M. POIRIER, LE MARQUIS GASTON DE PRESLES
Poirier. — En vous donnant ma fille et un million, je pensais que vous consentiriez à prendre une position.
Gaston. — Ne revenons pas là-dessus, je vous prie.
Poirier. — Je n’y reviens que pour mémoire... Je reconnais quej ai eu tort d'imaginer qu’un gentilhomme consentirait à s’occuper comme un homme ; et je passe condamnation. Mais dans mon erreur, je vous ai laissé mettre ma maison sur un ton que je ne peux pas soutenir à moi seul ; et puisqu’il est bien convenu que nous n’avons à nous deux que ma fortune, il me paraît juste, raisonnable et nécessaire, dé supprimer de mon train ce qu il me faut rabattre de mes espérances. J’ai donc songé à quelques réformes que vous approuverez sans doute.
Gaston. — Allez, Sully! allez, Turgot !... coupez, taillez, j’y consens ! Vous me trouvez en belle humeur, profitez-en !
^ Poirier. Je suis ravi .de votre condescendance.
J ai donc décidé, arrêté, ordonné...
Gaston. — Permettez, beau-père : si vous avez décidé, arrêté, ordonné, il me paraît superflu que vous me consultiez.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Poirier. — Aussi ne vous consulté-je pas ; je vous
mets au courant, voilà tout.
Gaston. — Ah ! vous ne me consultez pas !
Poirier. — Gela vous étonne ?
Gaston. — Un peu, mais je vous l’ai dit, je suis en belle humeur.
Poirier. — Ma première réforme, mon cher garçoi ... Gaston. — - Vous voulez dire : mon cher Gaston, je pense? La langue vous a fourche.
Poirier. — Cher Gaston, cher garçon... c est tout un... De beau-père à gendre la familiarité est permise.
Gaston — Et de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m’honore... Vous disiez donc que votre
P Poirier, se levant. — C’est, monsieur, que vous fassiez le plaisir de ne plus me gouailler. Je sms las de vous servir de plastron.
Gaston. — Là, là, monsieur Poirier, ne vous fâchez
PapoiRiF.R. — Je sais très bien que vous me tenez pour un très petit personnage et pour un très petit esprit, mais...
Gaston. — Où prenez-vous cela .
Poirier. — Mais vous saurez qu’il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.
Gaston. — Ah ! fi! voilà qui est trivial... vous parlez
comme un homme du commun.
Poirier. — Je ne suis pas un marquis, moi .
Gaston. — Ne le dites pas si haut, on finirait par
16 PomiER. — Qu’on le croie ou non, c’est le cadet de mes soucis. Je n’ai aucune prétention a la gentilhommerie. Dieu merci ! je n’en fais pas assez de cas po
cela . .10
Gaston. — Vous n’en faites pas de cas .
Poirier. — Non, monsieur, non! Je suis un vieux
XIXe SIÈCLE
libéral, tel que vous me voyez : je juge les hommes sur leur mérite, et non sur leurs titres ; je me ris des hasards de la naissance ; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m’en moque comme de l’an quarante : je suis bien aise de vous l’apprendre.
Gaston. — Me trouveriez-vous du mérite, par hasard?
Poirier. — Non, monsieur, je ne vous en trouve pas.
Gaston. — Non ? Alors, pourquoi m’avez-vous donné votre fille?
Poirier, interdit. — Pourquoi je vous ai donné...
Gaston. — Vous aviez donc une arrière-pensée ?
Poirier. — Une arrière-pensée ?
Gaston. — Permettez! Votre fille ne m’aimait pas quand vous m’avez attiré chez vous ; ce n’étaient pas mes dettes qui m’avaient valu l'honneur de votre choix; puisque ce n’est pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée.
Poirier, se rasseyant. — Quand même, monsieur I... quand j’aurais tâché de concilier mes intérêts avec le bonheur de mon enfant, quel mal y verriez-vous ? Qui me reprochera, à moi, qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dédommager de mon sacrifice, quand d’ailleurs il est aimé de ma fille : j’ai pensé à elle d’abord, c’était mon devoir ; à moi, ensuite, c’était mon droit.
