Le fils de Noradin est Orosmane, Soudan de Jérusalem
MiS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
NERESTAN
Mon nom est Nérestan ; le sort longtemps barbare, 25 Qui clans les fers ici me mit presqu’en naissant,
Me fit bientôt quitler l’empire du Croissant.
A la cour de Louis, guidé par son courage,
Delà guerre sous lui j’ai fait l’apprentissage:
Ma fortune et mon rang sont un don de ce roi,
Si grand par sa valeur et plus grand par sa foi.
Je le suivis, seigneur, aux bords de la Charente, Lorsque du fier Anglais la valeur menaçante,
Cédant à nos efforts, trop longtemps captivés,
Satisfit en tombant aux lis qu’ils ont bravés.
Venez, prince, et montrez au plus grand des monarques De vos fers glorieux les vénérables marques :
Paris va révérer le martyr de la croix,
Et la cour de Louis est l’asile des rois.
LUSIGNAN
Hélas ! de cette cour j’ai vu jadis la gloire.
Quand Philippe à Bouvine enchaînait la victoire,
Je combattais, seigneur, avec Montmorency,
Melun, d’Estaing, de Nesle, et ce fameux Coucy.
Mais à revoir Paris je ne dois plus prétendre :
Vous voyez qu’au tombeau je suis prêt à descendre. 45 Je vais au Roi des rois demander aujourd hui Le prix de tous les maux que j’ai soufferts pour lui. Vous, généreux témoins de mon heure dernière,
Tandis qu’il en est temps, écoutez ma prière :
Nérestan, Châtillon, et vous... de qui les pleurs 50 Dans ces moments si chers honorent mes malheurs, Madame, ayez pitié du plus malheureux père
32. Dans la campagne illustrée parles victoires de Tàillebourg et de Saintes. — 33. Les lis, pour la, France, les armoiries de ses rois étant ; d’azur semé de fleurs de lys, - 39. Il est difficile d’exprimer plus languissamment une belle idée. — 41. Philippe Auguste remporta en 1214 la victoire de Bouvines sur Jean sans Terre et sur l’empereur d’Allemagne OthonlV. — 43. Ces noms historiques, enchâssés dans des vers de tragédie, étaient alors une réelle nouveauté.
XVIIIe SIÈCLE
Qui jamais aitclu ciel éprouvé la colère,
Qui répand devant vous des larmes que le temps Ne peut encor tarir dans mes yeux expirants. ^ 55
Une fille, trois fils, ma superbe espérance,
Me furent arrachés dès leur plus tendre enfance :
O mon cher Châtillon, tu dois t’en souvenir !
CHATILLON
De vos malheurs encor vous me voyez frémir.
r LUSIGNAN
Prisonnier avec moi dans Césarée en flamme, 60
Tes yeux virent périr mes deux fils et ma femme.
, CHATILLON
Mon bras, chargé de fers, ne les put secourir.
LUSIGNAN
Hélas ! et j’étais père, et je ne pus mourir!
Veillez du haut des cieux, chers enfants que j’implore. Sur mes autres enfants, s’ils sont vivants encore : 65
Mon dernier fils, ma fille, aux chaînes réservés,
Par des barbares mains pour servir conservés,
Loin d’un père accablé, furent portés ensemble Dans ce même sérail où le ciel nous rassemble.
CHATILLON
Il est vrai, dans 1 horreur de ce péril nouveau, 70 Je tenais votre fille à peine en son berceau :
Ne pouvant la sauver, seigneur, j’allais moi-même Répandre sur son front l’eau sainte du baptême, Lorsque les Sarrasins, de carnage fumants,
'Revinrent l’arracher à mes bras tout sanglants. 75 Votre plus jeune fils, à qui les destinées Avaient à peine encore accordé quatre années,
iO. Celte fille est Zaïre ; iî laut, pour la suite de faction.» bien établir que, de naîssancà chrétienne, elle n’a pu être baptisée.
Trop capable déjà de sentir son malheur,
Fut dans Jérusalem conduit avec sa sœur.
