jour, elle subit son sorT^et, en dépit de ma paresse, les brochures et les papiers allèrent se ranger dans les serres 8 d’un bureau précieux...

Il y avait un angle vacant à côté de ma fenêtre. Cet angle demandait un secrétaire, qu'il obtint, et ce fut^ ainsique le réduit édifiant du philosophe se transforma dans 9 le «abinet scandaleux du publicain*0. J’insulte ainsi à la misère nationale.

De ma médiocrité première, il ne m’est resté qu’un tapis de lisières H . Ce tapis mesquin ne cadre guère avec mon luxe, je le sens. Mais j’ai juré et je jure que je réserverai ce tapis, comme le paysan transféré de sa chaumière dans le palais de son souverain réserve ses sabots. Lorsque le matin, couvert de la somptueuse écarlate, j’entre dans mon cabinet, si je baisse la vue, j’aperçois mon ancien tapis de lisières : il me rappelle mon premier état, et l’orgueil s’arrête à l’entrée de mon cœur! Non, mes amis, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s’ouvre toujours au besoin qui s’adresse à moi : il me trouve la même affabilité ; je l’écoute, je le conseille, je le secours, je le plains. Mon âme ne s’est point endurcie. Mon luxe est de fraîche date, et le poison n’^ pas encore agi /Mais, avec le

7. falconet (1716-1791), sculpteur français, ami intime de Diderot. —

8. Les serres, il s’agit d’un bureau fermé., par opposition à la table de

bois. — 9. Transformer dans, on dirait plutôt en. — 10. Publicain, on appelait ainsi, chez les Hébreux, les financiers qui prenaient à bail les impôts; publicain est mis ici pour fermier général. — 11. Lisière, ,1a vraie forme du mot serait listière , venu de^l’allemand Usât, et signifiant bande, bordure. On désigne par lisière le bord d’une pièce d étoffe, dans le sens de la longueur. Un tapis de lisières est un tapis tressé avec des bandes, et d’un travail grossier?

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temps, qui sait ce qui peut arriver? qu'attendre de celui qui a oublié sa femme et sa fille, qui s’est endetté, qui a cessé d’être époux et père, et qui, au lieu de déposer au fond d’un eofire fidèle une somme utile... Ah î saint prophète, levez vos mains au ciel, priez pour un ami en périf.

4. Autres collaborateurs de 1 Encyclopédie. — Ne citons que les principaux: — Philosophie : Condilîac f 1TS0]. logicien froid et souple, philosophe « sensualislc » ; Helvétius 7 1771), plus nettement matérialiste. — 1 héoloy ie : 1 abbs Morellet j 1814 , et plusieurs autres abbés plus ou moins brouillés avec la Sorbonne. — Histoire naturelle : Daubenton (7 1800 , un des collaborateurs de Buffon. — Chimie : le baron d’Holbach (7 1789), auteur du Système de Ici nature , positiviste. — Economie politique : Turgot (f 1781) et Quesnay (f 1774), — Grammaire : Dumarsais (f 1756), dont les ouvrages d’enseignement furent longtemps-célèbres. — Littérature : Marmontel (t 1799), qui a réuni ses articles de Y Encyclopédie pour en faire scs Éléments . de littérature. — Voltaire donna quelques articles Élégance. Éloquence. Esprit , Imagination. — Montesquieu, l’article Goùl. — Enfin, n'oublions pas le factotum de la « boutique », le chevalier de Jaucourt, qui travailla à tous les sujets, suppléa tous les manquants, et consacra à Y Encyclopédie sa vie et sa fortune.

5. Esprit et influence de l’Encyclopédie. — A lire, sans prévention, les articles de Y Encyclopédie, on n'y remarque point cet esprit philosophique que son nom seul évoque. Pour pénétrer dans cet esprit, il faut observer le système perpétuel de renvois, ^grâce auquel un article très orthodoxe est réfuté par un autre, en apparence aussi inoffensif. C'est donc l'ensemble quil faut considérer ; et personne ne s’y trompa. — Négation de Y autorité, delà tradition , de la foi; croyances positives à ce qui se voit, se touche, ou se fabrique ; confiance absolue dans le progrès vers un idéal de liberté politique et intellectuelle, tels sont les principes qüe Y Encyclopédie a exprimés et vulgarisés. La société de la fin du siècle, jusqu à la réaction opérée par Chateaubriand, a vécu de cet idéal. Mais il faut reconnaître que l'esprit encyclopédique a hâté certaines réformes sociales nécessaires, a secoué le joug de certains préjugés, et surtout a accéléré et v ulgarisé chez nous le progrès des sciences appliquées. Sous ce dernier rapport, Y Encyclopédie a répandu la curiosité et le besoin de la précision.

