II. — Bernardin de Saint-Pierre
1. Vie. — Bernardin de Saint-Pierre, né au Havre, fut successi vement officier, ingénieur, puis simple voyageur. Ses fonctions, ou son caprice, lui firent visiter les pays les plus divers, la Russie, l’Allemagne, l'Ile de Malte, l’IIe de France; il connut ainsi des régions très opposées, et comme il avait 1W1 d’un observateur et d’un artiste, il rapporta de ses voyages moins des remarques sur les mœurs, comme un Montaigne ou un Montesquieu, que des esquisses ou des croquis d'après nature. En 1771. il se lia avec Rousseau dont il devint le disciple préféré. Sous la Révolution, il fut intendant du Jardin des plantes et membre de l’Institut; l'Empire, le combla de faveurs et de pensions.
2. Œuvres. — Il publia d’abord, eu 1773, le Voyage à Vile de / France , sous forme de lettres; son talent descriptif s'y annonce.
— Puis, les Éludes de la nature (1784), où il développe contre les alliées les preuves de l'existence de Dieu tirées du monde extérieur. La llièse y est parfois très faible ; Bernardin n’est pas un philosophe; mais la plupart des tableaux ont de la précision, de la couleur et du relief. — En 1787, il donna Paul et Virginie , idylle doiït l’action et les caractères sont aussi vrais et aussi touchants, que le cadre en est magnifique et réel. Cette action / se réduit, comme dans presque tous les chefs-d’œuvre, à presque rien : deux enfants, qui vivent ensemble depuis le berceau, s’aiment ; après une séparation,, ils vont se revoir ef s’épouser, quand une catastrophe anéantit leur bonheur. Rien que de simple et de naturel dans le sentiment. Aucune fadeur, aucune déclamation. Mais la partie immortelle de ce roman, c’est plutôt la partie descriptive ; comme en un tableau de maître, rien n’y a vieilli. Le succès de Paul et Virginie fut immédiat, universel, et aucune révolution littéraire ne l'a amoindri. — Bernardin donna ensuite la Chaumière indienne (1790), et les Harmonies de la nature (1796). — On a oublié les œuvres où il exposait au public ses utopies politiques, comme V Arcadie (1781).
hauteur des Études et de Paul et Virginie est. dans la description de la nature, plus varié que? Rousseau ; il ajoute, au domaine assez restreint de la Suisse et de la France, les beautés nouvelles des mers et des pays tropicaux. Mais il reste objectif. C’est en quoi, bien qu’il annonce Chateaubriand, il n'est pas, au même titre que Rousseau, un ancêtre du romantisme.
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Paul et Virginie (1787).
Dans cet épisode de son célèbre roman, B. de Saint Pierre raconte que Paul et Virginie, encore enfants, ont été reconduire chez son maître une esclave fugitive dent ils implorent la grâce. — Au retour de cette expédition. qu'ils ont faite à l'insu de leurs mères, ils s’égarent dans la forêt. L’auteur excelle à analyser les sentiments de ces enfants qui conservent, dans cette situation, le" caractère de leur âge : rien de forcé, rien de convenu, ni dans lç;irs illusions, ni dans leurs terreurs. — La nature est décrite dans ce paysage avec cette précision qui est le propre de B. de Saint-Pierre.
lis descendirent donc le morne 1 de la Rivière-Noire du côté du Nord, et arrivèrent, après une heure de marche, sur les bords d’une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l’île, toute couverte de forêts, est si peu connue, même aujourd’hui, que plusieurs de ses rivières .et de ses montagnes n’y ojit pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de rochers. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n’osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la rivière, malgré le tumulte de ses eaux.
« N'aie pas pear, lui disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l’habitant de la Rivière-Noire t’avaiLrefusé la grâce de son esclave, je me serais battu' avec lui.— Comment! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant? A quoi t’ai-je exposé ! Mon Dieu ! qu’il est difficile de faire le bien ! il n’y a que le mal de facile à faire. »
Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles, qu’il voyait devant lui à une demi-lieue de là ; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terré, et de se reposer auprès d’elle. Virginie lui dit alors :
1. Morne, mot créole, usité aux Antilles, pour désigner une petite montagne de forme arrondie (espagnol morro).
XVIIIe SIECÏ.E
« Mcn frère, le jour baisse ; tu as encore des forces, et les miennes me manquent ; laisse-moi ici, et retourne seul à notre case pour tranquilliser nos mères. — Oh! non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend dans ce bois, j’allumerai du feu, j'abattrai un palmiste 2, tu en mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te mettre à l’abri. » Cependant Virginie, s’étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d’un vieil arbre penché sur le bord de la rivière de longues feuilles de scolopendre3 qui pendaient de son tronc ; elle en fit des espèces de brodequins dont elle s’entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l’empressement d'être utile, elle avait oublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles, elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s’appuyant d’une main sur ce roseau, et de l’autre sur son frère.
Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois ; mais la hauteur des arbres et l’épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps, ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu’alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d’arbres, de lianes et de roches, qui n’avait plus d’issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua. en vain. Il monta au haut d'un grand arbre pour découvrir au moins la montagne des Trois- Mamelles, mais il n’aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant Tombre
2. Palmiste, sorte de palmier qui produit, à la cime, un chou'comes-
tible, très savoureux. — 3. Scolopendre, sorte de fougère à longues feuilles, appelée vulgairement langue-de-cerf.
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des montagnes couvrait déjà les forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans ces solitudes et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement 4 des cerfs qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans l’espoir que quelque chasseur pourrait l’entendre, cria alors de toute sa force : « Venez, venez au secours de Virginie ! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrent à plusieurs reprises : « Virginie !... Virginie! »
Paul descendit alors de l’arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu ; mais il n’y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors par son expérience toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à pleurer. Virginie lui dit : « Ne pleure point, mon ami, si tu ne veux m’accabler de chagrin. C’est moi qui suis la cause de toutes tes peines, et de celles qu’éprouvent maintenant nos mères'. 11 ne faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents. Oh ! j’ai été bien imprudente ! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de nous. »
A peine avaient-ils achevé leur prière, qu’ils enten dirent un chien aboyer, u C’est, dit Paul, le chien de quelque chasseur qui vient le soir tuer des cerfs à l’affût. » Peu après, les aboiements du chien redoublèrent « Il me semble, dit Virginie, que c’est Fidèle, le chien de notre case : oui, je reconnais sa voix ; serions-nous si près d’arriver au pied de notre montagne ? »
En effet, un moment après, Fidèle était à leurs pieds, aboyant, hurlant, gémissant, et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise ils aperçurent Domingue, qui accourait à eux. A l’arrivée
4 Bramement, cri particulier du cerf (germanique b roman, mugir).
XVIIIe S1LCIÆ
de ce bon noir, qui pleurait (le joie, ils se mirent aussi a pleurer, sans pouvoir lui dire unjnol.
Les forêts agitées par les vents (1796).
Bien que B. de Saint-Pierre soit, nous l’avons dit, plus objectif que Rousseau et que Chateaubriand, il sent cependant la vie intime et .mystérieuse de la nature. Il prête aux arbres des sentiments, il en fait des symboles, il s'en inspire pour élever sa pensce jusqu a Dieu ; mais la rêverie ne lui ôte rien de son admirable précision.
Qui pourrait décrire les mouvements que l’air communique aux végétaux ? Combien de fois, loin des villes, dans le fond d’un vallon solitaire couronné d’une forêt, assis sur le bord d’une prairie agitée des vents, je me suis plu à voir les niélilots dorés, les trèfles empourprés, et les vertes graminées, former des ondulations semblables à des flots, et présenter à més yeux une mer 'agitée de fleurs et de verdure ! Cependant les vents balançaient sur ma tête les cimes majestueuses des arbr es. Le retroussis, de leur feuillage laisail paraître chaque espèce de deux verts différents. Chacune a son mouvement. Le chêne au tronc raide ne courbe que ses branches, l’élastique sapin balance sa haute pyramide, le peuplier robuste agite son feuillage mobile, et le bouleau laisse flotter le sien clans les airs comme une longue chevelure. Ils semblent animés de passions... Quelquefois un vieux chêne élève au milieu d’eux ses longs bras dépouillés de feuilles et immobiles. Comme un vieillard, il ne prend plus de part aux agitations qui l’environnent; il a vécu dans un autre siècle. Cependant ces grands corps insensibles font entendre des bruits profonds et mélancoliques. Ce ne sont point des accents distincts , ce sont dés murmures confus comme ceux cl un peuple qui célèbre au loin une fête par des acclamations. 11 n y a point de voix dominantes : ce sont des sons monotones, parmi lesquels se font entendre des bruits sourds et profonds, qui nous jettent dans une tristesse pleine de
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douceur. C’est un fond de concert qui fait ressortir les chants éclatants des ^oiseaux, comme la douce verdure' est un fond de couleurs sur lequel se détache l’éclat des fleurs et des fruits.
Ce bruissement des prairies, ces gazouillements des bois ont des charmes que je préfère aux plus brillants accords: mon âme s’y abandonne ; elle se berce avec les teui liages ondoyants des arbres, elle s’élève avec leurs cimes .vers les cieux, elle se transporte dans les temps qui les ont vus naître et dans ceux qui les verront mourir : ils étendent dans l'infini mon existence circonscrite et fugitive. Il me semble qu’ils me parlent, comme ceux de Dodone 4, un langage mystérieux ; ils me plongent dans d’ineffables rêveries, qui souvent ont fait tomber de mes mains les livres des philosophes. Majestueuses lorets, paisibles solitudes, qui plus d’une fois avez calmé mes passions, puissent les cris de la guerre ne troubler jamais vos résonnantes clairières ! N’accompagnez de vos religieux murmures que les chants des oiseaux, ou les doux entretiens des amis qui veulent se reposer sous vos ombrages.
( Harmonies de la nature , livre II : Harmonies aériennes des végétaux.)
• Dodone, cf. p. 90, note 38.