NÉ R EST AN
De quel ressouvenir mon âme est déchirée 1 80
A cet uge fatal j’étais dans Césarée
Et, tout couvert de sang et chargé de liens,
Je suivis en ces lieux la foule des chrétiens.
LUSIGNAN
Vous, seigneur! Ce sérail éleva votre enfance?...
[En le regardant.)
Hélas! de mes enfants auriez-vous connaissance ? 85
Ils seraient de votre âge, et peut-être mes yeux...
(' Tournant ses yeux sur Zaïre.)
Quel ornement, madame, étranger en ces lieux !
Depuis quand Favez-vous ?
ZAÏRE
Depuis que je respire,
Seigneur... Eh quoi ! D’où vient que votre âme soupiré ?
LUSIGNAN
Ah! daignez confier à mes tremblantes mains... 90
ZAÏRE
[Elle lui donne la croix.)
De quel trouble nouveau tous mes sens sont atteints .
[Lusignan V approche de sa bouche en pleurant .) Seigneur, que faites-vous ?
LUSIGNAN
O ciel ! ô Providence !
Mes yeux, ne trompez point ma timide espérance ! *■
88. Cet ornement est une croix. On a beaucoup abusé, depuis Voltaire, de ces reconnaissances au moyen d’un objet ou d’un bijou. De là, les plaisanteries sur « la croix de ma mère ». Mais le théâtre grec,. celui des Latins, et, au xvii® siècle, celui des Espagnols, abondaient eu dénouements de ce genre. ^ .
Serait-il bien possible ? Oui, c’est elle... je voi Ce présent qu’une épouse avait reçu de moi, 95
Et qui de mes enfants ornait toujours la tête,
Lorsque de leur naissance on célébrait la fête.
Je revois... je succombe à mon saisissement.
ZAÏRE
Qu’entends-je ? et quel soupçon m’agite encTmoment? Ah, seigneur !
LUSIGNAN
Dans l’espoir dont j’entrevois les charmes 100 Ne m’abandonnez pas, Dieu qui voyez mes larmes ! Dieu mort sur cette croix, et qui revis pour nous,
Parle, achève, ô mon Dieu ! ce sont là de tes coups. Quoi I madame, en vos mains elle était demeurée?
Quoi ! tous les deux captifs, et pris dans Césarée ! 105
ZAÏRE
Oui, seigneur.
NÉRESTAN
Se peut-il?
LUSIGNAN
Leur parole, leurs traits, De leur mère en effet sont les vivants portraits :
Oui, grand Dieu ! tu le veux, tu permets que je voie... Dieu, ranime mes sens trop faibles pour ma joie !... Madame... Nérestan... Soutiens-moi, Châtillon... 110 Nérestan, si je dois vous nommer de ce nom, Avez-vous dans le sein la cicatrice heureuse Du fer dont à mes yeux une main furieuse...
NÉRESTAN
Oui, seigneur, il est vrai.
, AnlVe procédé de reconnaissance, une cicatrice. Celui-là remonte
a VOdyssee.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
LUSIGNAN
Dieu juste! heureux moments!
nérestax, se je (tint à genoux .
Ah, seigneur !ah, Zaïre !
LUSIGNAN
Approchez, mes enfants. J 15 nérestan
Moi, votre fils !
ZAÏRE
Seigneur !
LUSIGNAN
Heureux jour qui m'éclaire Ma fille, mon cher fils, embrassez votre père.
CHAT1LLON
Que d’un bonheur si grand mon cœur se sent toucher!
LUSIGNAN
De vos bras, mes enfants, je ne puis m arracher.
Je vous revois enfin, chère et triste famille, 120
Mon fils, digne héritier... vous... hélas ! vous, ma fille ! Dissipez mes soupçons, ôtez-moi cette horreur,
Ce trouble qui m’accable au comble du bonheur.
Toi qui seul as conduit sa fortune et la mienne,
Mon Dieu qui me la rends, me la rends-tu chrétienne ? 125
Tu pleures, malheureuse, et tu baisses les yeux !
Tu te tais ! je t’entends ! O crime! ô justes cieux !