Gaston. — Je ne conteste pas, monsieur Poirier. Vous n’avez eu qu’un tort, c'est de manquer de confiance en moi.
Poirier. — C’est que vous n êtes pas encourageant.
Gaston. — Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres et je m’en accuse, mais dans les choses sérieuses, je suis sérieux. Il est très juste que vous cherchiez en moi l’appui que j’ai trouvé en vous.
Poirier, à part.- — Comprendrait-il la situation?
Gaston. — Voyons, cher beau-père, à quoi puis-je
vous être bon, si tant est que je puisse être bon à
quelque chose ?
• Poirier. — Eh bien ! j'avais rêvé que vous iriez aux Tuileries.
Gaston. — Encore ! c’est donc votre marotte de danser à la cour ?
Poirier. — Il ne s’agit pas de danser, baites-moi 1 honneur de me prêter des idées moins frivoles. Je ne s iis ni vain, ni futile.
Gaston, — Qu’êtes-vous donc, ventre-saint-gris l
expliquez-vous.
Poirier, piteusement. — Je suis ambitieux.
Gaston. — On dirait que vous en rougissez; pourquoi donc9 Avec l’expérience que vous avez acquise dans les affairés, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d’Etat. C’est là qu on puise cette hauteur de vues, celte élévation de sentiments, ce détachement des petits intérêts qui font les Richelieu et les Colbert.
Poirier. — Oh ! je ne prétends pas... ....
Gaston. — Mais qu’est-ce qui pourrait donc bien lui convenir à ce bon monsieur Poirier? Une préfecture ? Fi donc! Le conseil d’Élat ? Non ! Un poste diplomatique ! Justement l'ambassade de Constantinople est
' a|Cm. — J’ai des goûts sédentaires : je n’entends
— Attendez ! {Lui frappant sur l'épaule.) Je crois que la pairie vous irait comme un gant.
Poirier. — Oh ! croyez- vous?
Gvston. — Mais, 'voilà le diable ! vous ne faites partie d’aucune catégorie... Vous n’êtes pas encore de 1 Ins-
p. uRiER. — Soyez donc tranquille ! Je paierai, quand î le faudra, trois mille francs d„e contributions dn-ectes. J ai à la Banque trois millions qui n’attendent qu un mot e vous pour s’abattre sur de bonnes terres
XIXe SIÈCLE
Gaston. — Ah! Machiavel! Sixte-Quint ! vous les roulerez tous .
Poirier. — Je crois que oui.
Gaston. — Mais j’aime à penser que votre ambition ne s’arrête pas en si beau chemin ? Il vous faut un titre.
Poirier. — Oh ! je ne tiens pas à ces hochets de la vanité ; je suis, comme je vous disais, un vieux libéral.
Gaston. — Raison de plus. Un libéral n’est tenu de mépriser que l’ancienne noblesse : mais la nouvelle, celle qui n’a pas d’aïeux...
Poirier. — Celle qu’on ne doit qu'à soi-même.
Gaston. — Vous serez comte.
Poirier. — Non! il faut être raisonnable, baron seulement.
Gaston. — Le baron Poirier!... Gela sonne bien à l’oreille.
Poirier. — Oui, le baron Poirier.
Gaston [Il le regarde et part d’un éclat de rire.)
Je vous demande pardon ; mais là, vrai ! c’est trop drôle ! Baron ! Monsieur Poirier ! Baron de Catillard !
Poirier, à part . — Je suis joué !...
[Entre le duc de Montmeyran, ami de Gaston.)
Gaston. — Arrive donc, Hector! arrive donc! — Saistu pourquoi Jean-Gaston de Presles a reçu trois coups d’arquebuse à la bataille d’Ivry? Sais-tu pourquoi François-Gaston de Presles est monté le premier à l’assaut de La Rochelle ? Pourquoi Louis-Gaston de Presles s’est fait sauter à La Hogue? Pourquoi Philippe-Gaston de Presles a pris deux drapeaux à Fontenoy? Pourquoi mon grand-père est mort à Quiberon ? C’était pour que M. Poirier fût un jour pair de France et baron.
