ISMENIE
O ciel î que faites-vous ?
1*0 LY P IlONTE
Quoi ! vos regards vers lui se tournent sans courroux !
Vous tremblez à sa vue, et vos yeux s'attendrissent ? Vous voulez me cacher les pleurs qui les remplissent ?
MÉROPE
Je ne les cache point, ils paraissent assez ;
La cause en est trop juste et vous la connaissez.
POLYP1IONTE
Pour en tarir la source il est temps qu’il expire. 30 Qu’on l’immole, soldats.
mérope, s'avançant.
Cruel î qu’osez-vous dire ?
ÉGISTJ1E
Quoi ! de pitié pour moi tous vos sens sont saisis !
POLYPHONTK
Qu’il meure !
MÉROPE
11 est...
POLYPHONIE
Fra ppez .
24. Ce trouble de Mérope est co qu’il y a de mieux observé et dê mieijx rendu dans la ne.
526 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
mérope, se jetant entre Egisthe et les soldats.
Barbare ! il est mon fils !
ÉGISTHE
Moi, votre fils ?
mérope, en V embrassant .
Tu l’es ; et ce ciel que j’atteste,
Ce ciel qui t’a formé dans un sein si funeste, 35
Et qui trop tard, hélas I a dessillé mes yeux,
Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.
ÉGISTHE
Quel miracle, grands dieux, que je ne puis comprendre !
POLYPHONIE
Une telle imposture a de quoi me surprendre.
Vous, sa mère ? Qui vous, qui demandiez sa mort 1 40
ÉGISTHE
Ah! si je meurs son fils, je rends grâce à mon sort... polyphonte, a Mérope
Eh bien ! il faut ici nous expliquer sans feinte.
Je prends part aux douleurs dont vous êtes atteinte ;
Son courage me plaît; je l’estime, et je crois
Qu’il mérite en effet d’être du sang des rois. 45
Mais une vérité d’une telle importance
N’est pas de ces secrets qu’on croit sans évidence.
Je le prends sous ma garde, il m’est déjà remis :
Et, s’il est né de vous, je l’adopte pour fils.
ÉGISTHE
Vous, m'adopter?
MÉROPE
Hélas !
POLYPHONTE
XVIIIe SIÈCLE '
Vous achetiez sa mort avant mon hyménée.
La vengeance à ce point a pu vous captiver;
L’amour fera-t-il moins quand il faut le sauver?
MÉROPE
Quoi, barbare!
POLYPHONTE
Madame, il y va de sa vie.
Votre âme en sa faveur parait trop attendrie, 55
Pour vouloir exposer à mes justes rigueurs,
Par d’imprudents refus, l'objet de tant de pleurs.
MÉROPE
Seigneur, que de son sort il soit du 'moins le maître. Daignez...
POLYPIIONTË
C es t votre fils, madame, ou c'est un traître. Je dois m'unir à vous pour lui servir d'appui, 60
Ou je dois me venger et de vous et de lui.
C’est à vous d’ordonner sa grâce ou son supplice.
Vous êtes en un mot sa mère ou sa complice, Choisissez ; mais sachez qu’au sortirde ces lieux Je ne vous en croirai qu’en présence des dieux. 65 \ ous, soldats, qu’on le garde ; et vous, que l’on me suive. (A Mérope.)
Je vous attends; voyez si vous voulez qu il vive ; Déterminez d’un mot mon esprit incertain ;
Confirmez sa naissance en me donnant la main.
Votre seule réponse ou le sauve ou l’opprime. 70 Voilà mon fils, madame, ou voilà ma victime.
Adieu.
57. On reconnaît ici une situation analogue à celle où se trouve placée Andromaque dans la tragédie de Racine. — 71. Comparer Racine Andromaqae (acte III, sc vu) ; c'ést Pyrrhus qui parle à Andromaque :
- . .Songez-y. Je vous laisse, et je viendrai vous prendre Pour vous mener au temple où ce fils doit m attendre ;
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
^ous couronner. Madame, ou le perdre à vos veux
MÉROPE
Ne m’ôlez pas la douceur de le voir.
Iieudez-le à mon amour, à mon vain désespoir.
POLYPHONTE
Vous le verrez au temple.
égisthe, que les soldais emmènent.
O reine auguste et chère !
O vous que j’osé à peine encor nommer ma mère ! 75
Ne faites rien d’indigne et de vous et de moi :
8i je suis votre fils 7 je sais mourir en roi.
