‹ Grands écrivains français des origines aÌ€ nos joursChapitre 133 sur 232 · I. — Rousseau · texte numérisé non relu

I. — Rousseau

1. Vie. — Jean-Jacques Rousseau est né à Genève le 28 juin 712. Sa famille était d’origine française. Jean-Jacques, ayant perdu sa mère dès sa naissance, fut d’abord élevé par son père qui lui faisait lire avec lui des romans d’aventures et les Vies de Plutarque. Puis il le confia pendant deux ans à son oncle, M. Bernard, qui le mit en pension chez le pasteur Lambercier, àBossey. L’enfant revint à Genève et fut placé comme apprenti chez un graveur. Mais un jour, pour ne pas s’exposer à un châtiment mérité, il se rendit chez le curé de Confignon, petit village a deux lieues de Genève, et lui déclara qu’il voulait se convertir au catholicisme. Le curé l’envoya à Annecy chez M®10 de Warens, et celle-ci l’adressa à l’hospice des catéchumènes de Turin.

Quand il quitte Turin, Jean- Jacques cherche A gagner sa vie mais après plusieurs mésaventures, il retourne chez Mme de Warens qui lui donne l’hospitalité à Chambéry, puis à sa maison de campagne des Charmettes. Là, il lit, il regarde la nature, il rêve.

En 1740, — il avait vingt-huit ans, — il accepte une place de précepteur chez M. de Mably, à Lyon. Mais il ne réussit pas. Et enfin, il arrive à Paris, avec quelques louis que lui a donnés MmG de Warens, et un nouveau système de notation musicale^ qu’il veut présenter à l’Académie des sciences. Il fait la connaissance de Diderot, puis de quelques ^financiers. On le fait entrer comme secrétaire chez M. de Montaigne qui partait pour l’ambassade de Venise; au bout d’un an, brouillé avec son chef; il est de retour à Paris. Le voilà qui accepte une autre place de secrétaire, chez Mme’Dupin, femme d’un fermier général :> ’est le moment mondain de son existence. Il compose de la musique; il semble s’accommoder fort bien dès mœurs et des vices de cette société qu’il flétrira bientôt.

XVIIIe SIÈCLE

En 1750, il se révèle brusquement philosophe paradoxal et écrivain de génie, en publiant son Discours sur les sciences et les arts , sujet proposé par l’Académie de Dijon. Son succès est tel qu’il se sent forcé de mettre s^vie d’accord avec ses principes. Il rompt avec le monde, fe loge dans une mansarde et gagne sa vie en copiant de la musique. Puis il se rend à Genève, où il est reçu comme un grand homme et admis à faire de nouveau profession de calvinisme.

En 1755, Rousseau compose un second Discours , sur Y origine de l'inégalité parmi les hommes, et ce discours ne fait pas moins de bruit que le précédent. Il accepte alors de Mme d’Épinay un pavillon situé dans la forêt de Montmorency, l’Ermitage, non loin du château de la Chevrette. La, au milieu de la nature, il commence trois grands ouvrages: l 'Émile, le Contrat social et la Nouvelle Héloïse. Mais bientôt il se croit persécuté par Mme d’Épinay et par tous ceux qui sont reçus chez elle; et il quitte l’Ermitage en décembre 1757.

11 s’installe alors à Montmorency, d’abord dans le village, puis dans le château du maréchal de Luxembourg. Il y achève la Nouvelle Héloïse et le Contrat social (1 761); Y Émile , à son tour, va paraître, quand le Parlement fait saisir l’ouvrage et ordonne d’arrêter l’auteur. Rousseau quitte la France, et se réfugie en Suisse; on le voit successivement à Y verdun, à Motiers, où il s’habille en Arménien, dans l’îlc Saint-Pierre surlelac de Bienne. Partout il se fait des ennemis. En 1766, il part pour l’Angleterre, où l’avait appelé le philosophe David Hume. Mais il ne tarde pas à se brouiller avec lui. Il revient en France, et après quelques étapes en Normandie, à Lyon, à Monquin (Dauphiné), il s’installe de nouveau à Paris : il habite alors la rue Plâtrière, qui porte aujourd'hui son nom, et il se remet à copier de la musique.

Un de ses admirateurs, M. de Girardin, l’emmena le 20 mai 1778 dans son château d’Ermenonville. C’est là que Jean-Jacques mourut, d’une attafue d’apoplexie, le 2 juillet 1778. On l’enterra, selon son vœu, dans File des Peupliers, au milieu du parc de ce y château. En 1791, ses restes furent transportés au Panthéon.