Poirier. S ivez-vous, monsieur le duc, pourquoi j’ai travaillé quatorze heures par jour pendant trente ans T Pourquoi j ai amassé, sou par sou, quatre millions en me
7 18 LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
privant de tout ? C’est afin que M. le marquis Gaston de Presles, qui n’est mort ni a Quiberon, ni à Fontenoy, ni à la Hogue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plume, après avoir passé sa vie à ne rien faire.
Lis D.uc . — Bien répliqué, monsieur!
Gaston. — Voilà qui promet pour la tribune.
(Acte II , sc. v.)
M. Poirier est donc décidé à réformer sa maison. Il veut commencer par renvoyer son cuisinier, Vatel, qui se prétend descendant du fameux maître d’hôtel du prince de Coudé, dont Mme de Sé vigne a raconté la mort tragique.
POIRIER, puis le portier, et VATEL, cuisinier.
Poirier, seul. — - Ah ! mais il m’ennuie, mon gendre. Je vois bien qu’il n’y a rien à tirer de lui... Ce garçon-là mourra dans la gentilhommerie finale. Il ne veut rien faire, il n’est bon à rien... il me coûte les yeux de la tête... il est maître chez moi. . . Il faut que cela finisse (Il sonne. Entre un domestique). Faites monter le portier et le cuisinier. (Le domestique sort.) Nous allons voir, mon gendre!... J’ai assez fait le gros dos et la pattecle velours. Vous ne vouiez pas faire de concessions, mon bel ami? A votre aise! je n’en ferai pas plus que vous; restez marquis, je redeviens bourg-eois. J’aurai du moins le contentement de vivre à ma guise. (Entre le portier.)
Le Portier. — Monsieur m’a fait demander?
Poirier. — Oui, François, monsieur vous a fait demander. Vous allez mettre sur-le-champ l’écriteau sur la porte. *
Le Portier. — L’écriteau ?
Poirier. — « A louer présentement un magnifique appartement au premier étage, avec écuries et remises. »
Le Portier, — L’appartement de monsieur le marquis ?
XIXe SIECLE
Poirier, — Vous l’avez dit, François.
Le Portier. — * Mais monsieur le marquis ne m’a pas donné d’ordres.
Poirier. — Qui esl le maître ici, imbécile ? à qui est l’hôtel?
Le Portier. — A vous, monsieur.
Poirier. — Faites donc ce que je vous dis, sans réflexion.
Le Portier. — Oui, monsieur. [Entre Vatel.)
Poirier. — Allez, François. [Le portier sort.) Approchez, monsieur Vatel ; vous préparez un grand dîner pour demain ?
Vatel. — Oui, monsieur, et j’ose dire que le menu ne serait pas désavoué par mon illustre aïeul. Ce sera vraiment un objet d’art, et monsieur Poirier sera étonné.
Poirier. — Avez- vous le menu sur vous?
Vatel. — - Non, monsieur, il est à la copie; mais je le sais par cœur.
Poirier. — Veuillez me le réciter.
Vatel. — Le potage aux ravioles à ritalienne et le potage à l’orge à la Marie Stuart.
Poirier. — Vous remplacerez ces deux potages inconnus par la bonne soupe grasse avec des légumes sur une assiette.
Vatel. — Comment, monsieur?
Poirier.— Je le veux. Continuez.
Vatel. — Relevé : la carpe du Rhin à la Lithuanienne, les^ poulardes à la Godard... le filet de bœuf braisé à la Napolitaine, le jàmborfcde Wesphalie, rôtie madère.
Poirier. — Voici un relevé plus simple et plus sain : la barbue sauce aux câpres... le jambon de Bayonne aux épinards, le fricandeau à l’oseille, le lapin sauté.