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ÏII. — Buffon (1707-1788)

1. Vie. Ne au château de Munlbard, près de Semur, Georges- Loms-Leclerc de Buffon était fils d’un conseiller au Parlement de Bourgogne. 11 fit, comme Bossuet, ses éludes chez les Jésuite ; de U ij on, et y témoigna surtout du goût pour les mathématiques. En 1730, il entreprit de voyager avec un jeune Anglais qu il avait connu à Dijon, le duc de Kingston, dont ie précepteur, Hinckmann aimait beaucoup l'histoire naturelle. Après avoir parcouru 1 Ouest et le Midi de la France, il visita l’Italie, revint par la Suisse et gagna l’Angleterre-(1738). Il séjournai Londres, comme Voltaire et Montesquieu. Dès 1733, 41 avait été élu, à , "fix membre adjoint de l’Académie des sciences. En 35, U publia la traductionde la Statique des véqètauxde Haies et en 1740, celle du Traité des fluxions de Newton.

Lest alors que Buffon fut nommé directeur du Jardin du Roi (Jardin des Plantes). Cette circonstance nous a valu probablement Histoire naturelle , car Buffon n’aurait pas trouvé ailleurs les documents et les échantillons dout il avait besoin. De plus, cette haute situation lui attirait des renseignements de toute espece envoyés par des correspondants de tous les pays.

Buffon partage dès lors son temps entre Paris et Montbard. G est a Montbard surtout qu’il travaille, non pas en habit brodé et en manches de dentelles, comme une sotte légende l’a si longtemps représenté, mais simplement vêtu, et en face de la nature.

S il frequente par intermittence quelques salons, il ne s’y plaisait pas, et la morgue philosophique ne fut jamais de son goût. Les encyclopédistes lui en voulurent. D’Alembert le jugeait d'un mot: il l’appelait «le grand phrasier ». Voltaire disaitde histoire naturelle : « Pas •‘si naturelle que cela ! » Cependant, Buffon s imposait à 1 admiration de l’Europe entière. Et, en 1753, sans faire une démarché, il entrait à l’Académie française. De son vivant, une statue fut élevée à Buffon dans le Jardin du Roi avec cette inscription : Majestatinaturæpar ingeniiim.

, 2* ^ Histoire naturelle. — Cet immense ouvrage parut de 1759 a 17SS. Buffon publia successivement: la Théorie la terre, l H^toire naturelle de V homme , les Quadrupèdes , les Oiseaux , les Minéraux ; à part, les Epoques de la nature. L’ensemble formait 36 volumes. Les éditions s’épuisaient au fur et à mesure de la publication, et étaient réimprimées avec des corrections. La plus importante des éditions posthumes, est celle que donna Lacepede (1796-1825); Lacépède acheva et compléta P Histoire naturelle , en y ajoutant les reptiles et les poissons 3. Méthode et doctrine de Buffon. - Buffon, que notre siècle

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a dégagé enfin et vengé de toutes les railleries, a été un grand savant, et, sur beaucoup de points, un précurseur.

Buffon fut tout d'abord un observateur consciencieux, calme, pénétrant, qui travaillait sur des échantillons et sur des documents. Soit dans lé Jardin du Roi, soit à Montbard,!! se livrait à de minutieuses enquêtes. Mais son génie était surtout dans la synthèse des remarques de detail, et dans ces hypothèses qui préviennent souvent les lois proprement dites et qui les suggèrent.

C'est ainsi qu’il arrive à créer, avec une imagination puissante, mais qui s’appuie sans cesse sur des faits constatés, un système du m.onde d’une parfaite cohérence. — La terre, détachée du soleil, tourne autour de lui ; comme toutes les planètes, elle a subi un refroidissement progressif, qui continue et qui l’amènera quelque jour à l'état de la lune. Sur cette matière morte , que maintient la force d’attraction, la matière organique est apparue, végétale et animale. Des degrés intermédiaires permettent de passer du minéral au végétal, du végétal à 1 animal. Et, dans une certaine mesure, Buffon soutient le transforntisme .

