Rapière, épée d’homme de guerre, ou de (ftiel liste
XVIIIe SIÈCLE
continua-t-il en s’adressant à l’hôte et à l’hôtesse, vous ne sav^z pas ce que vous possédez : vous avez un trésor dans voire maison : vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde 2. » Puis, se tournant de mon côté et. me jetant les bras au cou: « Excusez mes transports, ajouta-t-il, je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause. »
Je ne pus lui répondre sur le champ, parce qu’il me
eoait si serré, que je n’avais pas la respiration libre, et ce ne fut qu’après que j’eus la. tête dégagée de l’embrassade, que je lui dis : — « Seigneur cavalier, je ne croyais pas mon nom connu à Penaflor. — Comment, connu, reprit-il sur le même ton ; nous tenons registre de tous les grands personnages qui sont à vingt lieues à la ronde. Vous passez ici pour un prodige; et je ne doute pas que l'Espagne ne se trouve un jour aussi vaine 3 de vous avoir produit que la Grèce d’avoir vu naître ses sept sages. » Ces paroles furent suivies d’une nouvelle aCco^ lade, qu’il me fallut essuyer au hasard d’avoir le sort -iT Auléc \ Pour peu que j’eusse eu d’expérience, je n'aurais pas été la dupe de ses démonstrations ni de ses hyperboles ; j’aurais bien connu à ses flatteries outrées, que c’était un de ces parasites que l’on trouve dans toutes les villes, et qui, dès qu’un étranger arrive, s’introduisent auprès de lui-pour remplir leur ventre à ses dépens ; mais ma jeunesse et ma vanité m’en firent juger tout autrement. Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l’invitai à souper avec moi. — « Ah î très volontiers, s’écria-t-il ; je sais trop bon gré à mon étoile de m’avoir fait rencontrer l’illustre Gil Blns de
2. La huitième merveille... 11 était d'usage, chez les anciens, de compter sept merveilles (la monde . Et il était passé en proverbe de dire à celui qu’on voulait flatter: vous êtes la huitième. — 3. Vaine, fière. — 4. Antée (mythologie). Géant de Lybie, fils de la Terre et de Neptune
lîercflle luttant avec lui s’aperçut que le géant reprenait do nouvelles forces toutes les fois qu’il touchait la Terre, sa mère. Alors Itereule lu tint élevé au-dessus du sol, et l’étouffa dans ses bras.
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Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n’ai pas grand appétit, poursuivit-il ; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance. »^
En parlant ainsi, mon panégyriste s’assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un couvert. Il se jeta d abord sur l’omelette avec tant d’avidité, qu'il semblait n’avoir mangé de trois jours. A l’air complaisant dont il s’y prenait, je vis bien quelle serait bientôt expédiée. J en ordonnai une seconde, quEfot faite si promptement, qu’on nous la servit comme nous achevions, ou plutôt comme il achevait de manger la première. Il y procédait pourtant d’une vitesse toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup' de dent, de me donner louanges sur louanges, ce qui me rendait fort content de ma petite personne. Il buvait aussi fort souvent : tantôt à ma santé, et tantôt à celle de mon père et de ma mère, dont il ne pouvait assez vanter le bonheur d avoir un fils tel que moi. En même temps il versait du vin dans mon verre, et m’excitait à lui faire raison5. Je ne répondais point mal aux santés qu il me portait; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l’hôte s’il n’avait pas de poisson à nous donner. Le seigneur Corcuelo, qui, selon toutes les apparences, s’entendait avec le parasite, me répondit : « J’ai une truite excellente ; mais elle coûtera
cher à ceux qui la mangeront : c’est un morceau trop friand pour vous. — Qu appelez-vous trop friand? dit alors mon flatteur d’un ton de voix élevée , vous ny pensez pas, mon ami : apprenez que vous n’avez rien de trop bon pour le seigneur Gil Blas de Santillane, qu1 mérite d’être traité comme un prince. »
5, faire raison, se dit du convive qui répond à une santé ou à un toast en vidant son verre jusqu’au fond.
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Je fus bien aise qu'il eût relevé les dernières paroles de l’hôte, et il ne fit en cela que me prévenir. Je me sentais offensé, et je dis fièrement à Corcuelo : — « Apportez-nous votre truite, et ne vous embarrassez pas du reste. » L’hôte, qui ne demandait pas mieux, se mit à 1 apprêter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les veux du parasite, qui fit paraître une nouvelle complaisance, c est-à-dire qu’il donna sur le poisson comme il avait donné sur les œufs. Il fut pourtant obligé de se rendre, de peur d’accident ; car il en avait jusqu’à la gorge. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl 6 il voulut finir la comédie : — « Seigneur Gil Blas, me dit-il en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m’avèz faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d’autres, qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin ; n’en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur parole la huitième merveille du monde. .. En achevant ces mots, il me rit au nez, et s’en alla.
{Gil Blas, livre I, chap. i.)
Gil Blas et le fripier (1715).
Gil Blas se destinait a ta théologie et à l’état ecclesiastique. Diverses aventures le font changer d’intention. 4 diverses
Je me résolus à prendre un habit de cavalier \ persuadé que sous celte forme je ne pouvais manquer de parvenir à quelque poste honnête et lucratif2. J’appelai
men|S0^in?iaiia Sfalam' ^ssasié), l'adjectif est pris ici subslantivemc-nl , comme dans 1 expression dormir son soûl
1. Cavalier, genlilhomme— 2. Honnête, qui honore; - lucratif, Gil Blas n oublie jamais ce point, et tous ses efforts, le plus souvent malheureux vont a concilier 1 honnete et l’utile.