Vatel. — Mais, monsieur Poirier... je ne consentirai jamais...
Poirier. — Je suis le maître ici... entendez-vous? Continuez.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Vatbl. — Entrées : les filets de volaille à la Concordat... les croustades de truffes garnies de foie à la royale, le faisan étoile à la Montpensier, les perdreaux rouger farcis à la bohémienne.
Poirier. — A la place de ces entrées, nous ne mettrons rien du tout, et nous passerons tout de suite au rôti, c’est l’essentiel.
Vatel. — C’est contre tous les préceptes de Part.
Poirier. — Je prends ça sur moi : voyons vos rôtis.
Vatel. — C’est inutile, monsieur, mon aïeul s’est passé son épée au travers du corps pour un moindre affront, je vous donne ma démission.
Poirier. — J’allais vous la demander, mon bon ami ; mais, comme on a huit jours pour remplacer un damestique..
Vatel. — Un domestique ! monsieur, je suis un cuisinier.
Poirier. — Je vous remplacerai par une cuisinière. En attendant, vous êtes pour huit jours encore à mon service et vous voudrez bien exécuter le menu.
Vatel. — Je me brûlerais la cervelle plutôt que de manquer à mon nom.
Poirier, a part . — Encore un qui tient à son nom ! [Haut.) Brûlez-vous la cervelle, monsieur Vatel, mais ne brûlez pas vos sauces. . . Bien le bonjour. ( Vatel sort.) Et, maintenant, allons écrire quelques invitations à mes vieux camarades de la rue des Bourdonnais. Monsieur le marquis de Presles, on va vous couper vos talons rouges !
(Acte III, sc. iv, Calmann-Lévv, éditeurs.)
3. Alexandre Dumas fils (1821-1895). — Dumas fils débute au théâtre, en 1852, par la Dame aux Camélias , pièce tirée d’un roman qu'il avait publié en 1848. Le sujet en est banal et peu moral ; mais la forme en était simple, et d’un réalisme de style et de mise en scène qui frappa le public. — Il donna ensuite, avec des succès divers, provoquant souvent plus de
XIXe siècle
scandale que d’applaudissements, Diane de Lysle (1853), le Demi-Monde (1855), la Question d'argent (J 857), Un Père prodigue (1859), L'Ami des femmes (1864), les Idées de Aubraÿ (1867), la Princesse Georges (187 1), la Femme de Claude (1873), l'Élra ngère (1876), Denise (1885), Francillon (1887).
Dumas fils soutient que le théâtre doit être utile ; il est, en cela, le disciple de Diderot. « Toute littérature, écrit il, qui n’a pas en vue la perfectibilité, la moralisation, l’idéal, l’utile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pure et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu’on me cite un seul écrivain, consacré par le temps, qui n’ait pas eu pour dessein la plus-value humaine. » — Dumas fils ne se contente pas, comme Augier, de rappeler la société présente, gâtée par les bêtises romantiques, à la pratique des vieilles vertus de famille ; il est réformateur , et la thèse anime et gâte toutes scs pièces.
Il est à la fois un des esprits les plus généreux et les plus faux de notre temps : il a des idées justes, et il aboutit à des conclusions absurdes ou monstrueuses. Tantôt, dans les Idées de Aubray , et dans Denise , il confond le pardon avec
l’estime, et prêche le mariage dans des conditions qui en bannissent pour plus tard la sécurité morale. Tantôt, dans la Femme de Claude, il exige le châtiment de la femme coupable jusqu’au meurtre, et écrit: Tue-la ! — Enfin, aux embarras ou conflits du mariage, il ne trouve qu’un remède, le divorce (la Femme de Claude, la Princesse Georges , V Étrangère, etc.).