Mais, quand il arrive à l’homme, Buffon constate que la chaîne est interrompue. Quelles que soient les apparences, l’homme est un être distinct, seul capable de penser , de parler et de progresser. Et par l’homme ainsi défini et mis à part, Buffon remonte jusqu’à l'immortalité de l’âme et jusqu à Dieu; de même, la vue et la description de la nature le confirment dans l’idée d’un Créateur et d’une Providence. C’est par là que Buffon se sépare nettement des matérialistes et des sceptiques de son temps, comme aussi des positivistes modernes.

La partie la plus célèbre de Y Histoire naturelle , est la description des quadrupèdes et des oiseaux (le chien, le cheval,Yàne, le bœuf , le rossignol, le cygne , Yoiseau-moùche ), auxquels chacun pense dès qu’on prononce le nom de Buffon. Ces descriptions sont exactes, injurieuses, utiles. Mais il faut bien qu’on 1® sache, le vraiBulïon n’est pas là; non seulement parce que, une fois engagé dans cette série de portraits , il devenait plutôt un illustrateur de son livre, mais surtout parce qu’il a laissé presque toute cette partie à rédiger aux divers collaborateurs qu'il s’était adjoints.

4. Les collaborateurs de Buffon. — Le premier est Louis Daubenton (1716-1800), médecin, que Buffon fit venir de Montbard, en 1745, pour lui confier, au Jardin du Roi, la place de démonstrateur du cabinet d’histoire naturelle. Il le chargea des descriptions anatomiques des quadrupèdes. — Après lui, Gueneau de Montbéliard (1720-1785) travailla aux Oiseaux. — h Abbé Beacon (1748-1784) continua les Oiseaux. De lui sont les trop

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fameuses descriptions du cygne et de l'oiseau-mouche, que Buffon retoucha, d’ailleurs, pour les simplifier.

5. Le Discours sur le style (1753). — La nécessité de prononcer un remerciment à Messieurs de l’Académie française nous a valu ce discours de Buffon, que. Ton appelle assez improprement Discours sur le style.

Buffon commence par quelqucs/formules de modestie; il fait, en termes rapides et discrets, l’éloge de son prédécesseur Languet de Gergy, prélat vertueux, mais dont les titres académiques étaient à peu près nuis. A la fin, il place les compliments traditionnels à l’égard de Séguier, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis XV. Dans ce cadre de convention, Buffon enferme quelques idées sur le style », qui peuvent se ramener aux points suivants: 1° nécessité de faire un plan; 2° le style n’est que l’o7’d7'e et le mouvement que l'on met dans ses pensées; 3° bien écrire, c’est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre : 4° ne nommer les choses- que par les termes les plus généraux; 5° les idées, les découvertes, les faits, appartiennent bientôt à tous, mais le style est 'de V homme même.

On ne peut qu’approuver, et il suffirait de développer, par des exemples, les trois premiers préceptes, qui, à y bien regarder, n’en font qu’un. Observons que Buffon réserve à la fois la part de l’intelligence (bien penser), de l'imagination et du cœur (bien sentir), et du métier (bien rendre). — Quant au quatrième point, « ne nommer les choses que par les termes les plus généraux », pour le comprendre il faut songer à ce que Buffon ldi-même a voulu faire dans ses ouvrages. Son grand mérite, comme écrivain, est d’avoirintroduit dans le domaine de la littérature les sciences naturelles, comme Pascal la théologie, et Montesquieu le droit. Aussi conseille-t-il à ceux qui, comme lui, exposent des théories et des decouvertes, de les rendre accessibles à tous, en évitant le vocabulaire technique des spécialistes. — Enfin, lorsque Buffon dit : le style est de V homme même (cr non : le style c'est V homme ), il ne faut pas lé prendre en ce sens que notre style trahit notre caractère ou noire tempérament. Buffon affirme seulement quele style ( Y ordre et le mouvement que nous mettons dans nos pensées) est en quelque sorte notre cachet propre, notre signature ; c’est par le style qu’une pensée nous appartient. Si nous avons su trouver une expression tellement adéquate à cette pensée qu’on ne puisse en découvrir une 'plus heureuse ou une plus exacte, il faudra qu’on la cite telle que nous l'avons rédigée. Sinon, elle nous est enlevée ; et, mieux exprimée par un autre, qui a mieux saisi les rapports du mot et de la chose, elle passe à la postérité sous son nom.