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donc les valets de l’hôtellerie, et je ne leur donnai point de repos qu"ils ne m'eussent fait venir un fripier3. J’en vis bientôt paraître un qu’on m’amena. 11 était suivi de deux garçons qui portaient chacun un gros paquet de toile verte. 11 me salua fort civilement, et me dit: « Seigneur cavalier4, vous êtes bien heureux qu’on se soit adressé à moi plutôt qu’à un autre. Je ne veux point ici décrier 5 mes confrères. Mais, entre nous, il n’y en a pas un qui ait de la conscience. Je suis le seul fripier qui ait de la morale. Je me borne à un profit raisonnable : je me contente de la livre pour sou. je veux dire du sou pour livre 6. »
Le fripier, après ce préambule, que je pris sottement au pied de la lettre, dit à ses garçons de défaire leurs paquets. On me montra des habits de toutes sortes de couleurs. On m’en fit voir plusieurs de drap tout uni. Je les rejetai avec mépris, parce que je les trouvai trop modestes ; mais ils m'en firent essayer un qui semblait avoir été fait exprès pour ma taille, et qui m’éblouit, quoiqu’il fût un peu passé. C’était un pourpoint à manches tailladées7, avec un haut-de-chausses 8 et un manteau, \e tout de velours bleu brodé d’or. Je m’attachai à celui-là, et je le marchandai.
Le fripier, qui s'aperçut qu’il me plaisait, me dit que j’avais le goût délicat, a Vive Dieu ! s’écria-t-il. on voit
3. Fripier, marchand qui revend des habits déjà portés. — 4. Seigneur cavalier, la formule du fripier, adressée au naïf étudiant, caractérise le marchand. Comme Molière, comme Balzac, Le Sage fait parler à chaque personnage le langage de sa condition. — 5. Décrier (étvni. rabaisser en public par un cri, une proclamation : on décriait ainsi les monnaies qui cessaient d’avoir cours) ; ici : perdre de réputation. — G. Le fripier s’embrouille; malgré lui, il annonce le genre de p«dït scandaleux, qu’il espère tirer de son client ; puis il se reprend. CVsl un
« mot de nature ». Le sou pour livre veut dire : un bénéfice d’un sou
par livre (cf. un sou par franc) ; le contraire, une livre pour sou, ce
serait gagner un franc sur un objet qui a coûté un sou. — Tailladées,
avec des ouvertures longitudinales, par lesquelles on apercevait une
doublure de soie. — 8. Haut-de chausses, cuîoLlc.
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bien que vous vous y connaissez. Apprenez que cet habit a été fait pour un des plus grands seigneurs du royaume et qu’il n’a pas été porté trois fois. Examinezen le velours : il n’y en a point de plus beau ; et, pour la broderie, avouez que rien n’est mieux travaillé. — Combien, lui dis-je, voulez- vous le vendre ? — Soixante ducats 9, répondit-il ; je les ai refusés, ou je ne suis pas un honnête homme. » L’alternative était convaincante. J’en offris quarante-cinq ; il en valait peut-être la moitié. « Seigneur gentilhomme, reprit froidement le fripier, je ne surfais point ; je n’ai qu’un mot. Tenez, continua-t-il en me présentant les habits que j’avais rebutés, prenez ceux-ci ; je vous en ferai meilleur marché. » Il ne faisait qu’irriter par là l’envie que j’avais d’acheter celui que je marchandais : et, comme je m’imaginai qu’il ne voulait rien rabattre, je lui comptai soixante ducats. Quaad il vit que je les donnais si facilement, je crois que, malgré sa morale, il fut bien fâché de n’en avoir pas demandé davantage. Assez satisfait d’avoir gagné la livre pour sou *°,til sortit avec ses garçons.
. Quel plaisir j’avais de me voir si bien équipé! Mes yeux ne pouvaient, pour ainsi dire, se rassasier de mon ajustement. Jamais paon n’a regardé son plumage avec plus de complaisance.
( Histoire de Gil Blas de SanLillane, I, 15.)
2. Marivaux plus connu comme auteur dramatique (cf. p. 545) a laissé deux romans inachevés : La Vie de Marianne et Le Paysan parvenu, dont il publia les diverses paities de 1731 à 1741. Ces romans ne sont pas seulement remarquables, comme scs pièces de théâtre, par de fines analyses de sentiment i on y rencontre aussi des pages d’un réalisme savoureux, où sont fortement dépeints des types bourgeois et populaires.
3. L’abbé Prévost a publié de 1728 à 1732 les Mémoires d'un homme de qualité, en huit volumes, dont le septième contient
9. Environ 300 francs. — 10. Le fripier a fait en réalité, ou à peu près, le bénéfice scandaleux dont il a inconsciemment parlé plus haut *
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FRANÇAIS
le célébré épisode de Manon Lescaut. On lui doit aussi la m^ere traduction en français des romans ÆSat romans qui eurent une grande influence sur nos écrira ns la çais de la seconde moitié du xvm- siècle. ,ns fran-