Dumas fils est, ep soi, un réaliste, un esprit aigu et pénétrant ; mais il est aussi « le fils de Dumas père » : de là, toute une partie romanesque dans ses pièces. Ses intrigues sont souvent bizarres jusqu’à l’absurde, comme dans l'Étrangère et dans la Princesse de Bagdad. Parfois, il les obscurcit par un symbolisme ibsénien avant Ibsen, comme dans la Femme de Claude . Ces « poussées de romantisme » se retrouvent aussi dans les tirades de ses raisonneurs ou de ses jeunes gens et de ses jeunes filles; une poésie intempestive et luxuriante envahit la pièce, entre deux scènes réalistes.
Le style de Dumas est cinglant, spirituel, souvent oratoire et éloquent. Ce n’est pas, à vrai dire, un style dramatique. Tous les personnages parlent dans ces pièces la même langue, et leur style ne les caractérise jamais. Ce naturaliste manque au plus haut point de naturel. Au fond, c’est un pamphlétaire, un journaliste, un prédicateur, qui donne à sa polémique la forme dramatique, parce qu’il est, encore une fois, « le fils de Dumas père ».
LES GRANDS ECRIVAINS FRANÇAIS
i . Eugène Labiche (1815-1888) est, apres Scribe, le plus illustre représentant du vaudeville. Il a su, comme Scribe lui-même, introduire dans ses petites pièces, aux intrigues légères, des types bien observés : bourgeois, employés, notaires, étrangers, etc. Il est peut-être supérieur à Scribe par un certain don de finesse ironique, de bon sens à la fois bienveillant et malin qui apparaît dans ses meilleures pièces : le Misanthrope et V Auvergnat (1852), le Voyage de M. Perrichon (1860), la Poudre aux yeux (1861), la Cagnotte (1861), etc. De plus, il renouvelle la forme du grand vaudeville, en construisant d’ingénieuses et ahurissantes intrigues bâties sur des quiproquos , et disposées en un crescendo étourdissant: le modèle du genre' est le Chapeau de paille d'Italie. Enfin, dans le dialogue, toujours aisé et naturel, il a tantôt des coq-à-l’âne des plus comiques, tantôt des mots plus profonds que ceux de Dumas fils ; M. Perrichon dira par exemple à celui qu’il croit avoir sauvé : « Vous me devez tout... je ne l’oublierai jamais. » Ce sont déjà les mois de nature dont le Théâtre libre s’attribuera l’invention. — Le mérite de celte œuvre, en apparence légère et superficielle, se dégage de plus eu plus. Émile Àiigicr a écrit : « Le théâtre de Labiche gagne cent pour cent à la lecture ; le côté burlesque rentre dans l’ombre, et le côté comique sort en pleine lumière.» Ce côté à la fois comique et moral du théâtre de Labiche est particulièrement sensible dans la scène suivante.
Le voyage de M. Perrichon (1860),
M* Perrichon, ancien carrossier, a entrepris un voyage en Suisse, avec sa femme et sa fille. Deux jeunes gens qui prétendent à la. main de MUc Perrichon suivent la famille. — A l’acte II, un de ces jeunes gens, Armand, sauve M. Perrichon d’une chute mortelle, au cours d’une excursion dans la montagne ; le rival d’Armand, Daniel, remarque que M. Perrichon commence à « prendre en grippe » celu/ qui l’a sauvé. Alors il a l’ingénieuse idée de « se faire sauver » par Per-, richon . — La scène que nous citons nous montre la rentrée de M. Perrichoirq le carrossier est persuadé qu’il a sauvé Daniel.
ARMAND, Minc PERRICHON, HENRIETTE, PERRICHON, DANIEL, LE GUIDE,
JV A U BERG I STE.
Daniel entre, soutenu par l'aubergiste et par le guide .
Perrichon, très émiC. Vite ! de Peau ! du sel ! du vinaigre ! (Il fait asseoir DanieL)
XIXe SIÈCLE
Tous. — Quy a-t-il?
Perriciion. — Un événement affreux ! (S'interrompant.) Faites-le boire ! frottez-lui les tempes !
Daniel. — Merci... Je me sens mieux.
Armand. — Qu’est-il arrivé?
Daniel. — Sans lecourage de M. Perriciion...