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Les Époques de la nature (1778).

Dans cette partie de son Hi'.loiie naturelle , BufTon étudie l’origine du monde et de la société. 11 sait se tenir à égale distance de l’érudition sèche et timide et des généralisations précipitées; c’est en savant de génie qu’il émet des hypothèses dont la plupart ont été confirmées par des découvertes récentes. — Nous citons ce fragment de la Cinquième, époque , oit Buffon apparaît comme un précurseur de Cuvier. — Au point de vue du style, on remarquera la clarté de la langue, et le mouvement qui anime tout l’ensemble.

Uns cinquième époque, tout aussi clairement indiquée que les quatre premières, est celle du temps où les éléphants, les hippopotames et les autres animaux du midi ont habité les terres du nord : cette époque est évidemment postérieure à la quatrième, puisque les dépouilles de ces animaux terrestres se trouvent presque à la surface de la terre, au lieu que celles des animaux marins sont, pour la plupart et dans les mêmes lieux, enfouies à de grandes profondeurs.

Quoi ! clira-t-on, les éléphants et les autres animaux du midi ont autrefois habité les terres du nord ! Ce fait, quelque singulier, quelque extraordinaire qu’il puisse paraître, n’en est pas moins certain. On a trouvé et on trouve encore tous les jours en Sibérie, en Russie, et dans les autres contrées septentrionales de l’Europe et de l’Asie, de l’ivoire en grande quantité 1 : ces défenses d’éléphant se tirent à quelques pieds sous terre, ou se découvrent pat* les eaux lorsqu’elles font tomber les terres au bord des fleuves : on trouve ces ossements et défenses d’éléphant en tant de lieux différents et en si grand nombre, qu’on ne peut plus se borner à dire que ce sont les dépouilles de quelques éléphants amenés par les hommes dans ces climats froids ; on est maintenant forcé, j)ar ces preuves réitérées, de convenir que ces animaux étaient autre fois habitants naturels des contrées

1. Dans la suite de cette cinquième époque , BuITon établira (ce qui est indispensable à sa thèse scientifique) que c’est bien de V ivoire, d’éléphant , et non de l’ ivoire de morse ou vache marne.

du nord, comme ils le sont aujourd’hui des contrées du midi : et ce qui paraît encore i endre le fait plus merveilleux, c’est-à-dire plus difficile à expliquer, c’est qu’çn trouve ces dépouilles des animaux du midi de notre continent non seulement dans les provinces de notre nord, mais aussi dans les terres du Canada et des autres parties de l’Amérique septentrionale. Nous avons au cabinet du Roi2 plusieurs défenses et un grand nombre d’ossements d’éléphants trouvés en Sibérie ; nous avons d’autres défenses et d’autres os d’éléphantqui ont été trouvés en France, et enfin nous avons des défenses d’éléphant et des dents d’hippopotame trouvés en Amérique dans les terres voisines du fleuve Ohio. 11 est donc nécessaire que ces animaux, qui ne peuvent subsister et ne subsistent en effet aujourd’hui que dans les pays chauds, aient autrefois existé dans les climats du nord, 'et que, par conséquent, cette zone froide fût alors aussi chaude que l’est aujourd’hui notre zone torride; car il n’est pas possible que la forme constitutive, ou si l’on veut, l’habitude réelle du corps des animaux qui est ce qu’il y a de plus fixe dans la nature, ait pu changer au point de donner le tempérament du renne a l’éléphant, ni de supposer que jamais ces animaux du midi, qui ont besoin d une grande chaleur pour subsister, eussent pu vivre et se multiplier dans les terres du nord, si la température du climat eût été aussi froide qu’elle l’est aujourd’hui. M. Gmelin3, qui a parcouru la Sibérie, et qui a ramassé lui-même plusieurs osse-