^ 2. La philosophie de Rousseau. — Rousseau a exprimé ses

théories philosophiques dans tous ses ouvrages, mais plus particulièrement dans ses deùx Discours, dans la Lettre sur les spectacles, et dans le Contrat social.

a) Le Discours sur les sciences et les arts (1750). — Le Discours (il faut prendre encore ce mot dans son sens latin, discursus, exposé, dissertation) se compose de deux parties : la première est un exposé historique, une suite d’exemples tirés de Sparte, d’Athènes, de Rome(icise placela prosopopéede Fabri-

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

cius) et des États modernes; la seconde est l’explication théo rique et philosophique de cette loi constatée par l’histoire: les lettres et les sciences corrompent les mæurs. Toute science, tout art, est né, dit-il, d’u^| vice correspondant : l’astronomie, de la superstition : l’éloquence, du mensonge, etc. Les artistes et les savants sont des oisifs,. La lecture amollit le courage, pervertit l’imagination. Ce n’est pas que Rousseau veuille ramener 1 humanité à la barbarie. Il rend hommage aux grands génies et surtout il juge que, dans l’état actuel de la société, les lettres et les sciences sont devenues nécessaires. Mais il engage la majorité des hommes à se défier de cette séduction, et leur conseille de chercher à bien faire plutôt qu’à bien dire.

De ce premier Discours , qui aune importance capitale dans l’œuvre de Rousseau, nous citons la plus célèbre page.

Prosopopée de Fabricius (1750).

On appelle prosopopce (du grec prosopon , visage) une figure dè style qui consiste à faire parler soit un personnage ancien, soit un personnage allégorique. On use surtout de cette figure en éloquence et en poésie. — Rousseau met dans la bouche du vieux Romain Fabricius des reproches à l’adresse des Romains dégénérés. — Il y a trois éléments dans le discours de Fabricius : i° Celui-ci constate l’état de corruption où Rome est tombée ; 2° il en indique les causes ; 30 les remèdes. Mais ces trois éléments se mêlent, comme si l’émotion qui anime l’orateur l’empêchait de les disposer avec une méthode rigoureuse. — Les souvenirs des auteurs latins sont nombreux dans ce passage; on peut y constater à quel point Rousseau, qui est un novateur et presque déjà un romantique, est nourri de l’antiquité latine. Forme générale et détails, tout rappelle ici les discours de Cicéron, de Tite-Live, les vers de Virgile, de Properce et d’Horace.

O Fabricius \l qu'eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome sauvée par votre bras, et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ses conquêtes? «Dieux! eussiez-vous dit, que sont devenus ces toits de chaume et ces foyers rustiques qu'habitaient jadis la modération et la vertu2? Quelle splendeur funeste a succédé à la simplicité romaine? Quel est ce langage étranger3? Quelles sont ces moeurs

1. Fabricius (111e siècle av. J.-C.) fut consul et fit la guerre contre le roi d’Épire, Pyrrhus. — 2. Réminiscences de plusieurs passages des poètes latins Ovide. Properce, Virgile. — 3. Ce langage étranger, la langue grecque, qui s’était acclimatée à Rome.

XVIIIe SIÈCLE

efféminées? Que signifient ces statues, ces tableaux, ces édifices? Insensés ! qu’avez-vous fait ? Vous, les maîtres des nations, vous vous êtes rendus les esclaves des hommes frivoles que vous avez vaincus 4 5 * : ce sont des rhéteurs qui vous gouvernent; c’est pour enrichir des architectes, des peintres, des statuaires, des histrions5, que vous avez arrosé de votre sang la .Grèce et l’A§ie. Les dépouilles de Carthage sont la proie d’un joueur de flûte G.

« Romains ! hâtez-vous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlezces tableaux, chassez ces esclaves qui vous subjuguent, et dont les funestes arts vous corrompent. Que d’autres mains s’illustrent par de vains talents : le seul talent digne de Rome est celui de conquérir le monde et d’y faire régner la vertu7. Quand Cinéas8 prit notre sénat pour une assemblée de rois, il ne fut ébloui, ni par une pompe vaine, ni par une élégance recherchée ; il n’y entendit point cette éloquence frivole, l’étude et le charme des hommes futiles. Qu’y vit donc Cinéas de si majestueux? O citoyens? il vit un spectacle que ne donneront jamais vos richesses ni tous vos arts, le plus beau spectacle qui ait jamais paru sous le ciel, l’assemblée de deux cents hommes vertueux, dignes de commandera Rome et de gouverner la terre. »

(. Discours sur les Sciences et les Arts , 2e partie.)