Perriciion, vivement. — Non, pas vous î ne parlez pas... (Racontant.) C'est horrible!... Nous étions sur la mer de Glace... Le mont Blanc nous regardai!, tranquille et majestueux. . .
Daniel, k part. — Le récit de Théramène !
Madame Perriciion. — Mois dépêche- toi donc!
Henriette. — Mon père !
Perriciion. — Un instant, que diable î Depuis cinq minutes, nous suivions, tout pensifs, un sentier abrupt qui serpentait entre deux crevasses... de glace ! Je marchais le premier.
Madame Perriciion. — Quelle imprudence !
Perriciion. — Tout à coup, j'entends derrière moi comme un éhoulement ; je me retourne : monsieur venait de disparaître dans un de ces abîmes sans fond dont la vue seule fait frissonner...
Madame Perrichon, impatiente . — Mon arni...
Perbicuon. — Alors, n'écoulant que mon courage, moi, pore de famille, je m’élance...
Madame Perrichon et Henriette. — Ciel !
Perriciicn. — Sur le bord du précipice, je lui tends mon bâton ferré... Il s'v cramponne... Je tire... il tire... nous tirons, et, après une lutte insensée, je l'arrache au néaut et je le ramène à la face du soleil , notre père à tous !
(Il s'essuie le front avec son mouchoir.)
Henriette. — Oh 1 papa !
Madame Perriciion. — Mon ami !
754 V LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS
Perrichon, embrassant sa femme et sa, fille . — Oui, mes enfants, c’est une belle page...
Armand, a Daniel. — Comment vous trouvez-vous?
Daniel, bas. — Très bien ! ne vous inquiétez pas! [Il se lève.) Monsieur Perrichon, vous venez de rendre un tils à sa mère...
Perrichon, majestueusement. — C’est vrai !
Daniel. — Un frère à sa sœur !
Perrichon. — Et un homme à la société.
Daniel. — Les paroles sont impuissantes pour reconnaître un tel service.
Perrichon. — C’est vrai !
Daniel. — Il n’y a que le cœur... entendez-vous, le cœur.
Perrichon. — Monsieur Daniel ! Non, laissez-moi vous appeler Daniel.
Daniel. — Comment donc ! (A part.) Chacun son tour !
Perrichon, ému. — Daniel, mon ami, mon enfant U., votre main. (Il lui prend la main.) Je vous dois les plus douces émotions de ma vie .. Sans moi, vous ne seriez qu’une masse informe et repoussante, ensevelie sous les frimas... Vous me devez tout, tout. (Avec noblesse.) Je ne l’oublierai jamais !
Daniel. — Ni moi !
Perrichon, à Armand , en s essuyant les yeux. — Ah ! jeune homme !... vous ne savez pas le plaisir qu’on éprouve à sauver son semblable.
Henriette. — Mais, papa, monsieur le sait bien, puisque tantôt...
Perrichon, se rappelant. — Ah ! oui, c’est juste ! — Monsieur l’aubergiste, apportez-moi le livre des voyageurs.
Madame Perrichon. — Pourquoi faire?
Perrichon. — Avant de quitter ces lieux, je désire consacrer par une note le souvenir de cet événement.
(Le Voyage de M , Perrichon , acte II, sc, x.
CalriiauD-Lévy, éditeur.)
XIXe SIÈCLE
5. Victorien Sardou (1831-1908). — Sardou fut un des plus féconds écrivains dramatiques du xixe siècle. 11 débuta modestement ; mais le succès des Pattes de mouche (1860) le mit « hors de page ». En 1861, il obtint un véritable triomphe avec Nos intimes. Il donna ensuite : la Famille Benoiton (1865), Nos Bons Villageois (1866), Patrie (1869), Bahagas fl 873), la Haine (1874 )xDora (1877), Daniel Rochat (1880), Divorçons (1880), Fédora (1884), Théodora (1884), Thermidor (1891), Madame Sans-Géne (1893), VA {faire des Poisons (1907), etc.