ZAÏRE .v
Je ne puis vous tromper : sous les lois d Orosmane. , . Punissez votre fille... elle était musulmane.
127. Celte reconnaissance, très pathétique en elle-même, pourrait tomber dans la banalité sentimentale ; elle est brusquement traversée , de la façon la plus naturelle, par la question de Lusignan à Zaïre.
XVIIIe S1ÈCLK
LUSIGNAN
Que la foudre en éclats ne tombe que sur moi ! 130
Ah ! mon fils, à ces mots j’eusse expiré sans toi.
Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pouf ta gloire ; J’ai vu tomber ton temple et périr ta mémoire;
Dans un cachot affreux abandonné vingt ans,
Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants : 135 Et lorsque ma famille est par toi réunie,
Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie :
Je suis bien malheureux... C’est ton père, c’est moi, C’est ma seule prison qui t’a ravi ta foi.
Ma fille, tendre objet de mes dernières peines. 1 4() Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes
[veines !
C est le sang de vingt rois, tous chrétiens comme moi ; C est le sang des héros, défenseurs de ma loi ; -
C’est le sang des martyrs... O fille encor trop chère, Connais-tu ton deslin ^sais-tu quelle est ta mère ? 145 Sais-tu bien qu’à 1 instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d’un malheureux amour,
Je la vis massacrer par la main forcenée,
Par la main des brigands à qui tu t’es donnée?
Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux, 150
T’ouvrent leurs bras sanglants, tendus du haut des
[cieux.
Ion Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour i univers, est mort en ces lieux mêmes ; En ces beux où mon bras le servit tant de fois,
En ces lieux où son sang te parle par ma voix. 155 Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres; Tout annonce le Dieu qu’ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais ;
C est ici la montagne où, lavant nos forfaits,
11 voulut expirer sous les coups de l’impie ; J 00
C est la que de sa tombe il rappela sa vie,
5*2*2 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu ;
Et tu n'y peux rester sans renier ton père,
Ton honneur qui te parle et ton Dieu qui t'éclaire. 165 Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;
Sur ton front pâlissant Dieu- met le repentir:
Je vois la vérité dans ton cœur descendue ;
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue,
Et je reprends ma gloire et ma félicité 170
En dérobant mon sang à l'infidélité.
NÉRESTAN
Je revois donc ma sœur !... et son âme...
ZAÏRE
Ah ! mon père,
Cher auteur de mes jours, parlez, que dois-je faire ?
/ LUSIGNAN
M ôter, par un seul mot, ma honte et mes ennuis ; Dire: Je suis chrétienne.
ZAÏRE
Oui... seigneur... je le suis. 175
LUSIGNAN
Dieu, reçois son aveu du sein de ton empire!
{Zaïre, acte lî, sc. 3.)
165. Comparer un mouvement analogue dans^le plaidoyer du vieil Horace pour son fils ( Horace , acte V.) — 175. Lusignan et Nérestan ignorent l'amour réciproque de Zaïre et d'Orosmane ; ils ne se doutent pas que Zaïre doit se déchirer le cœur pour répondre si simplement : Je le suis. Le spectateur, qui est dans le secret, prévoit la situation terrible qui se prépare pour elle. — 176. Zaïre va recevoir de Nérestan, -son frère, an billet qui lui fixe le rendez-vous et l’heure du baptême. Ce billet est intercepté par Orosmane, dont la jalousie a été excitée par les hésitations de Zaïre. Se croyant trompé par elle, il l’attend au passage et la poignarde. Puis il reconnaît son erreur, lorsque Nérestan, devant le cadavre de Zaïre, s’écrie : « O ma sœur ! », et pour se punir de sa méprise, il se tue. Ce dénouement est imité d eVOthello de Shakespeare.
- Après Zaïre, Voltaire revient à l’antiquité avec la Mort de César (1732), pièce toute politique, et qui ne contient aucun rôle de femme. — Alzire (1736) se passe au Pérou, dont le gouverneur Gusman est tué par son rival Zamore, et lui pardonne : cette scène est une des plusr belles du théâtre de Voltaire. — Mahomet ou le Fanatisme (1742) nous représente tous les fondateurs de religion comme des imposteurs. Cette thèse est compliquée d’un mélodrame assez invraisemblable qui s’achève par deux reconnaissances. — Avec Mérope (1743), nous revenons encore à l'antiquité. Cette pièce a longtemps été considérée comme la plus parfaite de l’auteur. Nous en citons une scène.
Mérope (1743)
Mérope est veuve de Cresphonte, roi de Messène. Il lui reste un fils, hgistlie qu’elle a fait élever loin d’elle pour le soustraire à l’usurpateui du trône, Polyphonte, — Egisthe revient ; Mérope le prend d’abord, sui de fausses apparences, pour le meurtrier de son fils ; elle le reconnaît bientôt pour son fils lui-même. Mais le tyran Polyphonte, qui a -des soupçons sur l’identité de ce jeune homme inconnu, en qui il redoute de, trouver le légitime héritier du trône, feint de servir la haine de Mérope en donnant ordre de tuer .gisthe : alors la mère pousse le ri involontaire qui trahit son fils, mais qui assure momentanément sa vie. - Cest donc un coup de théâtre , habilement amené par tout ce qui -précède, et qui ne peut avoir tout son effet que sur la scène.
POLYPHONTE, ÉROX, ÉGISTIJE, EURYCLÈS, MÉROPE, 1SMÉNIE, GARDES * .
MÉROPE
Remplissez vos serments ; songez à me venger ;
Qu'à mes mains, à moi seule, on laisse la victime.
POLYPHONTE
La voici devant vous. Votre intérêt m'anime. Vengez-vous ; baignez-vous au sang du criminel ;
* Polyphonte, tyran et usurpateur de Messène ; Erox, son favori : Egisthe, fils de Mérope ; Euryclès, confident de Mérope ; Isménie, confidente de Merope. — 2. Mérope tient particulièrement à cette condition. Elle fenil d’avoir reconnu en Egisthe le meurtrier de son fils, mais elle veut que Polyphonte remette Je prétendu coupable à son entière discréction.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Et sur son corps sanglant je vous mène à l'autel. 5 mérope
Ah, dieux !
égisthe, h Polyphonie.
Tu vends mon sang à l’hymen de la reine. Ma vie est peu de chose, el je m )urrai sans peine ; Mais je suis malheureux, innocent, étranger ;
Si le ciel t’a fait roi, c’est pour me protéger.
J’ai tué justement un injusje adversaire. 10
Mérope veut ma mort ; je l’excuse, elle est mère ;
Je bénirais ses coups prêts à tomber sur moi :
Et je n’accuse ici qu’un tyran tel que toi.
POLYPIIONTE
Malheureux ! oses-tu, dans ta rage insolente...
MÉROPE
Eh! seigneur, excusez sa jeunesse imprudente; 15 Élevé loin des cours et nourri dans les bois,
Il ne sait pas encor ce qu’on doit à des rois.
POLYPIIONTE
Qu’entends-je ! quel discours ! quelle surprise extrême ! Vous, le justifier !
MÉROPE
Qui, moi, seigneur ?
POLYPIIONTE ■
Vous-même.
De cet égarement sortirez-vous enfin ? 20
De votre fils, madame, est-ce ici l’assassin ?
5. Polyphonie veut épouser Mérope, veuve du roi légitime ; c’est ainsi qu’il affermira sa puissance. — 6. Égisthe ignore, en ce moment, qu’il est le fils de Mérope. Son gouverneur, le vieux Narbas, a cru devoir le lui cacher, pour éviter toute imprudence de sa part. Mats on voit combien de suppositions sont nécessaires pour que le coup de théâtre se produise. — 40. L’adversaire qu’Égisthe a tué était précis4i$ep$ lin assassin envoyé centre lui par Polyphonie;
XVIIIe SIECLE
mérope
Mon fils, de tant de rois le déplorable reste,
Mon fils, enveloppé dans un piège funeste,
Sous les coups d'un barbare,.. ^