—b) Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes

(1755). — Cette fois, ce n’est plus une « déclamation », mais un ouvrage raisonné et vraiment philosophique. On sent que Jean-

4. Cf. Horace, Épîires, II, I. « Græciu capta ferum viclorem cepit... »

La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur. — 5. Histrions, mot d'origine étrusque, adopté par les Romains pour désigner à la fois les acteurs et les baladins. Il a conservé un sens méprisant. — 6. Joueur dr flûte. Cf. Horace, satire I, 3. — 7. Cf. Virgile, Enéide, VI, 800. — 8

Cinéas. ministre du roi d’Épire qui vint proposer la paix aux Romains

Voir dans Rabelais ( Gargantua ) et dans Boileau (satire IV) le dialogue

de Pyrrhus et de Cinéas.

Jacques, désormais célèbre, ne se soucie plus d’arracher un prix à des académiciens de province, mais qu’il écrit pour exprimer sa pensée. — Rousseau commence par tracer un tableau « idyllique » de l’homme primitif, « à l’état de nature », être aftnple robuste, n’ayant que des instincts, indépendant et heureux jouissant de sa force et la tempérant par la pitié. Mais le senti ment de perfectibilité gâte tout. Les hommes s’associenf, forment des familles* construisent des huttes, se disent maîtres du terrain qu’ils cultivent; de là les jalousies, les rivalités, l’anarchie. Alors, les plus riches, les plus forts, les plus intelligents se liguent contre les pauvres .et les faibles. Les inégalités unefois créées, elles sont consacrées parle temps, par l’usage, par le désir de conserver son bien et son rang.

c) La lettre sur les spectacles (1758). — Celte lettre, qui a, plus de cent pages, est adressée à d’Alembert; celui-ci venait de publier dans YEncgclopèdic l’article Genève , où il félicitait les pasteurs de Genève de ne croire à aucun des dogmes du christianisme, et où il demandait qu’on établit Un théâtre à Genève : depuis Calvin les représentations dramatiques y étaient interdites. — Rousseau argumente brièvement mais énergiquement sur le premier point ; il se hâte de passer au second, le théâtre. Là il soutient cette thèse: le théâtre n’a de succès qu’aux dépens de la morale; la tragédie ne peut réussir qu'en excitant nos passions, la comédie qu’en nous faisant rire de la vertu. Il insiste tout particulièrement sur le Misanthrope de Molière, où l’on rit d’Alceste qui est vertueux. On peut lui répondre que l’on lût non pas de la vertu d’Alceste, mais des contradictions du personnage qui fait souvent de maladroites applications de la vertu. — La thèse, dans son ensemble, est défendue avec logique et avec éloquence. Mais Rousseau, là comme ailleurs, pèche par des sophismes de généralisation.

d) Le Contrat social (1762). — Rousseau établit que nul n’a le droit d’aliéner au profit d’un autre sa liberté morale et civique.

Il condamne donc tout gouvernement monarchique ou aristocratique. Mais l’homme aliénera sa liberté. au profit delà communauté: « Chacun se donnant à tous, ne se donne à personne; et comme il n’y a pas un associé sur lequel on n’acquière le même droit que sur soi, on gagne l’équivalent de tout ce que l’on perd et plus de force pour conserver ce que l’on a. » Ainsi l’on arrive à la conception d’un pouvoir abstrait, et absolu : Y État. Pour mesurer les dangers d’une pareille doctrine, il suffit de ne pas oublier quele jacobinisme conventionnel s’estréclamé hautement du Contrai social.

3. La pédagogie de Rousseau. — Le grand ouvrage pédagogique de Rousseau, Y Émile, publié en 1762, est comme le point

Xvmf' sitCLi-;

d’aboutissement clos précédents. Rousseau avait en effet soutenu cette doctrine : « l’homme est bon par nature, la civilisation le corrompt ». Mais comment guérir de son mal une société si profondément atteinte? c est a la base qu il faut reprendre l'œuvre, par Yèducation des enfants.