Il faut d’abord signaler en Victorien Sardou un de nos plus habiles constructeurs d’intrigues. Gomme Scribe, et plus aisément encore, il pose, noue, et dénoue le sujet le plus complexe et le plus simple à la fois. Il s’agit, par exemple, dans le# Pattes de mouche, d’une lettre qui va de mains en mains, qui s’égare, se retrouve, que l'on craint sans cesse de voir arriver à celui qui ne doit point la lire ; ce n’est rien, sans doute, mais comme exécution, c’est parfait. — En second lieu, Sardou est un de ceux qui ont réussi souvent à fondre la comédie et le drame : Nos Intimes , la Famille Benoiton , Dora , se composent de deux parties plus ou moins bien soudées : une satire spirituelle de la société contemporaine, et une crise de passion. En général, au troisième ou quatrième acte, ces personnages si légers, si comiques, se trouvent engagés dans une affaire compromettante ou ténébreuse, et l’on prévoit les pires catastrophes : mais tout s’arrange ; comme le spectateur doit partir content, on attribue à un malentendu ces brouilles tragiques, et presque toutes les comédies de Sardou pourraient s’intituler : Tout est bien qui fmit bien ou Beaucoup de bruit pour rien. — Mais Sardou a souvent composé des pièces d'une inspiration plus franche, et ce sont des drames remarquables par leur unité d’action et de ton que Patrie , la Haine , Fédora , qui resteront, je crois, ses trois chefs-d’œuvre. Par là s’atteste la souplesse de son talent. Qui aurait cru l’auteur des Pattes de mouche capable d’écrire Patrie ? Sardou a surtout réussi auprès du public par ses pièces légères, panachées de comique superficiel et de tragique pour rire; il vivra dans la postérité par ses drames.
6. Il faut signaler à la même époque ; Meilhac et Halévy, deux collaborateurs inséparables, qui continuent et transforment le vaudeville genre Scribe. De 1860 à 1880, ils ont donné un grand nombre de comédies légères, satire aimable du « monde où l’on s’amuse », et ils se sont élevés jusqu’à la grande comédie avec Froufrou ; — Édouard Padîeron,- qui a fait un excellent tableau de la société pédante, à la fois académique et politique, dans le Monde où Von s'ennuie (1881).
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7. La Comédie rosse et le Théâtre libre (1882-1895). — Henry Becque marque une vive réaction contre le théâtre optimiste et moral, et aussi contre la comédie où il entre une part d’ima» gination et de fantaisie ; il est le premier auteur de ces pièces tristes et a morales, où l’on prétend représenter la société telle quelle est , composée de canailles et de dupes : c’est la comédie rosse. Les deux meilleures pièces de cet écrivain, qui travaillait difficilement, et qui parvenait plus difficilement encore à se faire jouer, sont les Corbeaux (1882) et la Parisienne (1885).
Ce triste genre fut encouragé et développé par le Théâtre libre. Un acteur amateur, M. Antoine, qui fut depuis directeur de l’Odéon, fonda, à Montmartre, le Théâtre libre , ainsi nommé parce aue les pièces, représentées devant un public d'invités , n’étaient pas soumises à la censure. Permis à lui, par conséquent, de risquer tout. Le premier avantage du Théâtre libre fut de nous débarrasser d’un certain nombre de faiseurs qui, refusés à tous les théâtres, criaient au génie méconnu. Antoine joua leurs pièces devant un public sans préjugés; le résultat fut décisif. Le second avantage du Théâtre libre est d’avoir prouvé, jusqu’à l’évidence, que la liberté de tout dire , quand elle dépasse certaines limites, cause encore plus d’ennui que de scandale. On représenta, devant ces trois cents invités, quelques horreurs , qui, tant qu'elles restaient dans les cartons des directeurs épouvantés, passaient pour des chefs-d’œuvre, et qui stupéfièrent ce public disposé à tout accepter. Mais le Théâtre libre a, tout de même, révélé quelques vigoureux et hardis auteurs dramatiques, tels que M. Georges Ancey ( l'École des veufs), M. Émile Fabre :(V Argent), M. Henry Céard ( les Résignés), etc. — D’autre part, il a contribué à vulgariser les chefsd’œuvre du théâtre étranger. N’oublions pas que les pièces d’Ibsen : les Revenants , le Canard sauvage, la Dame de la mer , y ont été jouées pour la première fois en France, ainsi que les Tisserands de Hauptmann. — Enfin on ne saurait nier l’influence du Théâtre libre sur nos dramaturges contemporains. Le pessimisme, la vulgarité, les mots de nature , et, par-dessus tout, Y amoralité, c’est-à-dire le vice qui s’ignore et se plaît dans son ignorance, sont quelques-uns des éléments essentiels des comédies que l’on joue ce soir, ou qu’on jouera demain : le Théâtre libre est pour beaucoup dans cette orientation de notre théâtre.