2. Cabinet, c’est d’abord un meuble dans lequel on enferme (cf. secrétaire). des papiers ou des objets de valeur. Molière le prend dans ce sens ( Misanthrope , I, 2). Puis cabinet se dit des armoires vitrées où l’on place des curiosités, et de la pièce où se trouvent ces armoires ; de là, le cabinet du roi. salle où l’on conserve des collections d’histoire naturelle (aujourd’hui le Muséum). Enfin cabinet s’est dit d’un ensemble de personnes qui se réunissent dans la même pièce ; le cabinet des ministres, le chef du cabinet — 3. Gmelin (1709-1755), botaniste et chimiste allemand, professeur à l’Académie de Saint-Pétersbour g, avait fait de 1733 & 1743 un voyage d’exploration scientifique en Sibérie, dont il publia la relation en 1751-52. Cet ouvrage est écrit en ai lemand. On voit que Bufîon est au courant des travaux étrangers.

ments d’éléphant dans ces terres septentrionales, cherche à rendre raison du fait, en supposant que de grandes inondations survenues dans les terres méridionales ont chassé les éléphants vers les contrées du nord, où ils auront tous péri à la fois par la rigueur du climat. Mais cette cause supposée n’est pas proportionnelle à l'effet; on a peut-être déjà tiré du nord plus d’ivoire que tous les éléphants des Indes actuellement vivants n’en pourraient fournir ; onen tirera bien davantage avecle temps, lorsque ces vastes déserts du nord qui sont à peine reconnus, seront peuplés, et que les terres en seront remuées et fouillées parles mains de l’homme. D ailleurs il serait bien étrange que ces animaux eussent pris la route qui convenait le moins à leur nature, puisqu’en les supposant poussés par des inondations du midi, il leur restait deux fuites naturelles vers l’Orient et vers l’Occident. Et pourquoi fuir jusqu’au 60e degré du nord, lorsqu’ils pouvaient s’arrêter en chemin ou s’écarter à côté dans des terres plus heureuses? Et comment concevoir que, par une inondation des mers méridionales, ils aient été chassés à mille lieues dans notre continent et à plus de trois mille lieues dans l’autre? Il est impossible qu’un ‘ débordement de la mer des grandes Indes ait envoyé des éléphants en Canada ni même en Sibérie, et il est également impossible qu’ils y soient arrivés en nombre aussi grand que l’indiquent leurs dépouilles.

( Epoques de la nature , Ve époque.)

L’Écureuil (1765).

Parmi les portraits d'animaux, celui de Y Écureuil, moins connu que ceux de Y Oiseau-mouche ou du Cheval , est un des plus intéressants par la précision et le pittoresque des détails, On peut, en le faisant étudier aux élèves, en tirer une méthode d’observation et de description, et leur donnera décrire par le même procédé un animal qu’il leur serait possible d’observer par eux- mêmes.

L’écureuil est un joli petit animal qui n’est qu’à demi sauvage, et qui, par sa gentillesse, par sa docilité,

LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS

par l’innocence même de ses mœurs, mériterait d’être épargné. Il n’est ni carnassier ni nuisible, quoiqu’il saisisse quelquefois des oiseaux ; sa nourriture ordinaire sont des fruits, des amandes, des noisettes, de la faîne * et du gland ; il est propre, leste, vif, très alerte, très éveillé, très industrieux ; il a les yeux pleins de feu, la physionomie fine, le corps nerveux, les membres très dispos ; sa jolie figure est encore rehaussée, parée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jàsque dessus sa tête, et sous laquelle il se met à l’ombre. Il est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autres ; il se tient ordinairement assis presque debout, et se sert de ses pieds de devant comme d’une main pour porter à sa bouche; au lieu de se cacher sous terre, il est toujours en Y air ; il approche des oiseaux par sa légèreté : il demeure comme eux sur la cime des arbres, parcourt les forêts en sautant de l'un à l’autre, y fait son nid, cueille les graines, boit la rosée, et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs, dans les lieux découverts, dans les pays de plaine ; il n’approche jamais des habitations, il ne reste point dans les taillis, mais dans les bois de hauteur, sur les vieux arbres des plus belles futaies,. Il craint l’eau plus encore que la terre, et l’on assure que, lorsqu’il laut la passer, il se sert d’une écorce pour vaisseau et de sa queue pour voile et pour gouvernail 1 2. 11 ne s’engourdit pas comme le loir pendant l’hiver, il est en tout temps très éveillé ; et ppur peu que l'on touche au pied de l’arbre sur lequel il repose, il sort de sa petite bauge3, fuit sur un autre arbre ou se cache h l’abri d’une branche. Il ramasse des noisettes pendant l’été, et en remplit les troncs, les fentes des vieux arbres, et

1. Faîne, fruit duJiêtre. — 2. BufTon, en savant consciencieux, indique

qu’il ira pas été témoin du fait; il n’en répond pas, — 3, Bauge; se dit du

nid de l’écureuil, et du gîte du sanglier.

XVIIIe SIECLE

a recours eu hive r à sa provision ; il les cherche aussi sous la neige, qu'il détourne en grattant. Il a la voix éclatante, et plus perçante encore que celle de la fouine ; il a de plus un murmure à bouche fermée, un petit grognement de mécontentement qu’il fait entendre toutes les fois qu'on l’irrite. Il est trop léger pour marcher ; il va ordinairement par petits sauts, et quelquefois par — — bonds ; il a les ongles si pointus et les mouvements si prompts, qu'il grimpe en un instant sur un hêtre dont l'écorce est fort lisse.

( Histoire naturelle , 3e partie.

Le cygne (1771.)

Les grâces de la figure, la beauté de la forme répondent, dans le cygne, à la douceur du naturel ; il plaît à tous les yeux, il décore, embellit tous les lieux qu’il fréquente ; on l’aime, on l’applaudit, on l'admire; nulle espèce ne le mérite mieux; la nature en effet n'a répandu sur aucune autant de ces grâces nobles et douces qui nous rappellent l'idée de ses plus charmants ouvrages: coupe de corps élégante, formes arrondies, gracieux contour, blancheur éclatante et pure, mouvements flexibles et ressentis, attitudes tantôt animées, tantôtlaissées dans un mol abandon; tout dans le cygne respire la volupté, l’enchantement que nous font éprouver les grâces et la beauté, tout nous l’annonce, tout le peint comme l’oiseau de l’amour, tout justifie la spirituelle et riante mythologie, d’avoir donné ce charmant oiseau pour père à la plus belle des mortelles h

A sa noble aisance, à la facilité, la liberté de ses mouvements sur l’eau, on doit le reconnaître, non seulement comme le premier des navigateurs ailés, mais comme le plus beau modèle que la nature nous ait offert pour l'art de la navigation. Son cou élevé et sa poi=

i. Hélène.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

trine relevée et arrondie semblent en effet figurer la proue du navire fendant fonde ; son large estomac en représente la carène; son corps, penché en avant pour cingler, se redresse à barrière et se relève en poupe ; la queue est un vrai gouvernail ; les pieds sont de larges rames, et ses grandes ailes, demi-ouvertes au vent et doucement enflées, sont les voiles qui poussent le vaisseau vivant, navire et pilote à la fois.

Fier de sa noblesse, jaloux de sa beauté, le cygne semble faire parade de tous ses avantages; il a l’air de chercher à recueillir des suffrages, à captiver les regards, et il les captive en effet, soit que voguant en froupe2on voie de loin, au milieu des grandes eaux, cingler la flotte ailée, soit que s’en détachant et s'approchant du rivage aux signaux qui l’appellent, il vienne se faire admirer de plus près en étalant ses beautés et développant ses grâces par mille mouvements doux, ondulants et suaves.

Aux avantages de la nature, le cygne réunit ceux de la liberté ; il n’est pas du nombre de ces esclaves que nous puissions contraindre ou renfermer : libre sur nos eaux, il n’y séjourne, ne s’établit qu’en y jouissant d’assez d’indépendance pour exclure tout sentiment de servitude et de captivité; il peut à son gré parcourir les eaux, débarquer au rivage, s’éloigner au large ou venir, longeant la rive, s'abriter sous les bords, se cacher dans les joncs, s’enfoncer dans les anses les plus écartées, puis, quittant sa solitude, revenir à la société et jouir du plaisir qu’il paraît prendre et goûter en s’approchant de l’homme, pourvu qu’il trouve en nous ses hôtes et ses amis, et non ses maîtres et ses tyrans.

Chez nos ancêtres, trop simples ou trop sages pour remplir leurs jardins des beautés froides de l’art en place des beautés vives de la nature, les çygnes étaient en possession de faire l’ornement de toutes les pièces d’eau ; ils animaient, égayaient les tristes fossés des

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