V£mile sc’compose de cinq livres : — I. L’enfant vient de naître. A sa mère de le nourrir elle-même ; elle doit lui laisser autant que possible le libre usage de scs membres, et ne pas l'emmailloter. Déjà le précepteur surveille les premières Impressions de l’enfant, et veille à ce que la famille ou les serviteurs rie lui donnent pas de mauvaises habitudes. — II. Le précepteur s'est emparé d’Émile, âgé de cinq ans. Il l’emmène à la campagne, loin de la société, car son rôle sera surtout négatif , et consistera à laisser agir la nature (qui est bonne en soi) en préservant l'enfant de toulc influence extérieure. Pas d’ordres, pas de punitions : seulement, des leçons d’expérience. Point de lectures (surtout pas de fables de La Fontaine), mais des leçons de choses pour apprendre un peu de géographie, d histoire, de géométrie. Ne pas négliger l’éducation des sens, celle de la vue, de l’ouïe ; des exercices physiques, pour endurcir le corps. A douze ans, Émile est un « bel animal ». — III. Arrivons à l’éducation de Y intelligence. Émile sait lire, mais on ne lui perme que Robinson Crusoé et les Vies de Plutarque. Qa continue les leçons de choses, avec plus de développements; l’astronomie s’apprend par l’observation et par l'expérience. Mais ilfgut aussi qu’Émile soit en mesure de gagner lui-même sa vie, si la fortune venait à lui manquer : aussi apprend-il un métier, celui de menuisier. —IV. Émile a seize ans : c’est lé tour de l’éducation morale. On ne lui a pas encore parlé de religion. Mais un jour, l’élève et le maître se rencontrent au sommet d’une montagne avec le vicaire savoyard, et celui-ci leur expose sa profession de foi: c'est une religion naturelle qui se rapproche beaucoup du christianisme. Ce morceau éloquent fait contraste avec le persiflage antireligieux de Voltaire et des philosophes ; il eut une grande influence, avant Chateaubriand, sur les âmes éprises d’idéal. ^piile peut désormais affronter la société: Rousseau, trace à son intention un plan de vie pour un homme riche. — V. Émile se marie avec Sophie, jeune fille élevée elle aussi dans le système de Rousseau. Le précepteur reste dans la maison pour l’éducation des enfants qui naîtront de ce mariage.

Cette rapide analyse suffît à montrer le fort et le faible du système. Rousseau a raison de protester contre l’abus de la contrainte dans l’éducation morale et de la mémoire livresque dans l’instruction. Il est d'accord avec Rabelais et avec Montaigne sur la nécessité de l’expérience, de la conversation, des leçon \

LES grands ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Ïe le rt^ni Physiques, etc. Mais il a tort de croire

et surlo^it H’nfrUr ^ a“ISl maître absolu d une jeune âme, ! î d , ™CI' que Cette âme d’e»fant ne peut avoir que de bons instincts qu’il suffit de préserver et d’amener à leur maturité naturelle. Là est l’utopie. La vertu s'apprend. C’est la faiblesse de 1 hpmme de ne pas la suivre d’instinct ; c’est son

pratiquer! Pr°PrC à U eof,tep et de mcttre sa grandeur à l.i

La peur (1762).

à tWnüfSKaU jeco!nmauJf aux pireuts et aux maîtres d’habituer l’enfant ténèbre^fr deS 1n’PreSS1°n'i neryeuses g116 lui rusent la solitude et les en *u i ppe e a cesu)et une anecdote personnelle. — A considérer savanm^oT petlte narrati.on,. °« en remarquerais disposition très l’expédition de j;‘rconstances q,ul d avance doivent intéresser le lecteur, à pdt de Rousseau ; 2 1 expédition même : départ, première ten-

tombeVSTa0nfiVemWUtroi deI,ouement 5 3° pourquoi Rousseau sent tomoer sa frayeur ; troisième tentative, racontée en un style ram’de

pour marque; la décision et le sang-froid de l’enfant; 4” dénouemen; reel en trois lignes, d’un style haletant, qui donne l’illusion du vrai.

J étais à la campagne en pension chez un ministre ! appelé M. Lambercier. J’avais pour camarade un cousin plus riche que moi, et qu’on traitait en héritier, tandis qu’éloigné de mon père je n’étais qu’un pauvre orphelin. Mon grand cousin Bernard était singulièrement poltron, surtout la nuit. Je me moquais tant de sa rayeur, que M. Lambercier, ennuyé de mes vanteries, voulut mettre mon courage à l’épreuve. Un soir d automne qu’il faisait très obscur, il me donna la clef du temple, et me dit d aller chercher dans la chaire la Bible qu on y avait laissée. Il ajouta, pour me piquer d honneur, quelques mots qui me mirent dans l’impuissance de reculer.

Je partis sans lumière : si j’en avais eu, ç aurait peut-etre été pis encore. Il fallait passer par le cimetière ; je le traversai gaillardement, car tant que je me sentais en plein air, je n’eus jamais de frayeurs nocturnes. ^

l. Ministre, pasteur protestant.

En ouvrant la porte, j’entendis à la voûte un certain retentissement que je crus ressembler à des voix, et qui commença d’ébranler ma fermeté romaine 2. La porte ouverte, je voulus entrer ; mais à peine eus-je fait quelques pas, que je m’arrêtai. En apercevant l'obscurité profonde qui régnait dans ce vaste lieu, je fus saisi d’une terreur qui me fit dresser les cheveux. Je rétrograde, je sors, je me mets à fuirtout tremblant, le trouvai dans la cour un petit chien nommé Sultan, dont les caresses me rassurèrent. Honteux de ma frayeur, je revins sur mes pas, tâchant pourtant d’emmener avec moi Sultan, qui ne voulut pas me suivre. Te franchis brusquement la porte, j'entre dans l’église. A peine y fus-je entré que la frayeur me reprit, mais si fortement que je perdis la tête ; et, quoique la chaire fût à droite et que je le susse très bien, avant tourné sans m'en apercevoir je la cherchai longtemps à gauche. Je m’embarrassai dans les bancs; je ne savais plus où j’étais ; et, ne pouvant trouver ni la chaire ni la porte, je tombai dans un bouleversement inexprimable. Enfin j'aperçois la porte, je viens à bout de sortir du temple, et je m’en éloigne comme la première fois, bien résolu de n'y jamais rentrer seul qu'en plein jour.

Je reviens jusqu’à la maison ; prêt à entrer, je distingue la voix de M. Lambercier à de grands éclats de rire ; je les prends pour moi d’avance ; et, confus de m'y voir exposé, j’hésite à ouvrir la porte. Dans cet intervalle, j’entends Müe Lambercier s’inquiéter de moi, dire à la servante de prendre la lanterne, et M. Lambercier se disposer à me venir chercher, escorté de mon intrépide cousin, auquel ensuite on n 'aurait pas manqué de faire tout l’honneur de l'expédition.

2. Romaine, la tradition nous fait considérer les Romains comme des modèles de vertu stoïqne.Ici, l’expression est ironique.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

A l’instant toutes mes frayeurs cessent, et ne me* laissent que celle d’être surpris dans ma fuite. Je cours, je .vole au temple ; sans m’égarer, sans tâtonner, j arrive a la chaire, j’y monte, je prends la Bible je m élance en bas ; dans trois sauts, j|e suis hors du temple, dont j’oubliai même de fermer la porte ; j'entre dans la chambre horscl’haleine, je jette la Bible sur la table, effaré, mais paîpil ant^d’aise d’avoir prévenu le secours qui m’était destiné.

(Émile, liv. II.)

Leçon de choses (1762).

Rendez votre élève attentif aux phénomènes de; la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir cette curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissezlui les résoudre. Qu’il ne sache rien paree que vousde lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même ; qu'il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente. Si jamais vous substituez dans ^son . esprit l’autorité à la raison, il ne raisonne plus ; il ne sera plus que le jouet de l’opinion des autres 1 .

Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant, et vous lui allez chercher des globes, des sphères, des cartes : que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations ? Que ne commencez-vous par lui montrer l’objet même, afin qu’il sache au moins de quoi vous lui parlez?

Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorabié, où l’horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l'on observe les objets qui rendant reconnaissable le lieu de son coucher. Le len-

1; Pareille éducation suppose un enfant à l’esprit naturellement curieux et actil. Peut-être est-ce jouer sur un exemple trop exceptionnel. 1

xviue siècle -181

demain, pour Tespirer le frais, on retourne au même lieu avant que le soleil se lève. On le voit s'annoncer de loin. par les traits de feu qu’il lance au devant de lui. L’incendie augmente, l’orient paraît tout en flammes : à leur éclat on attend l’astre longtemps avant qu’il se montre : à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éciaii^ et remplit aussitôt tout l’espace ; le voile des ténèbres s’efface et tomber L’homme reconnaît son séjour, et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui 1 éclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumière et les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie ; en ce moment pas un seul ne se tait ; leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée, il se sent de la langueur d un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une immense impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu’à l’âme. Il y a là une demiheure d enchantement, auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grand, si beau, si délicieux, n’en laisse aucun de sang-froid 2.