8. Edmond Rostand (né en 1868). — Une nouvelle réaction devait se produire et créer un courant adverse, qui continue à lutter contre le précédent. Rappelons les pièces de M. Jean Richepin déjà citées plus haut. Mais le nom qui incarne cette réaction idéaliste, poétique et morale, est celui de M. Edmond
XIXe SIÈCLE
Rostand. Son premier succès est les Romanesques , joués en 1894 au Théâtre-Français. Le sujet en est très simple: Deux pères de famille, voisins de campagne, veulent marier leurs enfants, Pcrcinet et Sylvettc. Le jeune homme et la jeune fille sont fort romanesques ; pas de mariage possible si l’on s’y prend bourgeoisement. Les deux pères jouent donc aux Montaigus et aux Capulets. Percinct-Roméo donne des rendez-vous, au fond du parc, à Sylvettc-Juliettc. Pour brusquer les choses, les deux pères simulent un enlèvement de Sylvette par des spadassins en location ; Percinet défend sa belle, et on consent au mariage pour récompenser son courage. Cependant, les deux pères vivent maintenant dans un seul jardin, et commencent à se brouiller. Percinet et Sylvettc découvrent qu’ils ont été joués. Percinet s’enfuit pour chercher de réelles aventures ; il revient désabusé, et tout finit par un bon mariage. Le style de cette charmante petite pièce en fait tout le prix.
En 1895, M. Edmond Rostand donnait la Princesse lointaine empruntée à une légende du moyen âge. Ce sujet, M. Rostand l’a encadré de la façon la plus luxueuse, en des vers d une splendeur tout orientale. En 1897, la Samaritaine , sujet tiré de l’Évangile, montrait le talent de M. Rostand sous une nouvelle face, plus simple et plus exquise. — En décembre de la même année, le théâtre de la Porte Saint-Martin donnait Cyrano de Bergerac.
Cette représentation fut un triomphe. Non seulement le public, mais tous les critiques firent à Cyrano un accueil enthousiaste ; et le succès de la pièce s’est maintenu. — En 1900 M. Rostand fit jouer Y Aiglon, dont le héros est le fils de Napoléon Ier, l’infortuné duc de Reischtadt. — Enfin en 1910, paru* Chantecler , pièce fantaisiste,- où les animaux parlent avec plus d esprit que de vraisemblance, mais qui, à la lecture, est une des œuvres les plus originales et les plus amusantes de la poésie contemporaine.
Cyrano de Bergerac (1897).
Au premier acte, Cyrano apparaît dans la salle du théâtre de l'Hote1 de Bourgogne, défend à l’acteur Mondory de jouer, et jette sa bourse aux comédiens. Puis il se bat, blesse son adversaire, et refuse avec hauteur la protection d’un de ses admirateurs auprès du cardinal. La public une fois parti, un ami, Le Bret, se met à le gronder et à lui reprocher ses fanfaronnades. — Les élèves pourront saisir cette occa sion de faire une comparaison entre l’Alceste de Molière et le Cyran*' de M. Rostand. Il y a, dans la deuxième partie de la scène, des for mules d’une analogie frappante.
LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS