I. — LES ROMANTIQUES
Lamartine (1790-1869).
1. Vie. — Alphonse de Lamartine est né à Mâcon, le 21 octobre 1790. Son père, gentilhomme de vieille souche, avait porté l’épée, et était un type de droiture et de probité ; sa mère fut une des femmes les plus distinguées de son temps, par l'intelligence et par le cœur. Après la Révolution, toute la famille s’installa et vécut pendant plusieurs années, dans la terre de Milly, près de Mâcon. Alphonse de Lamartine était l’aîné de six enfants, et seul fils. A l’âge de dix ans, on le mit en pension, d'abord à Lyon, puis à Belley où il resta quatre ans, et où il fit de très bonnes études. De 1807 à 1811, il partage de nouveau la vie de famille, à Milly et à Mâcon. C’est pour lui une époque féconde ; il lit, il médite et il rêve; il écrit beaucoup de vers, dont sa Correspondance est pleine, et qui ressemblent plus ou moins à tout ce qui se rimait alors. Un voyage en Italie (1811- 1812) vient ajouter des sensations colorées aux douces impressions du Mâconnais.
En 1814, â la première Restauration, Lamartine est garde du corps cic Louis XVIII ; mais, après les Cent Jours, il ne reprend pas de service. Il retombe dans le fécond désœuvrement du campagnard, du voyageur, de l’homme du monde. Alors, sous 1 influence d’un profond amour brisé, il écrit les Méditations , publiées en 1820. Le succès en est immense, Louis XVIII nomme le poète secrétaire d’ambassade à Florence, en 1821. En 1823, paraissent les Nouvelles Méditations et la Mort de Socrate. Puis le Dernier Chant du pèlerinage d'Harold (1825) et les Harmonies (1830). La même année, Lamartine est reçu à l’Acadcmie française.
Après la chute de Charles X, Lamartine démissionne. Il entreprend, en 1832, un voyage en Orient, dont il publie le récit en 1835. En 1833, il est nommé député de Bergues (Nord), et il commence sa vie politique. Cependant, il n’en continue pas moins à publier des vers : Jocelyn (1836), la Chute d'un ange (1838), les Recueillements (1839). En 1847, il donne un ouvrage en prose, l'Histoire des Girondins. La révolution de 1848, qu’il a contribué à préparer, et qu’il essaye d’abord de diriger, le fait ministre des Affaires étrangères et mémbre du gouvernement provisoire. Mais l’élection de Louis-Napoléon à la présidence de la République (1851) le rend à la vie privée et aux lettres. Au milieu même des troubles politiques, en 1849, il avait public les Confidences , Graziella , Raphaël. Puis, pour sortir d’embarras financiers créés à la fois par son désintéressement et par sa
M Xe SIECLE
6 il
prodigalité, il se condamne, selon sa propre expression, aux « travaux forcés littéraires ». Il écrit, sans trêve, le Cours familier de littérature, V Histoire de la Restauration, etc. Il sollicite, par voie de souscription à ses œuvres complètes, la générosité publique : mais la France a oublié les Méditations. 11 faut que le gouvernement impérial vienne à son secours, et lui fasse accepter, à titre de récompense nationale, un capital de 500.000 fr. — Lamartine mourut le 2 février 1869 ; il fut enseveli modestement à Saint-Point.
2. Le lyrisme de Lamartine, -r- Les sources de ce lyrisme sont multiples : comme livres, Virgile etTibulle, Pétrarque, le Tasse, Ossian, Byron, Racine, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand; puis les impressions d'enfance, cette éducation pieuse et délicate, presque féminine ; enfin, l’amour pour Elvire. Le poète entre dans la vie épris d’idéal, croyant au bonheur et à la vertu ; il les cherche dans la société ; et, ne les y trouvant pas, il se réfugie dans la nature ; la nature lui parle de Dieu, auquel peu à peu il remonte, jusqu’à se perdre en lui.
Or, ce genre de lyrisme, qui est fait d'efïusiops spontanées, naïves, qui -commence par une plainte ou par un regret, pour s’achever parla résignation ou par l’espérance, est celui qui convenait à la société de 1820, encore tout émue des catastrophes de la veille, saturée de mélancolie et de religiosité par la lecture de Chateaubriand, et attendant un poète qui chanterait ses étals d’âme.
Jamais poète, donc, ne parut plus à propos que Lamartine, et il devait survivre à son succès d'actualité, parce qu’il répondait moins à une mode qu'à un besoin profond et éternel de l’âme humaine, particulièrement vif à cette époque,
Lamartine lui-même a dit, dans la Préface des Méditations (écrite en 1849) : « Je suis le premier qui ai fait descendre la poésie du Parnasse, et qui ai donné à ce qu’on nommait la Muse, au lieu d’une lyre à sept cordes de convention, les fibres mêmes du cœur de l’homme, touchées et émues par les innombrables frissons de l’ânie et de la nature, v
Ajoutons que, précisément, ce lyrisme n’est jamais, des Méditations aqx Harmonies , une poésie de virtuose. Lamartine mest pas poete de profession. Il ne chante que pour exhaler, à de certaines heures, l’émotion ou l’enthousiasme qui l’oppressent. De là, sans doute, une certaine négligence d’expression et des inexpériences de métier qui gâtent ses vers, aux yeux des grammairiens et des parnassiens. Mais de là, aussi, dans quelques pièces, une sincérité d’accent, une puissance d’inspiration, qui font publier absolument le poète , pour céder toute la place à la poésie.
Grands écrivains.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
L’Isolement (1819).
Pour analyser cette pièce typique de Lamartine, on y distinguera : le Spectacle (strophes i, 2, 3, 4); la Mélancolie (strophes 5, 6...); enfin1 VEspoir en Dieu (strophes 7, 8, 9) ; la pièce se termine par un élan. C’est toute l’histoire d’une âme déçue par le malheur, à qui la nature autrefois si chère ne suffit plus, et qui s’élève au-dessus d’elle jusqu’au bien idéal.
Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne, Au coucher du soleil, tristement je m’assieds;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes, 5
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur :
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres. Le crépuscule encor jette un dernier rayon; 10
Et le char vaporeux de la reine des ombres Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant-de la flèche gothique.
Un son religieux se répand dans les airs :
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique 15
Aux derniers bruits, du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;
Je contemple la terre ainsi qu’une âme errante;
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts. 20
11, Le char vaporeux de la reine des ombres, on trouve encore assez souvent, dans les Premières Méditations, quelques métaphores et quelque^ allégories qui trahissent chez Lamartine l'imitateur des poètes du xviii® siècle. Dans la préface des - Méditations , Lamartine avoue qu’il les avait beaucoup lus, et qu’il composa d'abord des vers dans leur style : il eut le courage d’en brûler un gros cahier ; sa Correspondance nous en a conservé un assez grand nombre.
XIXe SIÈCLE 643
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du süd à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère, 25 Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre.
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux.
Là, je m'enivrerais à la source où j’aspire:
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour, 30
Et ce bien idéal que toute âme désire.
Et qui na pas de nom au terrestre séjour.
Que ne puis-je, porté sur le char de l’aurore,
Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi î Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore? 35
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie : Emportez-moi comme elle, orageux aquilons ! 40
(Premières Méditations poétiques , 1820, I.) (Hachette et Cie, éditeurs.)
Milly, ou la terre natale (1829).
La famille de Lamartine possédait à Milly, près de Mâcon, une maison de campagne, où le poète passa une partie de son enfance et où il aimait, après ses voyages à l’étranger et ses séjours à Paris, à retrouver les siens. C est en Italie que Lamartine écrivit cette harmonie. Le plan du fragment que nous citons est simple : i° Un prélude de 4 strophes, exposant sous tlne forme lyrique le thème du morceau; 20 le poète a vu des pays magnifiques, et il en énumère les beautés, « mais son cœur n est pas la ; » 30 il décrit Milly, qui n'a aucun de ces avantages, « et c’est
33. Le char de l’aurore, même observation. — 35, La terre d’exil, la vie. 39. Cf. Chateaubriand, René , passage cité p. 612.
044 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
là qu’est son cœur. » On fera ressortir la profondeur du sentiment qui attache le poète au sol natal ; on n’a jamais mieux exprimé ce qu’ij y a de mystérieux et de vrai dans cet amour du pays (cf. le passage de Chateaubriand sur Le Sol natal , p. 6j6). — * La suite de là pièce fait allusion à la perte probable de Milly, que Lamartine fut obligé, en effet, de vendre après la mort de sa mère.
Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?
Dans son brillant exil mon cœur en a frémi.
Il résonne de loin dans mon âme attendrie,
Comme les pas connus ou la voix d’un ami.
Montagnes que voilait le brouillard de l’automne, 5 Vallons que tapissait le givre du matin,
Saules dont l’émondeur effeuillait la couronne, -Vieilles tours, que le soir dorait dans le lointain;
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide, Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour 10 Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide, Et, leur urne, à la main, s’entretenaient du jour ;
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,
Toits que le pèlerin aimait à voir fumer,
Objets inanimés, avez- vous donc une âme 15
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?
J’ai vu des cieux d’azur, où la nuit est sans voiles, Dorés jusqu’au matin sous les pieds des étoiles, Arrondir sur mon front dans leur arc infini Leur dôme de cristal qu’aucun vent n’a terni; 20 J’ai vu des monts voilés de citrons et d’olives Réfléchir dans les eaux leurs ombres fugitives.
Et dans leurs frais vallons, au souffle du zéphyr, Bercer sur l’épi mûr le cep prêt à mûrir ;
2. Brillant exil, Lamartine est alors (1829) secrétaire d’ambassade à Florence. — 16. Ces deux derniers vers rappellent l’expression célèbre de Virgile : « Sunt lacrymæ rerum... » qui doit être interprétée : « On a des larmes même pour les choses. » — 17. Du vers 17 au vers 55, Lamartine décrit les pays qu’il a visités. Mais il semble éviter les termes géographiques, et il procède par larges tableaux, et il nous donne plutôt des impressions que des descriptions .
Sur des bords où les mers ont à peine un murmure, *25 J’ai vu des (lots brillants l’onduleuse ceinture Presser et relâcher dans l’azur de ses plis De leurs caps dentelés les contours assouplis;
S’étendre dans le golfeœn nappe de lumière.
Blanchir l’écueil fumant de gerbes de poussière, 30 Porter dans le lointain d’un occident vermeil Des îles qui semblaient le lit d’or du soleil ;
Ou s'euvrant devant moi sans rideau, sans limite,
Me montrer l'infini que le mystère habite;
J'ai vu ces fiers sommets, pyramides des airs, 35
Où l'été repliait le manteau des hivers,
Jusqu au sein des vallons descendant par étages, Entrecouper leurs flancs de hameaux et d’ombrages, De pjcs et de rochers ici se hérisser,
En pentes de gazon plus loin fuir et glisser, 40
Lancer en arcs fumants, avec un bruit de foudre,
Leurs torrents en écume, et leurs fleuves en poudre ; Sur leurs flancs éclairés, obscurcis tour à tour,
Former des vagues d’ombre et des îles de jour, Creuser de frais vallons que la pensée adore, 45
Remonter, redescendre, et remonter encore,
Puis des derniers degrés jde 'leurs vastes remparts,
A travers les sapins et les chênes épars,
Dans le miroir des lacs qui dorment sous leur ombre Jeter leurs reflets verts, ou leur image sombre, 50 Et sur le tiède azur de ces limpides eaux Faire onduler leur neige et flotter leurs coteaux ;
J'ai visité ces bords et ce divin asile
Qu a choisis pour dormir l'ombre du doux Virgile,
Ces champs que la Sibylle à ses yeux déroula, 55 Et Cume et l'Elysée : et mon cœur n’est pas làî...
54. Virgile, le tombeau de Virgile est p?ès de Naples. — 56. La Sibylle, allusion au VIe livre de YÊnêide. La Sibylle de Cumes copduit Énée dans les Enfers, et lui fait retrouver l'ombre de son père dans les Champs-Elysées, séjour des bienheureux.
les grands écrivains français
Mais il est sur la terre une montagne aride,
Qui ne porte en ses flancs ni bois, ni flot limpide ;
Dont par l’ effort des ans l’humble sommet miné,
Et sous son propre bois jour par jour inclinué, 60
Dépouillé de son sol fuyant dans les ravines,
Garde à peine un buis sec qui montre ses racines;
Et se couvre partout de rocs prêts à crouler Que sous son pied léger le chevreau fait rouler.
...Il est dans ces déserts un toit rustique et sombre 65 Que la montagne seule abrite de son ombre,
Et dont les murs, battus par la pluie ou les vents. Portent leur âge écrit sous la mousse des ans.
Sur le seuil désuni de trois marches de pierre Le hasard a planté les racines d’un lierre, 70
Qui, redoublant cent fois ses nœuds entrelacés,
Cache l'affront du temps sous ses bras élancés,
Et, recourbant en arc sa volute rustique,
Fait le seul ornement du champêtre portique.
Un jardin qui descend au revers d’un coteau 75
Y présente au couchant son sable altéré d’eau...
... Rien n’y console l’œil de sa prison stérile.
Ni les dômes dorés d’une superbe ville,
Ni le chemin poudreux, ni le fleuve lointain.
Ni les toits blanchissants aux clartés du matin : 7 80
Seulement, répandus de distance en distance,
De sauvages abris qu’habite l'indigence,
Le long d’étroits sentiers en désordre semés,
Montrent leur toit de chaume et leurs murs enfumés ; Où le vieillard, assis au seuil de sa demeure, 85
70. Lierre, Lamartine, dans lê Commentaire de cette pièce, raconte ceci « Quand j’écrivis cette harmonie, j’étais en Italie. Je l’envoyai à ma mère; elle vit qoejavais parlé d’un lierre... C’était une erreur, le lierre n’existait pas... Ma mère, qui était la sincérité jusqu’au scrupule, souffrit de ce petit mensonge poéticrie. Elle ne voulut pas que son fils eût menti, même pour donner une couleur de plus à un tabieau imaginaire; elle planta de ses propres mains un lierre à l’endroit où il manquait. » — 73. Volute, terme d’architecture, se dit d’ornements qui s'enroulent (latin vol vere voluLum).
XIXe SIÈCLE
Dans son berceau de jonc endort l’enfant qui pleure ; Enfin un sol sans ombre, et des cieux sans couleur,
Et des vallons sans onde î — Et c’est là qu’est mon cœur î (Harmonies poétiques , livre III, h. — Hachette et Cie, édit.)
Les Laboureurs (1836).
(Extrait de Jocelyn ).
Nous ne donnons qu’un fragment de cet épisode célèbre, où Lamartine égale les plus grands poètes de l’antiquité. La description est ferme, précise, parce que Lamartine peint ce qu’il connaît, ce qu’il a observé tant de fois dans la campagne; et de chaque partie du tableau, il fait jaillir la poésie lyrique et symbolique.
On surprend ici la genèse de la vraie poésie : une scène que tout le monde a pu voir, et dont le poète seul sait tirer le sens cache et mystérieux.
Laissant souffler ses bœufs, le jeune homme s'appuie Debout au tronc d’un chêne, et de sa main essuie La sueur du sentier sur son front mâle et doux ;
La femme et les enfants tout petits, à genoux Devant les bœufs privés baissant leur corne à terre, 5 Leur cassent des rejets de frêne et de fougère,
Et jettent devant eux en verdoyants monceaux Les feuilles que leurs mainfe émondent des rameaux.
Us ruminent en’ paix pendant que l’ombre obscure. Sous le soleil montant, se replie à mesure, 10
Et, laissant de la glèbe attiédir la froideur,
Vient mourir et border les pieds du laboureur.
11 rattache le joug, sous la forte courroie,
Aux cornes qu’en pesant sa main robuste ploie ;
Les enfants vont cueillir des rameaux découpés, 15 Des gouttes de rosée encore tout trempés,
Au joug a-ec la feuille en verts festons les nouent,
Que sur leurs fronts voilés les fiers taureaux secouent. Pour que. leur flanc qui bat et leur poitrail poudreux
6. Rejets, petites branches; même sens que pousse#. — 9. Ils., les bceu's. La construction grammaticale est discutable. — Cf. plus loin : Il
se rapporte au laboureur.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Portent sous le soleil un peu d’ombre avec eux; 20 Au joug de bois poli le timon s’équilibre.,
Sous l'essieu gémissant le soc se dresse et vibre, I/homme saisit le manche, et sous ’le coin tranchant Pour ouvrir le sillon le guide au bout du champ.