2. « Un jour. Voltaire Ht» demander au comte de la Tour s’il voulait 1 accompagner dans une promenade, à trois heures du matin. « Mon cher comte, lui dit-il, je sors pour voir un peu le « lever du soleil. Voyons si Rousseau a dit vrai. » Ils partent par le temps le plus noir... Enfin, après deux heures d’excursion fatigante, le jour commence à poindre. Voltaire frappe des mains avec une véritable joie d*enfantr..HOejà quelques teintes vives et rougeâtres se projetaient à 1 horizon. Voltaire s’accroche aux bras du guide, se soutient sur M. de la Tour, et les contemplateurs s’arrêtent sur le sommet d’une petite montagne. De là le spectacle était magnifique ; les rochers du Jura, les sapins Yerts se découpant sur le bleu clu ciel dans les cimes, ou sur le jaune chaud et âpre des terres ; au loin, des prairies, des ruisseaux ; les mille accidents du suave paysage qui précède la Suisse et l’annonce si bien ; enfin, la vue qui se prolonge encore dans un horizon sans bornes, et un immense cercle de feu empourprant tout le ciel.

Grands écrivains \é

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

Plein de 1 enthousiasme qu il éprouve, le maître veut le communiquer à l’enfant : il croit l’émouvoir en le rendant attentif aux sensations dont il est ému luimême. Pure bêtise ! C’est dans le cœur de l’homme qu’est la vie du spectacle de la nature ; pour le voir il faut le sentir. L’enfant aperçoit les objets ; mais il ne peut apercevoir les rapports qui les lient, il ne peut entendre la douce harmonie de leur concert. Il faut une expérience qu’il n’a point acquise, il fautfles sentiments qu’il n’a point éprouvés, pour sentir l’impression composée qui résulte à la fois de toutes ces sensations. S’il n’a longtemps parcouru des plaines arides, si des sables ardents n’ont brûlé ses pieds, si la réverbération suffocante des rochers frappés du soleil ne l’oppressa jamais, comment goûtera-t-il l'air frais d’une belle matinée ? comment le parfum des fleurs, le charme de la verdure, l’humide vapeur de la rosée, le marcher mol et doux sur la pelouse enchanteront-ils ses sens ? Avec quels transports verra-t-il naître une si belle journée, si son imagination ne sait pas lui peindre ceux dont on peut la remplir? Enfin comment s’attendrira-t-il sur la beauté du spectacle de la nature s’il ignore quelle main prit soin de l’orner 3 ?

(Émile, livre III.)

Plan de vie pour un homme riche (1762).

Rousseau attribue à l’excès de civilisation les maux de l’humanité Que veut-il donc substituer à la vie luxueuse et artificielle de son siècle? il nous le dit dans plusieurs passages de son nmilc, et particu-

Devant cette sublimité de la nature. Voltaire est saisi de resj*#ct ; il se découvre, se prosterne, et quand il peut parler, ses paroles sont un hymne: « Je crois, je crois en toi ! » s'écrie-t-il avec enthousiasme : puis, décrivant, avec son g<énie de poète et la force de son âme, le tableau qui éveillait en lui tant d émotions, au bout de chacune des véritables strophes qu’il improvisait: « Dieu puissant, je crois ! répétait-il encore. » Lord Brougiiam, Voltaire et Rousseau (1845). — 3. C'est ce que Rousseau entreprendra de démontrer à Émile, au livre IV, par la voix du vicaire savoyard.

XVIIIe SILCLE

lièrement dans celui-ci, cbef-d’ceuvre d’inspiration et de pittoresque. — Les élèves y devront remarquer: i° La composition générale: une succession de tableaux , dont chacun a ses lignes , ses figures , ses couleurs ; 2° dans chaque tableau pris séparément, l'harmonie parfaite de tous les détails; f à travers ces descriptions, les réflexions du moraliste et les boutades du satirique.

[Si j’étais riche], je n’irais pas me bâtir une ville en campagne et mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appariement L Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts ; et, quoique une couverture de chaume2 soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu elle a l’air plus propre et plus gaie que le chaume, qu’on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l'heureux temps de ma jeunesse. J’aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage, que j’aime beaucoup. J’aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger. Les fruits, à la discrétion 3 des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier, et mon avare magnificence n’étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l’on voit peu d’argeqj: et beaucoup de denrées, et où régnent l’abondance et la pauvreté.

Là je rassemblerais une société, plus choisie que nombreuse, d’amis aimant le plaisir et s’y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au

1. Les Tuileries, Rousseau désigne par là te jardin des Tuileries, et par suite tout jardin ou tout parc tracé avec symétrie. — 2. Chaume (latin calamum, tige de paille); couverture faite avec la paille de blé.— 3. Discrétion flatte discretio. réparation, choix) a pris le sens de délicatesse, réserre.

481 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

lieu de la navette s et des cartes, la ligne, les gluaux 4 5, le râteau des faneuses 6 et le panier des vendangeurs. Là tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d amusements divers qui ne nous donneraient chaque soir que l’embarras du choix pour le lendemain. L'exercice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts, lous nos repas seraient des festins où l’abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts lins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleil. Le service n’aurait pas plus d ordre que d’élégance ] la salle à manger serait partout, dans le jardin, dans un bateau, sous un arbre, quelquefois au loin, près d’une source vive, sur h herbe verdoyante et fraîche, sous des touffes d’aunes et de coudriers 7 ; une longue procession de gais convives porterait en chantant 1 apprêt du festin , on aurait le gazon pour table et pour chaise ; les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres8. Les mets seraient servis sans ordre, 1 appétit dispenserait des façons ; chacun, se préférant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même à lui : de cette familiarité cordiale et modérée naîtrait sans grossièreté, sans fausseté, sans contrainte, un conflit badin, plus charmant cent fois que la politesse, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importun laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens, comptant nos morceaux d’un œil avide, s’amusant à nous faire attendre

4. Navette, Rousseau critique ici les femmes qui font de la broderie

ou du filet. — o. Gluaux, pièges faits avec de la glu. — 6. Faneuses, celles qui fanent. « Savez-vous ce que c’est, faner ? C’est retourner du

foin en batifolant dans une prairie. » Mme de Sévignè. — 7. Coudriers,

noisetiers. - 8. Il s’agit ici d’arbres fruitiers sous lesquels on a installé

le repas champêtre.

XVIIIe SIÈCLE -

à boire, et murmurant cl’un trop long* dîner 9. Nous serions nos valets pour etre nos maîtres ; chacun serait servi par tous ; le temps passerait sans le compter *°, le repas serait le ropos et durerait autant que l’ardeur du jour. S’il passait près de nous quelque paysan retournant au travail^ ses outils sur l'épaule, je lui réjouirais le cœur par quelques bons propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plus gai ment sa misère; et moi, j’aurais aussi le plaisir de me sentir émouvoir un peu les entrailles, et de me dire en secret : « Je suis encore homme. »

Si quelque fête champêtre rassemblait les habitants du lien, j’y serais des premiers avec ma troupe. Si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se faisaient à mon voisinage, on saurait que j’ajme la joie, et j’y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples cdînme eux, et qui contribueraient à la fête, et j y trouverais en échange des biens d’un prix inestimable, des biens si peu connus de mes égaux, la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaîment au bout de leur longue table ; j’y ferais chorus 44 au refrain d’une vieille chanson rustique, et je danserais dans leur grange de meilleur cœur qu’au bal de l'Opéra. {Emile, livre IV.)

4. Le romantisme de Rousseau . — Rousseau est déjà roman tique : 1° parce qu il lait de la littérature personnelle ; ce sont ses impressions à lui qu il vous donne dans tous ses ouvrages ; 2° par la façon dont il sent et peint la nature ; 3° par son Sentiment religieux ; 4° par l’exaltation et la couleur de ses descriptions. Le passage suivant, tiré des Rêveries du promeneur

0. Rousseau, très ombrageux, a toujours souffert de l'insolence des valets. Quand il allait dans le monde, il se croyait raillé et trompé par eux. C est une des formes de son « délire de la persécution ». — 10. Sans le compter, la grammaire actuelle exigerait : sans que nous le comptions. — il. Chorus, mot latin qui signifie chœur j^de là chant. Faire chorus : chanter avec plusieurs autres, de manière à former un chœur.

solitaire , résume ces différents caractères du romantisme de Rousseau.

L’île de Saint-Pierre (1775).

Nous ne donnons de la fameuse description de l’île Saint-Pierre que les couplets vraiment lyriques, dont quelques-uns sont un charme pour l’oreille et peuvent rivaliser d’harmonie avec les plus beaux vers.