* (Acte IV, sc. ii.) - v,
V-eltairc poète tragique est sans doute très inférieur à Corneille et à Racine ; il n’a, pour le fond, ni la grandeur morale de l’un, ni la vérité psychologique de l’autre. Ses actions sont artificielles, et l’on y sent plutôt le caprice de l’auteur que l’enchaînement vraisemblable des passions humaines. Quant au style, il ne résiste guère à un examen sérieux.
Et pourtant Voltaire a une certaine originalité : 1° Il traite des sujets nouveaux: le devoir civique (Brûlas, la Mort de Césai'), le fanatisme religieux {Mahomet), le conflit entre les vainqueurs et les vaincus dans les temps modernes ( Alzire ), etc... Et ses pièces aujourd’hui banales soulevaient presque toutes des problèmes philosophiques et sociaux ; — 2° 11 varie le lieu de la ^cène et la nationalité des personnages : il nous mène à Jérusalem {Zaïre), au Pérou {Alzire},. dans la Sicile du xii9 siècle [Tancrède), à la Mecque {Mahomet), . à Constantinople {Irène), etc. Ce n’est pas qu’il ait encore grand souci de la couleur locale: ses Turcs, ses Scythes, ses Chinois, parlent comme dans les salons de Paris. Mais, à lire sa correspondance, on voit qu’il s’associe aux efforts de Lekain et de MH* Clairon, dans leur réforme du costume. — 3° Il emprunte souvent des sujets à l’histoire nationale, croisades {Zaïre), chevalerie et Sarrasins (Tancrède), guerre de Cent ans {Adélaïde du
73. Le doit s’élider. — 77. Mérope, pour sauver son fils, se rendra au temple ; mais au moment où le prêtre va célébrer son hymen avec Polyphonte, Égisthc, saisissant la hache du sacrificateur, tuera Polyphonie, délivrera sa mère, et sera acclamé partout le peuple dont ü devient le roi.
XVIIIe SIÈCLE
Guesclin ). Sur ce point encore, il secoue le joug classique, et annonce une transformation prochaine du genre ; — 4° 11 a connu, en Angleterre, les principales pièces de Shakespeare, et il veut donner à la tragédie plus de mouvement en usant de coups de théâtre, et en améliorant la mise en scène. Dans Brulus. il fait paraître le Sénat, « en robes rouges» ; dans Sémiramis. il fait sortir du tombeau l’ombre de Ninus; pour Tancrède(1160\ il obtient que l’on supprime les banquettes placées sur la scène et cette suppression permet d’élargir le décor et de grouper sur le théâtre un plus grand nombre de personnages.
3. Contemporains de Voltaire. — Parmi les tragédies les plus applaudies à côté 'de celles de Voltaire, il faut rappeler : fnès de Castro (1723), de La Motte, qui fit pleurer tout Paris; Bidon (1734), de Lefranc de Pompignan, encore au répertoire sous l’Empire ; Mahomet II (1730), de Lanoue ; Iphigénie. en Tauride (1757), de Guimond de La Touche; le Siège de Calais (1765), de De Belloy, tragédie acclamée comme une œuvre nationale et patriotique, et jouce partout, jusque dans les casernes ; du même, Gabriel de Vergy (1777), sujet moyen âge et mélodramatique ; la Vei\ve du Malabar (1770), de Lemicrre type de la tragédie pseudo-orientale et philosophique.
Il faut faire une place à part à Ducis (1723-1816), qui donna au Théâtre-Français les premières adaptations de Shakespeare. Ducis ne savait pas l’anglais, et se servit de la traduction fort médiocre de Letourneur. Il tira des drames de Shakespeare de singulières tragédies, ni classiques, ni romantiques, d’une remarquable maladresse : Ilamlet (1760), Roméo et Juliette (1772), le Roi Lear (1783), Macbeth (1784), Othello (1702). Mais- i-1 fut un initiateur. La société française ne pouvait goûter que ces réductions de Shakespeare, et après 1820 elle s’y plaisait encore. Voltaire, qui avait contribué par scs Lettres philosophiques et par les préfaces de Brutus et de la Mort de César â faire connaître Shakespeare aux Français et qui croyait lui avoir emprunté, dans Zaïre , dans Ériphyle , dans Sémiramis , tdut ce qu’il était susceptible dë nous prêter, accueillit avec mépris et presque avec fureur les pièces de Ducis et la traduction de Letourneur. Il écrivit à ce propos un Mémoire à l’Académie française oii Shakespeare était traité -de « sauvage ivre» et de « Gilles de la foire »,