0 travail, sainte loi du monde, 25
Ton mystère va s'accomplir ;
Pour rendre la glèbe féconde,
De sueur il faut l’amollir !
L’homme, enfant et fruit de la terre,
Ouvre les flancs de cette mère 30
Où germent les fruits et les fleurs ;
Comme l’enfant mord la mamelle ' Pour que le lait monte et ruisselle Du séin de sa nourrice en pleurs !
La terre, qui se fend sous le soc qu'elle aiguise, 35 En tronçons palpitants s’amoncelle et se brise,
Et, tout en s’entr’ouvrant, fume comme une chair Qui se fend et palpjte^et tome sous le fer.
En deux monceaux poudreux les ailes la renversent. Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ; 40
Ses reptiles, ses vers par le soc déterrés,
Se tordent sur son sein en tronçons torturés ;
L’homme les foule aux pieds, et, secouant le manche, Enfonce plus avant le glaive qui les tranche ;
Le timon plonge et tremble, et déchire ses doigts; 45 La femme parle aux bœufs du geste et de la voix ;
Les animaux courbés sur leur jarret qui plie,
Pèsent de tout leur front sur le joug qui les lie ; Comme un cœur généreux leurs flancs battent d’ardeur. Ils font bondir le sol jusqu’en sa profondeur. 50
L’homme presse le pas, la femme suit à peine ;
27. Glèbe (latin gleba), littéralement : motte de terre ; ici, terre labourable. — 39, Les ailes, les parties larges et recourbées du soc de la charrue.
XIXe SIÈCLE
Tous au bout du sillon arrivent hors d’haleine,
Ils s’arrêtent ; le bœuf rumine, et les enfants Chassent avec la main les mouches de leurs flancs.
Il est ouvert, il fume encore 55
Sur le sol, ce profond dessin !
0 terre ! tu vis tout éclore Du premier sillon de ton sein ;
Il fut un Éden sans culture ;
Mais il semble que la nature, 60
Cherchant à l’homme un aiguillon,
Ait enfoui pour lui sous terre Sa destinée et son mystère Cachés dans son premier sillon !
OhJ le premier jour où la plaine, 65
S’entr’ouvrant sous sa forte main,
But la sainte sueur humaine Et reçut en dépôt le grain;
Pour voir la noble créature
Aider Dieu, servir la nature, 70
Le ciel ouvert roula son pli.
Les fibres du sol palpitèrent,
Et les anges surpris chantèrent Le second prodige accompli !
Et les hommes ravis lièrent 72
Au timon les bœufs accouplés^
Elles coteaux multiplièrent Les grands peuples comme les blés,
Et les villes, ruches trop pleines,
Débordèrent au sein des plaines, 80
Et les vaisseaux, grands alcyons Comme à leurs nids les hirondelles,
Portèrent sur leurs larges ailes fcLeur nourriture aux nations !
( Jocelyn , IXe Époque. — Hachette et Cie, éditeurs.) 6! .Un aiguillon, c’est-à-dire uu moyen de l'cxciter au travail.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Victor Hugo (1802-1885).
1. vie.— Victor-Marie Hugo est né à Besançon, en 1802, «d'un sang breton et lorrain à la fois ». Son père, le commandant Léopold Sigisbert Ilugo, était de Nancy; sa mère, Sophie Trébucliet, était de Nantes.
Le jeune Hugo suivit son père en Italie, en Corse, à l’ile d'Elbe ; puis en Espagne (1811), où il resta pendant un an, avec son frère Eugène, au Collège (tes Nobles de Madrid. En 1812, retour à Paris, séjour dans la maison de la rue des Feuillantines, où les deux frères lisent un peu à tort et à travers, et où ils ont pour maîtres, « un vieux prêtre, un jardin et leur mère ». En 1815, Victor est élève de la pension Cordier, d’où il suit les cours du lycée Louis-le-Grand ; il a un accessit de physique au concours général, et son père le destine à l’École polytechnique. Mais en 181 7, il envoie des vers à l’Académie française ; en 1819, il est lauréat des jeux floraux, et., cette même année, il fonde avec son frère, Abel, et en collaboration avec Soumet et Vigny, le Conservateur littéraire , qui ne dura qu’un an. 11 se marie en 1822. En 1823, il collabore à la Muse française , où il fait encore de la critique et qui est l’organe du premier cénacle.
Cependant, il réunit les pièces de vers qu'il a composées depuis 1818, et publie, en 1823. les Odes , augmentées, en 1826, des Ballades. Cromwell et sa Préface paraissent en 1827 ; puis, en 1829. les Orientales , Ilernani en 1830, Notre-Dame de Paris en 1831. Laissons les drames, dont' il sera question plus loin, pour ne citer que les recueils lyriques ou épiques. De 1831 à 1840, Hugo donne ses quatre plus beaux volumes de vers : les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule , les Voix intérieures, les Bayons et les Ombres. En 1841, il entre à l’Académie française.
Il avait chanté avec conviction les Bourbons ; mais après les ordonnances et la révolution de Juitlèt, il s était rallie a la monarchie de Louis-Philippe ; celui-ci le nomma pair de France, en 1845. En 1848, Hugo est élu député à l’Assemblée Constituante. C’est l époque où il commence les Misérables, et écrit certaines pièces des Contemplations. Au coup d’État de décembre 1851 , il se met dans l’opposition, est porté sur la liste des proscrits et exile. De Bruxelles il se rend à Jersey, puis à Guernesey. Il publie alors les Châtiments (1853), pamphlet contre l’Empire, les Contemplations (1856), la première série de la Légende des siècles (1859), les Misérables (1862), WilliamShakespeare, etc. Après le 4 septembre 1S70, il rentre à Paris. 11 écrit V Année terrible , l'Art d'être grand-père , et surtout les deux dernières séries de la Légende
xixe srècLE
des siècles (1877-1883; . Élu député de Paris, puis sénateui inamovible, il ne cesse de produire; et Je Pape7 la Pitié suprême , l'Ane , les Quatre Vents de Vesprit viennent augmenter son œuvre déjà si considérable. Il meurt le 23 mai 1885. La France lui fait des funérailles nationales.
2. Le lyrisme de Victor Hugo. — Si Ton veut essayer de définir le lyrisme de Victor Hugo, pour l opposer à celui de Lamartine, il faut constater avant tout ceci ; Lamartine représente en perfection une des formes du lyrisme moderne, l’expression spontanée des sentiments intimes, en particulier de l’amour, de la mélancolie et de l’espérance; il y mêle le sentiment de la nature. Victor Hugo est moins spontané, moins intime, mais plus varié. 11 s’est défini lui-même une « âme de cristal » et un « écho sonore ». C’est dire qu’il a reflété, répercuté, multiplié, « orchestré » tous les thèmes lyriques. D’abord, il a chanté successivement toutes les impressions du siècle où il a vécu, depuis la Naissance du duc de Bordeaux jusqu’à Y Année terrible ; c'est comme l’âme poétique du xix8 siècle qui revit dans ses vers. Puis, tous les sentiments ordinaires et normaux : l'amour légitime, la famille, les enfants, la patrie. I! y a ajouté le tourment philosophique, l’évolution religieuse, l’énigme de la mort et de l’inconnu, la foi dans un avenir de liberté et de progrès. Bref, il est comme l’encyclopédie lyrique de son temps. Voilà pour le fond.
Pour la forme, Victor Hugo n’a pas, comme Lamartine, donné d’un premier jet ses plus beaux chefs-d’œuvre. Son génie s’est dégagé lentement, et il y entre autant de volonté que d’inspiration. Il se perfectionne de jour en jour dans son métier. Semblable à un artiste qui devient peu à peu maître de son pinceau et de sa palette, et qui a le souci d’enrichir et de renouveler sa manière. Hugo, d’année en année, est de plus en plus un voyant et un peintre. Voyant , il l’est parla structure même de son œil, qui lui fait distinguer, jusque dans les choses banales, des contours, des profondeurs, des nuances. Son imagination s’empare de ce que son œil lui a révélé ; elle le précise, le met au point, et le revêt, pour le peindre , de figures splendides. Par ces figures , elle donne au réel la profondeur et le mystère de la vision, elle donne au rêve et à l’abstrait la solidité et l’éclat du réel.
Sa grammaire est impeccable; son vocabulaire est d’une étonnante richesse: il a tiré de l’alexandrin, sansle dénaturer jamais, des ressources infinies; il a usé de tous les rythmes et de toutes les strophes en grand musicien. Il n’a manqué que de sobriété et de mesure. Voilà pourquoi la postérité fera nécessairement un choix dans cette œuvre géniale et immense.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
L’Enfant grec (1828),
Les Orientales furent inspirées à Victor Hugo par l’actualité : le mouvement philhellénique, qui agitait l’Europe, et particulièrement la France, en faveur de la Grèce révoltée contre le joug des Turcs. — Cette pièce est caractéristique de la manière de V. Hugo en 1828-1829 ; d’abord c est une antithèse par le sujet , par la composition et parles détails descriptifs . De plus, c’est de la poésie matérielle , selon l’expression d’un critiqué du temps; mais il y règne une maîtrise admirable; chaque touche y est précise, sûre et brillante.
O horor! horor ! horor !
Shakespeare, Macbeth .
Les Turcs ont passé là : tout est ruine et deuil.
Ghio, nie dés vins, n’est plus qu’un sombre écueil, Chio, qu’ombrageaient les charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois 5
Un chœur dansant de jeunes filles.
Tout est désert : mais non, seul présides murs noircis, Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis, Courbait sa tête humiliée.
Il avait pour asile, il avait pour appui 10
Une blanche aubépine, une fleur, comme lui Dans le grand ravage oubliée.
« Ah ! pauvre enfant, pieds nus sur les rocs anguleux ! Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus
Gomme le ciel et comme l’onde, 15
Pour que dans leur azur, de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,
Pour relever ta tête blonde,
1. Remarquer la largeur descriptive de, ces premiers vers v et comme ils posent le décor. — 2. Chio, ou Chios, île de l’Archipel, près de l’Asie Mineure, célèbre par ses vins. — G. Le nom de Chio évoque chez le poète la vision d’une île belle et fortunée ; quatre vers sont consacrés à cette description, afin de faire une antithèse avec ce qui précède (sombre écueil) et ce qui suit ( Tout est désert). On peut toutefois observer que les charmilles , les grands bois, les coteaux, les palais, n’ont rien de très local ? seul le chœur dansant de jeunes filles rappelle Théocrite, Virgile et André Chénier. — 12. Faire ressortir les couleurs : murs noircis, yeux bleus, blanche aubépine. Combien la comparaison avec la fleur serait banale, si l’on déplaçaitla virgule, etsi on lisait ; une fleur comme lui. — 1WI Suivre la métaphore marquée par pleurs, ciel, onde, azur, orageux, éclair..
XIXe SIÈCLE
« Que veux-tu? bel enfant, que te faut-il donner Pour rattacher gaîmenl et gaîment ramener 20
En boucles sur la blanche épaule,
Ce's cheveux qui du fer n’ont pas subi Paîtront,
Et qui pleurent épars autour de ton beau front, Comme les feuilles sur le saule ?
« Qui pourrait dissiper tes chagrins nébuleux? 25 Esl-ce d’avoir ce lis, bleu comme tes yeux bleus,
Qui d’Iran borde le puits sombre ?
Ou le fruit du tuba, de cet arbre si grand,
Qu’un cheval au galop met toujours en courant
Cent ans à sortir d^on ombre ? 30
« Veux-tu pour me sourire, un bel oiseau des bois,
Qui chante avec un chant plus doux que le hautbois, Plus éclatant que les cymbales ?
Que veux-tu ? fleur, beau fruit, ou l'oiseau merveilleux ? - — Ami, dit l'enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, 35 ^le veux de la poudre et des balles. »
( Orientales , 1829, Hetzel, éditeur.) L’enfant (1830).
Victor Hugo est un des poètes qui ont le mieux chanté l’enfance; on a pu former un volume en groupant ses plus beaux vers sur les enfants. Ce sont d’abord ses propres enfants qu’il a décrits et célébrés : Charles, François- Victor et Léopoldine : la mort de sa fille lui inspira, dans les Contemplations , quelques-unes de ses plus belles pièces. Plus tard, il a chanté ses petits-enfants, Georges et Jeanne, dans Y Art d'être grandpère. — Le morceau que nous citons est consacré à Y impression douce, réconfortante, mystérieuse, que la venue d’un petit enfant jette au cœur des parents et des amis. — Victor Hugo constate d'abord le fait, puis il explique , enfin il formule un soulmit. \
24. L’enfant courbe sa tête humiliée : il s'agit de lui donner quelque chose qui le distraie, l'amuse, pour qu’il relèvera tête ; alors les boucles de ses cheveux retomberont sur ses épaules. — 25. Nébuleux, rappelle la série qui va de pleurs à éclairs. — 27. Iran, pour la Perse. Ce puits, situé près du lac d’Ourmiah, en Perse, a 300 pas de circonférence. — 28. Tuba, arbre merveilleux qui pousse dans le paradis mahométan. — 3G. Ce juot de la fin, inattendu, est dans la manière que V. Hugo alîeclionnera surtout plus tard; voir, danâ'-la Légende des siècles, les derniers vers de : L 'aigle du casque , \e Travail des captifs, les Pauvres gens.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
MS
Le toit s'égaie et rit.
André Chénier.
Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris. Son doux regard qui brille Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l’enfant paraître, 5
Innocent et joyeux.
Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d’un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher,
Quand l’enfant vient, la joie arrive et nous éclaire. 10 On rit, on se récrie, on Appelle, et sa mère Tremble à le voir marcher.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme,
De patrie et de Dieu, des poètes, de lame
Qui s’élève en priant; 15
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie Et les poètes saints ! la grave causerie S’arrête en souriant.
La nuit, quand l’homme dort, quand l’esprit rêve, à
[l'heure
Où Ton entend gémir, comme une voix qui pleure, 20 L’onde entre les roseaux,
Si l’aube tout à coup là-bas luit comme un phare,
Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d’oiseaux !
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine 25 Qui des plus douces fleurs embaume son haleine Quand vous la respirez ;
Mon âme est la forêt dont les sombres ramures S’emplissent pour vous seul de suaves murmures
Et de rayons dorés. 30
30. Ici, il semble que le poète définisse ia poésie si fraîche et si variée, mais aussi si profonde, des pièces qu’il a consacrées à ses enfants et à ses petits- enfants .
Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies, Car vos petites mains, joyeuses et bénies,
N’ont point mal fait encor;
Jamais vos jeunes pas n’ont touché notre fange,
Tête sacrée ! enfant aux cheveux blonds* bel ange 35 A l’auréole d’or l
... Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire,
Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire,
Ses pleurs vite apaisés,
Laissant errer sa vue étonnée et ravie, 40
Offrant de toutes parts sa jeime âme à la vie Et sa bouche aux baisers !
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux quej aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même
Dans le mal triomphants, 45
De jamais voir, Seigneur! l’été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,
La maison sans enfants !
(. Feuilles d' automne . — Helzel, éditeur.) Oceano nox (1839).
Cette pièce (dont le- titre signifie Nuit sur V océan ) est une impression. Le poète est au bord de la mer, le soir : ce morne horizon, ces voix désespérées des vagues, le font songer d’abord à tous ceux qui ont disparu pour toujours sous l'aveugle océan , puis à ceux qui ont vainement attendu leur retour, enfin au sombre oubli dans lequel le nom même s’est perdu. La dernière strophe ramène la mélodie initiale, comme si le poète sortait de son rêve.
Oh ! combien de marins, combien de capitaines,
Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines.
Dans ce morne horizon se sont évanouis !
47. La cape sans oiseaux... il y a ici une singulière inadvertance du poète. On peut demander à Dieu de voir toujours des fleurs en été, des abeilles dans là ruche, des enfants dans la mai on ! mais, des oiseaux dans les cages ?... Serait^ce que Dieu a fait les oiseaux pour les cages ? ou les enfants, dans la maison, seraient-ils des prisonniers ?
<h Signaler les antithèses entre joyeux et morne, entre partis et évanouis.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Combien ont disparu, dure et trislé fortune !
Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, 5 Sous l’aveugle Océan à jamais enfouis I
Combien de patrons morts avec leurs équipages ! L’ouragan de leur vie a pri§ toutes les pages,
Et d’un souffle il a tout dispersé sur les flots !
Nul ne saura leur fin dans l’abîme plongée. 10
Chaque vague en passant d’un butin s’est chargée ; L’une a saisi l’esquif, l’autre les matelots I
Nul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues î Vous roulez à travers les sombres étendues,
Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus. 15 Oh î que de vieux parents, qui n’avaient plus qu’un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus !
On s’entretient de vous parfois dans les veillées !
Maint joyeux cercle, assis sur des ancres rouillées, 20 Mêle encor quelque temps vos noms, d ombre couverts, Aux rires, aux refrains, aux récits d’aventures,
Aux baisers qu’on dérobe à vos belles futures, ,
Tandis que vous dormez dans les goémons verts !
On demande : « Où sont-ils? sont-ils rois dans quelque
[île? » 25
Nous ont-ils délaissés pour un bord plus fertile ? » Puis' votre souvenir même est enseveli.
6. Procédé d 'accumulation : sans fond , sajis lune , aveugle , enfoui. ~ Aveugle est tantôt subjectif (qui ne voit pas) tantôt objectif (où l'on ne distingue rien) : il est pris ici dans ce derniersens. — 9. La coupe du vers détache heureusement les mots : d'un souffle . 15. Vision réaliste et poétique, où les mots roulez , étendues , heurtant , écueils inconnus, sont dans un rapport d’une saisissante exactitude. — 18. Cette périphrase a la valeur d’une définition. — 20. Cercle , désignel ensemble des personnes assises en cercle ; mais ce mot abstrait fait image, surtout parce qu’il est suivi d’une indication concrète ( assis sur des ancres rouilles). 24. Les cinq premiers versde cette strophe forment une admirable
antithèse avec le dernier, où le mot dormez a quelque chose de mystérieux et de sinistre.
XIXe SIÈCLE
Le corps se perd dans l'eau, ie nom dans la mémoire. Le temps, qui sur toute ombre en verse une plus noire, Sur le sombre Océan jette le sombre oubli. 30
Bientôt des yeux de tous votre ombre est disparue.
L’un n’a-t-il pas sa barque et l'autre sa charrue ?
Seules, durant ces nuits où l'orage est vainqueur,
Vos veuves aux fronts blancs, lasses de vous attendre, Parlent encor de vous en remuant la cendre 35
De leur foyer et de leur cœur !
Et quand la tombe enfin a fermé leur paupière,
Rien ne sait plus vos noms, pas même une humble pierre Dans l’étroit cimetière où l’écho nous répond,
Pas même un saule vert qui s’effeuille à l’automne, 40
Pas même la chanson naïve et monotone
Que chante un mendiant à l’angle d'un vieux pont !
Où sont-ils les marins sombrés dans les nuits noires ? O flots, que vous savez de lugubres histoires 1 Flots profonds, redoutés des mères à genoux ! 45
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c’est ce qui vous fait ces voix désespérées Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
(Les Rayons et les Ombres , 1840, Hetzel, éditeur.)
30. Phrase qui doit s'expliquer ainsi : — deux choses, le corps , le nom ; le corps est recouvert par le sombre Océan, le nom par le sombre oubli. Et de même que le corps s'enfonce de plus en plus sous l’Océan, ainsi le nom se perd de plus en plus dans le lointain du temps. — 32. On dirait en prose : Chacun n 'a-t-il pas son occupation, son métier ? Hugo use de mots concrets : sa barque, fx charrue. A l'idée s’ajoute l'image, et la vision pittôresque de l’activité humaine. — 36. Le commentaire de ces admirables vers est dans Pêcheurs d'Islande, de Loti. — 42. Ici, encore, faire ressortir le développement concret, tout ensemble réaliste et poétique. Le thème est celui-ci : Rien ne rappelle votre souvenir, pas môme une tombe, pas même une complainte. La transposition poétique du mot complainte forme tableau.
658 LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Saison des semailles, le soir (1865).
Le génie artistique de V. Hugo n’est pas moins saisissant dans certaines petites esquisses que dans les grands tableaux. Le poète qui compose avec tant de maîtrise un ensemble aux plans multiples, aux figures innombrables, aux détails si bien subordonnés, comme Waterloo- ou le Cimetière cfEylau, excelle aussi à dessiner en quelques touches rapides et sûres une silhouette vivante qui se découpe en noir, avec son geste propre, sur un fond de lumière. — On prétend que cette pièce aurait été inspirée au poète par le célèbre tableau de Millet : le Semeur .
C’est lé moment crépusculaire.
J’admire, assis sous un portail,
Ce reste de jour dont s’éclaire La dernière heure du travail.
Dans les terres de nuit baignées, 5
Je contemple, ému, les hailons D'un vieillard qui jette à poignées La moisson future aux sillons.
Sa haute silhouette noire
Domine les profonds labours. 10
On sent à quel point il doit croire
A la fuite utile des jours.
11 marche dans la plaine immense,
Va, vient, lance la graine au loin,
Rouvre sa main, et recommence. 15
Et je médite, obscur témoin,
4. La beauté de cette description si simple vient surtout de ce que l’idée du travail se mêle au spectacle du crépuscule ; on y sent l’homme en lutte avec la nature. — 5. De nuits baignées, la nuit s’étend sur les terres encore dorées par le soleil, comme une nappe liquide et transparente. — ■ 8. Hugo ne dit pas que le vieillard jette le grain , mais la moisson future. C’est bien le sentiment du semeur qui voit en imagination le produit de son travail. — 10. Antithèse entre haute et profonde. La silhouette noire s’en agrandit d’autant. — 12. La fuite utile des jours. Pour le citadin, le désœuvré, les jours qui fuient sont autant de perdu sur l’exis tence ; mais le paysan qui a confié le grain à la terre sait que chaque jour est utile à la maturité de sa moisson future. La fuite utile est donc plus qu’une antithèse, c’est une idée philosophique. — 15. Analyser le geste-
XIXe SIÈCLE
Pendant que, déployant ses voiles,
L’ombre, où se mêle une rumeur,
Semble élargir jusqu’aux étoiles Le geste auguste du semeur. , 20
(Les Chansons des Rues et des Bois , livre II, i, iii.)
Waterloo (1853).
Ce passage est extrait des Châtiments. Dans une pièce de ce recueil, intitulée l'Expiation , V. Hugo nous montre Napoléon Ier qui expie quelque chose , et à qui Dieu inflige désastres sur désastres : la retraite de Russie , Waterloo , Sainte-Hélène... 11 meurt, il est ramené triomphant en France; il croit l’expiation terminée. Non, son châtiment, ce sera la restauration" de l’Empire, parodie de son Empire à lui. Et le crime pour lequel il est châtié, c’est le 18 brumaire. — L’intérêt de ce morceau est dans le renouvellement du style épique, appliqué à un combat moderne. Ce ne sont plus, comme chez Voltaire ou che? Casimir Delavigne, des périphrases destinées à voiler, à déguiser, à ramener le costume et les manœuvres de l^armée de notre temps à ceux des temps anciens. Les choses y sont nommées par leur nom. Et l’effet épique est merveilleux ; on cherchera pourquoi. Nous réduisons à dessein le commentaire de détail, que les élèves devront faire par eux-mêmes.
Waterloo I Waterloo I Waterloo ! morne plaine !
Gomme une onde qui bout dans une urne trop pleine, Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons,
La pâle mort mêlait les sombres bataillons.
D'un côté c’est l’Europe et de l’autre la France. 5 Choc sanglant! des héros Dieu trompait l’espérance;
Tu désertais, victoire, et le sorLétait las.
O Waterloo ! je pleure et je m’arrête ! hélas 1 Car ces derniers soldats de la dernière guerre Furent grands : ils avaient vaincu toute la terre, 10 Chassé vingt rois, passé les Alpes et le Rhin,
Et leur âme chantait dans les clairons d'airain 1
20. A mesure que lesoleil descend sur l’horizon, les ombres s’allongent, et la silhouette, éclairée de plus en plus bas, semble rejoindre les étoiles.
12. Gf. 'dans la même pièce ( l'Expiation ) : «... Les clairons à leur poste gelés. Gobant leur bouche en pierre .aux trompettes de cuivre», — Et dans les Soldats de V$n II. ( Châtiments ) : « ... Et soufflaient dans des cuivres, Ainsi que des démons. »
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Le soir tombait : la lutte était ardente et noire :
Il avait l’offensive et presque la victoire ;
li tenait Wellington acculé sur un bois. 15
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur où tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille,
Lt parfois 1 horizon, sombre comme la mer.
Soudain, joyeux, il dit: « Grouchy! » — C’était Blu-
. [cher ! 20
L espoir changea de camp, le combat changea dame,
La melée en hurlant grandit comme une flamme.
La batterie anglaise écrasa nos carrés.
La plaine, où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge, 25 Qu’un gouffre flamboyant, rouge comme une forge ; Gouffre où les régiments, comme des pans de murs, Tombaient ; où se couchaient, comme des épis mûrs, Les hauts tambours-majors au(x panaches énormes *
Où l’on entrevoyait des blessures difformes. 30
Carnage affreux ! moment fatal ! L’homme inquiet Sentit que la bataille entre ses mains pliait.
Derrière un mamelon la garde était massée,
La garder espoir suprême et suprême pensée.
« Allons ! faites donner la garde ! » cria-t-il, 35
Et lanciers, grenadiers aux guêtres de coutil,
Dragons que Rome eût pris pour des légionnaires, Cuirassiers, canonniers qui traînaient des tonnerres, Portant le noir kolback ou le casque poli \
Tous, ceux de Friedland et ceux de Rivoli, 40
Comprenant qu’ils allaient mourir dans cette fête, Saluèrent leur dieu, debout dans la tempête.
Leur bouche, d’un seul cri, dit : Vive l’Empereur î
20. A Waterloo, le 18 juin 1\S 15, Napoléon attendait l’armée commandée par le maréchal Grouchy. Mais cçjui-ci, ou mal informé, ou trompé, laissa passer l’armée prussienne commandée par Bulow et par Blücher. Et tandis qu il restait lui même immobile, plus de 60.000 Prussiens opérèrent leur jonction avec le général anglais Wellington. — 30. Kolback, sorte de bonnet à poil, porté par l'artillerie.
XIXe SIÈCLE
Puis, à pas lents, musique en tête, sans fureur, Tranquille, souriant à la mitraille anglaise, 15
La garde impériale entra dans la fournaise.
Hélas ! Napoléon sur sa garde penché.
Regardait et, sitôt qu'ils avaient débouché Sous les sombres canons jetant des jets de soufre.
V oyait, Lun après l'autre, en cet horrible gouffre, 50 Fondre ces régiments de granit et d'acier,
Gomme fond une cire au souffle d'un brasier.
Ils allaient, l’arme au bras, front haut, graves, stoïques. Pas un ne recula. Dormez, morts héroïques !
Le reste de l’armée hésitait sur leurs corps 55
Et regardait mourir la garde. — C’est alors Qu’élevant tout à coup sa voix désespérée,
La Déroute, géante à la face effarée,
Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons, Changeant subitement les drapeaux en haillons, GO A de certains moments, spectre fait de fumées,
Se lève gràndissantaau milieu des armées,
La Déroule apparut au soldat qui s’émeut,
Et, se tordant les bras, cria : « Sauve qui peut ! » Sauve qui peut î affront ! horreur ! toutes les bouches 65 Criaient. A travers champs, fous, éperdus, farouches, Comme si quelque souffle avait passé sur eux,
Parmi lçs lourds caissons et les fourgons poudreux, Roulant dans les fossés, se cachant dans les seigles, Jetant shakos, manteaux, fusils, jetant les aigles, 70 Sous les sabres prussiens, ces vétérans, ô deuil ! Tremblaient, hurlaient, pleuraient, couraient ! En un clin Comme s’envole au vent une paille enflammée, [d’œil, S’évanouit ce bruit qui fut la grande armée ;
Et cette plaine, hélas ! où l’on rêve aujourd’hui, 75 Vit fuir ceux devant qui l’univers avait fui !
Quarante ans sont passés, et ce coin de la terre,
77. Quarante ans, en chiffres ronds. V. Hugo écrivant cette pièce en 1853, il y avait exactement trente-huit ans que la bataille de Waterloo avait été livrée.
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Waterloo, ce plateau funèbre et solitaire,
Ce champ sinistre où Dieu mêla tant de néants Tremble encor d’avoir vu la fuite des géants ! 80
(Les Châtiments, VExp\cttion, Hetzel, éditeur.)
Charge de cuirassiers (1862).
(Episode de la bataille de Waterloo.)
Hugo prosateur est encore un poète épique. Op s’en convaincra en comparant ce passage au récit de cette même chargé dans Thiers.
Napoléon donna Tordre aux cuirassiers de Milhaud d’enlever le plateau de Mont-Saint- Jean L
Ils étaient ti'ois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons. Ils portaient le casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec des pistolets d'arçon dans les fontes , et le long sabre épée. Le matin toute l'armée les avait admirés, quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les musiques chantant : Veillons au salut de iEmpire , ils étaient venus, colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l’autre à leur centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante deuxième ligne si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité de droite les cuirassiers de Milhaud, avait pourainsi dire, deux ailes de fer.
L’aide de camp Bernard leur porta Tordre de l’empe- * reur. Ney tira son épée et prit la tête. Les escadrons énormes s’ébranlèrent.
Alors on vit un spectacle formidable.
Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, formée en colonne par division, des-
i. Plateau situé entre Mont- Saint-Jean et Waterloo. Wellington y était établi avec l'infanterie anglaise.
XIXe SIÈCLE
cendit d’un même mouvement et comme un seul homme, avec la précision d’un bélier de bronze qui ouvre une brèche, la colline de la Belle-Alliance, s’enfonça dans le fond redoutable où tant d’hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la fumée, puis, sortant de cette ombre; reparut de l'autre côté du vallon, toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau de Mont-Saint-Jean. Ils montaient graves, menaçants, imperturbables : dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait ce piétinement colossal. Etant deux divisions, ils étaient deux colonnes ; la division Wathier avait la droite, la division Delort avait la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau deux immenses couleuvres d’acier. Cela traversa-da bataille comme un prodige.
Rien de semblable ne s’était vu depuis la prise de la grande redoute de la Moskowa par la grosse cavalerié ; Murat y manquait, mais Ney s'y retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n’eût qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau de polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et terrible ; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.
Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir, calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cètte marée d’hommes. Elle entendait le grossisse-
664 LÈS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
ment du bruit des trois mille chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis subitement une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut au-dessus de la crête, et les casques et les trompettes, et les étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant : Vive 1 Empereur! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut comme l’entrée d’un tremblement de tèrre...
{Les Misérables , IIe partie, livre I, §§ 9 et 10,
Hetzel éditeur.)
Alfred de Vigny (1797-1863).
1. Vie et œuvres. — Le comte Alfred cîc Vigny (dont nous. parlons ailleurs comme dramaturge et comme romancier) occupe une place à part dans la poésie romantique. — Il se sentit d’abord porté vers la carrière militaire, où s’étaient illustrés son père et ses aïeux. Entré dans l’armée au moment où[ l’épopée impériale était close, il ne pouvait avoir, comme officier, que des déceptions. En 1823, cependant, il partit pour la guerre d’Espagne ; mais son régiment laissé en observation à la frontière, ne prit part à aucun combat. Il ne rapporta de cette expédition que les vers du Cor, sur la mort de Roland. Aussi démissionna-t-il, en 1827, pour se retirer dans sa « tour d’ivoire ».
Depuis 1828^, il s’était mêlé au mouvement romantique ; i. avait collaboré au Conservateur littéraire de Victor Hugo. En 1822 iljpublia son premier recueil. En 1826, il en fit une édition augmentée, sous le titre de Poèmes antiques et modernes. Puis il se tourna tout entier vers le roman et vers le théâtre. Il ne donna plus, comme poèmes, que le Mont des Oliviers et la Maison du berger (insérés dans la Revue des Deux-Mondes) Après sa mort seulement parut le livre intitulé les Destinées , et qui comprend, avec les deux pièces que nous venons de nommer, ses plus beaux poèmes : la Colère de Samson , la Mort du loup , la Bouteille à la mer , V Esprit puje.
2. La philosophie de Vigny. — Vigny est surtout un penseur. De là, une production réduite, qui suppose de longues méditations ; de là aùssi, dans l’expression, moins de facilité que
XIXe SIÈCLE
Lamartine, moins de virtuosité que Victor Hugo. Cette philosophie est un pessimisme hautain, qui mène le poète non pas au désespoir ou à la foi, mais au stoïcisme et à la pitié. Le point de départ de ce pessimisme est l’isolement douloureux et humiliant, dans lequel se sent l’homme supérieur; l'humanité, dont pourtant il est le guide, ne le comprend pas et ne l’aime pas {Moïse). Or, ce n'eH pas l’amour qui le consolera : l’amour n’est que trahison (la Colèi'e de Samson). Ce n’est pas non plus la Nature, si accueillante pour Lamartine ; la Nature n’est pas une mère, mais une tombe (la Maison du berger). Au moins, l'homme peut-il tourner les yeux vers le ciel? A scs angoisses la Divinité donne-t-elle une solution? Non, Dieu est indifférent, et l’homme ne répondra plus que par un froid silence, Au silence éternel de la Divinité (le Mont des Oliviers). Que l’homme donc se renferme dans un stoïcisme farouche. Comme le loup acculé par les chasseurs, qu’il « meure sans parler » (la Mort du loup). Cependant il peut trouver une diversion à son malheur dans la pitié et dans l’amour pour ses semblables ; il peut aimer la majesté des souffrances humaines (la Maison du berger) ; il peut lutter avec la nature et en triompher (la Sauvage) ; il peut surtout préparer le progrès pour l’humanité future : qu’il travaille à son œuvre, sans en attendre la récompense actuelle ou le résultat immédiat ; si cette œuvre est vraiment grande, quelque jour elle sera comprise et féconde (la Bouteille à la mer).
Il y a de la beauté dans ce pessimisme, et Vigny a su présenter ses idées dans « des symboles » bien choisis, saisissants par leur simplicité et par leur puissance. Mais enfin, c’est un système, et rien n’est moins favorable à l’inspiration lyrique, laquelle sort des contradictions psychologiques et morales du cœur. Et cette indifférence superbe à l’égard de la nature prive les sujets de décor, de profondeur, et de ce que les paysagistes et les peintres en général appellent de l'air. Voilà pourquoi Vigny fait plutôt des bas-reliefs que des statues, et des dessins que des tableaux. Il lui arrive parfois de formuler, en des vers d’une idéale beauté, les colères ou la résignation de son orgueil; la Maison du berger , la Mort du loup et le Mont des Oliviers contiennent quelques-uns des vers lés plus parfaits de notre langue.
Le Cor (1825).
Vigny était capitaine d’infanterie, et en garnison à Pau, lorsqu’il écrivit cette pièce. On ne connaissait pas encore en 182$ le texte authentique de la Chanson de Roland ; aussi ne faut-il pas s’étonner de trouver quelques divergences entre l’épopée du moyen âge et le poème de Vigny.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
On étudiera : i° La composition : le poète commence par une impression : il entend le son du cor dans les Pyrénées, et ce son éveille en lui le souvenir de Roland. Le lecteur est transporté à Roncevaux; il assiste aux derniers moments du chevalier ; il voit Charlemagne qui revient en France: il entend avec lui les appels du cor ; puis il arrive dans la vallée, où il plonge les regards, avec Charlemagne ; le son du cor semble retentir une dernière fois, comme pour réveiller le poète de sa rêverie; 2° la description de la nature *,3 0 la couleur locale .
J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois seul, dans l’ombre, à minuit, demeuré, 5 J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.
O montagnes d’azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, 10
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées,
Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et les pieds de gazons !
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre 15 Les airs lointains d’un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,
De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle; 20
Une biche attentive au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher;
El la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.
8. Paladins, paladin 3 la même étymologie que palatin, et s’est dit d’abord des seigneurs attachés au service du palais ; puis, de tout chevalier. — 12. Gaves, on appelle gaves les cours d’eau qui descendent des Pyrénées.
XIXe SIECLE
Ames des chevaliers, revenez-vous encor? 25
Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor?
Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallee, L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée?
Tous les preux étaient morts, mais aucun n’avait fui,
11 reste seul debout, Olivier près de lui ; 30
L’Afrique sur le mont l’entoure et tremble encore :
« Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More ;
« Tous tes pairs sontcouchésdansleseauxdestorrents. »
Il rugit comme un tigre et dit : « Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées 35
Sur Tonde avec leurs corps rouleront entraînées..... »
Tranquilles cependant. Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
A l’horizon déjà, par leurs eaux signalées,
De Luz et d’Argelès se montraient les vallées. 40
Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes,
Turpin disait, tenant les saintes amulettes :
« Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu,* Suspendez votre marche ] il ne faut tenter Dieu,
28. Roland commandait l’arrière-garde de l'armée lorsque Charlemagne revint d’Espagne, en 776, après avoir abandonné le siège de Saragosse.; dans le val de Roncevaux, les montagnards basques firent rouler sur cette arrière-garde des quartiers de rocher, et l’écrasèrent. La legende a lait de Roland le neveu de Charlemagne, et a transformé les Basques en une formidable armée de Sarrasins (Cf. Chanson de Roland.) — 30. Olivier, un dés douze pairs de France, ami intime de Roland; le moyen âge opposait sa prudence à la témérité de Roland. — 31. L’Afrique, les Sarrasins.
42. Palefroi, cheval de voyage; le cheval de guerre est le destrier.
USS GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
Par Monsieur Saint-Denis, certes, ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
« Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor- »
Ici, F on entendit le son lointain du cor. 50
L’Empereur étonné, se jetant en arrière.
Suspend du destrier la marche aventurière.
<c Entendez-vous ? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l’archevêque, ou la voix étoulTée 55
Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée. »
Et l’empereur poursuit ; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l’orage des deux.
Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe,,
Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge. 60
« Malheur ! c’est mon neveu ! Malheur! car si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arrière, chevaliers ! repassons la montagne !
Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de
[l’Espagne ! »
Sur le plus haut des monts s’arrêtent les chevaux ; 65
L’écume les blanchit ! sous leurs pieds Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore ;
A l’horizon lointain fuit l’étendard du More :
« Turpin, n’as-tu rien vu dans le fond du torrent ?
— J’y vois deux chevaliers, l’un mort, l’autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire ; [70
47. Saint Denis, patron des rois de France. — 56. Obéron, personnage fantastique d'un vieux poème français Uuon -de Bordeaux ; Shakespeare l’a introduit dans le Songe d'une nuit d'été , et lui a donné pour épouse la fée Titania. — 59. La trahison, en effet, dans la Chanson de Roland, il y a un traître, Ganelon.
xikê siÈCLfe
Le plus fort dans sa main élève un cor d'ivoire ;
Son âme en s’exhalant nous appela deux fois. »
Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois !
( Livre moderne. — Calmann-Lévy, éditeur.) Moïse (1822).
Moïse gravit le mont Nébo, d’où il contemple tout le pays ; il a délivré les Hébreux de la servitude et les a guidés jusqu’en vue de la Terre promise. Debout devant le Seigneur, il lui demande d’être relevé de ses lourdes fonctions. — Il -faut voir, dans ce Moïse qui exprime sa lassitude et qui aspire au sommeil de la ferre , un symbole du penseur (c’est-àdire de Vigny lui-méme), à qui Dieu a confié une mission, et qui, pour l’accomplir, s’est isolé du reste .des hommes ; il a souffert, il a été plus admiré et redouté' qu’il n’a jamais été aimé; il souhaite de mourir.
Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.
Il disait au Seigneur : « Ne finirai-jc pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire? 5
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ?
J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise ;
De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise. 10
Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;
Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.
Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances, Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo. 15 Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau?
Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !
G. Ces deux vers forment le refrain , le leit-motiv de la pièce. — 12. Cette verge est celle dont Moïse frappa le rocher, au désert, pour en faire jaillir l’eau ; le Livre est le Pentateuque , composé de cinq parties : la Genèse , l'Exode , le Lévitique , les Nombres et le Deutéronome. — 15. Le mont Horeb, en Arabie Pétrée. Dieu y apparut pour la première fois à Moïse {Exode, III, 1-2). — Le mont Nébo est en Palestine, à l’est du Jourdain, près de la mer Morte, dans le pays des Moabites.
570 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages ;
J’ai fait pleuvoir du feu sur la tête des rois ;
L’avenir à genoux adorera mes lois ; 20
Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations ;
Hélas, je suis, Seigneur, puissant et solitaire, 25
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !
Hélas ! je sais aussi tous les secrets des deux,
Et vous m’avez prêté la force de vos yeux.
Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;
Ma bouche par leur nom a compté les étoiles, 30
Et, dès qu’au firmament mon geste l’appela,
Chacune s’est hâtée en disant : Me voilà.
J’impose mes deux mains sur le front des nuages Pour tarir dans leurs flancs la source des orages ; J’engloutis les cités sous les sables mouvants ; 35
Je renverse les monts sous les ailes des vents ;
Mon pied infatigable est plus fort que l’espace ;
Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
Et la voix de la mer se tait devant ma voix:
Lorsque mon peuple souffre, ou qu’il lui faut des lois, 40 J’élève mes regards, votre esprit me visite,
La terre alors chancelle et le soleil hésite ;
Vos anges sont jaloux et m’admirent entre eux,
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ;
Vous m’avez fait vieillir puissant et solitaire; 45
Laissez-moi -m’endormir du sommeil de la terre.
Sitôt que votre souffle a rempli le berger.
Les hommes se sont dit : Il nous est etranger ;
19. Allusion à la septième plaie, d’Egypte : de la grêle mêlée de feu (Exode, IX, 25). — 32. Souvenir du Livre de Job (XXXV, III, 35). — 38. Allusion au passage du Jourdain (Josué, III, 16). Mais Moïse na été ni l’auteur ni le témoin de ce miracle. — 47. Moïse était en effet berger» quand Dieu lui parla, du sein d'un buisson ardent (Exode, III, 1).
XIXe SIÈCLE
Et leurs yeux se baissaient devant mes yeux de flamme, Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme. 50 Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous,
Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
O Seigneur! j’ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre. »
Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux, 55 Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ;
Car s’il levait les yeux, les flancs noirs du nuage Roulaient et redoublaient les foudres de l’orage,
Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts. 60 Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse.
IJ fut pleuré. — Marchant vers la terre promise,
Josué s’avançait pensif et pâlissant,
Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant.
( Poèmes antiques et modernes .)
La mort du loup (1843).
A. de Vigny raconte qu’il est parti, la nuit, avec plusieurs chasseurs pour traquer un loup. Aux rayons de la lune, il aperçoit les louveteaux dansant, puis la louve, puis le loup... Celui-ci, sc sentant perdu, saisit un chien, et se laisse percer de coups, sans bouger ni crier. — - Vigny tire de cette mort une leçon de stoïcisme.
Le loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante, 5
Du chien le plus hardi la gorge pantelante,
Et n’a pas desserré sa mâchoire de fer.
Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
64. Deutéronome , XXXIV. Josué succéda à Moïse, et introduisit les Hébreux dans la Terre promise.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles, 10 Jusqu'au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le loup le quitte alors et puis il nous regardé.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné de son sang, 15 Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir'comm en t il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri. 20 Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’hommes, Que j ai honte de nous, débiles que nous sommes ! Comment on doit quitter la vie et tous ses maux^
C’est vous qui le ^avez, sublimes animaux î A voir ce que Ton fut sur terre et ce qu’on laisse, 25 ' Seul, le silence est. grand; tout le reste est faiblesse.
Ah ! je t ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m est allé jusqu’au cœur!
Il disait : « Si tu peux, tais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive, 30
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté. Gémir, pleurer, prier, est également lâche.
Fais énergiquement ta, longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, 35
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
[Les Destinées .)
Alfred de Musset (1810-1857).
Vie et œuvres. — Ne et mort à Paris, Alfred de Musset appartenait à une famille qui s*é tait déjà distinguée dans les lettres, [et qui comptait, parmi ses ancêtres, laCassandre de Ronsard. Tout jeune, il fréquenta le Cénacle de l’Arsenal, où il fut accueilli comme une sorte d "enfant terrible du romantisme. Vint ensuite le Spectacle dans un fauteuil (1832), comprenant la Coupe et les Lèvres , A quoi rêvent les jeunes filles , Namouna . — Tous
XIXe SIÈCLE
les vers écrits de 1829 à 1835 formèrent le recueil des Premières Poésies.
A partir de 1835, Musset publie dans la Revue des Deux Mondes ses plus beaux morceaux ; l’Ode à la Mali bran, les Nuits, la Lettre k Lamartine, l'Espoir en Dieu, etc., qui forment, avec les Nuits, le recueil des Poésies nouvelles (183G-1852). Il donnait en même temps des nouvelles, des comédies, un roman autobiographique: la Confession d'un enfant du siècle. Reçu à l’Académie française en 1852, i) mourut prématurément en 1857.
Les chefs-d'œuvre de Musset, dans les différents genres lyriques, sont : — Piolla 1833), poème sans composition précise, mais qui contient des morceaux éloquents, quoique un peu gâtés par l’abus de la rhétorique ; — les Nuits : la Nuit de mai (1835), la Nuit de décembre (1835), la Nuit d'août (1836), la Nuit d'octobre (1837). Les plus belles sont la première et la dernière.
Musset n’est qu’à demi romantique. Sans doute, il a écrit les Contes d'Espagne et d'Italie, les Marrons du feu. etc., mais son romantisme est d’un espiègle plein de talent, qui s’amuse à ramasser l’instrument d’autrui, et à en jouer pour mystifier le public. Peut-être, d’ailleurs, Musset se laissait-il prendre à son propre jeu : peut-être là Ballade à la lune, la Coupe et les Lèvres. Rolla. lui paraissaient-ils des chefs-d'œuvre, quand une crise terrible vint le secouer. Alors, adieu la couleur locale, le pastiche, l'amour de mélodrame, la déclamation. « Ah! frappe-toi le cœur, c'est là qu est le génie'. » Musset ne pense plus qu’à chanter son désespoir, ses douleurs, ses souvenirs. Il est devenu le plus grand-poète de l’amour sincère et trompé. La crise passée, il n’est plus romantique du tout, pas même comme Lamartine, dont il se rapprochait dans les Nuits. l'Espoir en Dieu et le Souvenir. Il devient un poète presque classique, avant tout spirituel, d’une sensibilité discrète, un héritier de La Fontaine et de Marivaux. Il écrit sur le romantisme les ironiques et cruelles lettres de Dupuis et Cotonet. Les critiques classiques, comme X isard, le tirent à eux ; et il est possible qu’dn- jour on le classe à part, comme un poète tout à fait indépendant.
La nuit de mai (1835).
Musset souffre d'une douleur récente Sa Muse en vain l’invite à chan ter ; die énumère les sujets sur lesquels il peut s’exercer. Le poètf lui répond que le silence seul convient à son mal ; et la Muse alors développe cet admirable thème : Rien venons rend si grands qu'une grande dou leur. Ce vers, on l’appliquera non seulement à Musset, mais aux autres grands poètes, classiques et romantiques, — à la condition de bien définir, par rapport à chacun d’eux et à la psychologie du siècle, le mot douleur .
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS LA MUSE
Poète prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle, .
Qui t’ai vu cette nuit triste et silencieux.
Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle,
Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens ; tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire 5 Te ronge; quelque chose a gémi dans ton cœur; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre. Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées, Dans tes plaisirs perdus, dans tés peines passées ; 10
Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Eveillons au hasard les échos de ta vie,
Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie,
Et que ce soit un rêve, et le premier venu.
Inventons quelque part des lieux où l'on oublie ; 15
Partons, nous sommes seuls, l'univers esta nous.
Voici la verte Écosse, et la brune Italie,
Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux ;
Argos et Ptéléon, ville des hétacombes,
Et Messa la divine, agréable aux colombes ; 20
Et le front chevelu du Pélion changeant ; ,
Et le bleu Titarèse, et le golfe d’argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire La blanche Oloossone à la blanche Camyre.
Dis-moi, quel songe d’or nos chants vont-ils bercer ? 25 D’où vont venir les pleurs que nous allons verser ? Prends ton luth ! prends ton luth î je ne veux plus me taire î
i. Le luth est, comme la lyre, l’attribut de la poésie lyrique. — 4. Pleurer, dès les premiers mots, nous sommes avertis qu’il s’agit deia Muse de l élégie, de la poésie intime et douloureuse. — 10. Choisissons tes pensées. tes. plaisirs. . tespeines... comme thème de nos chants. — 15. Inventons, dans son sens étymologique de découvrir. — Cf. Lamartine, le Vallon : « Beaux lieux; soyez pour moi les lieux où l'on oublie. « — 2L Ptéléon, en Thessalie. — Messa, en Laconie. — Le Pélion, montagne de Thessalie. — Titarèse, fleuve de Thessalie. — Oloossone, en Thessalie ; — Camyre, dans l'ile de Rhodes. Ces deux derniers vers sont un véritable pastiche d’André Chénier.
XIXe SIÈCLE
Mon aile me soulève au souffle du printemps.
Le vent va m'emporter; je vais quiller la terre.
Une larme de toi ! Dieu m’écoute ; il est temps.