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques 1 que celles du laô de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent Peau de plus près ; mais elles ne sont pas moins riantes. S’il y a moins de culture de champs et de vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de verdure naturelle, plus de prairies, d’asiles ombragés, de bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus rapprochés. Gomme il n'y a pas sur ces heureuxHrords de grandes routes commodes pour les voitures, le pays est peu fréquenté par les voyageurs ; mais il est intéressant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s’enivrer à loisir des charmes de la nature, et à se recueillir dans un silence que ne trouble aucun bruit que le cri des aigles, le ramage entrecoupé de quelques oiseaux et le roulement des torrents qui tombent de la montagne 2.

... L'exercice que j’avais fait a, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repos du dîner très agréable ; mais, quand il se prolongeait trop et que le beau temps m'invitait, je ne pouvais si long-

1. C’est là le premier emploi, semble t-il, d’un mot qui devait faire une belle fortune. Pour Rousseau, romantique signifie : telle qu'on pourrait le décrire, par l'imagination, dans un roman (comme la Nouvelle Héloïse . par exemple). Mais on voit, par les lignes suivantes quel est le genre de pittoresque auquel se plait l'imagination de Rousseau. — Par la suite, le mot romantique, appliqué aux descriptions, a toujours eu un sens très subjectif. — 2. On croirait lire le thème d’un paysage du Jocelyn de Lamartine. — 3. Rousseau vient de raconter qu’il herborisait . dans l’île, dont il avait entrepris d’ccrire une flore

complète, et qull s’amusait à aider les ouvriers da^.s la euefilette des fruits.

temps attendre; je m’esquivais et j’allais me jeter seul dans un bateau, que je conduisais au milieu du lac ; et là, m’étendant de tout mon long, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé ni constant, ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois préférables à ce que j’avais trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie.

... Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l'île en herborisant à droite et à gauche, m’asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus Solitaires, pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses rivages, couronnés d’un côté par des.montagnes prochaines, et de l’autre élargis en riches et fertiles plaines dans lesquelles la vue s’étendait jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient 4. Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l’île, et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché. Là, le bruit des vagues et l’agitation de l’eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant «ans cesse mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à

4. On étudiera la composition de cette période, qui semble construite et proportionnée d’après les deux dimensions du paysage.

LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

autre naissait quelque courte et faible réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde, dont la surface des eaux m'offrait l’image. Mais bientôt ces impressions légères s’effacaient dans 1 uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m attacher, au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu, je ne pouvais m'arracher de la sans effort .

Rêveries du Promeneur solitaire (5e Promenade ■.

5. Le style de Rousseau. —Ce n est plus la clarté de Voltaire ; mais ce n’est pas non plus sa sécheresse élégante. Rousseau écrit dans une langue mêlée, inégale ; sa syntaxe est souvent lourde et pénible : sa phrase sent la rhétorique, la déclamation, l’emphase. Mais il a fait rentrer dans notre littérature Y éloquence et \e pittoresque. Lisez à haute voix la prosopopée de Fabricius, la seconde partie du Discours sur l'inégalité , la profession de foi du vicaire savoyard, les lettres à M. de Malesherbes : quelle harmonie, quelle ampleur,quel rythme! Lisez la promenade sur le lac ( Nouvelle Héloïse }, les vendanges à Clarens (id.), le lever du soleil (Émile), les voyages à pied (Émile), le plan de vie pour un homme riche (Émile), et surtout les Confessions , le sejoui aux Gharmettes, les promenades dans la foret de Montmorency , la descriptiomde l’île de Bienne : quel charme et quelle vérité! quelle Variété dans la couleur! quelle fraîcheur et quel sens du mystère! Rousseau nous a rendu une âme pour sentir et des veux pour voir.

Ainsi, novateur hardi en politique, réformateur en pédagogie, « inventeur » de la littérature personnelle, où le moi s’étale et s’exaspère, profondément religieux, sentimental, éloquent, pittoresque, — Rousseau devait exercer une influence durable. Il est vraiment notre ancêtre. Et Gœthe avait raison de dire • « Avec Voltaire, c’est un monde qui finit; avec Rousseau, c’est un monde qui commence. »

5. Depuis quand le soir approchait- jusqu’à sans effort , nous avons une véritable méditation poétique. On pourra essayer de diviser ce passage en strophes, et d’en analyser le mouvement. Remarquer que, dans cette prose si harmonieuse, il n’y a jamais uji^ers : ce sont de& rythmes mystérieux, dune douceur singulière, qui invitent à baisser la voix, à user de sons modulés et caressants pour rendre ces impression* légères .

XVIIIe SIECLE

Page 1